‹ Correspondance de P.-J. Proudhon (volume 2)Chapitre 24 sur 26 · CORRESP. VI · texte numérisé non relu

CORRESP. VI

Léonorè reconnaît sa fille. Comme tu as pardonné (à ton Ûancé), semble-t-elle luî dite, je te pardonne. Se* rail-il ifaàl de marquer par quelque chose d'approchant Tanâlogie des deux situations?

Léonofe est forte en ce moment; c*est elle qui soutient sa fille éperdue : très-belle idée, qu'il faUl s'attacher à tniéux rendi*e encore. •

La fille, à ce moment suprême, une fille doit tenir Méu Ae pfêtré à <îette femme qui va monter sut lé bûcher : Pourquoi cette idéô i'inpie^ mais humaine, pleine de tendresse, Uè la rendriez- vous pas? Se trouver mère, femme , un amoUr au cœur , avoir qui pardonne , à qui Ton pardonné, tout cela fait disparaître les affres de la mort. Je ne sais si vous avez pensé à ces choses ôu si c'est mon imagination qui les crée.

Quoi qu'il en soit, un morceau de ïnusique e^t^bôn quand il fait rêver et songer; de même' un roman, une pièce de théâtre, Une scène sont bons quand ils font penser, et c'est ce qui m'arrive avec vous. Mais le public se compose d'âmes crasses qui ont besoin qu'on mâche lès mots et qu'on leur mette les points sur les i; ne l'oubliez pas. Et tout l'art dé l'auteur dramatique, selon moi, consiste à composer son dialogue de telle sorte que chaque mol soit comme un coup de burîn qui creuse sa pensée dans Tâme du spectateur.

Je voyUis venir le dénouement et j'étais inquiet. Les réflexions philosophiques d'Albert ne suffisaient pas à mdi justice. Tout cela est vrai, d'une vérité historique, me disais-je. Voilà bien cette royauté toujours décrépite et inepte dès la seconde gênérïitiôn malgré les changements de dynasties et de races ; voilà cette noblesse débauchée qui depuis deux siècles n*a cessé de déchoir et qui déchoira encore deux siècles, jusqu'à ce que 8§

Tengloutissé ; voilà cette antique magistrature, toujours dans la main des rois,' dope de ses formes autant que de son zèle, qui condamne gravement pour crime de soi— cellerie la souveraine de la veille, qui se trouve â son insu avoir frappé une impudique, une adultère^ une infanticide ! Gomme cela fait pienser aux dés^ Bridoye I . . ^ Voilà ritalie de Machiavel iéc<mde en intrigues et jeu spadassins!

Après Goncîni, un Aiberti, peutf*ètreun Rizzi;. c'est odieux, dégoûtant, atroce !

On dirait que vous ài'avez deviné. L'ombre de Richelieu avait passé par là au deuxième acte sanst rien dire» J'ai cru voir la logique de r histoire planant suf ce chaos de conspirations et de crimes. Au cinquième actç, quand le capitaine des gardea s'écrie : « A moi le pouvoir I i^ Ëichelieu reparaît pour répondre : « Peut-ôtiubI » Jlien qu'un mot , mais ce mot est la moralité du drame.

Les Athéniens auraient s^iti cela. Ce mot is^'a arraché à moi-même; j'ai applaudi, ce que je o'avais pas eu le temps de faire jusque-là, ce que je ne lais jamais.

On dit que la censure ne permettra plus que Richelieu paraisse en habit épiscopal. Il est écrit que la censure sera toujours à labours de l'intérêt qui l'inçpire». Est-ce que l'évèque de Idk FUretUine ne rachète pas cent fois le cardinal de la J%ive?».. Yraiment l'Église aurait lieu d'être flère si elle faisait une pareille ûgure dans chaque pièce de théâtre I

Je suis heureux, mon cher Edmond, de pouvoir vous dire qu'il y a en vobs lane raison saine et une bonne conscience. Pas im reproche à vous faire; un auteur de l'école romantique eût cédé à la tentation de, mettre tous les fils de cet imbroglio dans la main du misérable Rizzi; vous ne l'avez pas voulu. Bravo I Traître à tout

S76 COmaSIH^iOANGS

le mondé, ce monstre est confondu à son tour par les éténettients; il reste à sa place comme de Luynes à la sienne. Bravo !

