A M. E. DE GIRARDIN
Monsieur, Tarticle que vous publiez dans la Presse de ce matin, el qui, parmi de nombreuses citations du Peuple et de la Voix du Peuple^ en contient plusieurs revêtues de ma signature, semble provoquer de ma part ime réppnse. Je vais tâcher de vous la donner, courte et franche.
Je commence par vous déclarer que je partage entièrement la manière de voir des rédacteurs du Peuple sur la question controversée entre eux et vous; je vous avouerai même, sans que je veuille, pour cela, me rendre solidaire des épithètes sévères, dont vous vous plaignez aujourd'hui, qu'à mes yeux votre loyauté d'écrivain, votre habileté de publiciste, ont sou£Fert dans tout ce débat une affligeante atteinte. Ne m'en veuillez pas pour vous le dire : je n'affirme rien, je ne crois rien; je doute seulement, j'ai peur.
Ne parlons plus de votre solution soi-disant pratique. Vous en faites vous-même justice dans ce paragraphe de votre article de ce matin :
« La révision de la Constitution, par voie d'inter-
DE P.-J. PROUDHON. 3f7
préiaiion de Tarticle 3, ne sera jamais qu*un expédient. »
Mais, ajoutez-vous :
a L^annulation de la Constitution, par application du principe de la souveraineté nationale, c*est ce principe lui-même en action.
« Qui pourrait raisonnablement hésiter à échanger une Constitution qui, de Taveu du Peuple^ n^existe plus que de nom, contre Tabrogation de la loi du 31 mai, laquelle aurait pour effet de restituer à cinq millions d*électeurs le droit de suffrage dont ils ont été dépouillés? »
En vérité, je (rouve la rédaction du Peuple bien complaisante, d'avoir discuté avec vous, huit jours durant, cette proposition, quand il lui suffisait de la question préalable pour la mettre à néant. Quoil c'est vous, homme pratiqiie; vous, homme à principes, qui avez conçu cette idée monstrueuse, destructive de toute justice, de toute dignité, de toute morale; c'est vous qui conseillez au peuple un compromis, une transaction entre son honneur et sa liberté !
Vous dites au peuple, parlant au nom du parti réactionnaire qui, du reste, ne vous a donné ni procuration ni mandat : Âbandonne-moi encore la Constitution, et je promets de te rendre le suffrage universel I Que penseriez-vous d*un brigand qui, après avoir détroussé un voyageur, lui dirait : Tu vas me souscrire im billet de dix mille francs, et je te rendrai ton portefeuille?.... Vous penseriez que ce scélérat use et abuse de la force jusqu'à la dérision, jusqu*à l'outrage. N*est-ce pas ce que vous faites ?
Non, monsieur, nous n^avons point à transiger sur la Constitution, ni à faire trafic de notre droit de suf-
318 COIlltlStlH>MDiLNCIâ
frage. Le suffrage uniT^rsel nous a été voléy vous Vavez dil vous-même : votre devoir el le nôtre est de le revendiquer sans cesse, envers et contre tous, sans compulsation aucune.
Que la contre-révolution achève, si elle peut, son œuvre de violence, et consomme son crime; qu'après avoir détruit le suffrage universel, elle détruise encore la Constitution : elle est dans son rôle. C'est le brigand qui, après avoir dépouillé le voyageur, après en avoir obtenu un blanc-seing, l'assassine par-dessus le marché, attendu que les morts seuls ne reviennent pas. Comprendrez-vous enfin que votre prétendue solution de principe n'est, conmie le fait auquel il a l'air de porter remède, qu'un nouvel acte de spoliation, im outrage à la conscience pubUque?
Commencez par réclamer avec nous, de toute la puissance de votre talent de journaliste^ de toute Tautorité de votre caractère de représentant, le droit qu'une politique passionnée et avei:^e nous a ravi; — puis, cela fait, il vous sera loisilde de poser la question de savoir s'il convient au peuple, rentré dans l'exercice de sa souveraineté, de se joindre à la eontre-révolulk)n pour appuyer l'abrogation, avattt le temps, du pacte constitutionnel. Alors, seulement, je discuterai avec vous la Illimité et la convencmce'de v<Are proportion : jusque-là, permettez-moi de hn «opposer purement et simplement Idipustim préidàble.
Non, quand tous mes amis politiques, quand la Montagne, quand le^ peupfe entier, séduit pai* vos sophismes d'MiiMiairej je n'oserais pas employer ici le mot propre, se lèveraient contre moi, et me condamneraient, je persisterais à-r^ousser, comme ignominieuse, votre solution. Je m'écrierais : Potius nsori
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^uam fcedari, plutôt la mort que la honte. Frappe, ^x)iitre-révolution, torture, vole, assassine, fais, ce qu'il te plaira de mon cadavre. Je ne trafiquerai point de mon droit; je ne bdserai pas le monument de ma souveraineté sur la foi de mon tyran.
