‹ Correspondance de Nicolas PoussinChapitre 78 sur 320 · Poussin a M. de Noyers · texte numérisé non relu

Poussin a M. de Noyers

(Félibien, éd. i685, p. 278.)

Ces discours n'auroient pas esté capables de toucher le Poussin, s'il n'eust sceû qu'ils alloient jusques à M. de Noyers qui les écoutoit, et qui peut-estre en fit paroistre quelque chose. Cela donna occasion au

Poussin de luy écrire une grande lettre^ qu'il commença par luy dire :

« Qu'il auroit souhaité de mesme que faisoit autrefois un Philosophe, qu'on pust voir ce qui se passe dans l'homme, parce que non-seulement onydécouvriroit le vice et la vertu, mais aussi les sciences et les bonnes disciplines; ce qui seroitd'un grand avantage pour les personnes sçavantes, desquelles on pourroit mieux connoistre le mérite; mais comme la nature en a usé d'une autre sorte, il est aussi difficile de bien juger de la capacité des personnes dans les sciences et dans les arts, que de leurs bonnes ou de leurs mauvaises inclinations dans les mœurs.

Que toute l'étude et l'industrie des gens sçavans ne peut obliger le reste des hommes à avoir une croyance entière en ce qu'ils disent. Ce qui de tout temps a esté assez connu à l'égard des Peintres non -seulement les plus anciens, mais encore les modernes, comme d'un Annibal Carache^, et d'un Domini-

1. « C'est, à coup sûr, l'une des lettres les plus curieuses qu'il ait écrites, celle que Félibien s'e'tait procurée, je ne sais comme, des héritiers sans doute de M. de Noyers, et qui ne fait point partie du recueil que nous a conservé M. de Chantelou, de sa correspondance personnelle. » ... « Poussin profite de l'occasion offerte pour infliger à M. le surintendant des Bâtiments une leçon complète et d'un tour fort relevé, sur ce qui convenait à l'entreprise pour laquelle on l'avait mandé, leçon capable d'apprendre à tout jamais à de Noyers ses fonctions de surintendant, et avant tout la valeur extraordinaire de l'homme qu'il avait là dans la main et le respect profond qui lui était dû. Il semble, en effet, que le coup ait porté juste, car de ce jour Poussin parut avoir ses coudées franches, et M. de Noyers ne lui demande plus que d'accélérer son œuvre » (Ph. de Chennevières, La peinture française^ p. 179).

2. Poussin avait lu les malheurs d'Annibal Carrache dans le « Libro délie opère de Caracci al bulino et ail' aqua forte con la vita deW istesso », cité dans le « Mémoire des pièces qui se sont trouvées à Rome dans le cabinet de Monsieur Nicolas

quin ' , qui ne manquèrent ni d'art, ni de science, pour faire juger de leur mérite, qui pourtant ne fût point connu, tant par un effet de leur mauvaise fortune, que par les brigues de leurs envieux qui jouirent pendant leur vie d'une réputation et d'un honneur qu'ils ne méritoient point. Qu'il se peut mettre au rang des Caraches et des Dominiquins dans leur malheur. Et s'adressant à M. de Noyers, il se plaint de ce qu'il preste l'oreille aux médisances de ses ennemis, luy qui devroit estre son protecteur, puis que c'est luy qui leur donne occasion de le calomnier, en faisant oster leurs Tableaux des lieux oii ils estoient, pour y placer les siens.

Que ceux qui avoient mis la main à ce qui avoit esté commencé dans la grande Gallerie, et qui prétendoient y faire quelque gain, ceux encore qui espéroient avoir quelques Tableaux de sa main, et qui s'en voyoient privez par la défense qu'il luy a faite de ne point travailler pour les particuliers, sont autant d'ennemis qui crient sans cesse contre luy. Qu'encore qu'il n'ait rien à craindre d'eux, puis que par la grâce de Dieu il s'est acquis des biens qui ne sont point des

Poussin, et qui sont présentement à vendre entre les mains du sieur Joanni [Jean Dughet], son cousin et son héritier, en 1678 » (Paris, Bibl. nat., mss. coll. Moreau 849, fol. 247). — Annibal Carracci (1560-1609); Poussin déclarait sa grande galerie du palais Farnèse l'une des merveilles de l'art. Il ne reçut pour ce travail de huit années que la somme ridicule de 5oo écus. Il revint de Rome profondément découragé. Un voyage qu'il fit à Naples ne dissipa pas son chagrin et il revint mourir à Rome à quarante-neuf ans.

