Quelles sont mes idées en matière de religion
Cette question, ainsi posée, est beaucoup trop large ^ et pour ne point me lancer dans des recherches sur le
sentiment religieux, sur sa valeur objective, sur l'origine et la formation des cultes qui le traduisent ; je suis obligé de resserrer vos paroles. Je présume donc que vous voulez savoir mes idées sur Dieu.
A cet égard, je vous dirai d'abord, qu'il faut ici de toute nécessité distinguer comme font les procureurs, la forint et le fonis,
La formCy c'est l'ensemble des arguments par lesquels on prétend justifier l'hypothèse divine ; le fonds ^ c'est l'objet même de cette hypothèse.
Or, en ce qui regarde la forme^ il m'est parfaitement démontré que tout ce qui a été dit, écrit, pensé, et tout ce qui pourra l'être jamais sur VÉtre suprême^ la Trinité y le Créateur y la Providence^ V Absolu^ etc., n'est autre chose que le produit du travail de l'imagination sur ce qu'on nomme en philosophie les catégories de V entendement, en quelque nombre, d'ailleurs, et en quelque ordre qu'on classe ces catégories; qu'ainsi, à supposer qu'il existe un individu quelconque, à qui l'on puisse décerner les attributs de la divinité, les raisons qu'on apporte de son existence sont sans la moindre valeur, une pure illusion de l'optique intellectuelle, une vaine réalisation de concepts, qui, précisément parce qu'ils nous représentent l'infini, sont sans réalité possible.
La question surgit donc ici de savoir, non plus si Dieu existe, mais comment l'esprit humain est entraîné à supposer un être dont les attributs seraient égaux à nos conceptions. En autres termes, puisque toute démonstration de l'individu est fausse et nulle de plein droit, puisque la cause des théologiens est ^qx^mq quant à la foriM^ ce que l'on doit penser du fonds?
Ici je vous dirai que, sous l'hypothèse à jamais indé-
montrable d'un être divin, l'humanité ne poursuit autre chose qu'elle-même, c'est-à-dire la constitution et l'intelligence de son unité collective, de son Être, en un mot, lequel Etre n'est pas une simple abstraction, mais une réalité vivante, malgré sa collectivité, douée de lois propres, d'activité, de spontanéité, d'intelligence et de personnalité, non pas à la manière de l'homme, mais sur un mode tout différent et dans des proportions supérieures.
Ainsi, le Dieu des théologiens et des déistes, qui depuis si longtemps fait la base des croyances humaines, ce Dieu n'étant autre chose qu'une symbolisation de l'humanité, symbolisation qui se révèle chaque jour comme telle, et par le progrès des religions, et par celui de la philosophie, il s'en suit en un sens, que Dieu s'en va, puisque la conception primitive est abandonnée de jour en jour; et en un autre sens, que Dieu vient, Deus it, comme dit Hegel, puisque l'objet du symbole est de mieux en mieux compris.
Il en résulte encore que la foi au Dieu primitif, au Dieu mystique, actuellement en décadence prononcée, étant contemporaine de la condition primitive de l'humanité, eu ^autres termes , que l'état religieux étant conjoint et solidaire de l'état de barbarie et de brutalité, tandis que la foi à l'humanité, au Dieu positif, est proportionnelle à la civilisation et aux lumières, on peut dire que Dieu, tel que l'entendent les métaphysiciens et les prêtres, est l'antipode de l'humanité, qu'il est son contraire, le spectre de notre bestialité primitive qui nous poursuit encore.
C'est d'après cette conception de l'objet divin que j'ai été amené tour à tour à nier Dieu et à protester contre l'accusation d'athéisme; vous comprenez main-
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tenant la naison de cette contradiction apparenté. Je suis dans une position analogmî à celle des premiers chrétiens, accusés, à juste titre, d'athéisme par les païens, mais protestant de toutes leurs forces, au nom d'une conception nouvelle (conception qui n'était qu'une transition à l'humanisme, et devait à son tour disparaître devant une idée plus positive).
J'ai appelé cotte manière de résoudre le problème théologique, antithéisme, pour exprimer tout à la fois, d'un côté, l'opposition entre le Dieu (fixe) de 1& conception métaphysique, et le Dieu (progressif) de l'observation historique; de Taulre, la perfectibilité indéfinie de l'humanité, perfectibilité en vertu de laquelle l'homme se sanctifie de plus en plus et s'éclaire, mais sans pouvoir arriver jamais ni à la sainteté absolue, ni à la science parfaite.
En deux mots, je repousse le Dieu absolu des prêtres et la déité toujours incomplète de l'homme, bien que je reconnaisse la réalité de celle-ci : je n'adore rien, pas môme ce que je crois : voilà mon antUJiéisme»