‹ Correspondance de MontesquieuChapitre 47 sur 433 · MONTESQUIEU AU MARQUIS DE LA VRILLIERE · texte numérisé non relu

MONTESQUIEU AU MARQUIS DE LA VRILLIERE

Copie du temps. Arch. delà Gironde, C 235 1. — Laboulaye, VII, 2i3.

A Bordeaux, ce 22 novembre i']z3.

Monseigneur,

J'ose vous demander votre protection pour une grâce du Roi, qui est une véritable justice.

II y a une petite île, le long de ma terre de Montesquieu, sur la Garonne, de la contenance de deux ou trois arpents, qui s'est formée, il y a environ quinze ans, à la place d'une plus grande qui m'appartenait, et qui fut emportée par une inondation. Comme l'intervalle depuis la destruction de la première et la naissance de la seconde a été très peu considérable, j'en ai continué la possession comme d'une dépendance de ma terre de Montesquieu. Mais je crains que quelqu'un ne surprenne une donation du Roi à mon préjudice, ce qui me ferait infiniment plus de chagrin que la chose ne vaut, d'autant plus que, comme les fonds adjacents m'appartiennent, les ouvrages qu'un autre propriétaire ferait dans cette petite île achèveraient de m'emporter tous mes fonds, parce que la rivière est absolument déterminée contre moi.

Vous vous souviendrez peut-être. Monseigneur, que, lorsque j'eus l'honneur de vous voir, étant à Paris, sur une petite pension qui vaquait au parlement de Bordeaux, et qui fut donnée à M. de La

I. Le marquis de La Vrillière avait la Guyenne dans son département de secrétaire d'État.

Tresne', je vous portai des amples témoignages des anciens services de ma famille. Je vous suis d'ailleurs tout dévoué, et j'ose dire même un peu parent, par la maison de Frontenac-. Si vous m'honorez d'une réponse favorable, j'aurai l'honneur de vous faire présenter mon placet par mon avocat au Conseil. Je suis, etc.

Signé : Montesquieu.

Autographe. Arch. de La Brède.

Le 23* novembre 1723.

Votre amitié pour moi me vaut beaucoup plus que vous ne pensez, mon cher Usbeck. M""' de Brillac^ a su de quelqu'un que je savais vos vers sur le curé de Courdimanche et elle a écrit ici de Bretagne à un de mes amis pour me les demander. Je

1 . Jean-Baptiste Le Comte, marquis de La Tresne, conseiller au Parlement de Bordeaux en 1716, avocat général en 1726, président à mortier en 1739, mort à Bordeaux en 1752.

2. Une arrière-grand'tante de Montesquieu, Jeanne de Secondât, s'était mariée avec un Frontenac (cf. O'Gilvy, Nobiliaire de Guyenne, II, p. 262).

3. Femme du premier président au Parlement de Bretagne. Elle était la maîtresse du comte de Gacé (cf. M. Marais, éd. Lescure, I, p. 277).

4. Courdimanche était la paroisse où était situé le château de Bélébat, que M. de Livry avait cédé à M^^ de Prie. Sur le curé de Courdimanche, voyez Voltaire, La fête de Bélèbat, éd. Moland, II, 27g. — Les vers de Montesquieu sont conservés à la Bibl. de Bordeaux (ms G93, p. 389) avec le titre : Èpître attribuée au président de Montesquieu, adressée au curé de Courdimanche. (En marge, Barbot a ajouté : « Elle est vraiment de lui ».)

Anacréon des curés de village, Cher Courdimanche, honneur du Gâtinais, Des neuf sœurs connais le langage, Toi qui sur le Parnasse as grimpé quelquefois.

DE MONTESQUIEU Sy

viens de les lui envoyer et sans doute le présent vaut bien un remerciement.

On ne dit rien ici qui mérite votre curiosité et je ne puis vous rien dire de la Cour, qui vous intéresse autant que le détail que vous me faites de votre

Favori du Dieu de l'ivresse, Gomme de celui des jardins, Tu n'as point la délicatesse De nos fades abbés blondins.

Ton gosier sans relâche avale,

Rien ne peut de ta faim interrompre le cours, Tu joins à la soif de Tantale Le plaisir de boire toujours.

Certes, pasteur, de toi je suis épris

Lorsqu'avec ta Fanchon, gouvernante fidèle, Je te vois servir di modèle Et d'exemple à tous les maris.

Ou quand, par l'amour emporté, Tu te répands dans ton village, Et vas, de ménage en ménage, Porter la vie et la fécondité.

Ou quand des Bertiielot la nombreuse famille, A tes vers vient se présenter.

Tu trouves dans le père, et le frère et la fille

L'avantage éternel de boire et de chanter.

Dis-leur combien mon âme aurait été charmée Du tendre plaisir de les voir,

Et que Paris, sans eux, ville si renommée,

Pour moi n'est qu'un sombre manoir.

Peins-leur mon amitié fidèle,

Gélèbre-la par tes écrits;

Tu peux compter que de ton zèle

l'n déjeuner fera le prix.

Puisse la Parque patiente

Ne te filer que des jours gras

Qui soient jusqu'à la fin d'une vieillesse lente Partagés par quatre repas.

Que jamais un prélat bizarre Jusqu'à toi ne porte les yeux, Et ne te fasse voir les lieux Noircis des enfants de Lazare, Où par un malheureux destin Le buveur le plus indomptable Obligé de se taire à table, Ne chante jamais qu'au lutrin.

laborieuse oisiveté me fait de plaisir. Si vous ne trouvez pas cette expression bonne, prenez-vous en à Cicéron, elle est de lui.

Je suis revenu pour tout l'hiver de la campagne et je n'irai que très peu d'ici aux vacances prochaines. Depuis mon retour à Paris, j'ai été assez malade, et j'ai sauté de mon lit pour aller à la noce. Mon ami Duquesnoy s'est marié, personne ne le savait que moi. Du Tilloy qui, voyant la cérémonie, n'en voulait encore rien croire, dit qu'il va brûler tous ses livres, puisque Thomme, qui paraissait le plus vouloir fuir toutes sortes d'engagements, s'est volontairement entravé dans les nœuds les plus indissolubles.

Quand m'annoncerez-vous votre retour ici ? Quand pourrons-nous passer des après-midi avec quelque physicien et les soirées dans quelque jardin éloigné des regards des curieux avec des gens qui ne nous disputeront que l'avantage de se mieux réjouir que nous?

Que voulez-vous que je fasse de votre manuscrit? J'en ai acheté quelques-uns dont voici les titres; s'ils vous conviennent je vous en ferai faire copie.

Histoire de la Pairie de France, d'' Aiigleterre et d'Espag7ie, par M. Le Laboureur, gros in-4°, i vol, '

Réflexions sur VHistoire de France, des États génératix et des Parlements, par feu ^L le comte de Boulainvilliers, 2 gros vol. in-4'^-.

Page 1