1. Domenico Zampieri, né en i58i. On sait l'impression qu'il produisit sur Poussin, qui put le fréquenter de 1623 à i63o, avant son départ pour Naples. Poussin avait certainement appris avec douleur les persécutions que lui fit subir la cabale de Ribera, et sa mort, avec apparence de poison, le i5 avril

biens de fortune qu'on luy puisse oster, mais avec lesquels il peut aller partout : la douleur néanmoins de se sentir si maltraité, luy fourniroit assez de matière pour faire voir les raisons qu'il a de soustenir ses opinions plus solides que celles des autres, et luy faire connoistre l'impertinence de ses calomniateurs. Mais que la crainte de luy estre ennuyeux le réduit à luy dire en peu de mots, que ceux qui le dégoustent des ouvrages qu'il a commencez dans la grande Gallerie sont des ignorans, ou des malicieux. Que tout le monde en peut juger de la sorte, et que luy-mesme devroit bien s'appercevoir que ce n'a point esté par hasard, mais avec raison qu'il a évité les défauts et les choses monstrueuses qui paroissoient déjà assez dans ce que le Mercier avoit commencé, telles que sont la lourde et désagréable pesanteur de l'ouvrage, l'abbaissement de la voûte qui sembloit tomber en bas, l'extrême froideur de la composition; l'aspect mélancolique, pauvre et sec de toutes les parties; et certaines choses contraires et opposées mises ensemble que les sens et la raison ne peuvent souffrir, comme ce qui est trop gros et ce qui est trop délié ; les parties trop grandes et celles qui sont trop petites; le trop fort et le trop foible, avec un accompagnement entier d'autres choses désagréables.

Il n'y avoit, continuë-t-il dans sa lettre, aucune variété ; rien ne se pouvoit soustenir, l'on n'y trouvoit ni liaison, ni suite. Les grandeurs des quadres n'avoient aucune proportion avec leurs distances, et ne se pouvoient voir commodément, parce que ces quadres estoient placez au milieu de la voûte, et justement sur la teste des regardans, qui se seroient, s'il faut ainsi dire, aveuglez en pensant les considérer.

Tout le compartiment estoit défectueux, l'Architecte s'estant assujeti à certaines consoles qui régnent le long de la corniche, lesquelles ne sont pas en pareil nombre des deux costez, puis qu'il s'en trouve quatre d'un costé, et cinq à l'opposite : ce qui auroit obligé à défaire tout l'ouvrage, ou bien y laisser des défauts insupportables. »

Après avoir ainsi remarqué ces manquemens, et apporté les raisons qu'il avoit eues de tout changer, il justifie sa conduite, et ce qu'il a fait, en faisant comprendre de quelle sorte l'on doit regarder les choses pour en bien juger. « Il faut sçavoir, dit-il, qu'il y a deux manières de voir les objets, l'une en les voyant simplement, et l'autre en les considérant avec attention. Voir simplement n'est autre chose que recevoir naturellement dans l'œil la forme et la ressemblance de la chose veûë. Mais voir un objet en le considérant, c'est qu'outre la simple et naturelle réception de la forme dans l'œil, l'on cherche avec une application particulière les moyens de bien connoistre ce mesme objet : Ainsi on peut dire que le simple aspect est une opération naturelle, et que ce que je nomme le Prospect est un office de raison qui dépend de trois choses, sçavoir de l'œil, du rayon visuel, et de la distance de l'œil à l'objet : et c'est de cette connoissance dont il seroit à souhaiter que ceux qui se meslent de donner leur jugement fussent bien instruits.

Il faut observer, continue le Poussin, que le lambris de la Gallerie u vingt-un pieds de haut, et vingtquatre pieds de long d'une fenestre à l'autre. La largeur de la Gallerie qui sert de distance pour considérer l'étendue du lambris a aussi vingt-quatre pieds. 1911 II

Le Tableau du milieu du lambris a douze pieds de long sur neuf pieds de haut, y compris la bordure : de-sorte que la largeur de la Gallerie est d'une distance proportionnée pour voir d'un coup d'œil le Tableau qui doit estre dans le lambris. Pourquoy donc dit-on que les Tableaux des lambris sont trop petits, puis que toute la Gallerie se doit considérer par parties, et chaque trumeau en particulier? Du mesme endroit et de la mesme distance on doit regarder d'un seul coup d'œil la moitié du cintre de la voûte audessus du lambris, et l'on doit connoistre que tout ce que j'ay disposé dans cette voûte doit estre considéré comme y estant attaché et en plaque, sans prétendre qu'il y ait aucun corps qui rompe ou qui soit au-delà et plus enfoncé que la superficie de la voûte, mais que le tout fait également son cintre et sa figure.

Que si j'eusse fait ces parties qui sont attachées ou feintes estre attachées à la voûte, et les autres que l'on dit estre trop petites, plus grandes qu'elles ne sont, je serois tombé dans les mesmes défauts qu'on avoit faits, et j'aurois paru aussi ignorant que ceux qui ont travaillé et qui travaillent encore aujourd'huy à plusieurs ouvrages considérables, lesquels font bien voir qu'ils ne sçavent pas que c'est contre l'ordre et les exemples que la nature mesme nous fournit, de poser les choses plus grandes et plus massives aux endroits lés plus élevés, et de faire porter aux corps les plus délicats et les plas foibles, ce qui est le plus pesant et le plus fort. C'est cette ignorance grossière qui fait que tous les édifices conduits avec si peu de science et de jugement, semblent patir, s'abbaisser, et tomber sous le faix, au lieu d'estre égayez, seveltes,

et légers, et paroistre se porter facilement, comme la nature et la raison enseignent à les faire.

