‹ Correspondance de P.-J. ProudhonChapitre 42 sur 50 · A M. LE DOCTEUR AUBERT-ROCHE · texte numérisé non relu

A M. LE DOCTEUR AUBERT-ROCHE

Cher citoyen, nous avons reçu perdrix, lièvres et lapin, mais comme vous n'avez pas eu le soin de les faire précéder d'une lettre d'avis, que la bourriche n'était, je suppose, pas timbrée, que le tout était à mon adresse personnelle, qu'enfin, depuis quelques jours j'avais été transféré de la Conciergerie à Sainte-Pélagie, voici ce qui est arrivé.

J'ai commencé par supposer, je vous en demande pardon, que cette provision m'était envoyée par notre ami le docteur Maguet, et cela avec d'autant plus d'apparence, que je recevais précisément de lui six perdreaux beaucerons.

Donc, aussitôt pris, amsitôt pendu, comme dit le proverbe. Le jour niôme de la réception, nous avons commencé par expédier, Cathe, ma femme et moi, le lapin qui s'est trouvé ma foi fort bon.

Le lendemain, avec l'aide de quelques compagnons de Sainte-Pélagie, deux perdrix et un lièvre ont suivi.

J'avais fait hommage d'un lièvre à ime personne de connaissance, et le reste allait être mis en pâté, quand enfin votre lettre m'est parvenue. Je me suis empressé

aussitôt d'expédier lièvre et perdrix à la Conciergerie, où Ton a dû boire, comme je Tai fait depuis, à votre santé.

Apprenez donc, docteur, à mettre de l'exactitude dans vos communications. Tout colis doit être précédé d\n avis, qui informe le réceptionnaire de Venvoi qui lui est fait par V expéditeur. C'est un aphorisme, en fait de commission, tout aussi important que ceux dlHippocrate.

Notre ami Marc n'est pas de retour ; son concierge m'a fait savoir qu'on l'attendait seulement le 18 de ce mois.

Il se pourrait toutefois qu'il arrivât plus tôt, s'il était vrai, comme le bruit en court, que l'Elysée pense encore à faire un coup d'Etat, c'est-à-dire à mettre la main sur nos Montagnards. Je n'en serais, parbleu I pas fâché. A quoi vous servent-ils, dehors et à l'Assemblée ? On dit que les membres de la gauche, laissés en permanence, ont écrit à leurs collègues de rentrer. Voilà quatre ans qu'ils ne cessent de tomber dans toutes les paniques qu'il plaît à la police de leur donner. Ils sont ridicules.

Que peut être un coup d'État ? La fermeture de l'Assemblée? Le Président n'est pas assez fort contre elle : la majorité seule l'arrêtera. D'ailleurs, il compte sur cette majorité plus qu'il ne la redoute; et je ne serais pas surpris qu'elle se rangeât de son côté. Un coup d'État se réduit donc à ceci : prononcer la prorogation du Président, avec le concours de la droite, et si la gauche remue, la mQiixQ dedans. Eh bien! mon cher docteur, je suis convaincu de deux choses : 1® c'est que si le Président et la majorité tentent le coup, personne ne bougera, car il est admis qu'on attendra, quoiqu'il arrive j 18o2 ; ainsi le veulent les théoriciens de l'absten-

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tion ; ainsi me le fait présumer rindifférence générale. 2® Mais j'ajoute que ce coup d'État n'avancera de rieu les affaires de la réaction, et la mettra au contraire dans ime position pire, parce que le courant des esprits est en sens inverse de sa politique, et que plus elle fait des siennes, plus la résistance morale augmente, plus elle approche du jour où elle se transformera en résistance de fait.

Du reste, je suis à peu près convaincu que 1852 nous donnera encore un juste^milieu républicain, et je me tiens tranquille; je travaille comme un nègre, bien sûr de n'être pas surpris par les événements.

Saluez de ma part les amis que vous voyez et qui peuvent s'intéresser à nos idées ainsi qu'à notre position. Dites bien à tous, que ni la République, ni le suffrage universel, ni le socialisme, n'ont de valeur et de signification que si le paysan devient peu à peu propriétaire du sol qu'il cultive; si le fabricant, l'industriel, le commerçant, obtiennent pour leurs produits un large débouché; si la dette publique remboursée, la dette hypothécaire purge la douane et les octrois abolis, l'impôt simplifié et réduit de 3/4, enfin la Banque centralisée au nom du peuple, et l'intérêt de l'argent réduit à 1/2 o/o.

Hors de 15, point de salut. Il faut rétablir la dime, les droits féodaux , rappeler Henri V, et rappeler surtout les jésuites.

Adieu, cher ami, prenez du bon temps, gagnez de l'appétit, fortifiez votre santé, méfiez-vous des partis, des coteries et des sectes, et moquez-vous, moquez^ vous beaucoup 1 car notre espèce est ridicule. Je vous serre la main.

P.-J. Pjroudhoî^.

SaiaterPélagie, 12 octobre 1851.

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