A M. L. A. LANGLOIS
Mon cher Langlois, j'ai reçu votre lettre du 16 décembre, dans laquelle vous me rendez compte de la scène qui s'est passée à Belle-Isle à propos de Tantagonisme Blanqui et Barbes.
J'ai reçu aussi, en leur temps, les lettres de Pilhes, Duchône et la vôtre, lettres dans lesquelles vous me pariiez du cours d'Économie politique de Blanqui, et me faisiez connaître, chacun en particulier, vos Sentiments à Tendroit des citoyens qui paraissent en ce
moment diviser la colonie.
Ayez l'obligeance de communiquer la présente à nos deux amis; elle leur tiendra lieu de réponse et vous servira d'occasion à tous trois, je l'espère, de rapprochement. Mais, comme je ne veux pas sortir de ma politique de neutralité entre vos deux héros, vous me ferez plaisir de veiller à ce que cette lettre ne circule point en mains étrangères.
Vous Toilà donc, pauvres prisonniers, livrés bel et
bien aux factions^ prêta à vous battre pour des noms propres I Je vous avoue d'abord, mon cher Langlois, que malgré la préférence que vous témoignez pour Barbes, et qui est égale à celle que Pilhes montre pour Blanqui, je ne puis m'empécber d'imputer, en partie, au patriote de Carcassonne la petite guerre ciYile qui fermente au milieu de vous.
Qui donc le forçait à quitter Doullens, quand le ministre semblait disposé à Vj laisser en compagnie de Guinard et Raspail?
N'était*il pas sage à lui de saisir cette occasion de mettre fin au scandale d'une haine hideuse, d*une de ces haines qu'on ne trouve que parmi les démocrates? Mais il foUait remplir les journaux de son dévouement; il fallait que la France entière sût que Barbes voulait partager le malheur de ses compagnons. Blanqui allait avoir xm point sur lui dans ses états de martyr 1 Comme si, devant l'intérêt de la paix républicaine, le bénéfice d*ime ration de vin et d'une chambre à part avait dû être pris en considération I Pitoyables Brutus, dont le grand coeur tient à ces petites misères matérielles, dont la considération tient à vivre de salade et à boire de l'eau quand ils croient que le monde les observe I On a ri généralement de cet héroïsme de Barbes, dont le secret d'ailleurs n'échappe à personne. On sait que le vrai motif était la lutte d'inûuence, dont le champ de bataille venait d'être transporté de Doullens à Belle- Isle ; car c'est encore là une des infirmités du captif comnie de l'exilé de ne voir plus le pays et l'opinion que dans l'enceinte qui le sépare du reste des mortels. Quant à Blanqui, on commence à n'être plus dupe de ses exhibitions pythagoriciennes, pas plus que de ses allures réyolutionnaires; on sait que sa frugalité est
un peu beaucoup celle de Brillât-Savarin, et son génie un mythe qui se refuse obstinément à Texposition.
Je vous parle avec franchise, mon cher Langlois, aussi, comme je n'ai pas craint de froisser vos inclinations à Tendroii de Barbes, je vous dirai ce que je pense de la conduite récente de Blanqui.
Puisque la mauvaise fortune des démocrates vous réunissait à Belle-Isle, au nombre de 240; que vous avez du temps à dépenser, que les deux adversaires sont là sous votre main, et qu'ils paraissent devoir longtemps, encore occuper les badauds de la République de leurs querelles privées, je trouve que Toccasion était belle de vider enfin cette mauvaise affaire des révélations de Blanqui, et je regrette que sur 240 détenus il ne se soit pas trouvé une majorité imposante, impartiale et calme, pour régler la police du débat et faire justice. Comment I voilà les hommes qui aspirent à gouverner le monde I Quant à moi, je vous en préviens : le jour où une amnistie nous rendra tous à la liberté, je me propose d'appointer Barbés et Blanqui à vider leur sac de récriminations respectives; puis après on verra.