A ce propos encoroi je vous dirai que vous me semblés avoir résolu pour le théâtre un problème difficile, et que je vous recommande de méditer. Chez les anciens, le Destin apparaissait toujours pour résoudre les situations compliquées; leur esthétique, pas plus que la mienne, ne permettant de montriôr le crime et la fourberie maîtres du monde. Vous avez fait intervenir, sans la nommer, la philosophie de Thistoire, bien plus savante que le Destin. A la bonne heure 1 creusez-moi cette idée; ouvrez cette route à nos jeunes auteurs, qui, sûrement n'y pensent pas. Il y a là une mine pour le drame aussi bien qtie pour le roman et Thistoire.

Au total, vous avez bien fait et je vous félicite. Çà et là, un peu moins de parlage; la scène de l'explosion du laboratoire n'étant à d'autre fin que de faire perdre et retrouver des lettres, doit être abrégée et ne pas tant sentir le soufre. Voilà ce que j'ai à vous dire.

Ma critique vous paraîtra fort drôle, à vous, homme du monde littéraire et dramatique, et il se pourrait que messieurs du feuilleton ne fussent en rien de mon sentiment. Vous en ferez donc à votre guise; aussi bien, il faut plaire à la presse, et les auteurs, acteurs et entrepreneurs de théâtre feraient- maigre chère s'ils ne jouaient que pour des phil6sophes.Donc, encore une fois, ne regardez cette lettre que comme l'expression de mon sentiment particulier, et une manière de remerciement.

Je vous serré la main ; soignezivotre santé ; ne vous remettez pas trop vite au travaiL A vous.

P.-J^. Proudhon.

DE P.-J. MtOUraON. 277

Paris, 30 novembre i855.

A M. DARIMON

Très-bien! Voilà qu'on vous retrouve enfin! Si Le Play n*en a pas assez comme cela, et si le public de la Presse n'est pas édifié, il faut qu'ils soient bien difficiles.

Vous vous emparez de mes rubriques : Non datftr reliffio in ceconomia. Je ne m'en plains pas. Courage! Je suis ravi d'avoir un camarade qui comprenne et qui dise si bien. Votre article assez long cependant ne m'a pas duré deux minutes à lire.

Quand vous êtes maître de votre argument cela va on ne peut mieux; à un autre article je vous dirai ce qui vous embrouille quelquefois et vous rend loucbe; mais pour cette fois il n'y a pas lieu. Grâce à vous, ce monsieur est connu, jugé et coulé le plus gentiment du monde.

Si vous voyez Edmcmdi dites-lui de ma part que je n'entends pas qu'il publie rien de la lettre que je lui ai écrite sur sa pièce; elle n'est pas faite pour cela, et je ûms, s'il persiste dans son idée, à la refaire. Obligezmoi d'avoir l'œil à cela, dans l'intérêt de notre ami. Bonjour et courage,

P.-J. Proudhon.

8?8 COilRBSMNdAKCB

Paris, 5 décembre idSS,

A M. MAURICE

Mon cher MauHce, f écris aujotirdTiTlî môme à mon frère pour savoir de Ini-môme où il en est de ses affaires, et conmient il a eu recours à Tentremise du sieur Caitin pcmT obtenir de vous le consentement qu'il désire.

Je ne puis donc répondre, quant à présent, à votre question sur cette affaire; ce sera sans doute l'objet d'ime autre lettre.

Ma position pe serait pas mauvaise si je ne traînais le double boulet que vous savez : mes ^ttes personnelles et celles de mon frère. En juin dernier il m'a fallu faire \me remise de 2,000 francs, dont moitié pour le remettre à flot et moitié pour M« Benaud, envers qui il était débiteur de 10, DUO francs. J'ai déjà, tout en vivant chichement, remboursé 1,000 francs sur cette somme ; je compte, d*ici à cinq ou six mois au plus, rembourser le reste. Si l'ouvrage que je vais publier avait quelque succès, je pourrais en sus de ce remboursement faire quelques milliers de francs, en déduction de ce qui me reste de dettes; si j'étais heureux, je payerais peut-être tout...

En cas de non-réussite je songe à me faire caser

quelque part par les amis; chose difficile, tant jyioii nom inspire encore d'antipathie; tant les plus déypu^s ont besoin d(? pjrendre de précautions pour défendre ma personne et justifier leur amitié pour moi.

