‹ Correspondance de P.-J. Proudhon (volume 2)Chapitre 18 sur 27 · A MM. GAUTHIER · texte numérisé non relu

A MM. GAUTHIER

Messieurs, j'ai appris indirectement, par une lettre de Malhey à l'un de nos amis, que vous alliez lancer un bateau sur le Rhône, mais je n'ai rien su du résultat de cette première course. Avez-vous monté un service sur cette ligne? ou bien n'est-ce que pour assurer vos transports sur la Saône et le canal que vous avez créé cette correspondance?... Je n'entends plus rien dire, je ne vois rien, et cela m'agace.

Les mois de mars et d'avril ont été, à Paris, très-secs, très-arides ; des bises continuelles. Avez-vous eu de bonnes eaux sur vos fleuves? Je pense bien que comme nous sommes en pleine campagne de printemps, vous n'avez pas le temps de vous amuser aux bagatelles de la correspondance; mais cela même excite ma curiosité. Vous vous posez, cette année, d'une manière tout à fait neuve, originale. Qu'y a-t-il enfin?

Que pense-t-on là-bas de la ligne de Lyon à Avignon par rapport au Rhône?... Continue-t-on de s'effrayer? Parfois, je me dis que si cette ligne ne donne pas plus de résultat que certaines autres, on pourra bien, en présence de la navigation, et les premiers rails

usés, ne pas renouveler le matériel... Mais je ne vois rien; je suis mort au monde.

J'ai eu le plaisir de faire une longue promenade et de dîner avec M. Penet ; nous avons parlé naturellement canaux, chemins de fer et grandes affaires. Ce qui m'a fait le plus de plaisir, outre l'intérêt tout à fait spontané et gratuit que M. Penet m'a paru prendre à mon avenir, c'est que nous nous sommes trouvés, cette fois, tout à fait d'accord sur ua certain sujet qui me touchait au cœur très-vivement. Antoine, s'il lit ma lettre, se rappellera le déjeimer de l'hôtel Coquillière, où je me suis si fort et si indécemment mis en colère avec M. Penet, à propos de sa croyance aux bons sentiments et à la moraUté de quelqu'un que je ne nommerai pas. Aujourd'hui» son opinion est changée; nos esprits comme nos consciences sont à l'unisson. Cette ouverture de M. Penet m'a causé un des plus grands plaisirs que j'aie ressentis, et je note ce jour conune im des plus heureux de ma vie. Comme il ne m'a recommandé à cet égard aucim secret, qu'il ne m*a paru faire aucun mystère de ses sentiments, je ne crois pas» avec vous qui l'aimez fort, trahir sa confidence^ en vous faisant part de ce que je regarde pour moi comme une bonne fortune.

Yerdeau m'entretient toujours d'immenses projets de tehemins de fer. Hier, il est venu me voir comme j'étais sorti, et, en causant avec ma femme, il lui a dit qu*il se proposait de faire revenir Mathey, pour suivre ses opérations. Je vous fais part de ces propos, saus y attacher d'autre importance, avant que M. Yerdeau m'en fasse une confidence directe. — A force de fréquenter de grands brasseurs d'affaires, MM. Gauthier, M. Penet, M. Verdeau, peut-être finirai-je par entrer dans cette

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confrérie, qui, si elle est moins amusante, pourrait bien être aussi moins périlleuse que celle de mes agissements politiques.

J'ai des matériaux accumulés pour dix volumes, et je suis en train d'augmenter sans cesse ce capital. Malheureusement, je n'ai pas tout ce qu'il me faut pour le mettre en exploitation ; et puis le moment est peu favorable. Le public est ahuri. Le gouvernement du 2 Décembre n'a pas encore fait croire à sa durée, de manière à faire cesser tout espoir de restauration prochaine , soit pour les démocrates , soit pour les dynastiques. Retenus sur le qui-vive, les esprits sont incapables de lecture forte et de méditation. Rien à faire.

C'est d'aujourd'hui en trente-huit jours, le 4 juin au matin, que je serais mis en liberté. J'ai tant de besogne, je suis si k Taise à Sainte-Pélagie pour travailler; la liberté, quant à présent, changera si peu de chose à mes habitudes, que je vois venir cette époque avec la plus complète indifférence.

Mes respects et amitiés, messieurs, s'il vous plaît, à vos familles. — La mienne va assez bien.

 vous de cœur.

P.-J. Proijdhon.

Paris. 9 avril 1835.

A M. J. MICHELET

Monsieur, je viens vous prier d'accepter, à titre d'hommage et de reconnaissance, deux opuscules anonymes, dont Tun, le Manuel du Spéculateur à la Bourse, n'est pas même entièrement de moi, et Tautre la Réforme des Chemins de fer^ m'a été suggéré par un ami.

Ce n'est point là, monsieur, des livres à lire pour un homme tel que vous ; la matière en est trop rebutante, et le profit intellectuel trop mince pour une intelligence aussi élevée, aussi poétique, aussi créatrice que celle qui vient encore de se révéler dans le volume de la Renaissance. Vous êtes, monsieur, Tun des écrivains de l'époque, qui par l'éloquence, par le sentiment prof ond de l'honnête et du beau, sont prédestinés à relever notre génération de ce profond avilissement. Plût à Dieu qu'il me fut permis de participer à cette œuvre sublime, et de suivre vos traces d'aussi loin qu'il est permis à un positiviste de mon espèce...