Du reste, vous connaissez mon opinion sur le fond de l'affaire, c'est celle de beaucoup de républicains amis de Barbes, et je ne l'ai pas dissimulée à Blanqui, avec qui d'ailleurs je n'ai pas voulu entrer en discussion : cela m^eût conduit à en faire autant avec Barbes, et quand je voulais rester neutre, je me serais trouvé arbitre. Je crois que Blanqui a fait des aveux, aveux plus ou moins pénibles sans doute pour ses coaccusés, mais aveux qui, venant quand tout était fini, quand les sociétés étaient dispersées, ne pouvaient plus constituer ce qu'on appelle xme révélation. Blanqui, à mon
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avis, a fait de Thistoire beaucoup trop tât, et il a laissé tomber ses conûdences en mauvaises mains. Que ses anciens amis s'en plaignent, c'est leur droit ; à mes yeux, cela n'6te rien à ses titres de révolutionnaire et de démocrate.
Mais ce qui me peine, c'est qu'il se défend de la chose comme d'une mauvaise action ; et quand, d'après ce sentiment que lui-même exprime, il doit être le plus empressé à provoquer une explication à tout prix sans marchander sur la forme du débat, il trouve toujours des moyens dilatoires, des prétextes d'ajournement. C'est à lui d'être rond en procédure; puisqu'il croit qu'il y ya de son honneur ; c'est lui qui est le plus retors. Dans mon opinion, cette conduite de Blanqui tient moins à sa mauvaise conscience qu'à ce faux et mesquin esprit de révolutionnarisme, qui fait mettre au pilori un pauvre ouvrier, parce que sous la promesse de ne plus se mêler de politique, il aura sollicité remise de sa peine. Pour mériter l'estime d'un certain monde, il faut être féroce. Et conmie Blanqui, à tort ou à raison, jouit au plus haut degré de la réputation de bête féroce, il se croit perdu s'il laisse entrevoir que devant la Gourdes Pairs il a faibli. Voilà à quels détestables scrupules est descendue la religion républicaine, scrupules plus dignes de brigands que de citoyens. De là ce stoïcisme d'apparai, qui fait qu'on s'abstient do solliciter ce que l'on accepte volontiers quand on sait se le faire offrir.
Barbés s'est laissé noblement condamner à mort; il lui était difficile d'échapper d'ailleurs à ime condamnation; mais quand sa sœur, se jetant aux pieds du roi^ a obtenu sa grâce, Barbes a-t-il protesté contre cette grâce? Non, car s'il l'eût fait, il eût manqué à la solidarité fraternelle; il eût été ingrat, non plus seulemen
iO CORRESPONDANCE
enyers Louiô-Philippe, mais enyers sa soeur ; et c'eût été le cas de dire que les tyrans valent mieux que les démocrates. Il y a donc des cas où le cœur le plus résolu faiblit et doit faiblir. Le sentiment de cette position devait faire comprendre à Barbes que s'il pouvait se plaindre des confidences de Blanqui, ce n'était pas à lui Barbes à élever Je soupçon sur le caractère de son ancien ami. Quant à Blanqui, il est positif qu'il a été traité avec égard, puis mis en liberté par le pouvoir; il est par trop ridicule à lui de prétendre que cette délivrance ait été Toeuvre d'un abominable machiavélisme, qui avait pour but, en le jetant hors de prison comme révélateur, de le déshonorer et de le perdre. J'ignore au juste comment cette faveur lui a été acquise; mais je suis convaincu qu'il ne tenait qu'à Barbés et à tous les autres d'en jouir s'ils eussent déclaré vouloir renoncer à toute action politique; je maintiens qu'en a^ssant de la sorte, ils ne faisaient tort ni à leurs principes, ni à leur parti; qu'ils auraient usé d'un droit légitime; c'est d'après cela que je crois que Blanqui a été gracié, et c'est aussi pourquoi je le blâme de l'obstination qu'il met à le nier, quand cette dénégation , loin dé le laver, ne fait de lui, si je puis ainsi dire, qu'un gracié de mauvaise foi*
Oui, mon cher Langlois, si j'avais sur le dos une condamnation à perpétuité, je ne me croirais pas infâme et mauvais citoyen d'ofiPrir, en échange de ma liberté, la promesse d'une abstention complète en matière politique, jusqu'au jour où une révolution viendrait me relever de mon serment. Vous connaissez mon cœur, ma vie, mes idées; d'après ce que je vous dis ici et ce que vous savez de moi, vous pouvez maintenant con* dure que, loin de prendre parti pour Ywx ou l'autre
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des contendants qui fous divisent, je suis plutôt disposé à les condamner tous les deux.