Voilà, cher ami,fiji dçux mots, ma situation. J'éprouve en ce moment que si dans notre siècle 1^ pauyj-eté n'est rien pour un homme de cœur, cependant U est un degré au-dessous duquel il ne faut pas descendre. La société est démocratisée devant l'opinion et devant la loi; l'homme fils de ses œuvres est donc toujours bien venu; je sais cela. Malheureusement je suis d'une race qui n'a pas su ou pas pu jusqu'à ce moment s'élever au-dessus de la misère; autour de moi, dans mes alliés et mes proches, je ne vois que des infirmes. On le sait et cela me nuit. Par ma pensée et par ma conscience j'ai toujours été élevé bien au-dessus de cette boue prolétarienne ; mais les réalités de la vie m'y replongent toujours. Suis-je destiné à me revoir plus indigent, plus misérable, plus déchu que la naissance ne m'a déjà fait et que je ne me suis senti jusqu'à dix-huit ans? Je n'en sais rien. Mais tandis que je méprise la fortune, la fortune se venge de mes mépris. La pauvreté n'est bonne à rien.

Je ne vois pas X***, qui n'est et ne fut jamais mon ami, malgré les promenades que j'ai faites à Besançon avec ce causeur. X*** n'est l'ami de personne, non qu'il ait mauvais cœur, mais par inconsistance de caractère. J'ai su, il y a quelque temps, qu'il s'occupait d'une affaire^ une invention pour produire de la chaleur sans combustible. Il y a un brevet, et l'on cherche des capitaux. Voilà ce que m'a dit Bidal un jour que je le rencontrai sur le boulevard. J'ignore où en est la compagnie.

380 GORRESrONDANGE

n demeure ici, vous le savez, avec une jeune femme de Besançon, sa concubine, qui Uent un magasin de lingerie ; lui fait des araires. Un pied dans le commerce de détail, boutique parisienne; un autre pied dans la bohème industrielle; voilà X***.

Mes enfants se portent à merveille; ma femme s'est remise au travail de passementerie, qui Toccupe, la distrait et lui gagne les gages de sa bonne.

Mes respects à ces dames.

Je vous serre la main.

P.-J. Proudhon.

DE P.-J. PROUDRON. ^1

6 décembre 1855.

A M. CHARLES EDMOND

Mon cher Edmond, votre succès est croissant; ma femme et toute sa compagnie ont été on ne peut plus satisfaites. Tout autour d'elles silence profond du commencement à la fin. Plus de ces vilains sifflets : attention, intérêt, applaudissements; les messieurs pleurant à chaudes larmes. Yoilà ce qu*on me rapporte. Le Bichelieu fait plaisir ; il est compris.

Il parait que le public tient à prouver qu'il n'est pas tout entier composé d'âmes crasses; tant mieux I Mais qu'il sache que je ne retirerai pas l'épithète tant que régnera S. M. Badinguet P^, dit Napoléon III; quand on a de l'intelligence pour ime chose, on en a pour tout.

Renvoyez-moi ma pièce d'hier, et pardonnez-moi de vous avoir entretenu de cette ineptie. Je suis colère et ne puis m'empècher de le laisser voir, quoi 1 11 y a en moi quelque chose de disgracieux, j'en conviens; j'en suis puni chaque fois que je m'émancipe; devrait-on m'en punir?

Je vous serre la main, et vous prie de m'accepter tel

38i COftBK«PONQA»GK

que je suis, pour un bourru quelquefois, pour votre ami toujours.

Voyez donc le bien que me fait votre triomphe!...

Bonjour, et bien, comme dit Rabelais, pour le public et les femelles.

P.-J. Proudhox.

DE P^. MOIWON. 283

là décembre iSCSiS.

A M, CHARLES EDMOND

Mon cher Edmond, les Allemands sont Lien plus malins que les Belges ; avec leur profonde métaphysique, ils ont découvert que c^était moi qui était le véritable auteur de la Florentine^ et que vous n'étiez qu'un prôte-nom.

Ah çà I est-ce qu'en quaUté d'auteur je ne pourrai pas bientôt lire ma pièce? Oii en est votre impression?

Et, ce qui vaut mieux, où en est votre santé? J'ai bien peur que toutes ces transes, et cette joie, et cette fumée ne vous agitent les nerfs et ne vous remettent à mal.

Le correspondant belge que vous me citez me parait ^tre dans la vérité du sentiment impérial, bien que son anecdote soit fausse. L'Empire est q.\3jl jésuites^ mais je doute qu'il ose empocher d'entrer mon livre.

A ce propos, savez-vous que depuis quinze jours Hetzel est à Paris, et qu'il ne m'a pas donné le plus petit signe de vie? Tout le monde s'accorde à dire que c'est un distrait de première force.

A mon retour de Belgique je publierai xm volume

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i'Écammie politique^ dans lequel je compte insérer le projet i'Fxposition perpétuelle que vous savez.

