‹ Correspondance de P.-J. Proudhon (volume 2)Chapitre 21 sur 27 · A M. PIERRE LEROUX · texte numérisé non relu

A M. PIERRE LEROUX

Mon cher Pierre Leroux, il faut bien que je vous pardonne vos accusations incessantes, car vous ne me connaissez point, et vous ne discutez pas.

D'abord, vous ne m'avez pas lu, ce qui vous donne beau jeu pour m'attaquer; ensuite, s'il faut que je vous le dise, et tout ce que vous avez écrit depuis un mois le prouve, vous manquez absolument de méthode. A force de ressasser vos formules creuses, de vous conjouir dans vos stériles imaginations, de tenir votre pensée dans un monde supra-sensible, vous être devenu incapable de saisir la pensée des autres : c'est ce qui fait que vos critiques, à votre insu, je n'en doute pas, sont une perpétuelle incrimination.

Sur quelques lambeaux de phrases, écharpés de mes livres et pris à contre-sens, vous vous êtes fait de moi un adversaire à votre guise, anti-démocratique» anti-socialiste , contre- révolutionnaire , malthusien , athée. C'est à cet être fantastique que vous adressez vos arguments, sans vous inquiéter le moins du monde si l'homme que vous signalez de la sorte aux prolétaires

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en est atteint. Tantôt vous m'imputez des choses que je n'ai point dites, ou vous me prêtez des conclusions diamétralement opposées aux miennes; d'autre fois, vous prenez la peine de m'instruire de ce que personne dans notre siècle ne peut honorablement ignorer; le tout afin de me jeter bénignement hors de la communion démocratique et sociale.

Entre temps, les lecteurs de bonne foi qui vous suivent, et les malintentionnés — il n'en manque pas de cette dernière espèce — s'en vont colportant vos accusations, les commentant, les amplifiant et les exploitant. Si bien qu'en fin de compte, et grâce à vous, je me trouve être aujourd'hui le Satan du socialisme, comme j'étais, il y a un an, celui de la propriété. La plus grande affaire du socialisme, en ce moment, dit à qui veut l'entendre \me de vos adeptes, M°« Pauline Roland, c'est de démolir Proudhon. Combien on y verra plus clair dans le socialisme, n*est-il pas vrai, lorsque ce renégat de Proudhon sera démoli; et que les commères de Pierre Leroux, à qui l'hypocondre démange, siégeront au milieu des hommes à l'Assemblée des représentants du Peuple I

Voulez-vous donc, mon cher Pierre Leroux, que la controverse aboutisse? Il faut, cela est indispensable, circonscrire le débat, traiter, en chaque matière, d'abord une question, puis une autre, et ne pas pérorer de tout et d'autres choses, comme vous faites en chacun de vos articles ; sans cela, nos discussions deviendront infailliblement un sujet de risée pour les malthusiens, et do scandale pour les prolétaires. Quant à moi, je vous l'avoue, il m'est impossible de soutenir une pareille polémique, de perdre mon temps et mon papier à rétablir sans cesse les faits, restaurer les textes,

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éclaîrcir vos malentendus, dissiper vos lubies, et traduire en langue vulgaire votre style d'inspiré.

Ainsi, vous me faites reproche d'avoir distingué Tun de l'autre le problème du travail et le problème de l'État, deux problèmes identiques au fond, et susceptibles d'une môme solution.

Si vous aviez autant de désir de reconnaître la conformité de vos idées avec les miennes que d'envie d'en faire ressortir la dissemblance, vous n'eussiez pas eu de peine à vous convaincre que, sur le problème du travail et de l'État, comme sur tant d'autres choses, nos deux génies n'ont rien à s'envier réciproquement. Lorsque je dis, par exemple, que le principe capitaliste et le principe monarchique ou gouvernemental sont un seul et même principe; que l'abolition de l'exploitation de l'homme par l'homme, et l'abolition du gouvernement de l'homme par l'homme, sont une seule et môme formule; lorsque, combattant à la fois le communisme et l'absolutisme, deux faces corrélatives du principe d'autorité, je fais observer que, si la famille fut l'élément de la société féodale, l'atelier est l'élément de la société nouvelle : il est bien évident que je considère, ainsi que vous, comme un seul et unique problème, le problème politique et le problème économique. Ce que vous me reprochez d'ignorer à ce sujet est, de votre part, ignorance pure de ma propre pensée, et, ce qui est pis, c'est du temps perdu.