Mais j'ai cru, et votre grande âme saura me comprendre, qu'une génération mercantile devait être attaquée par le mercantilisme, une époque industrielle par

rindustrialisme, et je n*ai pas hésité depuis deux ans à me faire le pionnier de cette science qui n'existe point encore, et à qui peut-être sera-t-il donné de révolutionner notre vieille société, je veux dire l'économie sociale, la science des irUirêts!

Il faut plus que du courage, croyez-moi, monsieur, pour se plonger volontairement dans cette mer d'amertumes, — sàlsissimum mare^ dans cet océan de dégoût qui est resté jusqu'ici le domaine des exploiteurs de l'humanité, et qui ont à peine effleuré les Adam Smith, les B. Say, et tant d'autres 1...

Plus qu'aucun autre pays, la France, en raison de sa nature d'artiste, de son amour des belles choses, de ses tendances aristocratiques, répugne aux études économiques, aux investigations uiilitaires.

Nous voulons bien agioter, brocanter, trafiquer, gagner ; mais comme si nous rougissions de notre mercantilisme, comme si notre conscience désavouait notre pratique, la fortune faite, nous ne pouvons plus souffrir qu'on nous parle ^affaires^ pas plus que le vilain autrefois anobli n'aimait à parler de la plèbe!...

Gomment cependant nous affranchir, si nous ne remuons tout ce fumier?

Comment nous refaire une philosophie complète, une philosophie libérale, une morale saine, si nous ne portons le flambeau dans cette caverne?

Comment faire de bonne physiologie, de bonne médecine sans anatomie? Et comment apprendre l'anatomie, si nous ne pouvons nous résigner aux recherches répugnantes, dégoûtantes de l'amphithéâtre, si nous ne voulons travailler sur le cadavre ?...

Voilà, monsieur, ce qui vous explique mes travaux actuels, si pénibles, mais j*ose le dire, si méritoires I...

if» CORRESPONDANCE

En ce mom^tit, je fais des courses en ville, pour offrir à mes amis ce dernier opuscule, mais je serais bien heureux si, connaissant Theure de vos promenades, TOUS me permettiez une fois de tous servir de compagnon, et de causer une fois chemin faisant, à notre loisir et sans témoins, de tant de choses que nous devons avoir vous et moi sur le cœur. — Chez moi, les jambes font aller la tète; si bien que quand j'écris, ce n'est plus que de souvenir.

Pardon, monsieur, de cette lettre qui semble de ma part une captation d'intelligence pour des travaux qui ont certes leur lUiliti^ mais que je reconnais totalement dépourvus de valeur littéraire.

Votre tout dévoué et reconnaissant voisin.

P.-J. Proudhon.

DE P«-J« PAOUDHON. 183

Paris, 23 mars iSSe.

A M. J. MICHELET

Monsieur et bien cher maître, aussitôt reçu, aussitôt dévoré. Votre nouveau livre est plein de riches enseignements. Votre idée surtout de faire régir tous les événements de haut, par Rome et TEspagne, me parait vraie, féconde, lumineuse, et j'y donne mon assenti* ment. On savait à peu près les faits; on soupçonnait ce qu'on ne savait pas; vous avez fait la preuve en créant le jour et Tordre.

Honneur à vous qui savez enfin affirmer le droit de résistance! Votre voix ne tombera pas, je Tespère, dans des oreilles sourdes. Mais puisse votre pensée généreuse et juste, n'être comprise que par les justes et les généreux.

Sur le secours de T étranger ^ je suis plus hardi que vous : j'affirme l'orthodoxie delà justice, et je renie la patrie quand je la vois, fautrice des tyrans, applaudir au parjure et à l'assassinat, proscrire les meilleurs, faire une loi de l'ignorance, de la servitude et de la superstition. Bien loin que j'accuse Coligny, j'applaudirai plutôt à Coriolan. Où est la justice là est la ' patrie.

181 GORREspONDANClS

Hélas I ne sont-ils pas revenus les tristes Jours de François P"^, Henri H, François II, Charles IX, où la France, trop corrompue pour supporter une réforme, égorge, dépouille, expulse pour la défense de ses vices, réformateurs et reformés?.,.

Après la Saint-Barthélémy et la Ligue, nous aurons le parti des politiques, le juste milieu d'Henri IV, la dictature de Richelieu et le despotisme oriental de Louis XIV et Louis XV; deux siècles pour nous remettre en haleine et nous pousser à la Révolution!... Oh ! si la France est la reine des nations, malédiction sur l'espèce !

J'espère, dans deux mois au plus tard, vous reconnaître de vos puissants récits par une série de dissertations d'un genre tout nouveau. Je n'ai rien assurément que j'ose mettre en ligne avec vos histoires si pleines de pensées et de choses ; mais vous tiendrez compte de mon ardeur et de ma bonne volonté. A vous tout entier.

P.-J. Proudhon.

Paris, 6 janvier 1857.

