‹ Correspondance de Nicolas PoussinChapitre 9 sur 320 · Louis XIII a Poussin · texte numérisé non relu

Louis XIII a Poussin

(Félibien, p. 22.)

Cher et bien amé. Nous ayant été fait rapport par aucuns de nos plus spécieux serviteurs de l'estime que vous vous êtes aquise, et du rang que vous tenez parmi les plus fameux et les plus excellents Peintres de toute l'Italie, et désirant, à l'imitation de nos Pré-

I. Ruel, la maison de campagne de Richelieu, à côté de qui se tenait M. de Noyers. Jean Le Maire y avait peint une perspective de l'Arc de Constantin, dont on peut voir la gravure dans Champier et Sandoz, Le Palais-Royal, t. I, p. 33.

8 CORRESPONDANCE [iÔSq

décesseurs, contribuer autant qu'il nous sera possible à l'ornement et décoration de nos Maisons Royales, en appelant auprès de nous ceux qui excellent dans les Arts, et dont la suffisance se fait remarquer dans les lieux où ils semblent les plus chéris. Nous vous faisons cette Lettre pour vous dire que Nous vous avons choisi et retenu pour l'un de nos Peintres ordinaires, et que nous voulons dorénavant vous employer en cette qualité. A cet effet, nôtre intention est que la présente reçue, vous ayez à vous disposer de venir par deçà, où les services que vous nous rendrez seront aussi considérez, que vos œuvres et vôtre mérite le sont dans les lieux où vous êtes, en donnant ordre au Sieur de Noyers Conseiller en nôtre Conseil d'État, Secrétaire de nos Commandemens, et Surintendant de nos Bâtimens, de vous faire plus particulièrement entendre le cas que nous faisons de vous, et le bien et avantage que nous avons résolu de vous faire. Nous n'ajouterons rien à la présente que pour prier Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde. Donné à Fontainebleau le i5. Janvier 1639.

(Ms. 12347, foï- '•)

A Monsieur de Chantelou* .

[i 5 janvier i63g.

Parle du tableau de la Manne qu'il va acheuer et de la résolution de venir en France^.]

1. Nous reproduirons toujours le texte exact de la suscription, sauf la répétition du mot Monsieur. On sait en effet qu'on écrivait d'abord sur une ligne : A Monsieur, puis à la ligne en dessous : Monsieur Un Tel.

2. Partout où Chantelou a écrit le sommaire des lettres (généralement au dos), nous le reproduisons, en tête du texte, et imprimé dans ce caractère spécial.

lÔSg] DE NICOLAS POUSSIN. g

Monsieur, Plust à dieu n'auoir point de si légitimes escuses à vous faire comme les miennes. Peu de temps après auoir fet résolution de finir vostre tableau, mesme y aïant desjà fet quelques figures, un mal de vesie auquel je suis subiect, de quatre ans en sa, m'a trauaillé de manière que, dès lors Jusques à présent, j'ay esté entre les mains des Médecins et Chirurgiens, tourmenté comme un danné; mais, grâce à dieu, je me porte mieux, et espère que la santé me retournera comme deuant. Mais il faut que Je die, que la mélanquolie que je me suis prinse de ne pouuoir suivre la bonne volonté que j'auois d'acheuer vostre tableau, m'a fet plus de mal que nulle autre chose ; et pensant tousiours à la promesse que je vous auois fette, m'en voyant empesché, j'ay voulu désespérer. Mais maintenant je me sens tourner le désir plus grand que jamais de vous seruir. Je m'en vas donc pousuiure, sans perdre une heure de temps. Pour la résolution que Monseigneur de Noyers désire scauoir de moy, il ne faut point s'immaginer que je n'ayes esté en grandisime doute de ce que je deuois respondre ; car après auoir demeuré l'espace de quinze ans entiers en ce pais icy, assés heureusement, mesmement m'y estans marié', en espérâse di mourir, j'avois conclu en moy mesme de suiure le dire Italien : Chi sta bene non si moua. Mais après auoir repceu une seconde lettre de la main du seigneur Le Maire', en la fin de laquelle il y a une jointe

1. Poussin avait épousé Anne-Marie Dughet, fille aînée du peintre de ce nom, le 9 août i63o, à l'église San Lorenzo in Lucina (folio 173 du registre des mariages).

