LIBRAIRIE INTERNATIONALE A. LACROIX ET C\ ÉDITEURS
DE
Cs^ PaMj, 20 jttUlei 1864.
A M. AUGUSTE DEFONTAINE
Monsieur Defontaine, je crois vous TaToir déjà dit dans quelqu'une de mes lettres ; je regrette de n'a yoir pu jusqu'à présent trouvé le moyen d'avoir un organe. Yos lettres me fourniraient d'excellentes citations, et ne contribueraient pas peu, par le bon exemple, à réveiller le sentiment justicier parmi les masses, et à propager les principes de la vraie démocratie. J'ai toujours pensé que dans un journal de doctrine une certaine place devait être accordée à la correspondance, afia d'exciter le mouvement, de mettre les localités départe-
mentales en communion permanente entre elles et avec le centre, et de constater aux yeux de tous la marche deTopinion. L'ancienne société des Jacobins en usait ainsi dans ses clubs ; les sociétés af Qliées écrivaient sans cesse à la société mère, et il en résultait un roulement considérable, si je puis ainsi dire, d'idées, do volontés, dont Robespierre avait fait un moyeu de gouvernement et qui tint pendant près de deux ans la France sous son influence.
Je vous attends fin juillet, un peu plus tôt ou un peu plus tard, cela ne fait rien pour moi. Quelle que soit l'heure de votre arrivée, venez, vos affaires faites, à Passy. Nous dînons à midi et soupons à sept heures. Vous mangerez comme nous, ce qui se trouvera; ma femme n'est jamais embarrassée, quand un ami nous arrive à l'improviste, pour improviser elle-même un beefteack, une paire de côtelettes, ou tout autre petit supplément au repas de la famille, pour faire honneur au nouvel arrivant. Nous causerons un peu en attendant que la ménagère nous appelle; nous causerons après le repas. Si c'est au milieu du jour, nous ajouterons au dessert la promenade au bois de Boulogne; si c'est le soir, nous pourrons prendre le frais et vous faire la reconduite, en compagnie de quelques visiteurs. De toute manière, vous ne nous causerez aucun embarras, et je ne perdrai pas une minute de mes heures ouvrables. De votre côté, rien de plus aisé que d'arranger votre temps avec le moins de perte possible. Ou bien vous partez de grand matin, vous nous donnez le milieu de la journée, et vous repartez le soir par un convoi qui vous reconduit à Arras, — d'où je suppose que vous arrivez en peu de temps à Chérisy, — ou bien, vous partez dans l'après-midi ; vous nous arrivez.
DE P.-J. PROinmON. 7
vers cinq ou six heures, vous dînez avec nous; vous passez votre soirée à Passy jusqu'à dix heures, et vous rentrez à votre hôtel avant onze heures, pour repartir, vos affaires terminées, le lendemain matin. C'est une nuit tout au plus que vous avez à passer hors de chez vous, et même point du tout, si, conune vous dites, je suis le principal objet de votre voyage.
Comme je reçois assez souvent, le soir, la visite de quelque ami parisien, il se pourrait, si vous veniez pour le souper, que vous eussiez Toccasion de faire ici quel*^ que honnête connaissance.
Pardonnez-moi ce long et insipide détail, dans lequel il fallait bien entrer une fois pour toutes, afin de faciliter nos communications à venir.
Je vous serre la main.
P.-J. Proudhon.
â^ eimxspomksm
l^mh 20 juiUist 1864.
A M. MAURICE
ICon ch^er Maurice, j'ai votre lettre en date du 16, et je me hâte de répondre à la partie principale. Yoici œ que nous avons décidé, le docteur Crétin, notre compatriote, et moi.
Nous quitteroûs ensemble Paris le 26 août, c'est-àdire dans un mois, lequel 20 août tombe un samedi. Nous passerons par Besançon le lendemain, dimanche matin, et nous prendrons avec nous Mathey, qui nous accompagnera jusqu'à Saint- Eippoly te. Là, je passerai deux ou trois jours, et peut-être autant chez mon ami, M. Laurent, fils de l'ancien M. Laurent-Maître, de Besançon, et qui est aujourd'hui à Valentigney.
