A M. JOTTRAND
Cher monsieur Jottrand, je n'ai pas eu pour le chapeau de M. O'Brien la même prévenance que lui pour le mien ; cela tient à la différence de nos éducations et de nos habitudes, probablement. Quand, hier à midi, ma femme, ayant terminé son ménage et s*occupant de ranger mes bardes, me dit que j*ayais échangé mon chapeau, pensant que mon échangiste devait être parti» je me suis mis à rire, et dis que Thonorable Irlandais emporterait de moi un souvenir, tandis que j'en garderais un de lui. J'avoue pourtant que si le chapeau de M. O'Brien m'avait paru valoir seulement cinq sous plus que le mien, je me serais empressé de vous le faire parvenir. M. O'Brien n'a pas pris la chose du même côté. Les descendants des rois d'Irlande n'ont pas les allures compagnonnes des plébéiens de Franche-Comté. Il ne me reste donc qu'à suivre l'exemple qui m'est donné; je vous renvoie le chapeau de notre commensal dont vous ferez vous-même ce qu'il vous plaira. Vous êtes son ancien ami : il est juste que vous soyez chargé, plutôt que moi, de remplir ses intentions de bienséance.
COKRESP. XIV. 14
210 O0tMSPONDÀN€E
Je suis heureux d'avoir fait la connaissance de MM. Ducpétiaux et Gendebien, et vous remercie de m'avoir procuré cette bonne occasion. J'espère que Toccasion se représentera pour moi de causer avec ces messieurs, et que nous serons plus satisfaits les uns des autres. En attendant, soyez assez bon, la première fois que vous les rencontrerez, de leur présenter mes salutions bien affectueuses.
Je vous en dirais autant pour un autre de vos convives, avec lequel j'ai eu une légère discussion sur le libre-échange, et que je juge aussi loyal que zélé dans ses opinions. Malheureusement je n'ai pu retenir son nom tout flamand.
Je vous serre bien cordialement la main, et vous prie de me regarder comme un des hommes qui vous estiment et vous honorent le plus.
Tout vôtre.
P.-J. Proudhon.
DE P.^. PROUDHON. ili
Bruxelles, 3 octobre 1881.
Cher monsieur, j'envoie Catherine demander des nouvelles de vos santés et surtout de Tétat de notre intéressant malade; Je serais bien allé moi-môme ; mais î'ai une telle frayeur du rhume, qui sans cesse frappe à ma porte, que je n'ose encore aujourd'hui mettre mon nez à la rue.
Auriez-vous lu dans les Débats d'hier ou d'avanthier im grand article en faveur de la Pologne? Je ne l'ai pas lu, mais on m'en a parlé. S'il vous est possible de m'en donner communication, je vous serai on ne peut plus obligé. Je ne puis deviner ce qui prend au Jomnal des Déhats^ qui a tant préconisé de 1830 à 1848, V ordre à Varsovie ^ et qui aujourd'hui a donné son appui aux réclamations des Polonais? Savez-vous le mot de cette intrigue? Est-ce que l'on préparerait im champ de bataille pour l'inauguration du futur roi des Français?
Je travaille, en dépit du rhume, à ma notice polonaise, et j'ai de plus en plus lieu de croire que, quoi que soient les événements^ elle satisfera les gens raisonnables.
Bonjour et santé.
P.-J. Proudhon.
2i2 CORRESPONDANCE
IxeUee, 20 octobre 1881.
A. M. GUSTAVE CHAUDEY
Qier ami, vous avez dû trouver chez vous, à voire retour de Franche-Comté, une lettre un peu longue que je vous ai écrite par occasion, et de laquelle il me tarde fort de recevoir accusé de réception. Quand même vous n'auriez pas le temps de me répondre, je serais toujours satisfait de savoir que vous m'avez lu et que vous savez ce que je pense.
Celle-ci est pour vous prévenir que ma Théorie de VImpôt, imprimée à Paris depuis plus de six semaines, et dont près de deux mille exemplaires sont déjà dispersés à l'étranger, sera mise en vente après->demain, mardi, 22 courant, chez Dentu, au Palais-Rojal. Notre ami et compatriote Gouvernet est chargé de vous remettre votre exemplaire.
A cette occasion, je viens vous demander un nouveau service. Ce n'est pas de faire le compte rendu de l'ouvrage; laissez cela de côté, si quelqu'un de vos collaborateurs désire s'en charger. Il ne faut pas qu'on dise de nous que nous sommes deux têtes dans un même bonnet. Ce que je vous demanderais serait de soigner l'annonce; voici comment :
DE P.^. PROUDUON. 2t3
Vous prendriez texte de la dernière publication de Guizot, dans laquelle ce grand pédagogue reconnaît et déclare que non-seulement il est impossible à l'Europe de rétrograder, mais qu'il faut songer de plus en plus sérieusement à donner satisfaction aux droits nouveaux, QxoL idées nouvelles, aux aspiraiions légitimes, etc. Traduisez ces phrases solennelles en style de 1848, vous trouverez que les paroles de M. Guizot ne signifient rien, ou qu'elles aboutissent aux réformes économiques, au socialisme. — « Idées bt besoins nouveaux, drofts NOUVEAUX, NOUVEL ÉDIFICE » : ces mots reviennent dans les pages de M. Guizot.
Vous pourriez d'abord, en y mettant toutes les convenances, constater cette concession tardive du dédaigneux et immobiliste ministre de 1848, et lui dire que le public est fort heureux de le voir après douze ou quinze ans, emboîter les pas de ceux qui lui criaient : Sn avant!
Puis, vous poseriez la question : Quels sont ces besoins nouveaux^ ces idées nouvelles^ ces droits jusqu'à présent indéfinis, cet édifice à construire, etc. ?
Et votre préambule ainsi préparé, vous arriveriez à l'annonce de ma Théorie de V Impôts laquelle est précisément une de ces idées nouvelles^ expression d'un de ces droits nouveaux^Xoni conspués jadis, et dont les auteurs ont été si longtemps méprisés, persécutés et honnis ••.
Vous direz du contenu ce qu'il vous plaira : je vous recommanderai seulement, cher ami, une chose : c'est qu'en restant fidèle au radicalisme de mes idées, je me montre aussi conciliant pour les vieux privilèges que le peut souhaiter M. Guizot; c'est que ma théorie» d'une rigueur juridique et mathématique irréfutable,
Ul GOnnSSPONDAIlCS
a posé le fondement de la réèonciliation de la fusion entre la classe de la boui^^eoiaie et le prolétariat...
Vous concevez, cher ami, qne je n*eniends pas voua faire votre thème. Je vous avertis seulement de la publication de mon livre , et de Toccasion qui vous est oSeTie par M. Ouizot de faire un pas en avant, nonseulement à votre journal, le Cawrier i% Dimanche^ mais à ime grande partie de la presse et peut-être au public.
Bemettre sur le tapis les grandes questions de 1848, et cela avec Tautorité de M. Guizot; tirer la nation de la torpeur en lui parlant réformes ; sorUr de Tomière de la politique quotidienne, et passer pardessus la tète de M. de Persigny à Taide de ces grosses questions qui attendent toujours, voilà ce que vous pouvez, cher ami, en une ou deux colonnes, et ce que je vous demande. Ici, nous sommes tous sur notre terrain, vous, moi et M. Guizot.
Dans ma dernière, je vous touche un mot de ma polémique avec votre ami, M. Elias Régnault. La question me paraissant très-intéressante et très-opportune» je fais une brochure. On ne comprend rien en France à la question polonaise, pas même M. Elias Régnault, son avocat.
Un mot de réponse, s'il vous plaît, et vous me tranquilliserez.
Je vous serre les deux mains.
P.-J. PKOUDHOIf.
DE P -4. PMV'&sm. 218
Bruxelles, 4 avril fSBf .
A M. GUSTAVE CHAUDEY
Mon cher ami, j'ai reçu, en délai voidu, la vôtre du 30i mars*
La présente vous arriTef» par M. Lebègtie, qui Va è Pari«< po^T quelques jour»*
Vous lïoiiverez d-jôi»! les derox premières feuîllési de ma brochure; elle en fermera qisiatre et deÉaie, Soit 168 à 172 pages; le tout sera terminé mardi ou mereredi prochain, et nous -pat^ïitoÉÈêJêUMôu vénârMi. Jô ferai moi-même un compte rendti dâils VOj/fîée de p^
En même teittps, j'expédierai, par la poste, ^epi à huit exemplaires à MM. de Morny, Troplong, Baroche, Duphi, Persignyje prince Napol*éofi, Gustave Ghaudey Darknon, et j'annoncerai l'eûvoi dans Y avertissement qui sera placé en tête de la brochure, et qui relatera la causer du retard de la publication et la nécessité où je suis de la faire è Bruxelles.
Ckupiante exemplaires seront envoyés aussi par lé mii£f8lère de l'intérieur, soil à Gamifer, soit plutôt à Hetael, qui les remettra à Dentu, si toutefois ïe ministre laisse arriver le ballot à destination. Dans ce cas,
216 GORRKSPONDAMGE
d*auires expéditions seraient faites, et il suffirait de cinq à six cents exemplaires pour donner le branle à Topinion.
Vous remarquerez, en lisant ma première partie, de quelle manière j*ai écarté la question de propriété, et en lisant la note de la page 58, vous aurez un avant-goût du travail que je fais en ce moment sur cette grande question, qui a fait tant de bruit, par mon fait, depuis 1840, ou plutôt depuis 1848. J'appelle votre attention sur ce point, plus délicat, plus intéressant et plus grave que jamais.
Dans quelques jours, vous recevrez, par la poste et sous enveloppe, la deuxième et la troisième partie sans préjudice de Texemplaire qui vous est réservé sur les huit ou neuf que je dois envoyer à nos grands personnages. — Vous aurez tout sous les yeux ; vous verrez que nos idées coïncident de partout, et que je n'ai sur vous d*autre avantage que celui d'une étude de cinq ou six semaines, sans parler de tous mes travaux antérieurs, sur la Propriété, tandis que vous n'avez pas mis plus de deux ou trois heures à votre article.
Causons un peu maintenant. Je ne vous le cache pas, mon chagrin, amassé et concentré depuis plus de dix ans, tourne à la misanthropie et au désespoir. Je sais parfaitement ce qui se passe en France ; je sais qu*il y a une élite respectable qui ne fléchit pas le genou devant Baal; mais je ne crois point à son influence; je suis sûr d'avance que les honnêtes, les forts, les sages, seront toujours écrasés par les charlatans, les brouillons, les intrigants et les corrompus, et je n'ai pas la moindre foi ni dans le bon sens ni dans la vertu nationale. Nous sommes un peuple indigne, une race dégénérée, et dont la valeur a été surfaite
DE P.-J. PROUDH<»<. 217
de 70 Vo. C'est par notre corruption, par notre lâcheté, que les affaires d'Europe sont aujourd'hui embrouillées. Si depuis 1814 nous avions eu la moindre énergie, le moindre caractère, nous nous serions attachés à nos institutions politiques, nous eussions dominé nos princes au lieu de conspirailler contre eux ; nous n'eussions pas eu ni le bouleversement de 181 5, ni le branlebas de 1830, ni celui de 1848, et les bonapartistes seraient restés dans leur aire.
Il y a de l'humeur en France contre le régime impérial : cela vient-il de fierté d'âme, du sentiment de la justice et de la légalité ? Non, on trouve que l'empereur gaspille, que l'impôt devient lourd, que tout est cher ; il y a malaise; or les jouissances diminuant, on se récrie, on déclame. Voilà tout notre esprit public, tout notre patriotisme.
On prévoit, — la sagesse de notre bourgeoisie va jusque-là 1 — que cet Empire pourrait bien finir comme le premier, et déjà l'on se demande : Qui mettra-t-'im à la place? On n'a pas d'autre pensée. Le Français ne demande qu'une chose, être déchargé ,du soin de la chose publique : voilà son idéal. Pourvu que son prince soit un peu économe, et pas trop sévère, il est prêt à lui laisser carte blanche. Jamais vous ne lui ferez entendre que liberté, économie, bien-être, etc., ne s'obtiennent qu'à la condition que tout le monde se mêle sans cesse de la chose publique.