Mais je vous garantis que grâce à ma double publication et les ëvënements aidant, il faudra bien qu Isidore marche ei dise s*il est jésuite ou non.

Motus sur tout cela.

Je compte vous voir avant de partir pour la Belgique. Bonjour.

^ P.-J. Proudhon.

P.- S. Renvoyez-moi ma pièce curieuse, j'en fais collection. Ma colère de soupe au lait passée, j'aime à revoir tout cela.

0£ P^. FaOUOHCN». 985

Paris, $5 décembre i85S.

A M. MIGAUD

Mon cher Micaud, moi qui vous parle de stoïcisme, je deviens avec ,1e temps, le croiriez-vous, de plus en plus passionné et sensible. La fougue du tempérament, les ardeurs erotiques et toute la pétulance de la jeunesse m'ont passé : la chair s'est amortie, le sang s'est calmé, l'imagination est moins ardente, mais il me semble que tout cela s'est fait au profit de la conscience et de la raison qui, loin de baisser, monte toujours, ce me semble.

Si je ne me trompe, vous devez m'entendre, et sans doute que vous en êtes là. Oh ! mon cher Micaud, s'il me reste un jour un mois ou deux de vacances, je veux faire la psychologie de la vieillesse et la venger des absurdes dédains du vulgaire. Et gare les jeunes, alors! ils verront que si le muscle se détend, le cerveau ne faiblit pas.

D(?puis trois ans, pour vous donner plus sérieusement de mes nouvelles, je travaille à ma transformation complète. ,

De 1839 à 1852, j'ai eu ce qu'on appelle ma période de critique, je prends ce mot dans le sens élevé qu'on

lui donne en Allemagne. Gomme un homme ne doit pas se répéter et que je tiens essentiellement à ne pas me survivre, j'assemble les matériaux de nouvelles études et je me dispose à commencer bientôt une nouvelle période que j'appellerai, si vous voulez, ma période positive ou de construction. Elle durera bien autant que la première, treize à quatorze ans.

J'ai à tirer au cl^ir toutes ces questions que depuis vingt-cinq ans le mouvement intellectuel en France a bousculées ; j'ignore jusqu'où j'irai dans cette carrière, qui me vaudrait autant de bénédictions que la première m'a valu d'anathèmes si les gens n'avaient pas d'avance fait leur siège et si les intérêts n'étaient pas dans les choses morales le critérium le plus généralement suivi du vrai.

Ainsi, je dois m*attendre encore à bien des luttes; soit! Nous vivons de la lutte. Mais j'éprouve parfois d'afPreuses colères que les entraves mises sur ma plume me forcent de dévorer et qui m*étouflFent.

En ce moment, je suis occupé d'un livre de morale, où je prétends prouver que l'Église n'en sait pas le premier mot. Si ce livre avait quelque succès, je serais bien heureux d'aller me reposer une quinzaine de jours auprès de vous et de tous nos vieux Bisontins. Ma pauvre tète en a besoin.

Allons, mon cher et déjà ancien ami, soyons hommes; l'époque est mauvaise, la génémtion lâche, le haut, le milieu et le bas sont également pourris. Peu d'années ont sufiÈ pour opérer ce changement préparé d'ailleurs de longue maiô par * une décomposition inévitable. Que diriez-vous d'un médecin à qui les plaies et les chancres feraient mal au cœur? Telle est notre situation; je tâche de me fortifier par l'élixir de la philoso-

DE P..J. PKOUDHON. Î87

phie, et quelques dégoûts que me donne le spectacle de tant de hontes, je me dis qu'après tout ces gens sont ma chair et mon sang et qu'il faut les guérir. Ex ossibui meiSj et caro ex carne mea.

Je vous embrasse, et, puisque nous voilà près du nouvel an, je vous souhaite pour recommencer cette course un cœur ferme, une résolution virile, un amour Mêle pour ThUBiaiiité et un suprême dédain pour la canaille.

P.-J. Proudhon.

27;décembre I85o.

A M. ALFRED DÀRIMON

Mon cher Darimon, méfions-nous de l'approbation de nos amis ! Pour une malheureuse lettre d'encouragement donnée à Charles-Edmond, j'ai aujourd'hui l'agrément de partager avec lui les condamnations de V Appel, de Y Avenir, etc., autres petits journaux littéraires qui ont pris parti contre la pièce de notre ami.

C'est pour cela que je ne vous dis .qu'en tremblant que votre article sur Sauvage m'a paru très-clair et l'appréciation finale bien raisonnée.