Ne cherchons pas à le dissimuler. Si la Révolution a été entravée dans sa marche, la faute en est aux seuls démocrates ; si quelque chose peut nous consoler de la tyrannie et des hontes réactionnaires, c'est la connaissance de la tyrannie et des vices des démocrates. Tous les jours encore le Vote Universel créé, dirigé par une coterie amie de Ledru-Roliin et Barbes, ne nous désavoue-t-il pas dans sa polémique et dans ses plaidoyers? Ce qui domine encore dans le parti républicain, n'est-ce pas l'esprit gouvernemental poussé jusqu'à la dictature la plus enragée? Et, quant aux mœurs, Tivrognerie et la paillardise de nos amis ne sont-elles pas proverbiales? Quand les accusations réactionnaire» nous commandent la plus extrême sévérité de conduite, ne voyons-nous pas les plus notables d'entre eux afficher publiquement, officiellement leur concubinage? Vraiment, on dirait qu'il suffît d'un certificat de civisme pour être dispensé des vertus domestiques. Nous avons hérité de la monarchie la distinction commode de l'homme public et de l'homme privé, en vertu de laquelle chaque misérable chenapan se croit un trop grand personnage, un trop sublime génie, pour se ravaler à la modestie du ménage et à l'honnêteté du foyer. Hypocrisie !...
Nous espérons ressusciter sous quelques semaines. On nous ofiFre 24,000 francs pour notre cautionnement, sans hypothèques, sans autre garantie que notre honorabilité reconnue. Ce qu'il y a de mieux, c'est que le prêteur n'est point du tout démoc, soc, au contraire. Nous attendons que nous ayons groupé une somme égale au moins, potiir les six premiet* inôid de totile**
i% GORRESPONDANCe
ment. Nous avons 12 à 15,000 fvtncs de souscrits ; un de nos amis a écrit en Suisse pour demander 100,000 fr. D*autre part, nous préparons une grande opération mercantile et financière qui nous posera dignement dans le monde des affaires. Il s'agit d'ime banque et d'une vaste commission. Je ne sais ce qui résultera de ces derniers projets.
Nous ne reviendrons au monde, comme journalistes, je vous en préviens, que pour sangler impitoyablement les faux frères qui égarent et déshonorent de plus en plus la République et refoulent la Révolution. La réaction n'est plus qu'une ombre ; si le danger est quelque part, il n'est pas du côté des viei^ partis^ c'est parmi les révolutionnaires , c'est au sein de la démocratie. L'intrigue, le charlatanisme, l'ambitiou, toutes les passions détestables se donnent là rendezvous maintenant. On nous croit morts ou fatigués, que sais-je? peut-être changés et convertis I On nous reverra. C'est nous qui donnerons le signal des épwra^ tions; la Révolution nous devra plus d'un service, et les culottes de peau de la veille plus d'un horion. Et comme nous ne voulons rien, rien, rien qu'être journalistes et dire la vérité, forcer les gouvernants en éclairant le peuple, on ne nous abattra pas.