Et notre démocratie, et notre plèbe, avez-vous foi en elle, plus qu'en la bourgeoisie orléaniste ? Moi, non; je la connais à fond ; — elle m'est odieuse , je la hais. De quoi s'occupe-t-elle depuis trois ans ? De Garibaldi. iiille adore les aventuriers; elle en est toujours à la gnerre aux tyrans^ quitte à banqueter avec Victor-Em-
218 CÛMESNNDANGR
manuel, à baiser la botte de Napoléon III, à applaudir à Napoléon III, après avoir dégommé un François II el un Louis-Philippe; que dis-je ?riennelui semble plus naturel que de se consoler des Ledru-Rollin etdesBarbès avec les PlompUm et les Badinguet. Encore, ai elle sacrifiait les hommes aux idées I mais, non ; ni hommes ni idées, elle n'ahne rien, ne tient à rien. Elle n*a que des fantaisies dans la cervelle; elle ne rêve que coups de main ; il lui faut du grabuge, du tapage et toujours du maquerallage»
On chasse la population parisienne de Paris, afin de ne laisser dans cette capitale de théâtres que des logeurs en garni, des restaurants^ des teneurs de brelans, pour les plaisirs et voluptés de tous les fainéants d'Europe qui s'y donnent rendez-vous. Qui gronde et murmure? Personne. On admire, on est fier ; on trouve tout beau. Croyez-vous que M. Picard , votre confrère, ait de Técho dans la population ? Âllons-donc ! on aime les frondeurs en France ; mais après avoir frondé, on rit et Ton paye. Quelquefois, quand la multitude est saoule, elle jette à bas le gouvemem^t, et le lendemain cm recommence.
Mon cher, je n'ai qu'une craii^ : c'est de voir la France démembrée ei Paris désert, comme un autre Versailles. Mais qui sait si à ce prix notre nation ne pourrait pas être sauvée et redevenir quelque chose? La décentralisation n'est rien; elle ne suffit pas; d'ailleurs elle est devenue une chimère, comme la liberté et la monarchie constitutionnelle. La tyrannie, en France, est désormais chose fatale. La nation ne pouvant échapper à la position des grands problèmes, et n'ayant pas assez d'énergie pour les résoudre, sa condition est le despotisime, le chaos politique. Pour
DE P.-J. PAOIJDHON. 2t9
sauver la nation, la liberté, et émanciper la plèbe, créer la paix et développer les principes de la Révolution en Europe, je ne vois réellement qu'un moyen, c'est de diviser la France en douze États indépendants et de supprimer Voiis, perdant Bdbylonis nomen.
Fargin-FayoUe est arrivé ces jours-ci de France ; il dit qu'on arrête en masse dans les départements, que la terreur règne. J'indiquerais bien un moyen de l'abattre, cette terreur, et d'en jfinir; mais trouvez-moi donc une douzaine de citoyens 1...
Et vous me dites de rentrer ! pourquoi faire ?..> J'irai pourtant, je vous l'ai dit. J'irai pour la publication de mon travail sur la Pologne ; je passerai trois semaines auprès de vous, dans la saison des roses; nous tracerons alors le plan de la prochaine campagne électorale, qui aura lieu, j'en suis convaincu, en juin ou juillet 1863. — Nous avons le temps d'y penser. Bonjour.
P.-J. Proudhon»
Bruxelles, 24 mars 1802.
A M. GUSTAVE CHAUDEY
Mon cher ami, voici encore un petit incident pour lequel je viens solliciter votre assistance :
L'imprimeur Simon Raçon, ou Basson, chez qui iha brochure avait été corrigée et mise au net, vient, après quinze jours d'hésitations, de consultations, de révisions, de déclarer qu'il refusait d'imprimer. U exige la suppression des passages essentiels, et qui dans le cas ne contiennent ombre de délit. Le savetier se fait critique du statuaire : il glose et prétend m'imposer ce que je dois dire ou ne pas dire. Bref, c'est une question réglée; je ne me soumets point, et je vais publier à Bruxelles.
Vous comprenez, cher ami, combien cette décision du sieur Basson, me fait tort. Ma brochure, ne venant que dans huit ou quinze jours, sera moutarde après dîner. Tous les journaux se sont prononcés; l'opinion a déjà passé à autre chose et Ton n'y pense plus. Arrivé à temps, mon ouvrage aurait pu exercer une certaine influence; maintenant je n'ai d'autre ressource que de saisir Télranger. Ma pe»sée ne sera pas perdue; mon travail sera sans récompense.
DE P.-J. PROUDHON. m
J'ai donc résolu, et j'écris aux Garnier dans ce sens, de faire faire au sieur Raçon une mise en demeure motivée, le sommant d'avoir à s'exécuter dans les vingtquatre heures, et lui déclarant que nous nous réservons, Garnier frères et moi, tous dommages-intérêts en cas de refus. J'envoie à ces derniers la minute des considérants, et les prie de faire faire cet acte au plus vite, ajoutant, que s'ils y répugnaient, la sommation se ferait en mon nom, et à leur adresse; après quoi ils n'auraient qu'à la resigniûer à l'imprimeur, contre qui ils auraient à exercer leur recours*
Je viens donc vous prier, cher ami, de vouloir bien, au reçu de la présente, sauter chez Garnier frères, rue de Lille, 6, leur dire que vous êtes prêt à faire ce que je demande, et dont je les ai prévenus, c'est-à-dire à leur faire faire une sommation et mise en demeure ; mais en insistant sur ce qu'il il y aurait plus de convenance à ce que l'acte fut d'emblée et directement fait au nom des éditeurs et de l'auteur contre l'imprimeur.
Vous comprenez mon plan.
Je ne puis pas chercher à Paris un autre imprimeur; il est trop tard. Je ne puis pas davantage recommencer la comédie jouée à Hetzel, à propos de mon livre sur la Guerre et la Paix: ce serait de mauvais goût* J'ai, au contraire, le plus grand avantage à publier à Bruxelles, avec préface et acompagnement de notes concernant la censure de M. Simon Raçon, qui n'aura pas à se féliciter, je vous le jure, de s'être trouvé en rapport avec moi.
Si je ne me fais illusion, les choses sont telles que le gouvernement a un intérêt visible à me laisser passer, surtout avec la préface et les notes ; dans ce cas, ma publication regagne son opportunité, et le succès est
Si2 CORRESPONDANCE
doublé. — Dans le cas contraire, je saurai du moins à quoi m'en tenir sur le degré de liberté que le gourernement accorde aux écrivains, et en particulier à mol. Je sais très-bien que le ministre a la faculté d'empêcher purementet simplement Tintroduction en France de ma brochure, et je n'ignore pas que tout ce qui yient de moi lui semble désagréable. Mais j*ai aussi la faculté de parler et d'écrire en dehors, de juger les actes du gouvernement français, et je suppose qu'il OM:nprendra que son intérêt n'est pas en ce moment de me laisser tirer des conséquences.
Ma brochure était un prélude à mon prochain travail sur la Pologne. C'était comme une mise en train de la théorie de la propriété, théorie dans laquelle il faut distinguer attentivement le produit du fonds; puis le domaine de TesprU de celui de la iXATiànB, si l'on veut arriver de suite à une intelligence exacte de l'institution de la propriété. Je regarde ma théorie, telle que vous la pourrez juger dans son ensemble dans quelques mois, comme une des plus belles parties de la philosophie :
Et il faut que je me voie arrêté par un Raçon I Je prévois que M. G*** sera, cette fois, expulsé définitivement. Il agaçait le pouvoir, et ce commencement de popularité a été le prétexte qui l'a fait accuser de machination. A ce propos, je vous rappellerai une chose : c'est de vous bien défier de l'élément ouvrier. U y a là des cœurs d'or, mais aussi des âmes d'une perversité incroyable, sous l'apparence de la bonhomie. La plèbe, souvenez-vous-en, est toujours, en paroles, pour la liberté, l'égalité et la légalité ; mais c'est elle, elle seule, qui fait le despotisme' et qui le soutient. Vous y trouverez ime hypocrisie dont vous ne von
doutez pas. Je les ai vus acclamer Barbes, crier contre les i^eniitSy applaudir à toutes les critiques que Ton faisait de Napoléon III et de son gouvernement, et voter pour lui. Il est bien de tendre la main aux bons, d'^ieourager, d'éclairer les faibles ; ^ en définitive, c'est leur cause que nous défendons. Sans cela, pourquoi ne serions-nous pas ralliés au pouvoir. Mais il faut ne se pas appuyer sur ce roseau pointu; c'est moi, le moiifô aristocrate des hommes, vous le savez bien, qui vous l'affirme.
A propos de la dernière agitation, je vous dirai que je suis loin d'en avoir conçu l'espérance que tant de -gens afl^ectent. J'ai peu de foi à une jeunesse toujours la môme, plus corrompue qu'elle ne fût jamais, et qui, après avoir polissonne à Paris pendant cinq ou six ans, finit toujours par se ranger à la cause de Yordre. Que les étudiants étudient, c'est ce qu'ils ont de mieux à faire.
Notre nation est en décadence positive : je le vois tous les jours, par les journaux, revues, brochures et livres qui me passent sous les yeux. Nous ne périrons pas, je l'espère, grâce à la civilisation ambiante, qui continue de marcher malgré nous ; mais on ne peut prévoir encore jusqu'à quel degré nous descendrons. Certes, le mal est plus profond et plus haut que le gouvernement à cette heure, et ce serait faire preuve de peu d'intelhgence que de voir la question tout entière dans le régime de 1852. La France descend; elle descendra peut-être encore pendant des siècles.
Mon âme est pleine d'amertume : je me sens plus que jamais repoussé, excommunié, honni. Quand le pouvoir, directement ou indirectement, me met la main sur la bouche, arrête ma parole ou ma pensée,
su CORRESPONDANCE
brise ma plume, on applaudit tout bas, dans les rangs de la bourgeoisie, dans ceux de la plèbe, dans TÉglise et dans la démocratie. J'en suis réduit à n'avoir plus que des succès d'estime, qu'on ne refuse pas à un écrivain consciencieux, original, et à un honnête homme. Vous m'appelez à Paris; j'irai en mai, je vous le répète; mais je songe, quant à moi, à me retirer du métier d'homme de lettres. Que je trouve une case, si modeste qu'elle soit, pourvu que j'y puisse vivre, et je secoue mes sabots à la figure de mes contempo^ rains.
Adieu, cher ami, bonjour à vous et aux vôtres.
P.-J. Proudhon.
DE F^. PB0U0HO&ip ^25
BrueUes, l«r juiUet 1862.
A M. GUSTAVE CHAODEY
^on cb^^mit jd suis heureux et honteux : heures de is^os <^Q)iivui4c^tii<p^^9^ toujours si sages et si amî^ calep; hjonjteViX de vous faire dépenser d<3ux heures à; m'éçrire une lettre. Décidément il nous faudrait aujour^ d'hui une invention qui abrégeât récriture : ppui* vm pa^l, je ne ^uffîs plus ^1q })esogne et mon impatielace mai
Jp reprends ^u hasajçd les différents points touehési dans votire lettre, et sur lesquels nous devons. ht^Or nous entendiçe. i
\^ JÉl}ectims. — Je pense que toute vot^[^e, coflidttiitô sera i^iJibordonnée auj:^ c : là-^des^u^» je md
su^ 44t déjà tout ca qu6 vous pourriez me dûreé Oui, ji se peut que le vote en masse, doive être çpnsetUé plut^ qu^ Tiabstention en masse, bien qu'on ne puisse pas plus compter sur Tun que sur l'autre; bien que, si vous provoquez les masses^ vous deviez vous attendre à les voir partagées, une moitié pour vous, une moite contre yp^s^ Mais, il est un point sur lequel je demeure fixé ; .c'e^t que, 4e vm peno^m^ je suis décidé à m'abstenir et à rendre compte de mon abstention, quitte à t^on-
GotisiP. XIV. 15
tl'J
XORRESPONDANGB
seiller ou ne pas conseiller à mes amis et au public, de suivre mon exemple* C'est ce dernier point que nous aurons à débattre, et dont nous devrons trouver la mesure, qui, si eUe est bimi prise, sera toujours profitable. Jxisqu'à rbeure des élections, j'ajourne toute discussion qui serait inutile.
2° Ma rentrée. — Je ne vous ai touché qu'un mot de mon projet de journal.— Je nej>oi^vais me ^r à la poste, à laquelle je ne livre que ce que je veux qu'elle sache. L'Empire commencée se détraquer, je le vois aussi bien que vous : c'est de la situation qu'il est en train de se faire que je compte profiter. En 1854, j'ai demandé au ministère l'autorisation de reprendre la publication de mon Peuple; Je l'ai faite en termes très-fiers, mais tellement péremptoires qu'on m^a répondu qu'il fallait attendre la fin de l'expédition de Grimée; que, dans les circonstances^ cette autorisation sexile pourrait nuire à la politique du gouvernement. Je n'ai qu'à renouveler ma demande sur nouveaux motifs; à elle seule cette pétition sera une pièce non moins curieuse que notre fameuse pétition au Sénat, et qui portera coup, quelle que soit à mon égard la décision du gouvernement.