Mais de ce que la question du travail et la question de l'État se résolvent l'une par l'autre et sont au fond la môme question, s'ensuit-il qu'on ne les doive pas distinguer, et qu'elles ne puissent recevoir chacune une solution propre? De ce que ces deux questions sont, dans le principe, identiques, s'ensuit-il que, de cette

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ideotiléy Ton doive conclure à une organisation propre de rÉtat, plutôt qu*à une absorption de TÉtat par le travail? Ni Tune ni Tautre de ces conséquences n'est vraie. Il en est des questions sociales comme des problèmes de la géométrie; elles peuvent se résoudre par plusieurs voies, selon Taspect par lequel on les considère. Il est mémo utile, il est indispensable de donner ces différentes solutions, qui, multipliant les aspects de la théorie, agrandissent le domaine de la science.

Et quant à TËtat, puisque, malgré cette diversité d*aspects, la conclusion définitive est que le problème de son organisation se confond avec celui de Torganisation du travail, on peut, on doit en induire encore . qu'un temps viodra où, le travail étant organisé par lui-même, selon la loi qui lui est propre, et n'ayant plus besoin de législateur ni de souverain, l'atelier fera disparaître le gouvernement. C'est ce que j'affirme, et que nous examinerons, mon cher philosophe, quand, avec un peu plus d'attention pour les idées d'autrui et un peu moins de tendresse pour les vôtres, il vous plaira de discuter sérieusement l'une ou l'autre de ces deux choses, dont vous parlez toujours pour n'en rien dire : l'Association et l'État.

Le problème du gouvernement et le problème du travail étant identiques, vous observez, et avec raison, que cette identité s'énonce dans les termes suivants : Problème de V organisation de la société.

Or, lisez le premier chapitre des Contradictions économiques; vous y trouverez en termes formels qu'il est inexact de dire que le travail est organisé ou qu'il no l'est pas; qu'il s' organise de toute éternité; que la société est xme œuvre constante d'organisation; que celte organisation est tout à la fois le principe, la vie,

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le but de la société. Faites-moi donc le plaisir, mon <:her Pierre Leroux, de me croire un peu moins ignorant, et surtout moins sophiste que je ne parai» à votre imagination effarée: notre dispute en sera abrégée des trois quarts.

Rien de plus facile cfue de justifier rorthodox:ie de cette proposition tombée de ma plume, et que vous relevez d'une façon si dédaigneuse et si peu rationnelle : — « La Révolution de Février a posé deux questions capitales: l'une, économique, c'est la question de travail et de propriété; l'autre, politique, c'est la question de gouvernement ou d'Etat. » Je n'avais qu'à rappeler ce qui ressort de toutes mes paroles, que la politique et l'Économie politique sont une seule et même science, la première plus personnelle, arbitraire ou subjective ; la seconde plus réelle et positive. Cependant, cette interprétation de la Révolution de Février vous paraît encore sèche et étroite; iîy manque ce quelque chose, -au delà du gouvernement et de l'économie des sociétés, et sans lequel toute idée vous semble salanique, et toute proposition digne du feu. Ce quelque chose, c'est le sentiment du divin, Texpression théologique et religieuse. Là-dessus, citation d'une homélie de M. de Lamartine, et commentaire de votre façon sur Dieu, la religion, latéte du Christ, la Convention efi Robespierre.

Quaiad T0U!s îe voudrez, mon cher Pierre Leroux, je vous ferai un sermion sur Keu, son Esprit et son Verbe, à faire pleurer tous les bas -bleus du socialisme et leurs portières : je sais jouer, aussi bien que vous et M. deLamartinCy de cet instrument. Mais permettezmoi de ne point mêler la théologie avec l'Économie politique, ou, comme dit le proverbe, le don Dieu avec les permet. Ces abus de religiosité est une des mystifî-

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calions de notre époque, dont il appartient au socialisme de purger la littérature et la presse. Parler religion à des hommes quand il s^agit de fonder la science sociale, mathématique et objective, c'est polluer les intelligences ; c'est se rendre coupable envers le Peuple du môme crime que Tinfâme Mazarin fut accusé d'avoir commis sur la personne du jeune Louis XIV.