A présent, monsieur, vous devez sentir que les prétendues contradictions que vous nous reprochez, au P^^2^ et à moi, ne m'embarrassent guère. Il ne s'agit point de ce que je pense, de ce que j'ai écrit de la Constitution : croyez qu'à cet égard je n'ai pas du tout changé de sentiment. La Constitution de 1848 n'est qu'un haillon, je le sais; mais, pour le quart d'heure, ce haillon couvre ma nudité* ; et vous voulez que je l'échange contre la promesse* d'tm chapeau^ I Si je refuse, vous afSrmes que je chicane, que je suis un homme inconstant et d*un mauvais caractère. Quel drôle d'argument !
Bends-moi, larron, ce que tu m'as^ volé ; laisse-moi prendre mes habits et mes armes : notts traiterons ^près, si tu veux. Mais je te défends de m'avilit. Salut et fraternité.
P.-J. Proudhon.
Conciergerie, SI septembre 1850.
A M. E. DE GIBARDIN
Monsieur, savez-yous ce qui produit en mon âme le doute pénible que ma franchise n*a pas hésité un instant à vous laisser entrevoir? C*est qu'avec cette habitude malheureuse de mêler sans cesse aux questions de droit pur vos pratiques industrielles, vous me placez dans la nécessité de croire, ou que vous êtes aussi dépourvu de sens moral que de sens politique, ou que vous trahissez la cause que vous semblez défendre, en fournissant des moyens à celle que vous paraissez condamner. Entre un jugement qui accuse à la fois votre conscience et votre raison, et celui qui incrimine votre loyauté, quel parti voulez-vous que je prenne ?
Vous ne répondez rien, absolument rien, ;à ma lettre d'hier : elle subsiste dans son intégralité, avec ses motifs, son principe, sa déduction. Tout ce que vous faites, ce matin, c'est de me reprocher que je n'ai pas moi-même été toujours fidèle aux maximes que je vous oppose au nom de la démocratie ; c'est qu'à une autre époque, le 24 février 1850, j'aurais proposé à M. Carlier, pour ma satisfaction particulière, une transaction pareille à celle que vous suggérez en ce moment
DE P.-J. PROUDHOM. 931
aux républicains. Si votre solution est honteuse, ma conduite, s'il faut vous en croire, l'aurait été encore davantage. Convaincu d'immoralité politique, vous vous efforcez de me faire partager la flétrissure qui pèse sur votre proposition : c'est tout ce que vous avez trouvé à me dire.
Retorsio non est responsio, disent les logiciens. Cest combattre en Parthe, ce n'est pas répondre. Quand j'aurais failli à mes propres principes, quand je me serais montré, une fois, dans ma vie privée, au-dessous de ma conscience politique, qu'est-ce C[ue cela ferait à la question qui nous occupe, et que prouverait cette récrimination? Je vous dirais avec le poète : Condamnez mes œuvres, si elles vous paraissent condamnables; mais n*accusez pas ma foi« Video meliora probogue^ détériora seguor, La République ne peut être rendue solidaire des faiblesses du citoyen Proudhon.
Votre solution de principe est insoutenable en morale comme en droit; je crois l'avoir prouvé. Vous vous défendez par une récrimination personnelle : vous reconnaissez par là même votre tort. La question est désormais vidée, jugée, tranchée. C'est ce qu'il m'importait avant tout de faire ressortir.
Maintenant ai-je failli, comme vous osez le dire, non sans quelque hésitation toutefois ? Suis-je un de ces hommes qui ont une morale pour le prochain, une autre pour eux-mêmes ; qui disent au peuple : Suis mes conseils, non mon exemple? Puisque, vous me mettez en jeu, eh bien I j'en demande pardon aux lecteurs du Peuple^ je ferai mon examen de conscience. Voyons si ma conduite d'il y a six mois était une infraction à la morale que je professe aujourd'hui, ou si plutôt elle n'en était pas la rigoureuse application.
3i2 OUEKKSPONDANCE
Eani a dit : Agis de telle sorte que ehaeune de tes actions puisse être prise pour rèffle générale, Ezammons $i la lettre que j'ai écrite à M. Carlier, et qui afflige tant votre pudeur, mérite ou non Tapprobation générale.