Qui est celuy qui ne comprendra pas quelle confusion auroit paru si j'avois mis des ornemens dans tous les endroits où les critiques en demandent; et que si ceux que j'ay placez avoient esté plus grands qu'ils ne sont, ils se feroient voir sous un plus grand angle, et avec trop de force, et ainsi viendroient à offenser l'œil, à cause principalement que la voûte reçoit une lumière égale et uniforme en toutes ses parties? N'auroit-il pas semblé que cette partie de la voûte auroit tiré en bas, et se seroit détachée du reste de la Gallerie, rompant la douce suite des autres ornemens? Si c'estoit des choses réelles, comme je prétens qu'elles paroissent, qui seroit si mal avisé de placer les plus grandes et les plus pesantes dans un lieu où elles ne pourroient se maintenir? Mais tous ceux qui se meslent d'entreprendre de grands ouvrages ne sçavent pas que les diminutions à l'œil se font d'une autre manière, et se conduisent par des raisons particulières dans les choses élevées perpendiculairement en hauteur, et dont les parallèles ont leur point de concours au centre de la terre. »

Pour répondre à ceux qui ne trouvoient pas la voûte de la Gallerie assez riche, le Poussin ajouste ; « qu'on ne !uy a jamais proposé de faire le plus superbe ouvrage qu'il pust imaginer, et que si on eust voulu l'y engager, il auroit librement dit son avis, et n'auroit pas conseillé de faire une entreprise si grande et si difficile à bien exécuter : premièrement, à cause du peu d'ouvriers qui se trouvent à Paris capables d'y travailler; secondement, à cause du long-temps qu'il eust fallu y employer; et en troi-

sième lieu, à cause de l'excessive dépense qui ne luy semble pas bien employée dans une Gallerie d'une si grande étendue, qui ne peut servir que d'un passage ^ et qui pourroit encore un jour tomber dans un aussi mauvais estât qu'il l'avoit trouvée, la négligence et le trop peu d'amour que ceux de nostre nation ont pour les belles choses estant si grande, qu'à peine sont-elles faites qu'on n'en tient plus de compte, mais au contraire on prend souvent plaisir à les détruire. Qu'ainsi il croyoit avoir très-bien servi le Roy, en faisant un ouvrage plus recherché, plus agréable, plus beau, mieux entendu, mieux distribué, plus varié, en moins de temps, et avec beaucoup moins de dépense que celuy qui avoit esté commencé. Mais que si l'on vouloit écouter les différents avis, et les nouvelles propositions que ses ennemis pourroient faire tous les jours, et qu'elles agréassent davantage que ce qu'il taschoit de faire, nonobstant les bonnes raisons qu'il en rendoit, il ne pouvoit s'y opposer; au contraire, qu'il céderoit volontiers sa place à d'autres qu'on jugeroit plus capables. Qu'au moins il auroit cette joye d'avoir esté cause qu'on auroit découvert en France des gens habiles que l'on n'y connoissoit pas, lesquels pourroient embellir Paris d'excellens ouvrages qui feroient honneur à la nation. »

I. Cette critique était la justesse même. La galerie ne devait son existence et sa longueur qu'au dessein de Henri IV, instruit parla journée des Barricades, de pouvoir communiquer librement du Louvre (renfermé dans les murs de Paris, depuis Etienne Marcel) avec les Tuileries (construites hors des murs). La grande Galerie n'a guère servi, en tant que galerie, avant l'installation du musée, sauf le 2 avril 1810; elle fut comme « un passage » triomphal, quand tous les corps de l'État faisaient la haie et que Napoléon et Marie-Louise se rendirent des Tuileries au Salon carré, où leur mariage civil fut célébré.

Il parle ensuite de son Tableau du Novitiat des Jésuites, et dit, « Que ceux qui prétendent que le Christ ressemble plùtostà un Jupiter tonnant qu'à un Dieu de miséricorde, dévoient estre persuadez qu'il ne luy manquera jamais d'industrie pour donner à ses figures des expressions conformes à ce qu'elles doivent représenter; mais qu'il ne peut » (ce sont les propres termes dont il me souvient) qu'il ne peut, dis-je, « et ne doit Jamais s'imaginer un Christ en quelque action que ce soit, avec un visage de tortico lis ou d'un père douillet^ veû qu'estant sur la terre parmi les hommes, il estoit mesme difficile de le considérer en face. »

Il s'excuse sur sa manière de s'énoncer, et dit qu'on doit lui pardonner, parce qu'il a vécu avec les personnes qui l'ont sceû entendre par ses ouvrages, n'estant pas son mestier de sçavoir bien escrire. »

Enfin il finit la lettre en faisant voir « qu'il sentoit bien ce qu'il estoit capable de faire, sans s'en prévaloir, ni rechercher la faveur; mais pour rendre toujours témoignage à la vérité, et ne tomber jamais dans la flaterie qui sont trop opposées pour se rencontrer ensemble ».

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