Qu'est-ce que votre Dieu ?

Quelle est votre religion, votre rite, votre dogme?

Que signifie cette réclame perpétuelle du Christ et de l'Église?

Vous ignorez le premier mot de toutes ces choses ; vous ne voyez goutte dans vos propres pensées, et toute cette poésie transmondaine ne sert qu'à couvrir la misère de votre prétendue foi et le néant de vos moyens. Vous ne parlez tant de Dieu, que vous ignorez, vous, l'anti-chrétien, que pour vous dispenser de parler des choses d'ici-bas, non ut dliquid dicatur sed ne taceatur.

Oui, vous dis-je, la Révolution deFévrier (etjetiens à ma formule justement à cause de sa simplicité concrète, de sa matérialité même), la Révolution de Février a posé deux questions : l'une politique, l'autre économique. La première est celle du gouvernement et de la liberté ; la seconde, celle du travail et du capital. Je vous défie d'exprimer en mohis de mots de plus grandes choses. Laissez donc l'Être Suprême dans le ciel, la religion dans la conscience, au foyer domestique, «ntre la mère de famille et ses enfants.

J'ajoute, et rien de ma part ne vous autorise à douter, comme vous faites, de mes sentiments à cet

égard, que, ces deux grandes questions résolues, la devise républicaine : Liberté^ Égalité^ Fraterniié, est réalisée. Si c'est cela que vous appelez le règne de Dieu sur la terrCj je vous dirai même que je n'y fais aucune opposition. Je suis bien aise de savoir enfin que le règne de Dieu c'est le règne de la liberté, de l'égalité et de la fraternité. Ne pourriez-vous donc parler comme tout le monde ?

Vous me faites dire, et je ne sais vraiment pas où vous avez pu découvrir cela, que la propriété des instruments de travail doit rester éternellement individualisée et sans organisation. Ces mots sont imprimés en italique, comme si vous les aviez pris quelque part dans mes livres. Puis, sur la garantie de cette prétendue citation, vous vous mettez à soutenir contre moi que la société, ou l'État qui la représente, a le droit de racheter toutes les propriétés, que son devoir est d'opérer ce racMt^ et qu'elle le fera.

Mais de ce que je repousse, au nom du socialisme, le rachat des propriétés comme absurde, illégitime, funeste, il ne s'ensuit pas le moins du monde que je veuille éterniser l'individualisation, la non-organisation des instruments de travail. Je n'ai jamais dit ni écrit pareille chose : j'ai affirmé cent fois le contraire. Je ne distingue pas, comme vous, une vraie et une fausse propriété ; je nie, au point de vue supérieur du droit et delà destinée humaine, toute espèce de domaine propriétaire. Je le nie, précisément parce que je crois à un ordre social où les instruments de travail, de choses appropriées, deviendront choses attribuées; où la terre entière sera dépersonnalisée; où, toutes les fonctions étant devenues solidaires, l'unité, la personnalité sociale pourra se produire en même temps que

iBé COaBfiSPONDANCE

la persoiinalité individuelle. Certes, si je ne connaissais la candeur de votre âme, je croirais, mon cher Pierre Leroux, que c*est à dessein que vous travestissez de la sorte mes intentions et mes paroles.

Mais comment arriver à cette solidarité de possession et de travail? Comment réaliser cette personnalité sociale, qui doit résulter de la désappropriation, ou dépersonnalisation des choses?

Là est évidemment la question, la grande question révolutionnaire.