Mon plan, si je réussis, est dejecommencer aussitôt la polémique contre les vieux partis : 1. LégUknUteH dérieai:-^'!. Orléaniste (DébaU):-^ 3. Siide, Presse, Opinion: — A^ Les Économistes.
Il est clair que ce faisant, je soutiens indirectement le régime impérial, quelques réserves que je puisse faire contre lui. C'est accepté. Voilà dix ans que les vieux partis nous écrasent avec le pilon de l'empereur : à notre tour maintenant. Du reste, je ne veux pas m'im* poser I je ne veux empêcher ni le comte de Paris, ni le comte de Gbambord, ni même Ledru-fioUin d'arriter.
DE P.-J. PROUDHON. ii7
Je n'ai d'autre but que de réclamer des gwranties pour le cas d'une restauration quelconque. Qui sait d'ailleurs (j'incline à le croire), si le gouvernement impérial, si la bande napoléonienne, avant de déguerpir, n'essayera pas de se raccrocher au régime parlementaire?... Dans ce cas, nous le tenons, et avec lui tous nos vieux en* nemis.
Pour décider le ministre, je compte, outre l'espèce de promesse qu'il m'a faite en 1854, et les raisons que j'ai à lui fournir, sur les manoeuvres mômes que je suis en train d'exécuter en Belgique, et dont la première est la nécrologie que vous avez lue ; la deuxième, Tarlicle un peu vif, que je vous envoie, sur mes Majorjlts, et auquel j'ai donné pour titre : la Bohème et V Empire^ article dans le goût et le style de mon vieux Peuple, et qui a fait rire beaucoup les Belges. Vous verrez si j'ai retrouvé ma main. Ce sera au ministre de voir s'il aime mieux me voir en France, soumis au régime de la presse française, qu'en Belgique, profitant de toutes les latitudes de la presse étrangère.
Si le gouvernement refuse d'accueillir ma demande, eh bien 1 cher ami, c'est décidé, je ne rentre pas. Ce sera un malheur pour moi ; mais aussi ce sera ma sécurité. J'en serai quitte pour attendre le jour de la justice, amasser des travaux, publier de temps en temps une bluette : je verrai décliner mon importance politique peut-être, mais je grandirai comme homme et comme penseur.
A ce propos vous aurez à me répondre à une question que je ne puis ici résoudre :
ISi'existe-t-ilpas une loi qui permet au gouvernement de poursuivre un écrivain pour un écrit publié à Tétranger? L'article que je vous envoie tomberait-il
228 CliaKbSPOiNDANCk
dans ce cas?... Lisez, réfléchissez, et mandez-moi, quand yous le pourrez, le résultat de vos méditations. C'est une consultation que je vous demande, et dont j'ai besoin.
3. Ld Courrier du Dimanche. — Votre conduite a été aussi habile que ferme, digne et loyale. Je suis trèsheureux des détails que vous me fournissez; je craignais pour vous, non pas un acte de faiblesse de votre part, mais que vous n'eussiez été victime d'une sotte intrigue, d'une mystification. Un homme tel que vous ne doit pas être pris au dépourvu, et jeté au rancart comme une rosse épuisée.
Ce n'est pas tout de savoir écrire et parler ; en politique, il faut savoir se tenir et se conduire, de manière à ne se laisser mettre par aucun le pied sur la gueule. Cela abaisse toujours; et comme nous ne sommes pas des missionnaires de l'Évangile, il faut, autant que possible, sans orgueil, ne pas nous laisser abaisser.
Si la fortune voulait que le Courrier du Dimanche vous restât, et qu'à moi arrivât Tautorisation do reprendre le Peuple, comme nous nous entendrions, tout en nous différenciant quelquefois jusqu'à la divergence I Et quelle bonne besogne I — Ceci me rappelle que j'ai oublié de vous dire que je comptais principalement sur vous pour appuyer ma demande; je vous enverrai quand il sera temps la minute de*ma pétition; vous me ferez vos remarques, comme vous savez les faire pour moi, et nous remuerons le ministère.
4. PoliHqm étrangère. — J'ai vu avec un extrême déplaisir le Siècle se séparer de Jules Favre sur la question du Mexique. Les conclusions de cet avocat sont une deç meilleures choses qu'il ait jamais dites. Quoi! nous sommes engagés dans une guerre in-
juste, nos soldats mis au service d'escrocs de la haute pègre, et pour toute réparation, on veut que nous allions faire une razzia au Mexique, enlever les tableaux et les bijoux des églises, ruiner un pays que nous avons la prétention de régénérer !... C'est infâme 1 H*** quand il a écrit son article, sortait de serrer la main au ministre. Ah! cher ami, vous, homme du droit, prenez bien garde de déshonorer de la sorte notre patriotisme. Soyez pour le droit et la morale quand même. Ce sont ces lâchetés qui nous rendent odieux aux yeux de l'Europe, en faisant croire que la démocratie, au fond, est comme l'Empire.
J'ai promis à Lebègue, pour la semaine prochaine, (n® du 13 juillet), un article sur l'Italie, où ja me propose d'examiner le dernier manifeste de Mazzini, et de poser la vraie pensée démocratique sur les affaires de la Péninsule. Je vous ferai parvenir cet article, longuement médité, et qui sera un premier coup porté au parti rouge du Siècle et de la Presse, — Soyez persuadé, cher ami, que si je ne rentre pas, je ne m'annulerai point. Savez-vous que ce misérable petit journal de Y Office de publicité se tire à 17,000 exemplaires, le plus fort tirage de la Belgique; et que, quand j'y mets la main, il a cent mille lecteurs ; une pareille tribune, à l'étranger, n'est pas à dédaigner; et j'en profiterai pour opposer au drapeau de la démagogie jacobinique celui de la République du droit et de la vérité.
Tout ce que font depuis trois ou quatre ans les Mazzini, les Garibaldi, les Kossuth, les Klapka, les Miéroslawski , les Hertzen lui-même, m'est profondément antipathique. C'est toujours le vieux style à la Robes-r pierre, la même sonorité creuse, le même machiavélisme, sous le masque de la souveraineté du peuple et
no I CORRESPONDANCE
de la liberté des nations. Je ne dis rien des individus sus-nommés que je ne connais pas tous, mais leur tactique finit par devenir odieuse quand on la voit aboutir aux incendies de Pétersbourg, aux massacres de la Calabre, aux rapines de Naples et de Toscane, à la dictature de Cialdini, aux corruptions de Cavour et consorts, et aux mensonges de toute la presse subventionnée. Il est temps que nous nous séparions avec éclat de ce parti de blagueurs, à peine de nous voir refoulés dans le présent et maudits dans Tavenir.
Je finis par un mot sur mes travaux. Mon ouvrage sur la Pologne formera deux jolis volumes : c'est une Étude d'histoire et de politique , aussi neuve de fond que de forme. La Pologne n'y sert guère que de cadre et d'exemple : une suite de questions les plus graves, les plus actuelles, s'y trouvent traitées à fond et démontrées, j'ose le dire ; avez-vous donc jamais pu penser que je m'acharnerais contre ces malheureux Polonais, comme s'il m'importait qu'ils restassent sujets du tsar plutôt que d'eux-mêmes? Non; seulement, puisque c'est à leur occasion que le conflit a éclaté entre la vieille démocratie et nous, j'ai saisi l'occasion de prouver à celle-ci qu'elle ne sait rien de rien, et de lancer un magnifique manifeste politique, économique, historique, moral, social, philosophique, etc. La publication aura lieu à Paris courant octobre, mais je voudrais auparavant avoir mon autorisation.
Je m'aperçois que je viens de vous révéler tout le plan de ma conduite pour cette année. Vous pouvez déjà juger que je ne m'endors point, que je ne tourne point au savant en us, et que l'ex-tribun du Peuple ne s'oublie pas. Vous en serez encore plus convaincu à la lecture de mes articles et à celle de mon ouvrage.
Et maintenant, cher ami, bonjour et amitié à tous les vôtres. Votre Georges doit être maintenant un tapageur, un crâne : à cinq ans, le gamin de Paris fait autant de bruit qu'un conscrit de Franche-Comté. Mes salutations bien affectueuses, s'il vous plaît, à H'^^^ Chaudejy à Barbier et à toute la famille. A propos de Barbier, où en est son procès?
Je TOUS serre les mains.
P.-J. Proudhon.
P.-S. Réponse, sll vous plaît, au sujet de la loi sur les publications faites à Textérieur, et spécialement sur mon dernier article, si cet article est de nature à m'attirer quelque avanie ou non?
m COHHBSPONDÀNCB
Bruxelles, l** septembre 1802.
A M. GUSTAVE CHADDEY
Mon cher ami, j'ai reçu la vôtre datée du 24 août* Permettez-mqi d'abord de vous en faire mes remerciemenls, mes compliments. Yous êtes incomparable comme lecteur et comme ami. Comme ami, vous savez écrire de longues lettres à qui attend ardemment la becquée ; comme lecteur, vous savez lire, vous savez juger ce que vous lisez , ce qui est plus rare ; et vous exprimez bien votre jugement, ce qui est le meilleur de tout. Oui, certes, quand je vois vos lettres de dix pages, dont je trouve trop tôt la fin, je jure que vous êtes mon ami, j'ai foi en vous, et s*il était possible que l'un de nous deux manquât à l'autre, notre correspondance ferait sa condamnation.
Mais écartons ces pensées de mauvais augure.
Il y a deux points principaux dans votre lettre sur lesquels j'ai besoin de répondre à vos observations : Mazzini et V unité italienne; la théorie des tendances et son application judiciaire ; et les élections. Je tâcherai d'être concis et bref. J'espère cependant que vous ne mesurerez pas rénergie*de ma pensée, ni la force de mes raisons au petit nombre de mes lignes.
1 . Sur la premièi'e question, Mazzini et Tunité ita^ Uenney je passerai rapidement, aimant mieux Vous renvoyer à l'article que je me propose de publier dimanche prochain dans V Office depMicité, et qui roulera précisément sur le môme sujet que celui qui a soulevé vos réclamations. Bien des gens, en France et en Belgique, entraînés de longue main à la suite de Garibaldi, m'ont crié haro ! Je vais répondre à toutes les critiques en redoublant ma première attaque, sous Cette variante : Garibaldi et Vunité italienne. N'ayez peur que j'insulte à l'enthousiasme malheureux. Mais les journaux italianissimes crient que si Garibaldi est vaincu, son idée est triomphante, et c'est à cette idée-là que j'en veux plus que jamais. Au fond, vous m'accordez presque toutes mes conclusions : il n'y a que la question d'imxTÉ qui nous tienne en suspens. Il n'est pas démontré, me dites-vous, que le système tmitaire soit aussi condamnable que je le dis. Cette proposition de votre part m'étonne. Comme le principe de fédéralisme sera traité et démontré ex professa dans mon prochain ouvrage, vous me permettrez de vous ajourner à cette publication, et de vous dire simplement, à vous juriste, à vous si bien éclairé sur le droit constitutionnel, que le fédé^ ralisme n'est autre chose qu'un corollaire du principe de^ la séparation des pouvoirs, et que c'est sur ce corollaire que repose tout entière la donnée du gouvernement républicain. Oui, cher ami, séparation des pouvoirs, or-^ ganisation municipale ^ décentralisation administrative et fédéralisme, tout cela s'enchaîne comme les propositions d'un même théorème. Je vous dirai même que par un côté, la théorie de Idi propriété, que je viens d'achever, se rattache à cela. Vous voyez que si je n'ai pas tout démontré à votre entière satisfaction, si j'ai laissé
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quelque chose, je savais du moins ce que je faisais, et que si je me suis autant avancé, c'est à bon escient* Patience donc, tout s'éclaircira. Mais je ne puis aller aussi vite que nos violons.