^errez^vous bien l'un près de l'autre et ne vous laissez pas entamer par les intrigailleries et les influences individuelles. Ne vous effrayez pas trop non plus de certaines idées exorbitantes qui prennent le tapage, la confiscation et la guillotine pour l'action révolutionnaire. Le siècle n'est pas là, quoi qu'on en dise. Il n'y aura pas place pour les dictateurs, et j'ai grand'peur que les Marat et les Robespierre de l'époque ne courent risque de s'agiter pendaat le reste de leurs jours dans
le vide absolu. Le peuple veut la liberté, le gouvernement direct, il a horreur des personnes. Lldée antigouvernementale est acceptée aujourdliui à peu près partout ; elle ne rencontre plus d*opposants que parmi les vifiuœ de la vkïUe. En vérité, quand on est témoin de ce qui se passe dans les profondeurs du peuple, on est ému de pitié pour ces pauvres fabricateurs de conspirations qui se déchirent encore aujourd'hui pour la possession du pouvoir. 93 est bien loin, et il y a bien des révolutionnaires de la vieille roche qui, dans trois ans, ne se reconnaîtront plus.
J*ai aussi, comme vous, mes petits chagrins intimes : c'est V*** qui les cause. V*** ne s'est pas conduit avec nous, avec moi, en franc et loyal compagnon. Tandis que nous luttions tous pour la révolution , sans arrière-pensée personnelle, que nous combattions pour la politique qui nous semblait la meilleure, bravant la calomnie et la persécution^ la colère de nos amis et la haine de nos ennemis, Y^* utilisait sa position au milieu de nous pour préparer, même à nos dépens, sa candidature ; aux besoins de sa considération personnelle il n'hésitait pas, à l'occasion, de sacrifier celle du journal. Le plus maltraité était moi, suivant sa correspondance particulière, — dont les frais assez considérables étaient supportés par l'entreprise ;— nous n'avions aucune énergie révolutionnaire ; notre politique était déplorable, etc. Enfin, nous étions désavoués et discrédités par l'homme même qui était chargé de nos relations les plus intimes. Quand on en est là, on n'a plus qu'un pas à faire pour passer à l'ennemi : avant de livrer son maître. Judas Iscariote le dénigrait par derrière, dans l'opinion des disciples. Plus d'une fois j'^i dit, en riant, à cet ami, qu'il était 90wnoU : j'ai
u cmMftfOMDâifcas
«aie tort de ne pas écouter darantage celle impfeaaioa. Maintenant le sort est jeté : Y^*^^^ peut suivre à son aise sa carrière politique avec les hommes du Yoiâ Uniwersel et autres grands révolutionnaires : il ne mangera jamais au même plat que nous. Â la première oeeasîoa, je lui notifierai mes Scsntiments et lui souhaiterai bonne chance avec ses nouveaux amis, qui, moins gênés que moi dans l'expression de leurs sMitiments ou moins eonfîants, hiioni donné d^à le sobriquet de JAwU$ de la démocratie.
Chers amis, nous devons tout nous dire : je vous praids à témoin et vous somme de déclarer si j'ai Thumeur despotique ; si vous m'avez jamais trouvé inac^ cessible aux r^résentations et aux conseils. Pourquoi donc cette dissimulation, cette perfidie de V*^ ? Qui Texcuse ? Quand Chevé crut que ses opinions lui défendaient de resler plus longtemps avec nous, Chevé se retira; il est maintenant à la Preae. Pourquoi V***n'a-t-il pas agi de même? Qui le contraignait? Hélas I le pauvre garçon prétendait être le directeur et rame du journal, dans lequd il n'écrivait pas une ligne et dont il avait mis Tadministration dans un état déplorable. Tandis que nous le regardions comme un des collaborateurs de notre o&uvre, il faisait de nous ses instruments. A qui se fier maintenant ? Il y a des moments où j'ai envie de me crever les yeux et me cou'per le poing de peur qu'il ne me trahissent. Si ocyius tuas êcandaiieat U\...