Vous invoquez, avec Louis Blanc, Vassociatio» et le racMt; mais l'association, telle qu'elle doit surgir des nouvelles réformes, est aussi inconnue que la religion, et tous les essais d'association tentés sous nos yeux par les travailleurs, plus ou moins calqués sur les formes do sociétés définies par nos Codes civil et de commerce, ne peuvent être considérés que comme des essais transitoires. On ne sait rien, en un mot, jusqu'ici de l'association. Mais le rachat des propriétés, outre qu'il devrait être consenti par tous les propriétaires, par tous les citoyens, ce qui est impossible, est une conception d'une absurdité mathématique. Avec quoi l'Etat remboursera- t-il les propriétés? Avec les propriétés. Le rachat universel, c'est Texpropriation universelle sans utilité publique et sans indemnité. Et c'est vous, Pierre Leroux, dont la prudence ne craint pas de se compromettre en patronnant de telles balourdises I

Il y a un moyen plus simple, plus efficace, et infiniment moins onéreux et moins risquable, d'opérer la conversion de cette propriété, de réaliser la Liberté, l'Égalité et la Fraternité : ce moyen, je l'ai indiqué maintes fois, c'est de faire cesser, par l'organisation

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démoc)raiique du crédit et la simplification de l'impôt, la productivité du capital.

Le capital ayant perdu sa faculté d'usure, la solidarité économique «se crée peu à peu, et avec elle régalité des fortunes.

Vient ensuite la formation, spontanée et populaire, des groupes, ateliers ou associations de travailleurs;

En dernier lieu, se détermine et se formule le groupe suprême, qui comprend la nation tout entière, et que vous appelez l'Etat, parce que vous lui donnez une représentation extra-sociale, mais qui, pour moi, n'est plus l'État.

Voilà, cher philosophe, comme je conçois la marche de la Révolution; voilà comment nous devons nous élever de la Liberté à l'Égalité, et de celle-ci à la Fraternité. Voilà pourquoi j'insiste avec tant de force sur l'importance de la réforme économique, réforme que je formule provisoirement par ces mots : Gratuité du crédit.

Et voilà aussi ce que nous examinerions méthodiquement, ce que nous discuterions pied à pied, si vous pouviez une fois sortir de vos amoureuses extases, et vous occuper de cette ignoble pratique du crédit et de l'escompte. Mais vous jugez plus utile, plus urgent, de dire et faire répéter partout que je suis im ennemi du Socialisme, ue^ ennemi de la Démocratie, un ennemi de la Révolution, un disciple caché de Malthus, qui veut éterniser le hourgeoisisme et le proprié tarisme.

Tenez, Pierre Leroux, faut-il que je vous dise ce que je pense de votre rôle et du mien dans ce drame gigantesque du dix-neuvième siècle? Je suis le batteur en grange de la Révolution de Février; les prolétaires qui nous écoutent seront les meuniers et les boulan-

gers, et vous, avec votre triade, et les autres, avec leurs fariboles charivariques, vous n'êtes tous que des pâtissiers.

Recevez, etc.

P.-J. Proudhon.

Conciergerie, 20 juillet 1850.

AUX CITOYENS LEDRU - ROLLIN , CHARLES DELESCLUZE, MARTIN BERNARD ET CONSORTS, RÉDACTEURS DU PROSCRIT, A LONDRES

Citoyens, j'espérais, après avoir donné tant de gages à la cause de la Révolution; après avoir, autant et plus que vous, porté le poids du jour et de la chaleur, dans cette lutte où la démocratie est engagée depuis trente mois ; après avoir engagé pour trois ans ma liberté, j'ai presque dit mon libre-arbitre; après m'étre vu tour à tour saccagé dans le journal que je dirigeais, frappé dans mes amis et mes collaborateurs, consigné, transféré, mis au séquestre, traduit devant la cour d'assises, poursuivi jusque dans mon imprimeur : j'espérais, dis-je, obtenir, sinon votre amitié, à laquelle je n'ai jamais cru, au moins votre tolérance. A défaut de sympathie, mes états de service, la dignité républicaine, vous interdisaient à mon égard toute récrimination. Car, vous le savez, dans la condition qui m'est faite, la polémique est difficile ;- je n'ai pas, comme vous, mes coudées franches.

Il parait que j'ai trop présumé de vos sentiments.