2. Venons maintenant à ma dialectique Judiciaire. En écrivant cet article, je n'ai pas cessé un seul instant de penser à vous. C'était votre suffrage que j'ambitionnais le plus; vous ne me l'accordez qu'à moitié. Certes, j*étais sûr que l'idée de mettre en jeu la responsabilité impériale vous plairait; je connais trop bien et vos prin-> cipes politiques, et les habitudes de votre pensée pour avoir éprouvé à cet égard le moindre doute. En ce qui touche la faculté acc(H'dée à la magistrature d'apprécier la politique d'un gouvernement attaqué, vous vous montrez plus difficile; autant vous avez été merveilleux à lever ce gibier, autant, permettez-moi de vous le dire, vous avez manqué d'audace. Eh bien! oui, je veux, sauf l'organisation à faire, que, dans un procès politique, le juge soit admis, en jugeant un accusé, à juger même le gouvernement. Ce n'est pas sans y avoir réfléchi plus de quatre fois que j'ai proposé cette formidable innovation. Cela vous épouvante, et vous me dites que ce serait une révolution plus grande que ceUe de 89. N'exagé-. rons rien, je vous prie : l'idée est assez puissante par elle-même pour que nous n'ayons pas besoin d'en faire un monstre. Réfléchissez seulement avec calme; avec vous je puis être bref et me borner à vous indiquer mes motifs.
D'abord, ce qui vous étonne, n'est rien de plus qu'un corollaire de cette même théorie de la séparation des pouvoirs, dont je vous parlais tout à l'heure ; et qui veut que les différentes facultés dont se compose l'organisme politique se commandent réciproquement,
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prennent tour à tour rinitiative, et, selon les cas, servent de dominante. Vous verrez cela dans ma théorie de l'Organisation politique.
En second lieu, qu'y a-t-il dans ce principe qui ne soit dès à présent appliqué, et que vous ne connaissiez mieux que moi? Est-ce qu'en matière civile, l'État plaidant contre un citoyen, n'est pas subordonné à la Justice comme le dernier des sujets. Pourquoi donc n'en serait-il pas de même en matière criminelle? N'est-ce pas ce qui a lieu en Angleterre et en Belgique, à la grande satisftiction des citoyens, qui y trouvent leur plus précieuse garantie, comme à celle des magistrats, qui y retrouvent leur dignité et leur indépendance? Est-ce que, dans une très-grande mesure, cela n'existait pas en France, alors que la défense avait la faculté, dans les procès politiques, de critiquer le ministère comme eût fait un représentant à la tribune, ou un écrivain dans son journal? Rendez-nous les libertés supprimées, au lieu de mettre la magistrature à la merci du Pouvoir qui la paye, placez-là sous l'élection des citoyens (en Belgique, les juges sont élus; en Russie, ils le sont aussi), et ce qui vous paraît une si grande révolution devient la chose du monde la plus rationnelle. Ce que j'ajoute ici du mien, c'est qu'on régularise les choses ; c'est que la direction du débat soit à la hauteur de l'institution ; c'est que les considérants du jugement traduisent fidèlement, Jéga^ lementj et non par un hypocrite sous-entendu, la cens* tience publique et la raison sociale. Encore une fois, cher ami, vous avez parfaitement vu la portée de la chose ; mais, parce que vous n'étiez pas prévenu, vous avez hésité, comme Moïse en présence du rocher. Vous êtes averti maintenant; j'espère que vous ne dou-
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ierez plus. C'est de la vraie liberté que je vous fais là, de bonne et solide, et organique I c'est, pour tout dire, la pure théorie républicaine que je vous donne. A-t«elle de quoi vous effrayer?
3. Reste la question électorale. Ici, nous étions d'accord, il y a un an, quand nous nous réservions de modifier notre opinion suivant les circonstances : ce n'est donc pas au point de vue des principes que je réclame contre vofre appréciation nouvelle des circonstances ; je me demande lequel de nous deux, de vous, qui êtes sur les lieux, ou de moi, qui sais à l'étranger, les apprécie le plus sainement. Pour ma part, je vous avoue que jusqu'à ce jour, !•' septembre, je n'ai recueilli que des motifs de persévérer dans ma première résolution, et je ne devine pas les raisons qui vous en écartent. Je soupçonne seulement certaines influences, moins que cela, certaines impressions reçues dans ces derniers temps, d'avoir agi sur votre pensée, impressions qui peuvent s'effacer aussi vite qu'elles se sont produites. Me permettrez-vous de vous en signaler quelquesunes?
Vous avez vu le public blâmer successivement la politique du gouvernement dans l'affaire du Trent; puis ses sympathies pour la cause des États-Unis du Sud ; en troisième lieu, vous avez été témoin du mécontentement causé par l'entreprise du Mexique ; tout récemment, vous avez vu monter le flot garibaldien, n est certain qu'à s'en tenir aux articles des journaux^ il y a en tout cela de quoi faire prévoir une défaite électorale.
Mais ne vous hâtez point : Garibaldi vient d'être battu, blessé et pris ; la question de Rome va s'assoupir pour un temps ; Napoléon III et Ratazzi triomphent de
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ce côlé; et je vous répète qu'il n'est pas du tout certain, surtout au point de vue français, que l'idée de Garibaldi soit triompharUe, Quoi doncl attaquerez- vous le pouvoir sur un terrain où il aurait l'avantage des principes ? Prenez garde I
L'afiFaire du Mexique, d'abord malheureuse, pourrait bien finir par un éclatant succès, je ne dis pas seulement «militaire, mais politique, en ce sens que les Français deviendraient pour le Mexique les vrais fondateurs d'un gouvernement. Ici encore, je vous répète mon avertissement : n'allez pas trop vite; ne vous laissez pas emporter à votre humeur; en politique, elle est mauvaise conseillère.
Sur la question américaine, je puis vous dire que l'opinion se modifie tous les jours ; on n'a pas foi à la philanthropie du Nord ; on n'admet pas que la Constitution fédérale empêche la séparation ; sous ces deux rapports, le public anglais est entièrement retourné. Puis, voilà que les armées du Nord éprouvent échec sur échec; l'Angleterre, la Belgique et la France, que dévore le paupérisme, demandent à cor et à cri du colon ; et si le gouvernement impérial, joignant avec un certain bonheur les deux questions du Mexique et des confédérés, rétablit les Relations entre 1 Europe et la Nouvelle-Orléans, irez-vous encore l'attaquer de ce c6té-là? Plus que jamais, je vous crie : Prenez garde! Vainqueur en Italie de Garibaldi, Napoléon III aura de nouveau pour lui les voix cléricales; vainqueur au Mexique et dans les États-Unis, il aura pour lui la manufacture et la banque ; toutes ces entreprises, jugées d'abord si malheureuses, apparaîtront glorieuses; et vous savez que la France paye volontiers sa gloire.
En résumé, je vois pour le quart dlieure que la po-
litique des La Guéronnière, des Grandguillot et autres, est à la veille de triompher sur toute la ligue; il ne TOUS reste absolument que les principes. Les principes sont incorruptibles ; les principes seuls peuvent soutenir le choc de la gloire et de la victoire; les principes se moquent de la fortune ; vous les compromettriez si vous vous lanciez dans une opposition aussi mal assise. Je sais que Timpatience commence à saisir le pays, que bien des pensées tournent à Taigre, et que beaucoup de gens ne demandent qu*à en £nir. Mais sans compter que cette impatience et cette aigreur pourraient fort bien se trouver une fois de plus bafouées par la fortune impériale, je vous ferai remarquer que la corruption des mœurs, Tindifférence publique, raffdissement des âmes se développent dans la même proportion, en sorte que pour un mécontent qui grogne, vous avez dix satisfaits qui applaudissent.
Cette appréciation est celle que je fais de mon castel : je vous la livre en toute sincérité et bonne foi. Je'Vois les journaux, les revues, la littérature; j'ai quelques correspondances ; j'écoute les rapports des voyageurs, je compte les erreurs des vieux partis, et je me dis que moins que jamais le moment d'entreprendre une lutte électorale est venu. Ce moment vîendra-tr-il jamais f J'avoue, cher ami, que je ne l'espère point* Ceci est peut-être le côté le plus faible de mon opinion ; mais comme nous sommes de bonne foi, je n'hésite pas à vous le découvrir. Oui, très-cher, je crois que nous sommes arrivés à un des ricorsi de Vico ; je crois que, sauf les difiérences des temps, des races, et des idées, notre époque ressemble à celle des Césars; je crois que nous assistons à la dissolution de la vieille société, à l'aurore d'un monde nouveau, toutes choses qui exi-
gent un laps de temps de plus de quinze ans, et ne se résolvent pas par un scrutin éleclofaï. Aucun symptôme décisif ne se manifestant, loin delà, les illusions démocratiques nous apportant sans cesse de nouveaux mécomptes, ]e reste fidèle à ma résolution d'il y a un an, qui est de travailler lés principes, de préparer les âmes, et, sur tout le reste, de m'abstenir. Et je vous dirais comme saint Pierre : Quand tout le monde abandbnnerait cette consigne, je la suivrai, moi, jusqu'au bout t Btiamsi omnes scandalizari fuerint in te, ego non scandatizàbor. Le moment venu, je ferai connaître au public, sans chercher à entraîner personne, mon sentiment.
Vous m'avez demandé des renseignements sur le prochain Congrès. Voici ce que j'ai appris d'un membre du Comité fondateur, M. Tieleman, président à la Cour de Bruxelles. — La pensée de ce Congrès est anglaise. Les Anglais sont amateurs de congrès comme de m^^i^t^^/ ils y tiennent d'autant plus que leur passion est de propager leurs idées et leur politique, comme leurs marchandises, sur tout le globe. Mais, par eux-mêmes, ils réussissent médiocrement dans cette propagande intellectuelle; leur langue ne s'y prête pas ; on ne va pas à Londres; bref, ils ont pensé à créer un foyer d'idées et d'action sur le continent, et ils se sont abouchés avec quelques personnages belges. La proposition a été acceptée, sur les bases de la plus entière liberté des opinions. Le Congrès laissera tout dire, provoquera toutes les idées, mais ne conclura jamais.
Je n'ai ni goût ni confiance en ces sortes de réunions. Gepeadant, à moins que je sois malade ou absent, j'assisterai, muet, à celle-ci. L'annonce a été trop
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brusque; le programme est mal xûroonscrit et beaucoup trop vaste; on n'a pas le temps de rien préparer en si peu de temps, moi surtout, dont les moments sont comptés et le travail attendu. Mais une souscrip* tion de simple adhésion n'engage guère.
— Je reçois toujours le Cowrier du Dimanche. Ce journal n'est plus lisible.
Et la Presse^ et bien d'autres» pas davantage.
— Je finis. J'avais espéré pouvoir aller à Paris courant septembre. C'est impossible : mon travail n'est pas assez avancé. La moitié est au net ; il me faut au moins six semaines pour le reste. Cela fera deux volumes de moyenne taille, comme la Guerre ft la Paix, Je crois que vous serez satisfait de mon Etude sur la Propriété. Cet ouvrage est rempli de choses neuves et traitées d'une façon neuve; ce sera un aliment solide, digne d'un estomac comme le vôtre.
Mille amitiés aux vôtres et à tretous.
Je vous embrasse de tout cœur.
P.-J. Proudhon.
Bruxelles, 6 septembre 1862.
/^ j£mo ** ri-
Chère madame, je vous demande bien pardon d'avoir lardé de répondre à la gracieuse invitation que vous avez adressée à Catherine. Ce n*est pas faute, je dois le dire, d'y avoir été sollicité par votre fille et par sa mère. Mais le démon de la politique et de Timprimerie m'a distrait, et quand il s'empare de moi, il n'est rien que je ne lui sacrifie. Vous pouvez annoncer à papa ***, que demain dimanche, je Ixii sers un plat de ma façon, sur Garibadi et T Unité italienne. Si V Office de publicité nQ lui parvient pas, qu'il me le dise, et je le lui ferai tenir; mais je m'aperçois que je vais finir ma lettre sans répondre à votre question, chère madame ; vous êtes si bonne pour nous, que nous ne savons jamais comment vous refuser. Cependant, ma femme me fait observer que le temps n'est pas très-chaud pour aller au Jardin zoologique, que vous êtes enrhumée, que, M. *** a la sciatique, que Stéphanie est au kermès pour cause d'affection endémique et catarrhale ; qu'ellemême n'est pas très-vaillante, et que moi je tiens à employer mes matinées du dimanche, sauf à flâner un peu dans l'après-midi.
Uï OORRESPœfDANCB
Ces obsenrations me semblent tout à fait concluantes, et comme telle était d'avance mon opinion, je ne crois pouvoir mieux faire en cette circonstance que d'acquiescer au voeu de ma femme. En conséquence, chère madame, j'ai décidé que nous vous remercierions bien affectueusement de votre bonne invitation, que vous seriez priée de ne pas compter sur nous, et, pour ne pas causer trop de regret à votre Cathe, je lui ai acheté quelques ouvrages, qu'elle lira pendant les vacances, et qui ne dépareront pas sa bibliothèque. J'avais compté d'abord vous porter de vive voix ces réponses, mais Lebèguea déménagé de la rue du Jardind'Italie, et c*est à la rue Térarken, 6, que je vais le trouver maintenant pour mes épreuves.