2. Il y eut alors trois peintres du nom de Lemaire. Il s'agit ici du plus connu : Jean Le Maire, dit le gros Lemaire, ou encore Le Maire Poussin, à cause de son amitié avec notre artiste. Né à Dammartin, 1597, il séjourna vingt ans à Rome,

lO CORRESPONDANCE [iÔSq

de vostre main qui dit : je me suis trouué à la closture de cette lettre de laquelle j'ay donné une partie de la matière, et cœt.; qui a assés serui à m'esbranler, mesmement à me résoudre de prendre le parti que l'on m'offre, principalement pour ce que j'aurai par delà melieure commodité de vous seruir (monsieur) à qui je seray toute ma vie estroitement obligé de Rome Ce i5 janvier I638^ Nicolas Poussin.

i6i3-i633, se signala en France par ses travaux décoratifs au château de Ruel pour Richelieu; retourna à Rome, en 1642, en compagnie de Poussin; mort en i655. — Voir : Sauvai, Antiquités de Paris, t. II, p. 207; Félibien, t. II, p. ôSg.

I. Bien que Poussin ait daté très lisiblement sa lettre du i5 janvier i638, pourquoi a-t-on toujours été unanime à l'inscrire à la date du i5 janvier i63g?

1° H. Chardon {Les Fréart, p. 33) résume ainsi les raisons de fait, toutes trois justifiées :

a) En janvier i638, Poussin n'avait pas quinze ans « entiers » de séjour en Italie, puisqu'il y était arrivé en 1624.

b) En janvier i638, le tableau de la Manne ne peut guère être presque fini, puisqu'il ne sera envoyé que le 28 avril 1639.

c) En janvier i638, Poussin ne pourrait pas être appelé en France par M. de Noyers qui n'obtiendra la surintendance des Bâtiments que le 16 septembre i638.

2* Les raisons tirées de l'examen du ms. 12341, bien que peu décisives, n'infirment pas les précédentes :

aj La remarque de H. Chardon que cette date : i638, est d'une autre encre que le reste de la lettre, paraît exacte, mais elle ne porte guère, parce que Poussin a pu écrire la lettre le i3 ou le 14 janvier, par exemple, et ne la dater que le jour du départ de l'ordinaire, le i5.

c) Les indications manuscrites de Chantelou sont insuffisantes. A côté de l'adresse, il a écrit, sans doute à des époques différentes, deux mentions : l'une porte nettement : M. Poussin XV janvier i63S, et dans l'autre : /5 janvier 16 38, le 8 a ensuite été surchargé d'un 9.

3° D'ailleurs, l'autorité de Félibien, qui connaissait en détail toutes ces lettres, et bien d'autres, confirme pleinement la date de 1639 : « ... il eût de la peine à se résoudre de venir à Paris, comme j'ai vu par une de ses lettres (du i5 janvier 1639), où il témoigne à M. de Chantelou, qu'il ne désire point quitter Rome, mais d'y servir le Roi, M. le Cardinal et M. de Noyers

l639] DE NICOLAS POUSSIN. H

Monsieur, je vous suplie que si se présentoit la moindre difficulté en l'accomplissement de nostre affaire de la laisser aler à qui la désire plus que moy. Car à la fin tout autant peu-je seruir icy le Roy, Monseigneur le Cardinal, Monsigneur de Noyers et vous, comme delà ausibien. Ce qui me fait prometre est, en grande partie, pour monstrer que je suis obéissans. Mais cependant je metray ma vie et ma santé en compromis, pour la grande difficulté que il y a à voyager maintenant; outre que je suis mal sain : mais enfin je remetteray le tout entre les mains de Dieu et des vostres. J'atens vostre réponse.

Page 1