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Les idées socialistes vous pèsent ; Tinfluence qu'elles exercent vous irritent; les noms qu'elles ont rendus populaires vous importunent. Vous regrettez votre profession de foi de 1848 ; ce masque de socialisme, sous lequel vous vous êtes présentés aux électeurs du 10 décembre et du 1? mai, vous le rejetez avec impatience et dégoût. Vous accusez de vos mécomptes les utopistes et les sectaires, qui, par folie ou trahison, ont jeté la Révolution hors de ses voies, soit en T exagérant, soit en la déshonorant. Vous me dénoncez notamment comme le chef et le prototype de ces esprits orgueilleux et funestes, de ces hommes de malheur, nouveaux Mbertistes, courtisans de Louis Bonaparte, ferrailleurs d'idées, gniy de négation en négation, en viennent à se nier euxmênips; et là-dessus, vous vous écriez : Peuple, reviens ù nous ; Peuple, hâte-toi de rentrer dans la tradition révolutionnaire!... Vous voulez, cela saute aux yeux, racheter votre exil par YOive peccavi; et c'est afin de couvrir cette volte-face, que vous essayez de rendre le Peuple complice de votre conversion.

Tranquillisez-vous, citoyens, votre repentir ne sera pas sans fruit : on finira par avoir pitié de vous. Dès que vous n'êtes plus socialistes, la contre-révolution vous réclame : elle sait, d'ailleurs, à quoi s'en tenir sur vos démonstrations de jacobinisme. La royauté, à ses yeui, n'est plus qu'une question secondaire, qui ne suffit point, en face de l'ennemi, à établir une ligne de démarcation entre les hommes de la veille et ceux du lendemain. Or, l'ennemi, ce n'est pas vous, évidemment, ce sont les socialistes, les anarchistes, les hébertistes, les athées I.... Rentrez donc au bercail de la politique honnête et modérée, grands entrepreneurs de révolutions ; votre place est à l'avant-garde des vieux

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partis, à la tète de cette armée dont les orléanistes forment la gauche, les légitimistes la droite, et les jésuites le centre. Revenez à Tordre, dont vous faites de tout temps les premiers et les plus énergiques défenseurs; mais qu'aviez-vous besoin, en signant votre pronunciamiento anti-socialiste, de prendre pour bouc émissaire le citoyen Proudhon? Ne pouviez- vous, illustres convertis, abjurer vos erreurs, sans calomnier l'infidèle ? Que ne laissez-vous Tendurci dans son endurcissement? Si le diable et Tenfer sont nécessaires à la gloire de Dieu, les élus n'ont pas le droit de maudire leurs frères réprouvés.

Sans doute, vous n'avez pas cru que votre factum passerait sans réplique, ni vos exhortations prétendues révolutionnaires sans contrôle. C'est bien le moins que nous prenions avec vous cette licence, en attendant que vous nous envoyiez rejoindre Hébert et le Père Duchêne, Voyons donc quelles grandes idées, quelle politique sublime, vous apportez au peuple français, à cette démocratie européenne, dont vous vous dites les organes. Votre programme, écrit du style le plus comique, se divise en deux parties et dix articles, comme le Décalogue. Je cite textuellement :

« 1 . Politique extérieure : Griierre attx rois, fraternité des peu;ples. »

Tel est votre premier et votre plus grand commandement. Certes, vous ne vous êtes pas ruinés en frais d'invention : vous n'avez eu qu'à copier la rubrique de 93. Malheureusement, ces quatre mots, qui faisaient frissonner nos pères et les lançaient par millions sur les champs de bataille, n'excitent plus que le sourire des contemporains. Savez-vous pourquoi ?

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C'est que le monde a vu que la guerre aux rois et la fraternité des peuples, avec le système économique existant, étaient un non-sens; c'est que la royauté n'est autre chose que la clef de voûte de Tordre social qu'il s'agit de réformer, et que vous vous obstinez à défendre ; c'est enfin qu'après les guerres de dynastie nous aurons les guerres de races, aussi longtemps que le problème social, ce problème dont vous détournez les yeux, n'aura pas été résolu.