A M. J. MICHELET

Cher maître, je vous lis, je vous dévore. Vos livres sont pour moi des découvertes ; et je n'ai jamais mieux su, mieux senti Thistoire que par vous.

Agréez, à titre de remerciements, et en attendant que j'aie mieux à vous offrir, une compilation de ma façon, sur les intérêts du jour. Un historien philosophe comme vous doit connaître ces ignominies. U y a dans Tinventaire que je viens de publier, et que je vous présente, plus de choses que je n'en puis dire. Encore une fois, il faut avoir vu cela; il faut avoir plongé Tœil dans cette sentine.

A vous de toute mon âme.

P.-J. Proudhon.

186 GOBRESPONDANGE

Paris, 30 juin 1858.

À M. MAURICE

Mon cher Mauricef c*est dans TafiBiction que les amis donrent se Toir, se rapprocher, échanger Tezpression de leurs sympathies et de leurs regrets. Votre perte est grande ; je Tai sentie viTement pour tous, et ma fenmie a Tersé sur la vôtre des larmes Men sincères. Elle n'avait vu M^^ Maurice que deux fois, et ces deux fois ont suffi pour lui gagner le cœur.

Que vous dirai-je de plus? Je n'entreprendrai pas de vous consoler; la consolation, en pareil cas, consiste à garder pieusement le souvenir de ceux qui ne sont plus, et à vivre avec eux par la pensée comme on y vivait auparavant par la cohabitation et la parole. Votre femme a été heureuse; elle vous a aimé imiquement, constamment; elle n'a partagé son affection qu'entre trois persoimes : son mari, sa fille et sa sœur. Jusqu'au dernier moment, son cœur a débordé d'amour et de dévouement; elle a fini comme le juste de La Fontaine, sans un regret, sans un remords.

Je suis heureux d'avoir contribué pour ma part à lui faire faire un rêve agréable avant son dernier soupir : ceci vous prouve combien je connaissais son cœur, et

DE P.^. PHOUDHON. ig7

combien il Ixd fallait peu pour le rendre heureux. La vraie femme ne vit que par le sentiment; un rien suffit pour lui faire un songe doré. Elle nous aimait aussi; c'est à vous maintenant, mon cher Maurice, que je dois ^1 rapporter ma reconnaissance.

Que votre chère Laure se serre auprès de vous : la voilà orpheline, mais pleine de raison et de sagesse;: avec elle votre vie peut s'écouler encore sereine, et je ne la crois nullement au-dessous de sa position. Â elle maintenant de devenir pour tout de bon maltresse de maison et à vous faire, je ne dis pas oublier, mais rendre plus douce la mort de sa mère. Ce n'est pas vous, mon cher Maurice, qui aurez Tégoïsme d'empêcher, pour votre agrément personnel, votre fille de former un établissement convenable lorsque le temps sera venu; mais rien ne presse encore. M"« Laure, seule avec son père, saura se suffire; et si jamais elle avait besoin d'irn conseil, je lui dirais, moi qui ai beaucoup observé et beaucoup vu, je lui dirais que quand on a un père comme le sien, le plus sûr pour une jeune fille est de donner la préférence à l'homme que l'amitié môme de son père aura choisi.

Pardon, mon cher ami, démêler ainsi mes prévisions^ à votre douleur présente, mais c'est le souvenir de votre femme qui mène ma pensée et ma plume ; et je crois qu'heureux une première fois par la mère, vous le serez infailUblement par la fille, si peu que vous le vouliez.

J'ai écrit à M. Hilpers et n'ai pas encore de réponse.

Mon livre paraîtra fin courant; il y a sans doute^ assez de colère en haut lieu pour qu'on puisse prévoir quelque animadversion du parquet. Cependant, je crois qu'après y avoir regardé on laissera passer ; en tous

cas, je prévois les sympathies innombrables gue cet ouvrage ne peut manquer de m*attirer au dedans' et au dehors, au-dessus de tout éTénement.

Je vous serre la main, et vous prie de m*adresser bientôt un mot afin que je sache comment vous êtes. A vous de cœur.

P.-J. Pboudhon.

Samedi matin, 20 novembre 1859.

Madame, Stéphanie vous souhaite le boujour, et nous fait remarquer que nous n'avons pas eu l'esprit, ni moi, ni ma femme, ni Cathe, de vous envoyer un bouquet pour le jour d^ votre fête. A cela, Cathe répond qu'elle n'avait pas, en présence de papa et de maman, d'initiative à prendre. La mère objecte pour son compte que les malades sont égoïstes et qu'elle est malade ; malade en deux personnes, elle et sa fille. — - Si bien que je reste seul chargé du fardeau de l'impolitesse. Que vous dirai-je à mon tour? Que je perds la tète à travers les cataplasmes, les lavements, les médecins? Mauvaise excuse pour im philosophe. Que je ne savais pas que nous fussions à la sainte Elisabeth? Je mentirais, je le savais depuis deux jours. Quoi donc? Rien à vous dire, rien à répondre, si ce n'est que je suis un grossier personnage; que par mon fait on a laissé, chez moi, tomber en désuétude la coutume si pieuse, si familière de célébrer les fêtes et anniversaires; que cela tient apparemment à mon humeur révolutionnaire.