A votre prochain ou au suivant, il sera bien que, revenant sur cet exemple et autres que vous découvrirez, vous insistiez sur ce fait, depuis longtemps annoncé par Law et Ricardo, que la monnaie d'or et d'argent, ni aucune monnaie, ou marchandise régalienne n'est indispensable ; au commerce que cela est démontré aujourd'hui; qu'on peut organiser fort bien les relations commerciales sans cet intermédiaire, et que de là découlent des conséquences incalculables pour les rapports du travail et du capital, la circulation, etc., etc.

Vous n'arrêterez vos conclusions ([u'à ce point. Si aujourd'hui, on s'abstient de mettre en pratique cette

donnée féconde, c'est que cela contrarierait, non pas Tintérèt général, mais les gros intérêt qui sont censés le représenter, etc., etc.

Revenant à vos études, mon opinion est qu'ayant bien compris un ou deux systèmes proposés, tous avez la clé de tous les autres et que vous pouvez parler clairement et pertinemment de tout ce qui concerne la matière. Gela veut dire que vous voilà financier consommé.

Je n*ai rien dans mes chiffons qui vaille la peine que vous y reveniez.

Vous connaissez Maaéli^ vous êtes mieux placé que ïnoi pour vous renseigner sur le Jî***; d'Esclée est inintelligible, et vous avez vu dans mon projet pour TËxposition perpétuelle, ramenée aux formules qui me sont propres, ce que je crois être son idée.

Il y a à Paris G*^, homme qu*on estime peu; les petites opérations de Beslay qui sont de pratique pure et rentrent dans les nôtres ; puis, dans les départements, de petits spéculateurs que ne recommande pas suffisamment une haute compréhension de la matière ou une conception originale comme celle de Sauvage.

Un individu de Bordeaux, que je ne connais ni d'Eve ni d'Adam, me charge de vous complimenter sur la manière dont vous faites croire à Girardin qu'il a inventé la théorie du crédit et des banques.

Je déplore bien vivement le malheur de ce pauvre d'Esclée. Ce qui lui arrive me prouve une fois de plus qu'en matière de procès, il n'y a rien de plus redoutable, après le juge, que. l'avocat.

Bonjour et courage. Mettez insensiblement la Presse sur le terrain de l'honnêteté et de la vérité ; faites-lui prendre de bonnes habitudes ; caressez le dieu quelquefois, puisqu'il le faut, mais de manière à sauvegarder

CORBESP. VI. 19

tonjotiTS la justice, la science, à llnstruire lui^-niétaie el Itd faire honte de sa vanité, et à feire entendre au public que c'est une rubrique obligée comme le Trèt'litmbU serttiewr,

A ces conditions, je tous absous et vous derre la main. 1

P.-J. Pboudhon.

P. -S. Bosjour à Ne£Flzer. Ses articles m^ont fait plaisir.

DE P.-J. PROUDHON. î»^

Paris, 30 décembre 1855.

A M. CHARLES EDMOND

Mon cher Edmond, je vous croyais suffisamment guéri pour qu'on ne vous trouvât plus chez vous. C'est ce qui fait que depuis un mois vous ne m'avez pas revu ; je néglige volontiers les heureux, les forts, les vainqueurs et triomphateurs; je suis tout aux battus et aux malades.

Vous ne me dites rien de vos représentations ; sont— elles toujours suivies?

J'ai vu Hétzel il y a quinze jours; il a promis de me revoir et de régler le mode d'impression à Paris. Je tiens à Paris; je ne veux pas me condamner moimême, et fuir. Il m'en coûtera six semaines de plus pour me mettre sur un pied respectable : j'aime mieux cela.

Bonjour.

P.-J. Proudhon.

Mon père veut racheter des maisons! Le diable me persécute I Tâchez encore, en lui présentant l'exemple de mon frère, à WWJèpna de^ me faire le sacrifice de son

Mon père me fait penser au vôtre, que l'altération <le ses facultés a empêché de jouir de la résurrection de sa famille. Je con ç wa re tfo juste douleur, et je la partage. Bien loin de chercher une consolation dans l'état normal de votre père, je n'y vois qu'un motif de plus de gémir sur la destinée de notre pauvre humanité. 'M ài9,^«è^ tmC^mal il y a remède ; il nous reste une mère, un frère et des amis, oh ! des amis comme nul n'en pourrait avoir, car nul ne sait mieux aimer que vous. Croyez que la sévérité de ma raison n'éteint pas en moi le feu du seiiitilejàl|4t.^d^vce que je prise avant tout dans l'homme, c'est le cœur.