Bonjour, chère madame, et bonjour à votre mari. Tout vôtre.
« P.-J. Proudhon.
Bruxelles, 8 septembre 1862.
Cher monsieur, je n'ai pas de chance. Vous venez me voir, et le diable veut que je ne me trouve pas à la maison. Mais comme je n'entends pas perdre le plaisir de votre visite, je me propose de vous la rendre le plus^ tôt que faire se pourra.
Mes femmes m'ont rapporté que vous aviez le dessein de me complimenter au sujet de mon dernier article» Je suis bien heureux de ce compliment, car je dois vous dire qu'il me revient que cet article a produit une trèsmauvaise impression sur l'esprit du public belge. On me reproche: 1® d'avoir médit du caractère et de l'esprit belge; 2<» d'avoir donné en termes ardents et acrimonieux, à Napoléon III, le conseil de s'emparer de la Belgique.
Je vous serais bien obligé de me dire si vos compliments n'impliquent pas quelque réserve à cet endroit ?* Il m'avait semblé, au contraire, qu'exprimant assez nettement ma pensée contre les idées militaristes et annexionistes, et concluant par le désarmement, on pouvait me pardonner l'ironie un peu vive avec laquelle je poursuis vos démocrates du journalisme, vos repré-
sentants parleurs, vos flamands anti-fortificationistes (ils prennent bien leur temps 1], etc.
Dites-moi, je vous en prie, franchement, si ma pensée a été suffisamment claire pour vous, et si j'ai passé les bornes ?
Je crois avoir le droit de parler de la Belgique, quand jl s'agit d'un intérêt général; je crois qu'on pouvait pardonner à un ami de cette petite nation la critique qu'il fait de sa somnolence, parce que j'y vois un danger pour elle et pour la cause générale de la liberté; je serais désespéré qu'il me fallût un commentaire pour être compris. J'ai mêlé un peu de vérité, j'en conviens, i mon ironie; ai-je eu si grand tort?
Voilà, cher monsieur, sur quoi je désire avoir votre avis.
Il y aurait une chose qui me désolerait encore plus que celle de m'ôtre trouvé fautif; ce serait que mes braves lecteurs eussent l'esprit si mal fait qu'ils ne pussent suivre la pensée d'un écrivain, quand cette pensée se présente sous forme d'apologue, ou enveloppée d'une figure de rhétorique.
La Belgique en est-elle là? Je le voudrais savoir; je lui parlerais, une autre fois, dans le style qu'elle préfère.
Je vous serre la main.
P.-J. Proudhon,
DE P.^. PttOUDUON. 243
Passy, 29 janvier 1863.
A M. ET Mn>« X***
Chers amis, je disais sans cesse à ma femme, à mes filles, qui me sollicitaient de vous écrire au moins pour vous souhaiter la bonne année : Je vais lui envoyer ma brochure et lui écrirai en môme temps, cela servira pour vous trois, pour moi et pour le nouvel an. Mais voici que le mois de décembre s'est écoulé, le mois de janvier a suivi, et ma brochure ne s'est pas faite, et nos vœux de bonne année nous sont restés dans la gorge, pour ne pas dire au fond de l'écritoire.
C'est que, cher ami, quand j'ai été à moitié chemin de mon travail, je me suis aperçu que je faisais fausse route; que j'ai recommencé mon travail; qu'au lieu d'ime apologie plus ou moins véhémente qu'on attendait de moi et que j'avais promise en 60 pages, j'ai fait un livre qui en aura plus de 300 ; encore direz-vous que tout y est étriqué, tant le sujet est vaste et profond.
Enfin, j'ai à peu près terminé ; on tire mes feuilles; malgré toutes les imperfections qu'impose l'actualité à un ouvrage, je ne suis pas trop mécontent de moi. J'ai fait une chose radicalement neuve, j'ai donné la théorie
du principe fédératif, une idée aussi peu connue en Amérique et en Suisse qu'en France même. Du même coup, je crois avoir frappé à mort notre vieille démocratie; inutile d'ajouter que l'unité italienne ne s'en relèvera jamais. Ma dernière brochure a été le signal d'un revirement général en France; ce que je viens de faire sera un coup de balai terrible et qui porte bien au delà des unitaires garibaldiens, de Victor-Emmanuel et de nos démocrates. Aussi, je m'apprête à soutenir cette première charge» je rassemble les amis, et déjà je rencontre partout des sympathies. Vous verrez que, grâce à mon fédéralisme, l'année 1863 aura pour la France un tout autre caractère que les précédentes.
Ma correspondance arriérée est trop considérable pour que je puisse aujourd'hui vous entretenir un peu au long. Nos affaires vont mal au Mexique ; une misère effroyable désole la Normandie, par suite du manque de coton; — combien les 200 millions que nous allons engloutir à Mexico nous serviraient mieux à nourrir nos ouvriers!... Mais ce sont de ces idées qui ne viendront jamais à un gouvernement.
Tout est à la cherté, commerce presque nul, sans bénéfice. De la mendicité à chaque pas, à côté de l'orgueil, du luxe, de la prostitution. Une bourgeoisie aplatie, découragée, démoralisée ; une démocratie qui depuis six mois n'a rien imaginé de mieux que de faire une petite agitation électorale; une classe ouvrière qui se déprave, travaille mal et cherche les jouissances. Ahl ce n'est plus la parole sage, mesurée de Saint- Simon et de Fourier, qu'il faut aujourd'hui. Ce sont les éclats de tonnerre du Galiléen, c'est l'indignation de Juvénal, c'est l'éloquence de Savonarole, ce sont les flèches de Voltaire. Que n'ai-je aujourd'hui quinze ans
de moins, ayec mes études faites!... Je crois que je pourrais devenir un homme...
Cher ami, s'il vous arrive quelque bonheur, à vous, à M°** ***, à vos fils, faites-nous-en part. Ma femme ne cesse de répéter qu'elle n'oubliera jamais M™® *** ; aussi elle en parle sans cesse. Nous serons heureux de votre félicité. Si vous avez du mal, dites-le-nous également, nous en prendrons le deuil.
Trois embrassades pour nous à ***. Bonjour à *** et à ses frères.
Si vous avez occasion de voir M™® ***, dites-lui que je l'ai traitée, elle et son mari, depuis trois mois, comme tout le monde, mais que j'es])ère m'acquitter bientôt.
A vous de cœur.
S48 OlHKIilSrONDAKGE
Passy, 31 janyier 1863.
A M. GUSTAVE CHAUDEY
Cher ami, je ne sais pourquoi Dentu prolongerait au delà du nécessaire le retard de ma publication. Peut-être veut-il laisser passer la discussion deTadresse au Corps législatif? — Quoi qu'il en soit, quatre feuilles, — 144 pages, — c'est-à-dire la, partie essentielle de l'œuvre, sont en ion à tirer ^ par lui et par moi; le reste ne peut plus faire difficulté.
Cette nuit, en réfléchissant de nouveau sur ce diabolique travail, j'y découvrais encore tant d'imperfections, que j'ai eu un moment le dessin de tout briser encore une fois, et de renvoyer la publication à Pâques ou à la Trinité. Après y avoir réfléchi, j'ai décidé de lâcher ma bordée. J'ai reconnu que je devrais toujours dire tout ce que f ai dit; que je ne pourrais que m'étendre encore, et qu'au total, mieux valait que cela parût maintenant que plus tard.
Ce qui m'inquiète surtout, ce sont certaines parties de critique qui me semblent au-dessous de l'exposé doctrinal du principe. Mais à autre point de vue tout s'assortit. Si le principe fédératif est ici le point culminant, il n'est pas moins certain que dans ma position,
dans la circonstance et à mon point de vue, la critique de la démocratie et de la presse, est chose essentielle aussi, confirmative, et pour beaucoup de gens, plus amusante que le reste. Bref, je laisse aller. Mais il faut TOUS attendre à rencontrer çà et là certains affaiblissements de Tintérèt. Chose inévitable, dans un travail tant remanié et qui a été refait de fond en comble.
Ce qui suit, pour vous :
J'ai consacré à Morin plus d'espace qu'à aucun autre, et Tai personnellement très-bien traité. Mais ses observations ayant été d'une extrême faiblesse, j'ai eu d'abord la pensée de ne pas trop les relever, aûn de lui ménager la facilité du rapprochement. Puis, j'ai réfléchi que Morin, esprit dogmatique, ne reviendrait jamais; il est catholique d'abord, et catholique pratiquant, ce qui veut dire foncièrement universitaire; il y a en lui du Robespierre et du Mazzini, c'est-à-dire un mélange de dogmatisme inflexible et de juste milieu, ce qui constitue un vraie doctrinarisme. Morin, en un mot, s'il comprend ina théorie, qui, en métaphysique est le contraire du catholicisme, comme en politique, elle est le contraire du démocratisme impérial et communautaire, Morin ne viendra pas à nous. Il oscillera, il cherchera des distinctions, il voudra des accomodements; il ne se rendra pas. J'ai donc poussé à fond la discussion sur tous les points essentiels; en un mot, autant j'ai montré d'estime pour l'homme, autant j'ai mis de franchise dans ma controverse. — Vous verrez, cher ami, que mes considérations ne tomberont pas à faux. Il y a en France beaucoup d'éléments fédéralistes; mais de longtemps le pays n'arrivera à la fédération. C'est une thèse sur laquelle je vous prédis que vous battrez à tout coup vos adversaires ; mais qui vous
iSa CORRKâK)NDANGE
donnera aussi Toccasion de voir que la vérité et le droit ne suffisent pas pour entraîner les hommes, quand les imaginations sont possédées d'un autre idéal. Je serai, moi, la hache du système ; Totre rôle à vous sera celuici : En témoignant des convictions de votre raison, vous laisserez voir plus d'indulgence; vous serez TAristarque qui compatit aux faiblesses du peuple, et qui, avec le plus noble désintéressement et la plus profonde sjmpapathie, sait sacrifier quelque chose de son intime croyance pour servir ses concitoyens. Ce rôle, trèsdélicat, sujet à dégénérer en mollesse, peut comporter autant de vertu et de civisme que Vautre ; ce sera à vous de trouver la véritable note. Toutefois, il sera bien que vous ne vous hâtiez pas trop de séparer ainsi chez vous la raison théorique de la raison pratique ; vous devrez, ce me semble, après avoir rendu hommage à ce que vous croyez la vérité, témoigner le désir que cette vérité soit connue ei comprise, et combien il vous serait doux de suivre sur ce terrain Topinion dont vous laiss&i à d'anires le soin de prendre la direction (ou toute autre phrase analogue.
Après cela, cher ami, si vous pensez pouvoir, sans inconvénient pour la cause et pour vous-même, vous prononcer tout de suite, j'en serai heureux pour mon <^ompte ; je vous dis seulement ceci : Point de précipitation; réfléchissez I La vérité ne souffre pas d'équivoque, la pratique est autre chose. Appuyez fortement sur la première ; ne concluez pas aussi vite ni aussi fort sur la seconde, c'est ce qui me parait, pour vous, le plus convenable. Restez Thomme prudent et sage, bien qu'éclairé et convaincu. Ce sera deux mérites au lieu d'un.
Vous direz donc à Morin, en gros, que je lui ai con-
DE P.-J. PROUDBON. âM
sacré une large place dans mes réponses; que mon opinion est qu'il s*est trompé sur tous les points, faute d'études suffisantes ; que je regarderais comme un immense progrès pour la démocratie si un homme tA que lui, qui s*est placé pour ainsi dire sur les confins de Tunité et de la fédération, se décidât enfin à passer la frontière et à se rallier au parti de la liberté, et que je lui suppose assez de souplesse d'esprit, de franchise et de magnanimité pour faire cette transition de manière à ce que son amour-propre n'en souffre point. C'est sur Vunité qu'il trouverait le moyen de motiver sa conversion : nous admettons l'unité du Droite de la Science, des principes; nous admettons l'union qui résulte de la mutualité des services et de la solidarité des garanties ; nous repoussons l'identité administrative, etc.
Sur tout cela, Morin trouverait facilement à motiver sa conversion au fédéralisme. Mais, je vous le répète, je ne l'espère guère, et il ne m'a pas paru prudent d'y compter.