Y*** a manqué à l'amitié, comme aux plus simples devoirs de ses fonctions parmi nous. Il a cessé de faire partie de notre société. Que ceci, mon cher LanglcHS, vous serve at à nos deux amis de leçon. Vos affections vous entraineat-elles chacun en sens con-
lus P.-i. nuMmroN. 15
traire T RcnnpeZ) mais ne noua trahiiseB pas. Soyei au Christ ou à Bélial, à Blanqui ou à Barbes ; mais ne conserrez point les apparences de Tintimitô quand le cœur vous dit que cette intimité a cessé d'être réciproque. Langlois, dites à Pilhes : J'aime et j'estime trop Barbes pour rester plus longtemps ton ami intime; je t'en prériens, c'est mon devoir. Et tous, Pilhes, dites à Langlois : J'aime et j'estime trop Blanqui pour conserver plus longtemps ta conûance; je te rends ton amitié. Point de respect humain, point de fausse honte : ce serait de la trahison.
La trahisonl fallait-il que ce mot-là fût prononcé entre nous? Les larmes m'en coulent de honte et de douleur. Et tout cela pour ime misérable ambition I pour xm ridicule point d'honneur révolutionnaire, pour une popularité du plus mauvais aloi I Étonnezvous donc encore que je sois si rétif à l'endroit des hommes qui, n'ayant de révolutionnaire que le masque, repoussant avec fureur toute idée, toute pratique positive, vous accusent ensuite de n'être pas révolutionnaires!... Comment 1 c'est quand on nous menace, de Londres comme de Paris, de nous traiter comme Robespierre traita Danton, Desmouhns, Hébert, Chaumette, Jacques Roux, Varlet, Monmorot, etc., tous ceux qui, avant lui et mieux que lui, avaient fait la Révolution, c'est à ce moment-là que nous donnerions les mains à la politique de ces jongleurs, devenus bientôt nos bourreaux I Eux-mêmes ne nous croient pas si sots ; et c'est pour nous en punir qu'un des nôtres travaille, sous notre propre couvert, à nous démolir ! Honte et misère I
Adieu, cher Langlois, je vous embrasse. Serrez la msm jpour moi, pour moi, entendez-vous ? à Duchène et
16 GOBRESPONDANGE
à Pilhe6. Ce serait peut-être trop de tous dire de la leur serrer pour yous-mème.
Votre tout dévoué
P.-J. Proudhon.
P. s. Ma pratique des dévolutions formera un gros livre. Je compte publier en avril prochain.
DE P.-J. PROUDHON. i7
Conciergerie, 14 janvier 1851 •
A M. ETEX
Mon cher Etex, je viens vous remercier de Tenvoi que vous avez bien voulu me faire de votre Cours élémentaire de dessin. Vous vous êtes souvenu que j'adore lé dessin^ que je suis fou de la beauté et de la pureté des lignes, comme je suis idolâtre de la mélodie dans la musique.
C'est peut-être cette disposition de mon esprit qui me rend indifférent à tant d'œuvres de peinture et de statuaire qui, cependant, à en croire les connaisseurs, ne manquent pas de mérite : ce qui fait que je reste insensible à quantité de compositions musicales où rharmonie, assure-t-on, et la science abondent, mais qui, à mon oreille, ne chantent pas.
Encore une fois, je vous remercie d'avoir si bien pensé de moi et d'avoir cru que je pourrais me plaire à la lecture de vos préceptes et à l'examen de vos exemples.
Comment' se porte M™» Etex ^ Que faites- vous vousmême? Où en êtes-vous ? Après avoir fait de la grande sculpture et vous être essayé dans la peinture révolutionnaire, vQus voilà devenu professeur de dessin et auteur. Oii vous arréterez-vous ? Quels sont vos plans?