Évidemment, tout se tient ici, et s'il vous manquait

190 GORRESPONDANGE

pour votre croyance ultra-mondaine un argument, vous pouvez le trouver dans ce fait inqualifiable, qui aie au mécréant la présence d'esprit nécessaire pour célébrer la fête patronale de la meilleure et de la plus honorable femme du monde.

Malgré tout cela, chère madame, je puis dire que je ne suis pas tout à fait ingrat. L'autre jour, en vous voyant si soigneuse de mon malheureux enfant , il me vint à Tesprit ime réminiscence de Virgile. C'est cet endroit où Énée, convaincu d'ingratitude par Didon et ne sachant que répondre, lui dit qu'assurément son souvenir, le souvenir d'Élise^ sera toujours précieux à son cœur^

Nec me meminîsBe pigebit ÉUs».

Peut^tre trouverez-vous que ce rapprochement entre votre serviteur et l'infidèle Énée est peu honorable pour moi. C'est très-vrai. Hais je vous répliquerai ici <|ue j'aime beaucoup mieux son Élise à lui que celle sous l'invocation de laquelle vous vous placez.

Sur ce, je vous baise bien respectueusement les mains,

P.-J. Proudhon.

m P.-J. PROUDHCMï. 101

Bruxelles, 23 janvier 1860.

A M. J. MICHELET

Cher maître, j'ai reçu, chacune en son temps, vos deux bonnes lettres et votre Amour; la Femme ne m*est pas encore parvenue, et je garde Texemplaire de notre ami, M. Jonquières.

Vous êtes toujours vous-^nèmey fidèle dans .votre voie et marchant toujours dans votre progrès. Si vous étiez un jeime homme ou si j'avais Thonneur de parler à M"'® Hichelet, je vous dirais comme le Psalmiste : Speeie tm et pulchntvMne tua intende.

J*ai lu Y Amour : ce n'était pas la peine que vous prétendissiez différer d'opinion avec moi. Nous voulons tous les deux la femme forte, la famille sacrée, le mariage inviolable. L'époux est le père souverain parce qu'il est dévoué conune le Christ, Deus quiapassus. Je regiiHte seulement par-ci par-là une expression de tendresse qui allait mieux au public d'il y a cent ans, mais dont, ce me semble, avec le relâchement actuel, les âmes lâches ne peuvent qu'abuser. Âh! de grâce, cher maître, ne parlons d*amour qu'entre nous !

Je lirai la Femme, et de ces deux lectures je ferai

i92 CORRESPONDANCE

une note pour la dixième ou onzième livraison de mon livre De la Justice^ actuellement sous presse.

Pourquoi me donnez-vous l'espoir que tout cela finira bientôt, et que mon exil ne sera plus de longue durée?

Est-ce que vous comptez sur l'énergie française?

Je serais certes bien heureux d'entendre sonner un nouveau réveil; mais je n'y compte guère. Le vieux monde chrétien, monarchique, féodal, capitaliste est en dissolution ; il fait des bamboches. — On ne sort de là que par une révolution intégrale dans les idées et dans les cœurs. — ^^Nous y travaillons, vous et moi, à la révolution, ce sera notre honneur devant la postérité, SI elle se souvient de nous. Mais la croyez-vous faite, cette révolution?

Une révolution dure des siècles. Celle du christianisme a eu déjà quatre ou cinq grandes phases : de Jésus à Constantin ; de Constantin à Charlemagne ; de Charlemagne à Philippe le Bel; de celui-ci au concile de Trente; et du concile de Trente à Pie IX.

Nous commençons la deuxième phase de notre révolution : je considère la première comme s'étant accomplie de "Voltaire, Rousseau, Turgot à 1848; de Descartes à Hegel.

La France a cessé d'être initiatrice. Nous ne sommes plus de par le monde qu'un certain nombre de radicaux français, allemands, russes, italiens, qui faisons la révolution sans môme que nous ayons besoin de nous consulter. Le gouvernement impérial est le fossoyeur du monde pourri. A-t-il rempli sa tâche ?

Je vous remercie de vos bonnes paroles pour ma femme et pour moi. L'année 1859 m'a été néfaste. Mais je reprends force et résolution ; je n'ai jamais eu le

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moral en meilleur état. Le diable ne veut pas encore de moi : apparemment qu'il me reste quelque chose à faire.

Je vous serre, la main bien affectueusement, cher maître, et suis tout vôtre.

P.-J. Proudhon,

CN>IRS8?. XIV. 13

19i COftK£SPOMDANCE

Bnuelles, 15 mars 1860.