Le génie de Morin n'est pas réellement libéral; il n'arrive au respect de la liberté que par le respect de l'humanité, par la tolérance , la charité ; — tandis que nous sommes, nous, des libéraux à priori^ tirant notre libéralisme de notre droit, de notre justice immanmtej ce qui implique toute une philosophie différente.
Quant aux feuilles qu'il me demande, je ne puis rien sans consulter Dentu.
Bonjour et amitié.
P.-J. Proudhon.
P.'S. Voilà que les Polonais (les nobles), ruinés par l'ukase qui émancipe les paysans en leur donnant la
OORBESIK»a)Â!(GE
terre, recommencent leurs insurrections. En cela, ils continuent leur histoire des cent dernières années, pendant lesquelles on les a toujours tus venir o£Frir, après coup, les réformes qui les eussent sauvés vingt ans plus Uyt. Cette caste est la plus coupable qui existe, et je me réserve de la Caire connaître. Hais il n*est pas moins vrai que ma publication va se trouver ajournée de quelque temps. Je ne puis rien publier pendant que ces malheureux se battent.
Passy, 17 avril 1863.
kit*
Cher ami, je possède vos deux lettres des 23 février et 15 avril 1863. Elles comptent dans les joies assez rares dont le ciel me favorise; ce n*est pas la peine de vous dire combien je vous en suis reconnaissant. Votre amitié est Tune de mes plus précieuse^ conquêtes.
Je réponds à tort et à travers au contenu de vos deux lettres.
Mon travail sur la Pologne paraîtra: soyez-en certain. Je vais le reprendre pour ne le plus quitter, et j'espère que, courant juillet, vous en verrez les marionnettes. Mais ne voyez-vous pas que depuis six mois, j'ai dû combattre pour moi-môme, je veux dire pour rhonneuR de ma pensée fédéraliste, d'abord contre la presse belge, puis contre la presse française, cent fois plus odieuse. — 1® 15 octobre 1862, brochure de 50 pages, sur la Fédération et Y Unité en Italie ; — 2® février 1863, brochure de 300 pages, sur le Principe fédératif; — 3® mars, nouvelle édition de mes Majorais littéraires (on vient d'en faire une troisième) ; — 4® sous presse, brochure sur les prochaines élections, que vous
liU COBRESPONDANGE
recevrez dans quatre ou cinq jours, et dont il faut que je vous dise ici deux mots :
Vous savez sans doute que la presse parisienne, qui en grande majorité m*est hostile, n^ayant pu mordre sur mon Principe fUéfOJtif^ a pris le parti de se taire, s'imaginant sans doute qu'elle m'étoufferait dans son silence. Quel plaisir on aurait eu à m*enlerrer une bonne fois, si j'avais donné prise; et quelles fanfares on aurait jouées sur mon œuvre et ma personne ; mais rien, il a fallu se tenir coi, afficher Tindifférence et le dédain, ce qui ne trompe personne.
Eh bien, cher ami, ces imbéciles vont être pris dans leur propre nasse. Je publie ime brochure sous ce titre : ZêJ; Démocrates assermenUs et les Réfraetaires^ dans laquelle, après avoir donné la théorie du suffrage universel, que j'appelle un coroUaire du Principe fiai" raiify et interprété la Constitution de 1852, je conclus à la nécessité de XabstenAion.
Ne vous prononcez pas d*avance; il faut lire cela. h'abstentionf c'est la condamnation de toute la presse et de la grande majorité démocratique. Donc, ou ils prendront (les journaux) la peine de s'expliquer et de se justifier, et ils sont perdus ; ou bien ils ne répondront pas; alors c'est moi seul qui aurai la parole, et ils sont encore perdus. Je les attends là, avec une dernière bordée de mitraille. Quant au fond de la chose, et abstraction faite de messieurs les journalistes et démocrates, il ne vous échappera pas que cette brochure est le coup dd bât donné au système unitaire, et qu'avec de pareilles idées en circulation, l'Empire devient de tous points impossible. Depuis huit jours je ne suis occupé qu'à trouver des circonlocutions, des synonyines, des adoucissements, etc.; pour satisfaire à
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réditeur Dentu iPOUVANTi de cette dialectique. Il prétend que c'est plus fort encore que le Principe fédéraJtif^ et cent fois plus dangereux, car c'est plus simple.
Nous allons, quelques amis et moi, former un comité abstentionniste; nous publierons un manifeste, qu'il faudra bien que les journaux insèrent dans leurs colonnes; cela fait, les électeurs se conduiront comme bon leur semblera, mais je réponds que la lumière sera faite, et que le système sera ébranlé. Ma Pologne le couchera par terre. Mais n'est-il pas triste, dites-moi, que je doive confondre dans une même réprobation,. Empire, Presse et Démocratie?
Nous en sommes là pourtant; tout le monde veut être empereur, pour le moins député à 10,000 francs de traitement. La députation durant six années, c'est une cai^ère. La presse, est un monopole, et des plus lucratifs. La Démocratie, un prétexte de se faire acheter par le gouvernement. J'extermine tout, et je vous en averti, on ne répliquera pas.
Le suffrage du prince *** est pour moi bien hono« rable, et, quoi qu'on dise de l'astuce moscovite, je le liens pour très-sincère; savoir qu'il existe en Russie de pareils esprits, est pour moi la meilleure preuve que la Russie est appelée, comme État, à une grande et glorieuse existence. Je ne suis pas moins heureux de ce que vous m'apprenez de la prochaine publication de M. Fircks; j'y vois un acte de suprême dédain qui en dit plus que ne fera toute ma philosophie. Que la Pologne, disent les Russes par la plume de M. Fircks, se tienne tranquille; qu'elle nous donne, pour caution de sa tranquilité, la parole des grandes puissances, et nous l'abandonnerons à elle-même ; nous ne lui avons jamais demandé un sou, nous renonçons à notre suze-
raineté. — C'est alors qu'on verra combien cette Pologne est fantastique et incapable de subsister par elle-même; c'est alors que Ton verra le fond de cette intrigue, qui depuis 1764 a mystifié les nations. Quant à moi, je ne crois pas que les Polonais se contentent de ce que M. Fircks propose ; bien plus, je ne crois pas que la Russie puisse se délivrer par là des Polonais, bien que je sois le premier à adhérer au plan de M. Fircks. Il faut que le monde sache ime fois que, contre une aristocratie, il n'y a de remède que Textermination. Le patriarcat romain a dû être tué par la plèbe ; nous en avons fait autant en France de notre noblesse ; il faut qu'il en soit de même des Polonais, des Madgyars et de l'aristocratie anglo-saxonne. A moi Auvergne, voUà VeTmemi !
Je vous remercie de vos renseignements sur l'Autriche, venus fort à propos. Tandis que d'après voire auteur anglais, l'empire d'Autriche se décompose par sa manie unitaire; ici, on est en train de le croire fédércUiséei plus fort que jamais. C'est ce que me disait avant-hier un des plus capables de la vieille Démocratie, Elias Regnault. Vous voyez que cette erreur est d'heureux augure; on suppose l'Autriche forte, précisément parce qu'on la suppose en fédération...
Delhasse entre à l'instant et m'entrahie à la promenade.
Je voulais consacrer à M"*® *** la dernière et la plus belle de mes pages; dites-lui que nous l'aimons, et vous, ami, et tous les vôtres, à la folie.
P.-J. Proudhon.
DK P.-i. PROUDHON. 257
Passy, mercredi matin, 22 avril 1863.
A M. GUSTAVE CHAUDET
Mon cher ami, je ne puis pas m'empècher, tout en me levant, de vous faire part de mes réflexions de la nuit. Ce que vous m'avez raconté hier est trop important, et le succès obtenu par vous est trop beau pour que nous n'apportions pas tous nos soins à le développer. Enfin votre carrière politique se dessine de plus en plus ; vous voyez déjà loin devant vous, et quiconque vous connaîtra et vous comprendra ne pourra s'empêcher de vous féliciter. Jusqu'à présent votre vie a été toute d'abnégation; abnégation, quand vous renonciez à vos espérances de jeune homme pour vous séparer de M. Guizot; abnégation, quand vous avez publié votre lettre d'un républicain du lendemain à un républicain de la veille ; abnégation, quand vous avez refusé devons rallier à la Présidence ; abnégation, quand vous avez été expulsé; abnégation, quand vous avez quitté le Courrier; abnégation aujourd'hui, enfin, que vous écartez toute ambition personnelle pour suivre un grand principe. J'àime à vous rappeler toutes ces choses,
COMiifP. XIV. 17
d*abord parce que je sois attaché à vous, et que ce qui vous honore m'honore moi-môme; puis, pour vous donner la seule espèce de récompense qui soit en mon pouvoir, Tapprobation d'une bonne conscience à une bonne conscience.
Maintenant, lasituationsembledenouveau se dessiner pour vous, et vous pouvez juger que la droiture, la vérité, ne sont pas choses absolument stériles. Vous commandez Testime à tous, vous voilà directeur d'im grand mouvement, et déjà servant de trait d'union indispensable entre la vieille démocratie et la jeune. Vous ne serez pas demain au pouvoir, puisque c'est l'ennemi qui le tient; mais enfin vous êtes chef d'armée, ce qui est bien quelque chose.
Poursuivons donc et avec ardeur.
Les citoyens réunis chez Pichat vous ont fait observer assez judicieusement qu'ils ne pouvaient, se trouvant en minorité, alléguer ce prétexte pour se constituer en contre- comité (ce qui est juste) et qu'il y aurait à trouver un biais.
Ce biais est tout trouvé et fort simple; ce sera à vous de le faire comprendre.
Il a été proposé, accordé, convenu, qu'avant toute autre question on examinerait s'il y avait lieu de voter ou non.
Déjà cet examen a commencé, d'une façon solennelle, et non sans succès.
£h bien I la conséquence de ce principe, imiversellement accordé, est celle-ci : c'est que les comités particuliers qui se déclareront pour l'abstention n'ont que faire de passer outre au choix de leurs délégués ; ils se trouvent de fait constitués en comité d'abstention. Ils
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n'ont que faire d^attendre s'ils auront la majorité ou s'ils ne l'auront pas; puisque leur vote à eux exclut toute idée d'une délibération ayant pour objet de choisir des candidats, ce qui veut dire de renoncer à l'abstention, après en avoir posé et admis le principe. Ils n'ont qu'une chose à faire savoir au comité central : c'est qu'ils ont examiné sérieusement la question préjudicielle; qu'elle a été tranchée en faveur de l'abstention; qu'ils sont prêts à rendre compte de leurs motifs, mais qu'en attendant, et quant à eux, la vérité, la loyauté, la logique, les principes, tout enân leur commande de s'arrêter et de donner à leur action une direction nouvelle.
De cette manière ils échappent au ridicule de se retourner contre une majorité dont ils seraient censés avoir admis la loi d'avance; puisque, par le fait de leur déclaration particulière, n'y ayant pas vote, il n'y aurait ni majorité, ni minorité.
En un mot, celui qui, en principe, a admis l'abstention ne peut plus admettre l'hypothèse que si son opinion est en minorité il devra voter; on transige sur des candidats, on ne transige pas, dans un cas pareil, entre l'abstention et le vote, puisque l'abstention, pour celui qui s'abstient, est Veaspression, du droU, le vote le sacrifice du droit.
Je ne sais si je me fais bien comprendre.
Je concevrais à la rigueur une discussion, une transaction entre les deux partis, si on ne les considérait tous deux que comme une tactique. Lequel est le plus utile, de voter ou de s'aisUnir, pour renverser le régime actuel ? Telle serait alors la question.
Sans doute cette question se trouve impliquée dans notre pensée; mais cette pensée va fort au delà, et les
motifs que vous avez développés Tont élevée à la hauteur d'un devoir sacré, en sorte que, pour qui vous a compris, Tabstention est obligatoire, même quand elle ne devrait être suivie d'aucun avantage positif, ce qui heureusement n*est pas vrai. C*est de là que je conclus qu*une fois Topinion du comité déclarée, on n*a plus à s'enquérir si Ton aura ou n'aura pas la majorité dans le comité central; on s'est, de fait comme de droit, constitué en comité abstentionniste; ime nouvelle mission commence, une autre action est commandée.
Pensez à cela, et je ne doute pas que votre prudence venant en aide à mon argumentation, vous ne donniez à cette théorie toute la clarté dont elle est susceptible.
