Poussin a Chantelou
(Ms. 12347, fol- 63.)
A Monsieur de Chantelou^ Commis de Monseigneur de Noyers^ en Court.
[2o« Mars 1642.
Cette lettre mérite d'être veue.
Il respond à celle que je luy escriuis de Nismes.
Il mande qu'il a fait le dessein de l'Horace. Il tes-
moigne en estre assés content.
Il dit une jolie comparaison pourquoy il n'escript
point à M. de Noyers.]
de Paris ce 20 Mars Monsieur
Le Signeur Salomon Girard Mon cher ami se partant d'ici pour aler en Court cest offert de vous présenter mes trèshumbles baisemains et tout ensemble la présente par laquelle je vous remersie de l'honneur que vous m'aués fet de mescrire et de m'auoir fet part des belles choses que vous aués vues par vostre voiage'. Je m'assure bien qu'il sera vroi ce que vous dittes qu'à cette fois vous aurés cueilli avec plus de plaisir la fîeur des beaus ouurages qu'autrefois vous n'aués vues qu'en passant sans les bien lire. Les choses
Poussin et à la grande Galerie n'étaient rien auprès du grand drame psychologique et politique qui se jouait autour de Louis XIII, entre Richelieu et Cinq-Mars. C'est la veille de cette lettre que Cinq-Mars et ses complices (dont Gaston d'Orléans et le duc de Bouillon) avaient signé le traité secret avec l'Espagne (i3 mars 1642).
I. Le roi était arrivé à Narbonne le 10 mars et Richelieu le i3. Le cardinal, très malade, y restera jusqu'au 27 mai, mais, dès le 21 avril, le roi se rend au camp de l'armée qui assiégeait Perpignan. Chantelou avait suivi M. de Noyers et Richelieu et passé par Briare, la Charité, Moulins, Lyon, Beaucaire et Narbonne.
esquelles il i a de la perfection ne se doiuent pas voir alla haste mais avec temp jugement et intelligense. il faut user des mesme moiens à les bien juger comme à les bien faire. Les belle filles que vous aués vues à Nimes ne vous aurons je m'assure pas moins délecté l'esprit paf la vue que les belles collomnes de la maison quarée veu que celles ici ne sont que des vieilles copies de cellelà. C'est ce me semble un grand contentement lors que parmi nos trauaus i a quelque entremes^ qui en adoucit la peine. Je ne me sens jamais tant eccité à prendre de la peine et de trauail- 1er comme quand jay veu quelque bel obiect. Mais héllas nous sommes ici trop loings du Soleil' pour i pouuoir rencontrer quelque chose de délectable Mais néanmoins quil ne me tombe rien dessous la vue que de hideus le peu du reste des impression'- que jeus jadis des bellç choses mont fourni je ne scais quelle idée pour le frontispice de l'Orase^ qui peut passer entre les autre petite choses que jay désignés. Je lei constitué es mains de Monsieur de Chantelou* vostre fraire affin que Monsieur Meslen* ne dise pas
1. S'est dit longtemp's au théâtre au sens d'intermède {Dictionnaire de Littré).
2. Bourdelot à Cass. del Pozzo, dès le 28 janvier 1643 : « J'ai vu M. Poussin qui se porte bien ici, mais regrette toujours Rome; nous devons faire une petite débauche virtuosa, exprès pour boire et saluer vos bonnes grâces, et tombâmes dans la même pensée que quel ricordo nous rendait heureux. »
3. « Une Muse qui pose le masque satyrique sur le visage d'Horace, à cause de ses satyres, et tenant en main la lyre, en signe de ses odes et chansons » (Bellori, trad. Rémond, p. 27). On peut voir ce volume, exposé à la Bibl. nat., galerie Mazarine, i" vitrine du milieu en entrant, sous le n* 289.
4. Il s'agit ici de l'aîné des trois frères Fréart, Jean de Chantelou, et non pas du second, Roland de Chambray, comme le dit à tort Quatremère de Quincy.