J*étais au secret, menacé d'y rester, aussi longtemps que je menacerais moi-même le gouvernement de ma polémique. J'ai dû céder à la force, consentir à ce que je ne pouvais pas refuser. C'est alors que j'ai écrit au préfet de police les paroles que vous rapportez, et dont je m'honore,:
ei Une simple transaction a fait plus pour mon repcs que n'eussent pu obtenir toutes les plaintes, les imprécations et les cris. Ne sauriez^vous donc, par des moyens semblables, tirer notre malheureux pays d cette situation antagonique, au lieiï de résoudre, comme toujours, le problème de la liberté par une catastrophe! »
Et j'ajoutais :
« Je doute qu'une victoire remportée en ce moment sur le pouvoir par le souverain des barricades valût ce qu'elle coûterait, et je voudrais empêcher une collision. Malgré mon rigorisme, j'aimerais mieux devoir ma liberté à une amnistie qu'à une bataille. »
Quand je vous djs, monsieur, que vous avez perdu le sens moral, çroyea-vous que ce soit pour le vain plaisir de me répandre contre vous en invectives I Vous ne dites pas un mot, vous ne citez pas un texte, qui ne tourne à votre confusion.
Oui, j'ai TRANSioiÉ, puisque c'est là le mot dont je me suis servi; j'ai transigé avec la police, dont je snis encore le prisonnier, mais sur quoi! Sur une chose licite ou sur une chose défendue? Sur une faculté laissée à mon libre arbitre ou sur un devoir d'obliga-
DK PwJ. PROUÛHON. aS3
ticm? Existe* t-il, diles-moi, xma loi qui me fasse un devoir d'écrire ou de n'écrire pas? qui me force^ à peine d'infamie, de collaborer au Pe/uple^ ou de m' abstenir de cette collabo^jation ? Ne suis*je pas libre dans l'exercice de ma pensée comme daos lei choix de mes études? Connaissez-vous un article 4u eatéchisiske démocratique et social qui me commande, au nom. de l'honneur, de la probité, de la vertu, du droit étemel et républicain, de me consumer au séquestre où je ne puis rien pour ma cause, plutôt que de renoncer à polémisQr contre le gouvernement?
Une transaction, il faut bien que Je vous le dise, est un acte qui suppose un objet ess^tiell^ment licite, une cause morale. C'est une manière de. compenser "— la ioi, la dignité et la conscience sauves — des prétentions contradictoires, mais qui, provisoirement ^ moins, sont également respectables.
Lorsque la justice de mon pays me frappe, à tort ou à raison, il n'importe, dois-je résister à la force publique, me faire traîner en prison par les gendarmes, ou bien, par une transaction entre ma conscience, qui me déclare innocent, et la conscience publique, représentée officiellement par le jury, qui me déclare coupable, écarter de moi toute violence, en me constituant volontairement?
Xorsqu*ensuite, une fois sous les verrous, je suis devenu le sujet de la pénitencerie, qui peut, suivant les cas, me priver de toute communication avec mes amis et ma famille, dois-je me mettre en révolte permanente avec Tadministratiou qui me tient, ou bieq, par ime nouvelle transaction entre mon libre arbitre et la nécessité, sacrifier le plaisir d'écrire au devoir de communiquer avec mes amis et mes proches ?
321 CORRESPONDANCIi:
Allons plus loin. Le gouvernement provisoire a aboli la peine de mort en matière politique : c'est une transaction, aussi morale qu'liumaine, qu'ont faite enlro eux les partiâi, afin d'en éviter la peine à leurs prisonniers respectifs. Or, je suppose qu'aujourd'hui, par un nouveau décret tout à fait dans nos mœurs, l'Assemblée nationale déclare qu'à Tavenir il sera facultatif à tout condamné politique d'opter entre la détention dont le jugement du Jury l'aura rendu passible, et la déclaration faite sur l'honneur de s'abstenir, pendant un temps déterminé, de toute participation à la lutte politique : ce serait encore ime transaction. La trouveriez-vous immorale? Blâmeriez-vous le citoyen qui en revendiquerait le bénéfice? Condamneriez-vous Barbes, Raspail, Guinard, Ledru-RoUin, à la prison, à l'exil perpétuel, plutôt que de les engager à user de l'alter*native que leur offre la loi? Qu'est-ce donc que la République, la morale, les principes, gagnent à ce qu'ils passent le reste de leurs jours en exil ou ' en prison!...
Vous, au contraire, pour qui tout est matière à transaction, le juste et l'utile, la digaité et le déshonneur, la souveraineté du but et la souveraineté du droit; — qui mettez en comparaison un homme au séquestre avec un parti libre, nombreux «t organisé; une transaction sur une chose licite ou facultative, avec ime transaction sur une chose réservée et obligatoire ; vous proposez au parti républicain, quoi? De racheter une violation de la Constitution en se rendant complice d'une autre violation 1 — De négocier l'abrogation de la loi du 31 mai, restrictive du suffrage universel, en déchirant le titre qui établit le suffrage universel! — De sortir de la situation vraiment critique que nous a
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faite la réaction du 10 décembre, en nous reportant, par Tabolition de la Constitution, non pas au lendemain do Février, mais à la veille ! • . .