Vous y trouverez ce grand avantage pratique de faire de nos vieux démocrates les chtfi de l'abstention, de reporter sur eux la direction de ce mouvement, de les affranchir de l'espèce de priorité que j'ai prise, etc. A ce propos, vous pourrez leur faire entendre que ma scission est éminemment utile pour eux en ce moment; que, s'ils étaient seuls, ils courraient risque d'être traités de nieva et délaissés comme tels ; mais que, soutenus grâce à la scission, passez-moi le mot, par les nouveaux démocrates eux-mêmes, ils sont à la fois le parti de l'action et du droit, puisque, aux considérations juridiques que je fais valoir, ils ajoutent l'énergie de leur sentiment personnel.
Cette situation est décisive ; ils finiront par comprendre, à l'aide de cet exemple, de quelle nature est le suffrage universel, ce que c'est que la vraie lutte des opinions ; combien il importe à la vie d'un parti qu'il ait, sur son propre terrain, des contradicteurs sérieux qui, à l'occasion, s'unissent à lui; combien, par consé-
quent, ma sécession sert les vétérans que j*ai Tair de vouloir supplanter. ••
J'aurais à dire de fortes choses sur cela : je vous en remets le soin.
Et je vous serre bien amicablement la main.
P.-J. Proudhon.
ses CORRESPONÛANCE
Passy, ao aTril 4863.
Cher ami, je vous adresse par le présent courrier deux exemplaires de mes Démocraks^ Tun pour vous, l'autre pour M. Fircks, qui a, je crois, changé de domicile, mais dont je ne connais pas la nouvelle adresse.
Permettez-moi, par la même raison, de vous charger pour lui du billet ci-inclus* Les Démocrates assermerUiSf déposés samedi à neuf heures du matin, ont été mis en venté mardi à midi, c'est-à-dire avant-hier. Une grande agitation règne dans les régions de la police au sujet de cette publication, et je ne réponds pas encore que mes deux exemplaires vous parviennent. Quoi qu'il arrive, d'ailleurs, je me sens très-peu effrayé, et suis décidé, cette fois, à subir toutes les suites d'un procès. Vous n'aurez pas de peine, en me lisant, à pénétrer mes motifs.
Mon travail est, en dernière analyse, une provocation énergique (je veux parler d'une énergie de principes et de logique) à une modification de la Constitution dans le sens expliqué par moi, et d'après le précédent du 24 novembre 1860. Or, il est impossible, selon moi,
que d'ici à un délai assez rapproché, quelque décret impérial ne soit pas rendu qui jusUBe ma publication; dans ce cas, force est de me rendre justice, et, en supposant qu'il y eut eu condamnation à mon égard, une réparation me serait assurée.
Tout, aujourd'hui, prouve que j'ai raison de calculer ainsi.
Le gouveroement impérial vient, pour la seconde fois, de faire connaître ses intentions à Tégard de la Pologne. Il n'entreprendra rien; il fera de la diplomatie^ comme dit Girardin, sous la pression de l'opinion des badauds, qui commencent à devenir de moins en moins nombreux.
Le Mexique nous absorbe, et nous n'y sommes pas heureux. Cela nous coûte déjà 186 millions, chiffre officiel, cela ira aisément au double; qui sait si nous n'arriverons pas au milliard.
Il règne assez d'animation dans le pays, et l'on se prépare partout à voter; or, bien que comme répubUcain je proteste contre \m vote destitué de garanties^ et qui tend à dégrader le suffrage universel, bieD que la majorité soit assurée ,et très-largement, au pouvoir, le mécontentement ne s'en fera pas moins jour; et cela sera entendu.
N'oublions pas, parmi les sujets de mécontentement, le fameux traité de commerce, dont les résultats ont complètement tourné au grand profit de l'Angleterre, à un déficit énorme pour nous, à la ruine de nos industries et à la confusion des Michel Chevalier et consorts. La grande masse bourgeoise est irritée, et vous pouvez regarder la partie comme perdue dans l'opinion pour les Cobden, les Bastiat, et tout le libre-échange.
En somme, appauvrissement, déficit, mauvaise poli-
â64 OORRESPOWANCK
tique, impuissance; voilà où nous en sommes. A travers tout cela, que demande Topinion? Selon moi, elle ne va pas encore, sauf une élite, que je m^efiorce de faire apparaître, à autre chose que le rétablissement du régime de 1 830 ou à peu près, n'importe par quelle dynasUe.
La question n'est pas posée ni sur la forme impériale, ni sur le nom des Bonaparte.
Il y a mouvement des esprits, voilà tout.
Cest dans cette situation que je publie mon opuscule, dont vous saisissez maintenant toute la portée.
Sans misanthropie aucime, cher ami, force est que nous disions sans cesse que la multitude humaine est bien aveugle ou bien bète. Quelle peine à se pénétrer des idées I Quelle lenteur de conception ! Quelle marge aux intrigants et aux fourbesl... Et quelle indifférence cruelle pour ceux qui la prêchent et veulent la servir 1
J*ai atteint, je puis vous le dire, dans mes Déma^ craies, Tapogée de ma -peixséepoIUiçue. Je n'ai plus qu'à pivoter sur mes principes et à revenir à l'Économie politique et à la littérature. Si je passe sans accident, je vous promets que jamais je ne me rengagerai dans ce redoutable défUé.
Mes femmes parlaient de vous écrire pour vous souhaiter votre fête. Je leur ai dit que je ferai la chose pour tout le monde. Recevez donc, cher ami, en participation avec votre excellente femme, une quadruple accolade pour moi, pour ma femme, pour Catherine et Stéphanie. La première a obtenu un petit prix à Pâques pour le dessin. Combien elle voudrait montrer ses études à M. X***.
A vous.
P.-J. Proudhon.
DEP.-l. PROUDHON. 265
P.-S. Je voudrais avoir le temps de vous entretenir de Tattitude des rouges^ en présence de ma brochure et de mon initiative abstentioniste. Quelles pauvres gens I Enfin, je puis dire que je les aurai relevés; mais ils ne m'en haïssent que davantage.
Gomme je suis très-épuisé» et que je ne vois plus d'urgence à la chose, je suis décidé à prendre mon temps pour soigner mon livre sur la Pologne, qui ne verra le jour que vers la rentrée, en octobre. J'ai pour six semaines de travail; j'y mettrai trois mois, et je vous donnerai quelque chose qui fera autorité.
)66 GORRESPOIWANCE
Passy» 4 maà 1863.
A M. GUSTAVE CHAUDET
Mon cher Chaudey, quand nous verrons -nous?
Aujourd'hui, j'ai rendez-vous en ville, qui ne me permettra pas de passer rue de Grenelle. Demain, à six heures, il faut que je dîne rue Neuve-Saint-Augustin. Cependant les événements marchent; il devient indispensable de nous concerter. J'éprouve pour ma part le besoin d'écraser l'insolence de ce Persigny de toute la hauteur de ma conscience républicaine; mais, désormais, je ne puis ni ne dois, ce me semble, agir seul. Assez de brochures.
Vous avez vu la note du Monitew; d'après tout ce que vous m'avez rapporté, je ne puis l'attribuer à autre cause, sinon que le gouvernement a su que la majorité des délégués des comités était abstentioniste. Quelle est votre opinion a^ce sujet?
Vous avez vu également la consultation Berryer- Dufaure? Qu'en dites-vous? Il me semble que la note ayant en vue de défendre arix journaux de publier les comptes rendus des comités^ les avocats devaient conclure que cette publication est permise, puisque les comités eux-mêmes le sont. Quid?
Vous avez vu aussi VentrefiUt de Oirardin, à propos de cette note; — item^ les réflexions du même sur la consultation. Tout cela est de la provocation. Est-ce que personne ne lui dira mot? Trouvez-moi donc un morceau de papier où je puisse écrire, et je me charge de rexécution. i
Enfin, vous connaissez Favertissement donné au Jowrnal de V Ouest à Toccasion de mes Démocrates.
La guerre, la persécution contre Tabstention sont donc commencées. — Avec elles les défections commencent. Ne parlons pas de la plèbe ouvrière, enflammée d'ambition et pleine d'hypocrisie. Mais il appert déjà que nos députés n'entendent avoir égard à rien, et sont prêts à se séparer de leurs amis. Quant à moi, voici ce qui m'arrive :
Darimon m'ayant écrit pour se plaindre du mal que lui faisait ma brochure, je crus, puisqu'il rompait le premier la glace, que le moment était venu de m'expliquer avec lui. Avec tous les ménagements et tous les témoignages d'amitié et d'intérêt, je lui dis donc ce que j'avais appris de la rumeur publique au sujet de sa candidature ; que ses électeurs naturels me semblaient l'abandonner; que dès lors il ne pouvait guère compter sur la clientèle du Siècle ou de Guéroult; que moi m'abstenant, avec la plupart de nos amis, il ne représentait plus que lui-môme, que le plus sage parti à prendre pour lui était de se rallier publiquement et résolument à nous, etc.; qu'il trouverait là honneur, et môme profit, etc., etc.
J'ai perdu mon temps et ma rhétorique; Darimon m'a reçu comme un chien dans un jeu de quilles; bref, je suis dans les enfoncés, R***, à qui il a communiqué la lettre que je lui avais écrite, pourra vous dire jusqu'à quel
point j'ai poussé Tamitié et les ménagements. J'avais droit à des égards de toute sorte; je reçois ime signification des plus impertinentes, appuyée sur des considérants incroyables. Bref, c'est une rupture, sinon encore déclarée, au moins moralement accomplie.
Je vous dirai ceci, non pour que vous en fassiez des commentaires, ce que je vous supplie, à ma considération, de ne pas faire; je saurai bien ici faire ce que de droit, mais afin de vous montrer dans quelle phase nouvelle va entrer la démocratie.
Donnez-moi de vos nouvelles, si vos occupations vous le permettent, et en attendant.une entrevue. Mais, surtout, agissons.
Tout vôtre.
P.-J. Proudhon,
Passy, !•' mai 1803.
A M. GUSTAVE CHAUDEY
Mon cher ami, la journée d'hier s'est passée sans événement, du moins est-il certain qu'à siz heures et demie rien n'était arrivé, et Dentu ne craignait plus rien. Il faut donc croire que le gouvernement aura compris qu'il n'y avait pas prise pour lui, et que la chose devenant par trop arbitraire, il y perdrait plus qu'il n'y trouverait d'avantage. Mais cette réserve môme est de sa pgirt un acte de prudence et une preuve d'habileté ; elle nous commande à notre tour de marcher un flambeau à chaque main.
Une période de tactique profonde commence pour nous. Souvenez-vous des incomparables manœuvriers de 89 ; voilà quels doivent être nos modèles. Nous avons suffisamment compris la valeur du principe que nous revendiquons, et par suite la portée de notre abstention ; reste maintenant à faire notre plan de campagne. Permettez-moi de vous commimiquer les idées qui me viennent ce matin, et que je livre à la fécondation de votre sagesse. Je vous écris à bâtons rompus; vous saurez remettre l'ordre dans mes aperçus.
Notre brochure va donc faire son chemin. La conséquence à en tirer tout d^abord, pour les comités et pour les candidats, c*est que, dans les conditions actuelles, quiconque, après avoir été informé des motifs de Tabstention, persiste à voter, à plus forte raison à poser sa candidature, manque au principe révolutionnaire, trahit le suffrage imiversel, et, sciemment, se sépare de la Démocratie.
Je ne conçois pas, en effet, qu*aucun des Cinq ou de leur|s émules, ou de leurs soutiens, devant la déclaration d'abstention qui va être faite tout d'abord dans le sein de la Démocratie, puisse persister dans le système réprouvé du vote. Il faut s^ezpliquer; il faut combattre nos considérants, les détruire; il faut soi-mtaie donner des raisons supérieures, écrire un programme, etc. -« Car, enfin, nous pouvons déjà dire qu*0Q n*a plus la ressource de dédaigner un écrit émané d*un seul homme, d'un esprit excentrique, d*un fou. Cet écrit est adopté, quant à son contenu, par une masse suffisante de démocrates.
Suivez cette voie, et vous allez voir bientôt qu'aucune candidature justifiable au point de vue démocratique, n'est possible. Toutes les objections et arguties sont prévues, réfutées d'avance. Plus on remuera, agitera cette matière, plus la vérité du non passumns en ressortira. Ce qui était possible, concevable, hier, grâce à la méprise, à Tirréfleiion, ne Test plus aujourd'hui. L'abstention motivée intervient comme un acte extra-judiciaire qui dans un procès suspend toute action, et oblige à changer la marche. A vous, praticien, de faire entendre ces choses aux quatre comités : ce qu'ils feront arrêtera tout. Qui donc, alors que le principe de la Démocratie se trouve mis en question,
trahi, livré, sacrifié, osera dire qa'il faut passer
outre?....