COHIESP. IV. %
48 OttRESPONDANCR
Ayez-vous envoyé quelque chose d^important à TExposition ? J'entends dire que vous n'avez pas craint d'y étaler mon ingrate figure, ce qui attire à l'original, dont l'amour-propre s'en rit, et à l'artiste qui n'en peut mais, force critiques désobligeantes. Mon cher sculpteur, ce n'est pas le tout de savoir pétrir l'argile et tailler le marbre, il faut encore, vous le voyez, choisir des sujets qui soient agréables au public. Le Président de la République n'est pas plus beau que moi, ce qui veut dire qu'il est fort laid.
Envoyez son buste à l'Exposition, je suis sûr qu'il trouvera des admirateurs. Depuis huit jours, le troupeau a dû s'en multiplier prodigieusement. Le National môme n'a pas pu lui refuser le tribut de son admiration.
Mon cher Etex, vous avez assez souffert comme cela de ma rencontre dans ce monde. Faites-moi le plaisir d'aller prendre ce maudit plâtre, que je vous demanderai quelque jour, si japiais, rendu à la liberté, je puis conquérir pour moi et les miens, par mon travail, un peu d'aisance et récompenser votre zèle pour ma renommée. Otez-le de là, vous dis-je, sinon, je vous en préviens, je sollicite une permission de sortie, et j'irai moi-même gratter, avec mon couteau, nez, œil, bouche, front, tout ce qui, enfin, pourra me faire reconnaître, jusqu'au nom et au niiméro.
Donnez, je vous prie, à ma modestie, ou, si vous aimez mieux, à ma captivité, à qui la modestie peut seule convenir, cette petite satisfaction*
Vous obligerez essentiellement celui qui, à l'estime la plus sincère, joint la sympathie et la reconnaissance la plus vive.
P.-J. Proudhon.
DE P.-J. PHOUDHON. iO
Conciergerie, 44 janvier 1851.
 M. MARC DUFRAISSE
Mon cher Marc, je prends la liberté de vous adresser le résumé de mes obserrations politiques depuis huit jours. L'heure est décisive, et si la gauche manœuvre de travers, la République est escamotée, et le Peuple une fois de plus mystifié.
Les vieux partis sont à bas, nullement à redouter. Tout le péril est du côté de TÉlysée, auquel les vieux parlementaires, toujours poltrons, ne tarderont pas à se rallier.
Il ne s'agira d'abord que d'une pauvre petite prorogation, puis d'une seconde, puis du consulat, et enfin, enfin!... vous entendez ?
Eh bien I la gauche a déjà fait deux fautes graves et qui peuvent la reculer loin, si elle ne les répare :
1^ Elle s'est abstenue en grande partie à la séance du 10, sous le ridicule prétexte qu'il ne s'agissait que d'une querelle de ménage entre la majorité et l'Elysée. Cette abstention a fait voir une chose, c'est que l'Elysée avait 212 voix contre 330, ce qui est déjà fort beau. 100 voix détachées des 330 (et cela ne sera pas long) lui donneront la majorité dans l'Assemblée; c'est ce
gui ne manquera pas d'arriver si la gauche continue à lutter contre la majorité.
2** Etait-ce à la Montagne à se faire l'organe des récriminations de rÉIysée contre les conspirateurs des vieux partis ? Parbleu ! vous avez là rendu un fameux service à M. Baroche : vous avez dit pour lui tçut ce qui pouvait le justifier et que, cependant, il ne voulait pas dire, attendu que c'eût été s'engager avec la République et se compromettre ; il recueille ainsi le bénéfice de vos arguments, sans en prendre la responsabilité, sans en subir les conséquences. C'était inopportun et, de plus, maladroit, car, après tout, la majorité de l'Assemblée représente l'élément démocratique dans le gouvernement, et puis elle n'agissait que comme organe de la Constitution. Vous n'aviez pas le droit de rechercher, derrière la collectivité, la pensée individuelle de ses membres : vous argumentiez contre vous-mêmes.