A M. J. MICHELET

Cher maître, rintérèt que vous daignez prendre à nos santés nous rend bien heureux et bien fiers. Ma femme surtout vous en remercie du fond du cœur. Hélas 1 la pauvre créature, il se peut bien qu'elle soit bonne, je n'ai pas le droit de dire le contraire, maid charmante^ elle vous prie, quant à elle, de rayer ce mot de votre dictionnaire. Ainsi que vous Pavez entendu dire peut-être, elle n'a pas eu le temps de faire une convalescence, et la moitié de la maladie lui est restée. Cela se traduit par des douleurs articulaires intolérables, des rages de dents, des migraines folies. Les journées douloureuses, les nuits sans sommeil, et Tinipitoyable ménage par-dessus le marché I Parfois, elle crie : C'est trop soufrir, et elle pleure, et insensiblement le moral s'affecte. « Vous avez vos idées, me dit-elle encore; et nud, quand vous êtes à votre travail^ quand ma fille est en classe^ je n'ai plus rien, »

Il faut avouer, cher maître, que l'époque est mauvaise pour les malheureuses femmes. Nos luttes les assassinent, les brûlent à petit feu, les désorganisent. Pour ma part, je l'avoue, l'enthousiasme du combat,

la colère, la haine, le mépris, me créent des compensations, des dédommagements de toute sorte. Je voudrais entraîner Tennemi et mourir. Dire comme Danton : « J'entraîne Robespierre ; Robespierre me suit. » C'est autant qu'un triomphe. Je monterais sur la croix avec joie, si je voyais à ma droite et à ma gauche les deux larrons.

Le voyage de Gênes — on ne dit plus Nice ne sera cette année pour moi qu'un château en Espagne. Le travail me commande et je trouve ici avec les livres, les journaux et les revues, une bonne hospitalité et des amis qui, comme le vin de bon crû, commencent à se faire. Cependant, si mes efforts étaient plus heureux, je renverrais ma femme à Paris, auprès de sa famille, pour y suivre l'éducation de ses enfants, et moi, je me mettrais à courir un peu le monde.

Les additions, augmentations et changements que je fais à mon livre ne sont pas de nature à pouvoir être imprimés à part. C'est toute une nouvelle œuvre. Maintenant que ma cervelle est en meilleur état et que je me relis, je vois tout ce qui m'a manqué, et je replâtre de mon mieux. On est assez content de moi. Complètement maître de ma pensée, je retouche, j'éclaire, j'élague. Enfin, j'ose espérer que mon livre sera le point de départ d'une théorie nouvelle du Droit. Sera-ce la bonne? La postérité le dira.

J'attends votre Louis XIV* Je ne suppose pas que l'ordonnateur des dragonnades sorte resplendissant de vos mains : la Révolution et ce qui en a été la suite ont pour jamais éclipsé ce soleil-là. Mais j'avoue que ce pupille de Mazarin m'est devenu depuis huit ans beaucoup moins odieux. Après tout, il était l'incarnation de la France. Tandis qu'aujourd'hui

Je ne vous parle pas de votre Pemine: ce sera quand j'aurai lu Louis XIV.

A vous de cœur, cher maître, in charitate^ justUia eê lib&rtate.

Votre

P.-J. Proudhon.

DE P.-J. PROUDHON. m

Ixelles, i5 février 1861.

A M. ANTOINE GAUTHIER

Mon cher Antoine, j'ai reçu tes deux lettres, et je te remercie de Tempressement que tu me montres, tant à l'occasion de ma rentrée qu'à l'égard de ma position future.

Je ne sais encore quand je pourrais quitter la Belgique. J'ai sous presse im ouvrage en deux volumes, qui paraîtra simultanément, par les soins de l'éditeur Hetzel, à Bruxelles et à Paris. Cet ouvrage me retiendra ici, du premier coup, jusqu'à fin mars.

Après, j'aurai à faire quelques tournées dans la Belgique industrielle, pour y recueillir des notes; tu sens bien que je ne veux pas partir sans avoir un peu fait le dépouillement de ce petit pays vraiment intéressant. H faut que j'emplisse mon dossier; cela me servira de récréation dont j'ai grand besoin.

Puis, je compte préparer quelques publications pour mon arrivée, de manière à payer ma bienvenue à mes anciens amis les socialistes, démocrates, républicains, révolutionnaires, ainsi qu'aux conservateurs et contradicteurs de toute espèce.

En sorte que je ne pense pas pouvoir me réinstaller à Paris ou banlieue, avant le mois de juillet ou d'août prochain. Peut-être bien, cependant, d'ici là, irai-je faire une petite reconnaissance des lieux, un voyage de fourrier.

Je n*ai point demandé d'autorisation pour fonder un journal, ni revue. La personne qui t'a dit tenir la chose de bonne source a été trompée; et tout ce qui s'est débité à ce sujet, depuis trois mois, dans les journaux de France, de Belgique et môme d'Allemagne est erroné.

Quelques amis intimes m'ont, il est vrai, sondé à cet égard; ma réponse a été, sinon négative, tout au moins éminemment dilatoire.

Je suis peu disposé à rentrer dans la carrière de journaliste; ce serait rentrer dans la vie politique, et je n'ai pas envie de jouer un rôle politique. Je me contente d'un rôle purement philosophique.

Je serais ravi que le gouvernement de l'empereur me laissât écrire tout ce que je voudrais, aux conditions que tu me marques. Je ne songe aucunement à attaquer , la dynastie nouvelle ; l'état moral du peuple français est en ce moment trop mauvais pour que j'aille m'achamer sur une question que je regarde conune secondaire.