Que nous parlez-vous donc de guerre aux rois et de fraternité des peuples, quand Vous ignorez le premier mot des questions économiques ? Les rois, entendezvous, ne sont que la conséquence légitime, l'expression nécessaire, de l'organisme social que vous soutenez, que du moins vous ne désavouez pas. A l'exemple de nos pères, dont l'erreur en cela fut du moins excusable, vous prenez à rebours la révolution : vous cherchez la réforme sociale dans la réforme politique, ne voyant pas que l'institution politique est le produit du système économique. Aussi, votre démocratie n'est toujours que de l'absolutisme; votre république universelle, le pastiche de la monarchie universelle.

Là est votre incurable illusion et la source de votre politique détestable. Un simple traité d'union douanière avec la Belgique résolvait, tout en respectant l'indépendance du peuple belge, la question si grave de notre frontière du Rhin. Au lieu de cette solution économique et socialiste, vous n'avez su imaginer rien de mieux que votre ridicule expédition de Risquons -Tout. C'est ce que vous appelez de la poU tique révolutionnaire !

« 2. Au dedans j notre programme est celui de la Révolutîo7i : c'est la République; c'est-àrdir^ V homme dans

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toute sa dignité et en possession de lui-même; V homme fort de la nourriture de Vesprit et de la nourriture du corps. »

Il faut avouer que voilà une drôle de définition ! Toutefois, on ne saurait lui refuser un mérite incontestable, c'est qu'elle ne vous compromet point. En fait de manifeste démocratique, comme de programme ministériel et de discours de la couronne, l'essentiel est de parler et de ne rien dire. Sous ce rapport, votre second article remplit parfaitement le but.

a 3. C*est le suffrage universel^ direct^ s' exerçant toujours et révoguant le pouvoir à son gré. »

Nous savions cela : sur chacun de ces points, tout le monde est d'accord. Mais depuis deux ans et demi que fonctionne le sujffrage universel, les idées ont marché, et la question a fait un pas. On se demande : La raison du peuple est infaillible; le suffrage universel, au contraire, tel du moins que le gouvernement provisoire et l'Assemblée constituante, après lui, l'ont organisé, est sujet à errer, par passion, fanatisme, abus d'influences, etc. Nous en avons été tous témoins, et les résultats en ont été déplorables. Comment donc faire pour que le suffrage universel, organe d'une raison infaillible, l'exprime fidèlement? Le moyen, s'il vous plait, de rendre le suffrage universel plus exact et plus véridique?

a 4. C'est le droit au travail. »

Cet article encore ne contient rien de neuf et qui satisfasse les légitimes exigences de l'opinion. Qui voudrait être sévère vous dirait même que le droit au travail, affirmé de la sorte, sans explication, n'est qu'un

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leurre de charlatans politiques, une véritable mystification de démagogues. Ce n'est rien de promettre le droit au travail : la question est de savoir comment, avec le respect des propriétés, car vous entendez respecter les propriétés ; — avec la liberté du commerce et de l'industrie, car vous êtes partisans de la liberté industrielle et commerciale, de la liberté partout et toujours, — avec la liberté de s'associer et de ne pas s'associer; car vous voulez l'association libre et non obligatoire; — avec la réduction progressive de l'impôt, car vous voulez que l'impôt se réduise, que l'État se simplifie indéfiniment ; comment, dis-je, avec tout cela, le droit au travail deviendra une réalité? J'affirme, quant à moi, que le droit au travail ne peut se réaliser que par le développement de la propriété, de la liberté et de la concurrence, combinée avec la diminution du pouvoir et de l'impôt ; or, c'est précisément ce qui semble impossible, contradictoire, aussi bien aux socialistes qu'aux économistes. Quelle est, là-dessus, votre opinion? Le droU au travail^ c'était bon à dire le lendemain de Février, c'est l'objet môme de la Révolution, le but de la démocratie. Mais aujourd'hui, 20 juillet 1850, il n'est plus question du but, il s'agit des moyens. Après le guidy le quomodo? Oii en êtes-vous?

tt 0. Le crédit, »