Evidemment, depuis huit jours, la Montagne penche vers le ministère ; Girardin vous a entraînés ; les hommes qui, avec Cavaignac, ont appuyé la nomination de la commission, ont eu plus que vous le sens démocratique et révolutionnaire.
Quant aux sept de la Montagne qui, pour manifester leur haine à l'endroit des Burgraves, ont voté pour M, Baroche, je ne puis que les féUciter d'avoir inventé
ce nouveau prétexte à l'usage des Judas politiques
A spiritu hypocrisiœ, libéra nos Jesu!
Appuyez, appuyez ferme sur les procès-verbaux, interpellez Baroche, accablez l'Elysée, et ne vous préoccupez pas tant des voyages à Claremont et à Wiesbaden.
Une geule idée à la fois ! Rien de complexe : voilà la
règle en politique. L'Elysée vient de gagner cinq cents pour cent dans l'opinion, sachez-le bien, par sa destitution de Changamier. Plus vous parlerez de Claremont et Wiesbaden,plus vous ferez oublier Satory, et, je vous le dis, si, après cela, vous en êtes quittes pour la prorogation, vous serez plus heureux que sages. Rien que d'avoir éliminé les vieilles dynasties, cela fait un titre superbe à Louis Bonaparte ; en ce moment il peut se vanter d'avoir servi la révolution plus que tout le parti républicain. Aussi pense-t-il à profiter seul de la victoire, en quoi je trouve que vous le servez merveilleusement.
Jo vous serre les mains.
P.-J. Proudhon.
P. S. Ma lettre écrite, il me prend fantaisie de revoir le scrutin de division du 10 courant. Je remarque que les partisans de Vdbsteniioft électorale se trouvent tous dans Yabstention parlementaire. C'est une calamité, un vrai complot contre la République que cette coterie des vingt^cinq^ qui cependant sont nos amis. N'y a-t-il donc pas moyen de guérir cette plaie, ou, si vous aimez mieux, cet éunuehisme politique qui a la prétention d'être républicain, démocrate, socialiste, et qui n'est même pas révolutionnaire?
Et Mathieu (de la Drôme) aussi prêche l'indifférence entre la majorité et l'Elysée ! Quelle science pratique I comme c'est profond cela I On tire la République a deux chevaux : ne nous mêlons pas de cela! Ehl traîtres, commencez par abattre l'un des deux, et l'écarlèlement devient impossible. Après vous tomberez sur Pautre*
Paris, 32 janvier 4851
A M. CHARLES EDMOND
Mon cher Edmond, j'ai envoyé hier à Darimon de longues réflexions sur la concession du chemin de fer d'Avignon. Est-ce qu'enfin vous ne comprenez pas tout ce qu'il y a de grave dans ce projet? Est-ce que vous n'y voyez pas une attaque plus mortelle cent fois que la loi sur la presse et la loi- de déportation à la démocratie ?
Faites-donc bien ressortir l'énorme avantage qu'il y aurait, pour le pays d'abord et pour la démocratie ensuite, dans l'accueil de ma proposition.
n est bien prouvé, par les conditions que la Compagnie concessionnaire fait au gouvernement, encore plus que par les chiffres authentiques fournis par les mémoires que vous avez entre les mains, qu'il y a, dans mon projet, une difiérence pour le Trésor d'un demimillion. Cela ressort de soi.
1^ Économie de dépense sur la ligne de Châlons à Avignon, 200 à 250 millions.
En effet, 10 millions d'intérêts à payer à la Compagnie, plus 15 millions de subvention; plus 24 millions
M F.*j. mouraoN. Il
pour la traTersée de Lyon^ etc., tout cda équivaut bien à un capital de 250 millions, ci. . . 250,000,000
2« Gonserration à TÉtat de la propriété du chemin et, par suite, faculté pour lui de trouver, sur le gage de ce chemin et par voie d'emprunt, une somme de 200 à 250 millions dont il a besoin, ci. 250,000,000
Total 500,000,000
Eh bien! je tous dis qu'ayee cela seul un ministre des ûnances qui saurait son métier relèverait immédiatement ûotre situation financière, rétablirait la confiance, cette fameuse confiance, et donnerait l'impulsion au travail.