J'avais sur le cœur, je l'avoue, pas mal de choses déplaisantes à dire au gouvernement impérial. J^ai profité pour cela de mon séjour en Belgique et de la réimpression de mon livre. Maintenant c'est fini, et, puisque je rentre, c'est signe que je ne pense pas à continuer la guerre, pas plus qu'à me poser en prétendant.

Voilà, cher ami, la vérité vraie sur ma position et mes intentions.

Que le gouvernement me laisse aller à ma guise ; si

je ne marche pas précisément comme il voudrait, au moins il n'aura de ma part aucun complot à craindre.

J'ai été informé de ton procès de Lyon par M. Maurice, de Besançon, qui s'est trouvé dans le môme hôtel que toi.

Pourquoi ne me dis-tu pas le nom de Vami qui est allé aux informations près de toi? Est-ce qu'il y a du mystère? Fais-lui part de ma lettre, si tu veux, [mais ne la lâche pas. Si je t'écris, c'est pour toi, non pour les curieux de cancans et nouvelles.

Mille amitiés à ta femme. Je te serre la main.

P.-J. Proudhon.

Ixelles, 22 septembre 1861.

A M. GUSTAVE CHAUDEY

Cher ami, j'ai appris qu'après votre retour d'Anvers vous étiez parti pour la Bourgogne, je suppose qu'on a voulu dire la FrancBe-Comlé, où j'espère que vous aurez pris une meilleure et plus calme récréation que dans cette foire aux artistes qu'on appelle Congrès. J'aurais bien voulu vous revoir; je vous ai attendu jusqu'au 24, après quoi je suis paiti moi-même pour une petite expédition sur le Rhin... Mais j'ai lu votre article; Madier-Montjau m'a raconté vos prouesses, en se félicitant de tout son cœur d'avoir trouvé en vous un ami, un excellent confrère, enfin, un vrai coreligionnaire. En somme, la campagne a élé bonne; vous avez parfaitement saisi, parfaitement rendu la pensée anversoise et Mge du congrès; vous avez pu également vous convaincre de ce qu'il y avait de fondé dans mes conjectures sur l'autre pensée, celle qui avait attiré tous les propriétaristes et les catholico-esthitiques que vous avez également battus à plate-couture. Mon nom a été prononcé à travers tout cela, ce qui était bien suffisant, et m'a prouvé que j'avais eu raison de ne pas me présenter. Je ne suis pas encore un homme dont le t«mps

DE P.-J. PROUDHON. 30i

soit venu. Recevez donc mes compliments de votre belle conduite, et félicitons-nous-en comme d'un progrès de nos principes. — Gela dit, je passe aux affaires.

Et d*abord, on nous a parlé ici, dans un journal de la localité, d'une revanche que se proposerait de reprendre M. Taylor, le président de la société des gens de lettres de Paris, le Mécène de nos artistes, le grand promoteur enfin de la pérennité de la propriété artistique et littéraire. On nous dit donc que ce monsieur Taylor ne songe à rien de moins qu'à convoquer, avec Tagrément de Sa Majesté Impériale, im nouveau congrès à Paris ; que ce congrès tiendrait ses séances dans le Palais de V Industrie^ où l'on espère bien, avec l'appui de la bohème rapine, cabotine et crincrine, enlever enfin, en faveur de cette chère pérennité de la propriété, un vote favorable. C'est une leçon que la haute raison parisienne se proposerait de donner à la sottise, plus que béotienne des Bruxellois, Ânversois et autres oies germaniques qui ont voté contre la pérennité. Que savez-vous de cela? Dites-le-moi, et tenez-vous à l'affût, afin que je sois prêt et que nous coupions une troisième fois l'herbe sous les pieds à cette coterie d'écrivassiers affamés. Cela devient grave ; on veut faire de cette loi stupide un instrument de corruption, ain étai nouveau à la politique napoléonienne. Informezmoi, et ne nous endormons pas sur le rôti.

Autre chose* — Le Journal des Débats^ tout en me décochant de temps en temps quelque ruade, s^empare néanmoins, à l'occasion des idées développées dans mon dernier ouvrage, et que vous avez le premier osé soutenir. Cela m'a fait considérer de plus près l'allure et les tendances du parti orléaniste, en tant du moins qu'on peut le croire représenté par la pourriture des

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Déhats. -— J*ai appris» d'autre part, que Paradol travaillait sa candidature au Corps législatif; il parait que les lauriers d'Emile Oilivieret consorts ne le laissait pas dormir. Ce petit fait, accompagné de quelques autres indices, me prouve qu*en somme une bonne partie de rOrléanisme ne vaut pas mieux que les deux tiers de notre démocratie; là, comme ches nous, on est las d'attendre; la vertu se fatigue; on meurt d^envie de reoMitre la main à la pâte ; au fond, ce n'est ni pour une idée, ni pour un système ou un régime que Ton combat, c'est pour sa fortune, pour son ventre et son orgueil. C'est juste au moment od TËmpire commence à être ébranlé que ces impatients lui apportent leur concours indirect, plus utile pour lui, plus démoralisant pour le pays, que le serait une franche et entière adhésion. J'appelle votre attention sur ces tendances; en attendant, saisissez le moment de dire aux Paradol et consorts, que dans ce moment je ne songe à faire la guerre à personne, mais que je puis faire beaucoup de mal à mes adversaires \ que je sais par où attaquer notamment l'orléanisme, et lui faire des blessures tdles qu'il ne s'en relèverait pas ; que pour cette besogne le gouvernement impérial me laissera toujours toute latitude, et qu'il peut se faire que j'en profite; que je ne suis pas moins bien armé contre les intrigants, les transfuges, les quêteurs de candidatures, et tous les corrompus, jeunes et vieux, de Tépoque; qu'ils se trompent, s'ils me croient aujourd'hui sans autorité et sans influence; que, s'il me convient par moments d'encourir Timpopularité par l'émission d'une idée qui froisse les préjugés reçus, j'ai toujours en portefeuille de quoi tout réparer en vingt-quatre heures; et qu'en ce moment je suis plus près de me rallier une fraction