Quoi! c'est là tout ce que vous avez à nous dire, un seul mot, le crédit ! Vous qui avez stigmatisé l'infâme capital, vous n'avez pas le courage de formuler votre opinion sur la productivité du capital, car c'est en cela, et rien qu'en cela, vous le savez bien, que consiste son infamie. Vous n'osez dire si' le crédit, organisé démo-

craliquement, doit être gratuit ou non! Vous n'avez pas un mot sur cette question de Tintérêt des capitaux, la plus grande, la plus révolutionnaire, qui ait été soulevée dans Tordre des intérêts matériels. En fait de crédit, vous vous en rapportez à la routine mercantile; comme en fait de politique étrangère, vous vous en tenez à la politique de 93. Ce n'était pas la peine, en vérité, de vous dire d*émocrates, et d'aller au Conservatoire. Allons ! cédez la place à M. Thiers : il est plus que vous digne de porter le drapeau rouge.

« 6. L'association volontaire. » ^

Vraiment, je ne puis comprendre que des hommes qui ont joué, qui ont la prétention de jouer encore un rôle dans les affaires de leur pays, ramassent ces banalités de la plus impuissante démagogie. L'association iDolontaire! Ehl qui diable s'inscrira jamais en faux contre l'association volontaire! Tout ce que l'on demande, c'est qu'elle ne soit jamais forcée. Longtemps avant Février, il existait des associations d^ouvriers ; tous les jours il s'en forme de nouvelles, malgré les tracasseries de la police, qui, dans ses folles terreurs, les prend quelquefois pour des sociétés secrètes. Parmi ces associations, toutes volontaires, les unes prospèrent, les autres languissent et se liquident; qu'est-ce que cela signifie ? qu'est-ce que cela nous apprend ? Et que fait aux travailleurs, fort peu identifiés sur la matière, que vous leur promettiez, au nom de la République, Tautorisalion de s'associer volontairement.

La question à résoudre, citoyens, question supérieure encore à celle du crédit, et sur laquelle le peuple invoque les secours de vos lumières, ce n'est point Y association volontaire^ ce qui est presque aussi niais que

le travail volontaire: c'est le mode de constilution de la société.

Je m'explique :

C'est un préjugé généralement répandu, que le principe d'association, plus largement appliqué, doit régénérer le monde, et qu'en lui est le problème de l'avenir. Mais là s'arrête l'hypothèse : la formule manque à la réalisation. Serait-ce la société universelle de hiens et de gains, définie par le Code civil, et si commune au moyen âge; ou bien la société commerciale en nom collectif, en commandite ou anonyme ? Sera-ce seulement la participation ou le secours naturel? Louis Blanc prend pour devise de l'association ouvrière : De chacun suivant ses facultés, à chacun suivant ses hesoins. De chacun à chacun, cela se décline, comme la ballade

de Trissotin. Etes-vous pour la théorie du Luxembourg? Préférez-vous, au contraire, la formule triadiqUe et mystique de Pierre Leroux ; ou la combinaison passionnelle de Fourier! Comment, enfin, car c'est le problème qu'ont essayé de résoudre, après le Code civil et le Code de commerce, tous les chefs d'école, comment des travailleurs peuvent-ils librement et volontairement s'unir, de manière à conserver toujours leur individualité et leur indépendance, à exercer leur autorité et leur initiative, à ne répondre chacun que de leurs propres œuvres, à n'éprouver ni n'inspirer jamais ni jalousie ni mécontement; à produire tous ensemble la plus grande somme de valeurs, et avec le moins de frais possible? Voilà ce qu'ont besoin de savoir bourgeois et ouvriers ; qe que demandent à grands cris les associations parisiennes, engagées dans des difficultés inextricables. Et vous répondez, comme Marphurius à Sganarelle : Associez-vous si vous voulez; ne vous

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associez pas si vous ne voulez pas! Quels puissants réformateurs vous faites !

A présent, renversons la thèse.

Est-il bien certain que Fassociation, dans le sens légal et vulgaire du terme, aussi bien que dans toutes ses déterminations utopiques, soit une donnée de l'avenir; qu'elle doive faire partie du programme de Février ?