Allons I sortez donc ime fois de la métaphysique, quittez-moi la blague politico*socialisieet plongez- vous daDS les affaires. Vous y apprendrez à donner à votre pensée ime forme concrète, et aux intérêts matériels que vous aurez à défendre xine pensée toujours métaphysique et générale.
Il y a assez longtemps que nous dégoisons sur le prolétaire et le bourgeois : pour Dieu I parlons un peu d'affaires. Parler d'affaires, c'est parler science, entendez-vous? Mais P. Leroux et L. Blanc ne s'en doutent pas. Voulez-vous les imiter et nous perdre?
Affirmez, insistez, revenez à la charge, n'ayez point peur et vous finirez par vaincre. Je vous vois tous d'ici comme des juges de soixante-dix ans à qui on vient parler société en commandite et vérification d'écritures. Cela les éblouit, les étonne : ils ne comprennent que le droit romain et le mur mitoyen.
Le g^re humain a toujours eu horreur dea réalités.
SA CORRESPONDANGE
On Ta tant entretenu de l'autre monde qu'il ne peut consentir à s'occuper de celui-ci. Et maintenant qu^ nous ne croyons plus guère à Tautre monde, nous nous tenons dans la région moyenne des nuages parlementaires, politiques, socialistes et blagologiques.
Je vous dis et vous répète, en retournant la réponse de Jésus-Christ à Satan, que l'homme ne yit pas seulement de blagues sortant de la poitrine des mystagogues, mais de pain et de viande, et qu'il est temps que nous apprenions à en fabriquer. Il y a assez longtemps que nous enfilons des phrases; il faut apprendre à pétrir.
Je compte sur vous pour nous faire, à propos du chemin de fer d'Avignon, une sortie vigoureuse, bien réaliste, bien matérialiste, contre les abstractions quintessenciées des Alcofribas du temps. Hardi 1 à l'œuvre.
J'écris, par le même courrier, à Vasbenter au sujet des élections. Demandez -lui communication de ma lettre. J'aurais bien des choses encore à vous dire. Vous suivez vos attachements, vos inclinations comme un jeune amoureux. Vous n'avez point ce haut et puissant machiavélisme (je prends le mot en bonne part), qui enseigne à faire mouvoir les hommes, les individus et les masses, comme, des marionnettes. Est-ce que, tant que les hommes ne sont pas arrivés à la conscience d'eux-mêmes, tant qu'ils obéissent à leur passion, à leur préjugé, à leur égoïsme, est-ce que, dis-je, nous leur devons le moindre respect? Sachez donc qu'il n'y a de respectable que la liberté, la liberté ayant connaissance d'elle-même et vivant d'elle-même. Tout le reste, je n'en fais non plus de cas que des colimaçons et des moules. Ge sont des instnunents qui s'offrent à moi, ce ne sont point des compagnons de ma vie ; je n'y recon-
DE P.^. PROODIiON f»
nais pas mèipe des semblables. Sous ce rapport, M. de GirardiQ est, ayec toute son activité fébrile et son ingéniosité de fauve, une des plus précieuses machines que j'ai rencontrées de ma vie; Dieu sait quel parti nous avons déjà tiré de lui et quel parti nous en tirerons encore !•..
Mon cher enfant, si vous ne pouvez vous tenir à la hauteur de cette philosophie quelque peu méphistophélique, il faut renoncer à la politique et ne pas vous occuper de révolution. Le plus sûr pour vous est d'aller à la Trappe.
Adieu, je vous serre la main.
P,-J, Proudhon.
S6 GORIIESM)NDAN(X
Conciergerie, 32 janvier 1881.