Correspondance de Nicolas Poussin
Le texte de cette édition est celui des manuscrits autographes, alors que l'édition de Quatremère de Quincy (1824) eut pour base une copie, conservée depuis à la bibliothèque de l'Institut. Cette copie ne donnait pas quelques phrases et post-scriptum oubliés; elle présentait quelques autres erreurs, notamment des noms propres mal lus^, mais elle eût constitué une publication encore satisfaisante si l'éditeur ne lui avait imposé des modifications innombrables. Celles qui sont relatives à la lecture plus facile du texte (coupure des phrases trop longues, conjonctions peu utiles supprimées, accords grammaticaux rétablis, concordance des temps des verbes, etc.) sont excusables et peu nui-
I. Exemple : i5 oct. 1645, le cardinal Flo^e pour le cardinal Sfonjfe.
INTRODUCTION
sibles au vrai texte. Mais Quatremère de Quincy s'est permis des altérations qui ont jeté sur son édition un discrédit mérité :
i°Les termes sont rajeunis, mis à la mode, ennoblis : Poussin parle du front d'un livre, Quatremère écrit frontispice ; le dévotioné serviteur n'est plus que dévoué; la forme stravagante (20 février 1641) est corrigée en extraordinaire ; quand Poussin souhaite à Chantelou que Dieu veuille bien lui élargir tous les biens désirables, Quatremère remplace ce verbe par combler de. Il est inutile de dire que les vivacités de termes (comme celles de la fin de la lettre du 4 février 1647) ont été supprimées.
2° Le résultat le plus clair de ces altérations est l'affaiblissement : au 6 août lôSg, les mille choses poignantes qui passent par l'entendement de Poussin avant qu'il se décide à quitter Rome ne sont plus que peinantes; ceux qui ont goûté cette chère Rome (18 novembre 1646) deviennent ceux qui l'ont habitée.
3° Vouloir à tout prix réduire les obscurités d'un texte, c'est aboutir souvent à des contresens : ainsi, le 20 mars 1642, Quatremère ne comprend pas quel peut être ce « M. de Chantelou » (il s'agit de Jean Fréart, l'aîné des trois frères) et il le rem-
INTRODUCTION. III
place par le nom du second, M. de Chambray. Le 28 mai 1645, Poussin conseille à Chantelou de se servir « de Monsieur Gierico le fils duquel demeure en cette ville »; Quatremère place une malencontreuse virgule après le mot fils et remplace duquel par lequel^ conseillant de se servir du fils, alors que c'est du père que Poussin veut parler*. Le 5 novembre 1643, Poussin dit de bonnes nouvelles qu'elles nous sont données comme pour arres, comme des arrhes ou des gages de nouvelles plus amples et confirmatives. Quatremère, par une accentuation fautive, comprend arrés, arrest et écrit : comme pour nous tenir en arrêt.
4° Les fautes de la nature des précédentes, trop fréquentes, admettraient encore quelque excuse, et quel est l'éditeur de texte qui, luimême sans aucun péché, oserait leur jeter la première pierre? Mais rien n'est plus inexcusable, croyons-nous, que les modifications inspirées par une simple habitude de « refaire » ce que l'auteur a écrit. Ces remaniements sont innombrables. Le texte remis à l'imprimeur de 1824, conservé avec la copie de l'Institut, n'est qu'un raturage perpétuel. Ainsi, le 20 mars 1642, l'honneur devient
I. Le bon sens l'indique : c'est le père qui habite Paris, comme Chantelou.
IV INTRODUCTION
l'amitié; le 6 août lôSg, souvent donne sûrement; le 20 novembre 1644, son tour est écrit son atour; le 26 mai 1642, les entendus s'appellent les connaisseurs; le 11 juin 1641, une promesse de ne vous pas faire tort devient celle de seconder vos efforts, etc.
Nous aurions mauvaise grâce à insister sur des erreurs dont Ph. de Chennevières n'a pu s'empêcher d'écrire, malgré toute sa courtoisie :
Il n'est pas un tour mi-italien, mi-français, il n'est pas une phrase un peu brève et fière qui n'aient été soumis à la plus énervante castration; rien d'insolite et de charmant qui n'ait été défloré, qui ait échappé au ciseau, qui n'ait passé par la grammaire. En somme, c'est un livre à refaire et des plus urgents. [Peintres provinciaux, 1854, t. III, p. i23.)
Dans sa monographie de Poussin, M. Paul Desjardins a démontré lui aussi, p. 7, Tinsuffisance de l'édition de Quatremère de Quincy. Ces indications nous inspirèrent le désir du présent travail, que nous commençâmes à la fin de 1907, quand M. Paul Desjardins, consulté sur l'utilité que présenterait une nouvelle publication, nous eut répondu d'une façon très encourageante. Nous poursuivions parallèlement la préparation du
INTRODUCTION
travail et la recherche des moyens de publication, lorsqu'en janvier 1910 nous fûmes mis en relation avec M. Henry Lemonnier, dont le bienveillant appui nous procura Thonneur de placer notre édition sous les auspices de la Société de l'Histoire de TArt français, dont il était alors président. Celle-ci possédait le dossier réuni par le regretté Ph. de Chennevières en vue d'une édition des lettres de Poussin, autour de laquelle, comme il le dit lui-même, il a « piétiné toute sa vie ». Ce dossier, classé antérieurement par M. Lechevallier-Chevignard, nous fut remis en septembre 1910, Notre texte était dressé et les notes rédigées, mais les copies prises par M. de Chennevières nous apportèrent une vérification indispensable et en particulier une copie plus exacte de treize lettres en italien publiées avec quelques arrangements dans le recueil de Bottari.
Les originaux actuellement connus de lettres de Poussin, — minime portion de ce qu'a dû écrire un correspondant aussi régulier dans ses relations, — forment deux groupes :
1° Cent trente-six lettres et six comptes de Poussin à M. de Chantelou, écrits de
VI INTRODUCTION
1639 à i665, sont réunis en un superbe manuscrit conservé à la Bibliothèque nationale de Paris (ms. fr. 12347).
2° Dix-huit lettres de Poussin, adressées pour la plupart à Cassiano del Pozzo, sont disséminées dans diverses collections particulières ou dans quelques dépôts publics.
Occupons-nous d'abord du premier groupe, celui qui est la base de Pétude de Poussin, c'est-à-dire des lettres à M. de Ghantelou.
Lettres à M. de Chantelou (ms. 12347).
Elles étaient, par héritage, entre les mains de M. Favry de Chanteloup, petit-neveu du destinataire, quand, en 1754 ou 1755, une copie en fut exécutée sous la direction d'un ami intime, M. Duchesne, prévôt des bâtiments du roi. Les originaux passèrent probablement à M. de Selle, héritier et neveu de M. Favry de Chanteloup, et, vers 1796, on les perdit de vue et on les réputa perdus ^
Cette croyance donnait une valeur de quasi-original à la copie de 1755. Aussi, dès que l'architecte Dufourny l'eut acquise, projeta-t-ilde la publier. La mort l'en empêcha, mais l'Académie des beaux-arts acquit de