Est-il sûr que cette idée vague d'association, sous laquelle se cache la pensée secrète d'une dictature communiste, ne soit pas une conception anti-pro~ grossiste, une idée essentiellement contre-révolutionnaire?

A ce propos, écoutez ce que je m'en vais vous dire, et que vous me paraissez ignorer tout à fait. Je ne vous ferai pas de dissertation : je vous rapporterai seulement un fait :

Depuis environ quinze mois, tout le monde, en France, a été frappé du mouvement qui s'est opéré dans l'esprit des paysans. Le paysan, réactionnaire en juin 1848, après les prédications du Luxembourg; réactionnaire encore au 10 décembre, tant qu'il crut que la Révolution avait pour but de rendre communs la terre, l'industrie, la famille, la consommation et le travail, le paysan est devenu révolutionnaire, le jour où le comité de la rue de Poitiers lui a appris, par ses petits livres, que le socialisme c'était le partage des biens. Ce jour-là, le paysan fut conquis à la Révolution ; il devint l'espoir de la démocratie, la terreur de l'absolutisme I En effet, ce que demande le paysan, c'est la terre, la terre qui lui assure l'indépendance et la prospérité, la terre qui réalise pour lui le chacun chez soif chacun pour soi. Le paysan est le moins com-

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muniste, j'ai presque dit le moins sociable des homines. Aussi, tandis que le législateur du Luxembourg élabore, dans le Nouveau-Monde, ses ylans de communauté agricole, où chacun sera contraint de travailler pour tous, sous la direction d'un ingénieur imposé par rÉtat, et d'après les articles d'un règlement imposé par l'État, les paysans, dans toutes les provinces, réclament une diminution de fermage, des baux de 50 et 99 ans; les plus exaltés parlent même de détruire les titres de propriété, ou, pour employer leur exprès^ ^on -pHioresque^ Ae irûkr tous les papiers. Se peut-il, je le demande, une opposition plus radicale entre- les tendances d'un peuple et les théories de ses prétendus réformateurs ?

Et maintenant, ditesnnoi, qui donc ici est dans la tradition de 89 et 93, dans la vraie tradition révolu» tionnaire, du paysan qui, suivant une loi dès longtemps reconnue par la science économique, réclame des institutions à l'aide desquelles^ sans spoliation ni bouleversement, la terre sera rendue aux mains qui la cultivent; ou des déclamateurs quij sans nulle intelligence des besoins du peuple, rentretiennent d'association volontaire, de communauté agricole et d'exploitation par l'État? E^^lt clair quhme des plus grandes œuvres de: notre siècle sera- une révolution agraire; opérée en conséquence des idées de 89; et pour cette raison mèmfe en opposition des idées babtouvistes et communautaires ! Et si la tencfence la plus authentique dU' pays^ eaii ce qui conceraele travail: agricole^ est la négation absoluer des théories d'assoeiation actuellement en vogue, est-il possible d'a^nMÙre que ces théoriœ reçoivent! leur application dans le travail industriel»?

Eh bien ! vous qui, en reniante le socialisme, ;av^ cru

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pallier votre apostasie ea coBservaat d^ns votre programme cette énorme balourdise de Vassûciaùim'^pafim^i taire^ que dites-vous de votre habileté ! Comprenezvous le danger qu'il y a pour des chefs de parti à improviser des formules de réforme ? Et vous croyez^vous toujours des hommes de révolution, parce que vous êtes maîtres passés en phrases creuses et en mots vides de sens? Allez donc à l'école du paysan !

c 7. L*éducaHon gratuite et obligatoire, »

Bon KM. de Montalembert et les ignorantins nous en

offrent autant que vous .Que veulent-ils donc, si ce n'esi

que nous leur livrions nos ^enfants pour lea élevèf à

leur guise. Bien loin d'en exiger une rétribution^ ils

leur donneront encore des petits livres ^t des imagesw

Croyez-moi, chers citoyens, sur cette question comme

SUT toutes les autres, vous êtes en retard avec Topinion»

L'éducation gratuite et obligatoire, de même que Vasso'^

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