Ahl monsieur, il y a longtemps que nous sommes faits à cette tactique ; et ce n'est pas d'aujourd'hui que nous vous connaissons. Vous jouez le rôle de ceux qui conseillaient à nos pères, en 92, après la prisé de Longwy et de Verdun, de se recommander à la démence du monarque, d'abolir tout ce qui avait été fai^t depuis le 10 août, et de revenir aux Étàtis généraux. A ces gens-là, la Convention répondait, par la bouche de Bazin : La BépMiçtie ne traite point ave& V ennemi tant quil est sur son territoire. Puis, on laissait les coalisés s'cQfoncqr dans l'Argonne; on livrait le combat de Valmy, on gagnait la bataille de Jemmai^s. Quant aux prisonniers, ils étaient sous là protection d» droit des gens. Martyrs de la République, ils n'avaient plus, en se résignant, qu'à sauver leur dignité; personnelle et à accepter avec courage les sacrifices que leur imposait' la dure nécessité de la guerre. La République ne prenait pas conseil de leur abattement et n^lnsultaitipoint à leur infortune,
Vraiment, je vous admire avec votre enthousiasme pour les transactions. Il n'y a pas longtemps que cette idée vous est venue. Lorsqu'aux élections d'avril, pOTir consolider de plus en plus, sur le terrain des* idées républicaines, la réconciliation commencée le 10 mars entre la bourgeoisie et le prolétariat, nous proposions, mes amis et moi, au choix du comité électoral, la candidature de Dupont (de l'Eure), pourquoi repoussâtes- vous cette base de conciliation? Pourquoi fûtes-vous le premier à réchauffer la haine des vaincus de Juin contre les vainqueurs? Il n'y avait rien là, pourtant, qui pût
3i6 OORRESPONDANGE
blesser TOtre èéiicatesse de publiciste, voire susceptîbiliié d'hoxmèle homme. Ce n'était point une transaction, comme celle que vous proposez, entre Thonneur et uiL £aux semblant de réparation parlementaire; ce n'était pas une avance faite au pouvoir, une concession de ]a Vais en Peuple et de son directeur à M. Carlier : c'était une vraie récopciliation entre frères, au nom de ridée qui les animait tous, et dans un but d'opposition fowûéÛe. Lacàndidattnre de Dupbnt (de TEure) affermissait la République, faisait reculer la réaction, rendait impossible la loi du 31 mai. Pourquoi donc empôcbâtâs^^raïusèeito. transaction, irr^rochable dans son prind()e, dans» son objet, dans son fond et dans sa forme, -de s'accomplir? Dites-nous, l'homme aux transactions, pourquoi? Était-ce afin de vous réserrer, cinq m<w3 plus tard, la fanculté de proposer, à la place de cette transaction si loyale, une transaction à double trtaochantj empruntée à M. Dupin, l'exécuteur testaratotaipe de Louis-PhiKppe, qui Fa posée, dans son coaatmentaire dé ia Constitution, comm^ pierre d'attente d'ujiiô restauretioû de la dynastiei d'Orléans? Était-ce en conséquence de la profession de foi que vous aviez faite, cinq semaines auparavant, devant le coimité électoral, lorsque, interpellé sur cette question : La Répn- Mifme eâtreîle au-dessus des majorités? vous répondîtes que TOUS reftisiez au peuple le droit de revenir à la monardMe pdtrimaniale^ mais que vous ne pôu\dez lui dénier celui de revenir à la monarchie constUutimnelle ! Vous qui avez rendu à la démocratie le signalé service de provoquer la loi du 31 mai, en faisant échouer la candidature de Dupont (de l'Eure), expliquez-vous enfin. Car, après m'avoir tant accusé de contradiction, il m'est avis que vous serez en peine de jastifiei celle-là
Croyez-moi, monsieur, abandonnez de bonne grâce Totre seconde solution, et ne cherchez point à couvrir TOtre retraite par ces méchantes et sottes récriminations. Votre solution, prétendue de principe, est de la plus détestable immoralité : quant à ce qui concerne mes prétendues concessions, je me borne à vous rappeler qu'au moment où j'étais forcé de renoncer à toulè discussion des actes du gouvernement, je créais cette candidature de Dupont (de TEure), qui faillit devenir, au jugement de tous les hommes politiques sérieux, le plus grand échec pour la réaction, et. pour le ministère la plus redoutable protestation.
Je vous salue, monsieur, sincèrement.
P.-J. Prouphon.