De là, et après une huitaine, au plus, nous reviendrons, le docteur Crétin et moi, à Besançon, d'où nous repartirons pour Fraisans, où je verrai mes deux neveux et Guillemin. Mathey nous accompagnera encore.
J'ignore, à travers tout cela, combien de temps je passerai à Besançon. Je n'ai à voir à Besançon que vous seul, Mathey, le successeur de Répécaud, Félix Belin, et ime mienne cousine, veuve Rouillard, qui me réclame, je suppose, pour au moins une demi-journée.
Âjoutosks ma belle-sœuT, que je devrais prévenir, car U xoe serait impossible de faire le voyage de BurgiUe, d'autant que^ ajurès avoir vu mes neveux et OuiUemin, je pourrais peut*ètre déterminer la réunion de la famille de mon frère, et que je devrais proûter de la circonstance pour décider avec vous quelque chose. Toutes ces considérations réunies font que je devrai passer au moins trois jours à Besançon, après être allé successivement à Saint-Hippolyte, Valenligney, Fraisans; mettons, si vous voulez, que ce séjour à Besançoa soit du 30 août au 2 ou 3 septembre. A moins de circonstances imprévues ou de force majeure qui viennent changer le plan que nous nous sommes tracé, le docteur Crétin et moi, je ne crois pas m'écarter beaucoup de la vérité.
Puisque je vais surtout pour prendre de Tair et du repos, il est fort possible qu'étant à Saint-Hippolyte, Valentigney ou Fraisans, je fasse quelque excursion à travers le pays, dans les sapins, sur le Dessombe, le Doubs, la Loue, etc. Je n'exagère donc pas en vous disant que je passerai huit jours dans ces diverses localités, et que mon séjour à Besançon sera du 31 août au 2 ou 3 septembre.
Vous pouvez donc, cher ami, d'ici au l^*" septembre, aller prendre les eaux n'importe où : vous avez guarante-deva jours pour cela. Avant les chemins de fer, cela n'eût pas été trop; s'il s'agit pour vous d'aller ou sur la côte de Bretagne ou au fond des Pyrénées aujourd'hui, les localités les plus éloignées sont à votre porte.
Est-ce à Cauterets que vous pensez aller avec vos enfants ? 11 me semble que vos maladies respectives ne se ressemblent pas. Les bains de Cauterets s;mt con-
iO COtlBESl^NDANCB
seillés surtout pour les affections pulmonaires : ceci regarde vos jeunes gens, surtout M. Savoie. Mais vous, qu'a de commun voti'e intestin avec les eaux de Cauterets ? Au reste, j'ignore si ces eaux ne conviennent pas également à Tappareil digestif et à l'appareil pulmonaire : c'est l'affaire de vos médecins.
Parlons maintenantun peu de moi.
Un érésipèle de la pire espèce est venu, au commencement de juin, couronner cinq mois d'asthme et de catarrhe. Vous savez que je souffrais depuis Noël, et que dans ces cinq mois j'en ai passé au moins trois dans une incapacité absolue de travail. L'érésipèle, qui d'ordinaire se termine en neuf jours, en a duré chez moi vingt-sept à trente, accompagné de symptômes assez inquiétants. Enfin, je suis en pleine convalescence, et bien que j'aie la tète faible et que mes jambes me portent mal, résultat de l'énorme perte de forces que j'ai subie depuis quelques jours, je trouve bon le vin pur et je me sens un véritable appétit.
Il ne me faudra pas moins que le mois de juillet tout entier pour me mettre en un état passable. Autant que rien ne m'en empêche, je fais deux promenades par jour; je travaille un peu dans les intervalles. J'ai mis en ordre mes livres, mes papiers, mes épreuves; j'ai douze ou quatorze ouvrages prévus plus ou moins préparés, quelques-uns en partie rédigés; en un mot, de la besogne taillée pour dix ans au moins. La plus grande partie sur des sujets de littérature, de morale et d'histoire. C'est avec les frères Garnier que je compte désormais faire toutes mes publications, hors la pre- * mière, commencée avec Dentu, et que j'ai dû ajourner au mois d'octobre.