D£ P.-J. PROWHON. SOa^

de la bourgeoisie, que d'être mis au banc du prolétariat.

C'est à vous, cher ami, de trouver l'instant et la forme d'une semblable communication. Vous comprenez que je me soucierais fort peu d'ôtre ménagé par les Paradol et consorts, si je ne croyais utile à nos af^ fairts qu'on me laissât tranquille de ce côté-là; car, au fond, je ne vous le cache pas, je n*aime pas ce monde, et s'il dépendait de moi, d'un souffle je les enlèverais de dessus la croûte du globe.

3« PoinU, — Je me prépare sérieusement à la lutte électorale qui doit avoir lieu en 1863, Deux anciens collègues de la Constituante m'ont écrit de province pour avoir mon opinion : je vais tâcher d'abord de les mettre en garde ; puis je les sermonnerai à fond. Je suis convaincu que nous serons en minorité; mais nous aurons avec nous tous les vrais citoyens, les ' esprits honnêtes, le nerf et le toIut dn pays. Nous aurons pour nous la conscience nationale; ils auront les mauvais penchants, les intérêts cupides et lâches, la démocratie impériale, la bourgeoisie de Véron, le clergé rallié quand môme, et les moutons de Panurge. J'ai déjà tâté Je terrain, et je vous promets bonne récolte. Agissez de votre côté, en silence et avec discrétion, et tout ira au mieux. Mon cher ami, songez qu'il s'agit ici d'une refonte de la société; que nous bâtissons pour des siècles, et que nous ne devons avoir aucun égard ni à l'infériorité présente ni aux airs satisfaits de nos ennemis. C'est une révolution que nous faisons ; ce n'est pas une campagne d'opposition dynastique. Si la lutte vous plaît, allez de ce côté, du côté où, avec les grands principes, se trouvent la dignité, la liberté, les passions généreuses, en un mot la conscience.

Quarto. — Avez^-Yous eu connaissance de ma polémique avec votre ami Elias Regnault sur la Pologne? Quelle malencontreuse discussion I Comme je ne peux pas me laisser étrangler par un journalisme de coterie, qui, non content d'embrouiller mes répliques, se refuse même à les insérer (la Presse du 23 courant ne donne pas encore ma deuxième lettre, datée pourtant du 17); je vais me décider à publier une brochure en forme, dont n'auront à se féliciter ni la Presse ni la Pologne. Mais que diable va donc faire Elias Regnault dans cette galère? Sa thèse est la plus détestable qui se puisse aujourd'hui soutenir, la plus nuisible au progrès, à la république, à la démocratie française; bien plus, il prouve à chaque pas que s'il connaît passablement son histoire diplomatique, il ne sait pas un mot de l'histoire générale, je veux dire de la philosophie de rhistoire, hors de laquelle les faits ne signifient rien. Que ne s'est-il tu au lieu de m'attaquer?.... vrai étourdi, qui ne comprend rien au mouvement de l'époque, et qui aurait dû, avant de se jeter dans la mêlée, dépouiller le vieil homme, je veux dire le vieux chamvin, entiché, comme tous les caporaux qui regardent la gravure de la mort de Poniatowski, de la Pologne et des Polonais.

Quinto, — Je viens de jeter les yeux sur la première page de votre dernier numéro. J'y vois que les journalistes sont désormais notés tous à la police ; ce qui ne peut manquer de redoubler la terreur qui règne partout. Je dois vous dire, de mon côté, que depuis quelque temps, toutes mes lettres sont ouvertes; qu'elles ne sont remises que cinq ou six heures après la distribution, par un facteur spécial, connu de tous les portiers, qui l'appellent VAomme à la sacoche, at-

tendu que ce facteur du cabinet noir porte, au lieu d'une boite, un sac de peau. Je vous avoue même que je n'attribue qu'à cette prélibation policière le refus ou retard de publication de ma seconde lettre par la Presse. On a voulu lire, on a laissé passer la première, mais on barre la seconde ; tout au moins on fait entendre à Peyrat qu'on sera satisfait qu'il la supprime. Ce redoublement de tracasseries me donne à penser qu'un de mes amis me dit vrai en m'écrivant : Le gou^ vernement est percé lien bas. — Comme il connaît son danger, il s'effraye, et, comme la hyène, il devient féroce; mais il ne tombera pas encore; la bêtise démocratique est là pour lui faire planche et lui jeter la corde.

