Poussin a Chantelou
(Ms. 12347, fol. 210.)
A Monsieur De Chantelou, Paris.
[M. Poussin 24^ may 164g.
Il déplore la misère de la France et me promet la Vierge en grand et son portrait.]
A Rome le 24. May. 1649.
Monsieur
Jei repseu celle dont il vous a pieu m'onnorer datée du premier apuril. par laquelle vous me mandés à peu près le panure estât auquel ont esté * et sont de présent les affaires de nostre panure France. Je vous assure que tout ceque vous voyés a esté préueu de quelques Anées en sa mesme des simples personnes, mais se qui a surprins tout le monde et ce qui fet augurer nostre totale Ruine est l'accord que l'on a fet quand il falloit plustost mourir. L'onestoit le plus fort chascun estoit prest de bien faire, et l'on c'est laissé pipera sertte nous sommes la moquerie
I. Ce passage surprend. Poussin était trop peu « mazarin », semble-t-il, pour souhaiter qu'au lieu de traiter à Rueil la cour n'eût souniis les Frondeurs de Paris de vive force.
1649] i>E NICOLAS potssiN. 3gg
de tout le monde et personne r.e nous plaindra quand il nous ariuera tout le mal du monde. L'on nous met parallèle auec les Napolitains, nous serons traictés égallement. L'auenir où nous pi'isons le moins est plus à craindre que le présent, mais laissons y penser à ceux à qui il touche le plus, sauuons-nous si nous pouuons cacher sous la peau de la brebis et éuitons les sanglantes mains du Ciclope enragé et furieus.
Juse donné commensement à vostre Vierge en grand si se n'eust esté les mauuaises nouuelles que journellem' nous ariuons de Paris que ces mauuais francois mettoint désià à sac par leurs discours enragés, nous n'en espérions que la Ruine nos anemis se vantoint que bientost cette superbe ville seruiroit d'exemple aux autres à jamais par sa ruine totale. Toutes ses choses me fesoint facillement croire que vous pensiés à tout autre chose que à orner vos maisons de nouuelles peintures. Je suis bien joyeus d'auoir été trompé dans mon Jugem' et de cognoistre que rien ne vous peut empescher vostre curiosité. Je vas préparer une toille pour à la première commodité donner commensement à une ouurage que je vous promés de faire avec toutte sorte d'amour et de dilligense Et si l'esté n'est pas trop incommode je pourei bien i mettre la main au plustost que si je ne peus se sera au plus long l'automne prochain. Et pour mon portrait je ne manquerei pas non plus de vous l'enuoyer incontinent qui sera fet.
Tous les nouuelles que je vous pourois escrire de se pais ici ne sont que tristes et indignes de raconter. Cesi seullement les Espagnols ont banni l'arche-
uesque filomarino^ et enuoyé M^ le duc de Guyse en Espagne prisonnier'. Le prince de Gallicano^ est en cette ville sous sa parolle les Espagnols l'obligent de remener sa* auec lui à Naples Le duc de Montesarchio par promesse et par torture a descouuer plusieurs secrés au préiudise de beaucoup de grands^. L'on va mener en Espagne la nouuelle espouse pour continuer la race des fous^. Le pape fet faire l'Aust et vendenge pour le Duc de Parme au duché de Castres^. L'Affricain fet flotte et le trouue armé
1. Il n'était pas étonnant que Poussin le connût, car son dévouement aux Barberini lui avait valu le chapeau de cardinal.
2. C'était la fin de la folle équipée de cet aventurier de marque. Le 6 avril 1648, les Espagnols s'étaient fait livrer une porte de Naples et le duc avait été pris dans la campagne. « Il est venu avis que le Comte d'Ognate [vice-roi de Naples] a fait transporter M. de Guise en Espagne sur une galère renforcée : il a découvert que quelques grands avaient dessein de le sauver » (Board, Corr., 17 mai 1649, ms. fonds Dupuy).
3. De la maison des Colonna; dévoué à la France (voir Gueffier, Corr., 7 mai 1646, Cinq-Cents Colbert 358).