Du côté du Pouvoir, la conduite devra encore être plus savante, car il ne manquera de saisir le moindre prétexte pour faire un coup d'État, grand ou petit. Ici je n*ai rien à vous apprendre : vous connaissez également et votre métier et votre terrain.
Ce dont je veux vous parler, c'est du cas où Torléanisme, comprenant que notre abstentionisme le perd lui-môme, aussi bien que Tautocratie impériale, ferait ime volte-face, traiterait avec Tennemi, et, moyennant certaines concessions, irait en masse au scrutin et entrerait au Corps législatif. Je dis qu'alors il faudrait plus que jamais tenir ferme à l-abstention; ne pas se laisser entraîner au vote, malgré toutes les provocations, et laisser se consommer Tunion entre TEmpire et la vieille Charte. Un peu de réflexion fera comprendre aux démocrates que cette union serait une vaine menace, qui perdrait les contractants Tun par Tautre.
Il serait donc prouvé que l'Empire, c'est, au fond, la guerre à la démocratie et au suffrage universel; de môme que la vieille bourgeoisie orléaniste est Fennemi de la plèbe et du développement de la Révolution.
Comme en 48, il n'y aurait en France que deux partis, la Révolution et la Réaction.
La pensée de tyrannie se reproduirait donc, et cette fois, de mauvaise foi, en haine du droit et de la loi, contre la Démocratie retranchée dans la pure légalité. Est-ce possible?
Cette coalition monstrueuse saurait-elle piorter atteinte au suffrage universel, ne fût-ce qu'en le déclarant incapable par nature^ dangereux, mineur, etc. ? — C'est impossible. Essayerait-on ime seconde édition
de la loi du 31 mai, ou de quelque chose d*analogue?.. C'est impossible, aussi impossible que de garder le statu qno.
Mais la transaction ne se fait pas sans quelque échange; Torléanisme veut des garanties; lesquelles? Bon gré, mal gré, il ne peut consentir à voter qu'à la condition d'obtenir au moins une partie de ce que nous sollicitons; il faut qu'il ramène avec lui plus de liberté, de sécurité, d'économie, etc. Voilà où, en définitive, l'alliance orléano-impéiiale serait réduite. Dans ce cas, nous aurions à voir. Avec plus de liberté obtenue, avec des gages solides, que l'on apprécierait, on verrait si l'on peut faire irruption dans les comices et tenter la fortune. Nous aurions un avantage réel, celui d'avoir provoqué la transaction; ifom, de pouvoir traiter nos rivaux d'intrigants, et môme d'ennemis du droit et des libertés... Que si les réformes étaient jugées insuffisantes, nous n'aurions pas de peine à démasquer la nouvelle batterie gouvernementale, et la situation du gouvernement, convaincu de mauvaise foi, celle du parti réactionnaire seraient pires qu'auparavant.
Je m'exprime très-mal en ce moment; je ne vous dis pas le quart de ce que je sens et que je prévois ; je ne veux que vous avertir, vous faire part de mes pensées et solliciter les vôtres. Pensez dès maintenant, travaillez au manifeste abstentioniste, pièce capitale. Animez, encouragez les esprits, faites luire à leurs yeux de temps en temps un aperçu, ime idée, une espérance ; laissez entrevoir une manœuvre ; c'est par là que vous les enflammerez, que vous les gouvernerez. A vous les rêves, maintenant; j'ai fait mon œuvre, je ne puis que donner Tessor aux amis particuliers; je ne crois pas devoir rechercher les rouges.
Au surplus, vous serez servi par rintelligence de tous. Maintenant que la base d'opérations est trouvée, le plan de campagne est facile à comprendre ; les choses marcheront bien, et vous verrez les démocrates français imiter, sur le champ de bataille politique, les soldats de Magenta et de Solférino, gagnant la bataille en dépit même de leurs généraux.
En résumé, il faut qu*au bout de tout ceci, il y ait une large modification constitutionnelle; sinon, TËmpire, abandonné de la démocratie, sera tenu en échec perpétuel.
Si, comme je le crois, vous êtes appelé à rédiger le manifeste d'abstention, je vous demanderai la faveur d'en conférer avec vous avant la séance que vous devrez avoir pour cet objet avec les collaborateurs que sans doute on vous donnera. — Je tiens beaucoup à ce que cette pièce devienne, s'il se peut, un modèle de précision, de clarté, de logique; qu'elle fasse époque dans notre histoire, comme les actes du môme genre de 89; enfin, que l'on puisse dire d'elle que c'est un vrai plebiS'Sdtum.
On m'a assuré hier que Piétri avait fait four à Bordeaux.
Il parait qu'il y a une animation réelle dans les départements : le traité de commerce soulève contre lui toute la bourgeoisie industrielle et commerçante. Raison de plus pour que nous gardions scrupuleusement les formes, que nous restions dans la légalité. On n'en est pas venu, comme en 1829-1830, à la haine de la dynastie; on ne veut que ressaisir une part de l'autorité; mais quel bonheur si nous entraînions ime partie de ce monde! Si, là où la victoire ne peut être espérée, nous faisions comprendre aux électeurs qu'ils ' ont tout à gagner a voter bUM blanc/
^4 CmUSPONSANCfi
Je soul^aite, eber ami, que vous démêliez quelque idée saine dans toute cette confusion. Mais je vous le ^i» : Yous voilà, en dépit des envieux^ en belle position, et je ne doute pas que vous ne soyez à la hauteur du l61e. Vous Tavez prouvé jusqu'à présent : au rebours des médiocrités ambitieuses qui se pavanent, posent, enflent leur voix, se rengorgent, changent leur langage, V0U9 avez la simplicité, Taisance, la certitude d'un homme qui sait son sujet et qui est chez lui. Continuez, restez le môme ; pour vous, ce sera grandir. Ce qui perd tous les hommes politiques, c'est qu'ils s'étourdissent; quant à vous, vous avez la tète solide, et vous pouvez regarder du haut d'une colonne en bas, sans être pris de vertige.
[Ponjour, cher ami, si par hasard vous avez besoin d'un coup de main où je puisse vous servir, appelez-moi. Tout vôtre-
P.-J. Pjroudhom.
P.-S. Il faut que d'ici à huit jours, candidats, jourlialiâttes, comités, etc., soient mis en demeure de répondre sur la question de l'abstention ; il faut que lesf réserves, les objections, les scrupules, se fassent jour, et que le terrain se déblaye. Je ne désespère pas de voir au moins quelques-uns des candidats renoncer à leur espérance; qui sait si les Cing eux-mêmes n'hésiteront pas, quand ils s'apercevront qu'il y va pour eux de leur honorabilité comme démocrates, et que le maintien de kur cawlidature ne tend à rien de moins qu'à les faire considérer comme infidèles à leur principe, et traîtres à leur parti?.... Ne pensez-^vous pas qu'il y aurait quelque utilité pour notre cause à leur faire entrevoir ce principe?...
Passy, août 1863.
Cher ami, je ne sais ce que j*aime et admire le plus en vous, ou de votre sincère amitié pour nous, ou de la bonne opinion que vous avez de la n6tre. J'ai lu votre lettre tout du long à ma femme et à mes filles ; je leur ai expliqué ce qu'elles pouvaient nq pas comprendre, et vous pouvez croire qu'on a applaudi.
Eh bien! les chances de guerre diminuent tous les jours, et, jusqu'à présent, [mes prévisions ne sont pas trompées. Je n'ai pas voulu donner mon livre sous le coup des événements; je savais qu'on n'aboutirait pas, que je n'aurais fait qu'irriter et ajouter quelques degrés de plus à la haine qu'on a pour moi ; j'ai attendu les événements, j'ai bien fait. L'insurrection de 1863 viendra s'ajouter à toute la série de faits antérieurs ; ce sera im témoignage de plus à la charge de cette noblesse, et l'effet de mon livre n'en sera que plus accablant. Il est vrai que le gros du public ne s'y intéressera plus. Que faire à cela? Je ne suis pas un charlatan, moi. J'écris pour la vérité, et je parle quand je puis! Et puis, croyez-vous que les Polonais, forcés par Tinaclion des
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puissances d'ajourner leur délivrance à des temps meilleurs, ne reviendront pas à la charge?.,.
Une brochure a paru hier sous ce titre : la Question Européenne improprement appelée Polonaise^ par Éuas Regnault. Cette brochure est adressée aux écrivains de la nouvelle école fédéraliste^ c'est-à-dire votre serviteur et quelques autres. Je laisse de côté la manière dont M. Regnault envisage la question polonaise, pour vous dire que le principe fédératif commence à entrer sérieusement dans les esprits, que le parti se forme; que si nous ne sommes pas encore près du succès, car nous sommes en grande minorité, nous auront infailliblement notre tour, attendu qu'il n'y a absolument rien en France, en fait de politique, que cette idée-là. C'est en vertu du principe fédératif que M. Regnault essaie de nous intéresser à la Pologne; en quoi je ne suis pas de sou avis. Qu'on applique l'idée de Schédo-Ferroti si Ton veuty soit, cela ne me regarde pas; mais quant à refaire une Pologne de 1774, confédérée ou non, non je n'y adhère pas.
Avez-vous suivi la campagne de Girardin contre la guerre? Suivant moi, il n'a pas trop mal combattu. J'aurais été plus sévère à l'égard des Polonais; j'aurais repoussé d'une manière plus absolue l'idée d'intervention; quant à l'idée de rendre les Polonais libres par participation à la liberté russe, j'aurais fait comme lui. C'est, au surplus, l'idée que j'ai exprimée il y a deux ans dans la Presse même, contre MM. Elias Regnault et Peyrat.
Je suis accroché en ce moment par un travail sur VÂrt, qui formera environ cent vingt pages. C'est à propos du dernier tableau de Courbet, les Curés, exclu de l'exposition. Je désire terminer promptemcnt cet
opuscule qui a son importance pour Ten semble de la doctrine justicière. Sans ce travail, je partirais dans cinq jours pour la Franche-Comté, où j'ai grand besoin d'aller boire du lait et prendre le frais.
Nous voilà, je le crains, lancés à fond de train dans les affaires d'Amérique. Vous savez que je n'ai jamais éprouvé un faible pour Lincoln et son peuple; si les autres sont d'effrontés esclavagistes, ceux-ci sont d'hypocrites exploiteurs. En ce moment, j'en veux plus que jamais à cet ex-maitre d'école, devenu chef de République, d'avoir jeté l'huile sur le feu et brouillé comme il l'a fait les deux moitiés des États-Unis. Si ce qui se passe au Mexique était arrivé trois mois plus tôt, avant la mort de Stonewal Jackson, vous auriez, en ce moment, avec la proclamation d'uti Empire mexicain, la reconnaissance de la Confédération du Sud, la guerre déclarée au Nord et probablement celui-ci attaqué de deux côtés à la fois.
Tandis que si Lincoln avait su se montrer conciliant, je dirai même juste, il aurait apaisé la querelle, et les États-Unis auraient scellé leur pacification en opposant à l'intervention française, dans le Mexique, la doctrine de Monroë, qui nous aurait peut-être débarrassés de toutes ces batailles. Oh ! cher ami, ceux qui ont mené les affaires d'Amérique sont bien coupables.
Je tiens d'autant moins, pour mon pays, à ces visées de l'Amérique que nous sommes moins que jamais propres à fonder, au dehors, le moindre établissement. Nous ne sommes point en explosion de faculté productrice et génératrice; loin de là, notre pauvre nation se hongre volontairement elle-même; nous sommes rongés par un parasitisme effrayant, on ne veut plus d'enfants, on travaille le moins que l'on peut. Art et industrie,
littérature et politique, tout décroît. Nous sommes menacés de finir par la plus honteuse des morts, et cela en pleine paix et pleine civilisation européenne, par la mort dés impuissants, des débauchés et des lâches. Yoilà où nous conduit la doctrine de Malthus, inventée en Angleterre, non pour Tusage de la nation anglaise, qui n'en fait point usage, mais pour la perte de l'honneur et du nom français.
On vous dira qu'il y a un certain réveil à Paris, et c'est vrai ; mais la lâche est trop lourde et je n'ai jamais été plus près à désespérer de notre race.
Saluez de ma part nos amis communs.
Cordiale poignée de main à X***, et quatre baisers sur chaque joue à maman X***.
Tout vôtre.
P.-J. Proudhon.