Cette année sera pour moi une des plus mauvaises :
D£ P.-J.FROUDUON. 11
maladie, chômage, retard, par conséquent découvert croissant, ou, si vous aimez mieux, déûcit. Je vous parle de ceci, parce que depuis plus de vingt ans vous êtes au courant de mes affaires domestiques, et qu'en ce moment je croirais manquer à notre intimité habituelle et à la confiance que je vous dois si je ne vous parlais de rien. MM. Gamier frères, avec qui j'ai toujours été au mieux, comprenant ma situation, sont d'abord venus d'eux-mêmes, au plus fort de ma maladie, à mon secours. Sans que je leur eusse demandé rien, ils m'ont envoyé sous enveloppe une somme de 500 francs, qui a servi à couvrir la dépense des deux mois précédents. Sans doute, direz-vous, ce n'est ({u'une avance sur des travaux à venir, de la part de libraires riches, à qui j'ai certainement fait gagner de l'argent. Mais j'ai trouvé le procédé tout à fait honorable, surtout après mon procès de 1858, et vu l'état de mon compte courant^ dont le débit s'élève à un chiffre assez considérable. Ce n'est pas tout : un de mes amis de Belgique, dont j'avais utilisé le bon vouloir à mon arrivée en Belgique, voulant aussi contribuer à mon complet rétablissement avant que je reprenne ma vie de galérien de lettres, m'a aussi fait une avance de 2,000 francs. Bref, je sutB en mesure d'attendre presque la fin de Tannée sans avoir besoin d'escompter mes droits d'auteur et de hâter outre mesure mon travail. Il en résultera que d'ici au l®*" janvier j'aurai de prêtes deux et peut-être trois brochures, dont le produit suffira, je l'espère, à couvrir mes dettes nouvelles. Je me trouverai donc dans la môme position qu'au moment de mon installation à Passy, mais avec une situation littéraire et politique beaucoup meilleure, un peu de crédit et une perspective satisfaisante.
Si je me jette du côté de la littérature et de la morale, me disent MM. Garnier, ils s'engagent à me faire gagner au moins 10,000 francs par an. Puissent leurs espérances se réaliser 1 II n'y aura plus de ma faute.
J'ai décidément refusé de collaborer au Xain jaune, qui m'offrait 7,200 francs pour quatre articles par mois. Il faut vous expliquer cela.
D'abord ces quatre articles, assez longs, m'auraient pris tout mon temps. Mais c'est la moindre chose. Il ne faut pas, cher ami, vous y tromper. Le peu de succès qu'obtiennent mes publications vient beaucoup moins de mon talent et de ma philosophie que de mon caracr tèie et de ma réputation de probité incorruptible. Que jie perde cette réputation par ime maladresse, par xme feusse tactique, une démarche équivoque, aussitôt je perds la moitié ou les trois quarts de mon public ; je suis un homme à la mer. C'est ce que j'ai depuis longtemps compris et que je découvre aujourd'hui de plus en plus clairement. Le Nain jaune est fondé par un homme des plus compromis dans la politique et le journalisme impérial; homme non sans talent, mais qui, je le crois, tiendrait à relever Thonorabilité de sa feuille par un nom honorable. Le seul bruit que j'allais fournir des articles à ce journal avait mis en émoi une foule d'honnêtes gens dont l'adhésion m'est la plus précieuse. J'ai refusé pareillement les offres de la Nation et du Messager de Paris , par des raisons de diverses espèces. En résumé, quelque soit mon désir d'avoir un organe périodique, j'aime encore mieux et de beaucoup attendre, faire des œuvres soignées, que de m'engager dans des polémiques au jour le jour et plus ou moins hasardeuses.
Plus que jamais, le prol)lèmo de mon existence est
donc celui-ci : Santé et Travail. Que la santé vienne, qu'elle tienne, et le travail ne manquera pas et sera bien rémunéré.
Allez donc aux eaux, cher ami, n'importe où; guérissez-vous par le grand air, l'exercice, le régime, de cette affection intestinale, et si vous êtes à Besançon à l'époque dite, i^ septembre, nous ferons quelques bonnes causeries du soir, puisqu'il est arrêté dans votre esprit que je serai votre hôte.
Si vous voyez notre excellent docteur Villars, diteslui que j'ai été on ne peut plus sensible à son souvenir et que j'espère me montrer à lui en meilleur état qull ne m'a vu à Passy.
Je vous serre la main.
P.-J. Proudhqn.
Pdssy, 23 juillet 1864.