A propos de tout cela, dites-moi, et tâtez-vous bien avant de me répondre : croyez-vous qu'il y ait en ce moment sécurité pour moi à rentrer à Paris ?.... Et^ afin de vous édifier entièrement, écoutez encore ceci : Depuis plus de huit jours, ma Théorie de VImpôt est imprimée à Paris et devrait être en vente. Dentu, effrayé à son tour, se refuse comme Lévy. U allègue, non pas qu'il y ait rien dans l'ouvrage qui puisse donner matière à saisie ; mais que le temps est orageux ; que les saisies sont dans l'air ; qu'il y a à Paris un jeune procureur impérial qui fait du zèle, et dont les fonctions intérimaires doivent expirer le 15 octobre. C'est à cette date que Dentu demande d^ ajourner la publication. Ledit Dentu, qui n'est certes pas de la famille romaine des Dentati, ajoute que, selon ses renseignements, les troupes françaises doivent prochainement évacuer Rome, et qu'il se pourrait, qu'à cette occasion, le gouvernement, après ce sacrifice à la démocratie voltairienne et enfantinienne, frappât un

âoe OmRESPONDANGE

<:oup sur Us âthieê, eaiMijuis, marekistes et onH-dy^ nastiçmês; qu'un acte de rigueur tombant sur moi serait pain bénit, etc., etc. — Voyez donc, cher ami, rhomme de Hetzel, Belin, et au b^oin Dentu, et faites de tout ce que vous jugerez utile.

Pour moi, je vous le dis, si un pareil r^me pouvait se soutenir, s'il continuait de triompher par de tels moyens, le easus belli serait arrivé, et une attaque à main armée contre le despote et ses suppôts serait, comme le meurtre de l'adultère en flagrant délit, non pas précisément un acte de vertu, mais un acte eûfcih' saiU (revoir mes notes sur la douzième livraison}.

SewtOf et j'espère que ce sera fini. — Ceci vous regarde. — Vous commencez à fare parler de vous, et la dent vipérine de la calomnie vous entame... ..

Je ne vous dirai pas, cher ami, contenez*vous,

soyez prudent, ne franchissez pas, dans vos joyeusetés, certaines bornes. Vous m'enverriez im soufflet par le prochain courrier, et vous auriez raison. Mais je vous dis ceci : Sachez en quel temps vous vivez, de quel monde vous êtes entouré, de quels ennemis observé, de quelle envie, de quelle haine poursuivi ; sachez surtout que si votre rôle acquiert de l'importance, vous ne pouvez plus échapper aux fureurs de la calomnie. Préparezvous donc encore de ce côté, et, sans vous effrayer, sans montrer non plus trop de dédain, allez devant vous avec un cœur fort et un visage de plus en plus modeste. Vous avez savouré les douceurs de la publicité ; vous avez acquis un commencement de notabilité qui touche à la gloire; vous n'avez ni pu ni dû être insensible à ces premiers succès. Maintenant vous êtes trempé, et votre âme doit être insensible à tout, hormis au triomphe final de la cause. L'envie a démêlé sur

voire front le rayonnement de joie que produit le sentiment d'un premier triomphe, la satisfaction d'un légitime amour-propre; elle vous les fait psr^er. Vous faites envie^ entendez*yous? pesez ce mot. Donc vous serez bafoué, calomnié, poignardé par derrière, et par qui? Par ceux dont vous servez la cause, dont vous défendez les intérêts. Mais réjouissez-vous : on ne calomnie que la probité, on ne porte envie qu'au mérite. Que celte envie, que cette calomnie, soient seulement pour vous un motif de vous jeter à corps perdu, sans relâche, dans la bataille. Croyez-vous que je n'aie pas aussi mes épines? — Après la publication de mon Mémoire de défense, on a dit que j'étais orléaniste; après la publication de mon livre sur la Gfuerre et la Paix, on m'a traité d'agent impérial; depuis ma première lettre à la Presse, on fait courir le bruit que je suis vendu à la Sainte- Alliance ; et déjà, à propos de ma Théorie de Vlmpôty qui va paraître, il circule que je chante la palinodie, et que de socialiste je me suis fait bourgeois et conservateur. Eh bien, cher ami, pour toute réponse je redouble, et quand on aura dit de moi pis que pendre, on finira par me donner raison.

Triste métier que le nôtre, mais pouvons-nous en changer? Je vous en défie. Se rejeter dans l'ignominie pour échapper à la calomnie I le joli système I Résignonsnous, mon cher, à être honnêtes et à faire notre devoir, quoi qu'il en coûte.

Sur ce, présentez mes amitiés à M°»® Chaudey, à Jules Barbier, à toute la famille Renart, et embrassons-nous.

Tout vôtre.

SÛ6 GOBEESPONDANGE

P.^S. Je TOUS adresse celle-ci par une occasion sûre. Il sera bon qu'à Tavenir, quand vous m'écrirez, et qu'il s'agira de choses importantes, vous trouviez un intermédiaire, soit pour le port, soit pour Tadresse.

Izelles, 3 octobre 1861.

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