MONTESQUIEU A GUASCO
Lettres familières (XVIII), p. 72. — Laboulaye, VII, 289. De Paris, le 3o [corr. : 20] février 1747.
Vous m'avez bien envoyé l'extrait de ma lettre;
I . La lettre est d; la main de Jude qui a ajouté ce post-scriptum :
a Ce même jour.
B M. de Montesquieu a raison: je ne saurais aller trop souvent à la comédie, car je ne saurais trop distraire ma sensibilité. Je ne trouve chez personne de consolation et je ne puis que m'accu^er moi-même, puisque je vois que je ne la mérite pas de vous. M. de Montesquieu ignore mon motif, et c'est parce qu'il l'ignore que je travaille doublement, c'est-à-dire avec lui et avec moi. Je vous supplie pourtant de croire qu'avec lui, à la comédie, toujours, avec mon ombre et tous ks moments de ma vie, je ne cesse de faire pour vous, mon cher père, et pour ma chère mère et ma sœur les vœux les plus sincère?.
J'ai l'honneur d'être, avec l'attachement le plus tendre et le plus respectueux, mon très cher père, votre très humble et très obéissant serviteur.
Jude.
Donnez-moi donc, je vous supplie, de vos chères nouvelles et de celles de ma mère et ma sœur, et dites-moi, s'il vous plaît, si Dierx est encore en vie ou s'il me veut mal; il y a deux mois que notre commerce épistolaire est interrompu. Il faut bien aller avec tout cela à la comédie, parents, amis, tout m'abandonnant. »
mais il y a des points qui ne valent rien. Je vous avais mandé que je vous enverrais une partie de mon ouvrage, mais que, quand vous l'auriez reçue, vous ne vous amuseriez plus à autre chose ; là-dessus vous êtes parti pour faire toutes vos courses, au lieu d'attendre mon manuscrit. Mon cher ami, quand il y aura une métempsycose, vous renaîtrez pour faire la profession de voyageur; je vous conseille de commencer à vous faire dérater. Mais venons au fait.
Dans trois mois vous recevrez quinze ou vingt livres, qui n'ont besoin que d'être relus et recopiés; c'est-à-dire de cinq parties vous en recevrez trois, qui feront le premier volume; et après cela je travaillerai au second, que vous recevrez deux ou trois mois après. S'il ne vous reste plus de courses littéraires ou galantes à faire dans le Languedoc, vous ferez bien d'aller reprendre votre poste de confesseur de M^""^ de Montesquieu, ou celui de pénitent de M. Tévêque d'Agen'.
Quoi qu"il en soit, en quelque endroit que vous me marquiez, je vous enverrai à la fin d'avril le premier volume. Si vous croyez avoir besoin d'un passe-port de la Cour, je serai votre pis-aller, croyant qu'il vaut mieux que vous employiez pour cela M. Le Nain ou M. de Tourny; ce que je ne dis point du tout pour me dispenser de faire la chose, mais parce que les intendants ont plus de crédit qu'un ex-président.
Je vous embrasse de tout mon cœur.