M. Huguenet a dû remettre, tout récemment, à ma

ix>-k ^'^.S^^* <Aû|igWi de voir Plumey si malheureux: cela

»?^U^' f 5PW?i^''^-' ^^Z^":'"^^^ m^.f^^'^T^

,|,fel^*| ^^e^xr ^çrojfet^^àe mari^g^^^ nien lui trouver un emploi. .

•>oif (| ,o'iib?)ij oa ob ai'ivj'i ^ . '> r''^ 'î' ■■'•' • '■ • '■■^ •; . ; , ; ^r/oy of. .iiiotor rr wîî Jr.;^^ il ,i?irf t?]^^^^°P^:. -, .■„,'.

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T Fm», i4f99rmiMi

AM.MICATID

Mon cher Mîcaud, le gemàxe de M. de S'^^^ chez qui je suis maintenant , se nomme T*** : c'est un parfait hofiHéte homme, de l^ucoig) d'esprit, faisant 4tdtnirabl6Btient des couplets de Taudpville» plein demér pris pour 4oq3 les iulirigaiijts et charjkatanis d^ l'époque, ne croyant pas à l'égalité et guère à Tamélioratiou des choses de ce monde. Y^^iBentez q^^p 6X|r ces^deux derniers peints je ne poîs<èi]ciB de soi^ a^is, d^auta&t plus que nous travaillons .^isexaUe à («tf^iorer^ JLa, justice

J'ai lieu de croire que nous serons contenjU» l'un de l'autre : je eaii)|ile.liii fadre présent, c'est le mot, de I9 partie la plue aisée de ma philosophie^ celle qui, après la propriéié el la fimiSê^ a \9i pémUté^om ebjet. ïou^ ce que je auâ ei pense à ce «su jet n^eatrera pas dans l'ouvrage que nous méditons ; msâs tous> le3 priU'f* eîpea tcaidaaMiitAux y seront avec de beaus: d^Tcloppe^ BBfizits. Vous voyiez qyi'U s'a^^t de mieux ^ue d'^e simple compulsation : je doie, pour ma pa^rt, scruter là philosophie, l'histoire et la législation-comparée» en dégager une doctrine et l'appliquer à la pratique que

»6 GORRESPMDANCX

M. T*** me fournira. Sur chaque chapitre, j*aurai à présenter un projet de rédaction, que mon patron acceptera, corrigera, etc. Je souhaite que ma coopération puisse conduire cet honnête homme et ce bon magistrat à la députation; j*en serais aussi heureux que lui. Quant à la gloire du trayail, mes principes de morale sont tels depuis longtemps que Técrivain qui cherche la célébrité et la louange dans l'exposition de la yérité me parait coupable aux yeux de Dieu et digne du mépris des hommes. Je ferai quelque chose ici de plus radical encore que ma Propriiti; je ne songe pas môme que je puisse en revendiquer le mérite. Au reste, j*ai affaire à un homme qui partage entièrement cette manière de voir.

J*ai payé les 200 francs de M. Guillemiû au notaire Chaler, le 31 juillet 1840; j*en ai la quittance. Les 200 francs m'auraient donc été remis du 25 au 30 dudil mois.

J*-enverrai à Ouillemin, à la première occasion ou par la poste, la brochure de L. Blanc; c'est un article de Revue que j'ai en ma possession.

Je n'ai jamais écrit dans aucun journal qu'im article sur les lettres de l'alphabet, il y a deux ans; je n'ai pas entendu parler du feuilleton du Peuple. Au surplus, je sais pertinemment que mes idées font sourdement leur chemin, et que, si ma prochaine édition n'a pas d'encombre, les esprits, ramenés aux questions fondamentales, commenceront à se calmer spontanément en même temps qu'ils reccmnaitront leur véritable route.

Je ne puis envoyer ma iéfènse à M. Pérennès. parce que j'aurais à la transcrire, ce qui serait d'une longueur extrême, et quo mon t?mps n? m'appartient plus; mai» je puis très-bien lui dire ce qu'elle sera.

DB P.-J. PEOinffiON. »7

Les deux premiers tiers de ma lettre à TÂcadémie en sont un extrait. Je ne fais point de dogmatique; je passe seulement en revue les opinions, les faits politiques, les théories et lliistoire. En un mot, j'oppose les faits aux croyances, de manière à fiedre yoir que Tinstinct de rhiunanité la conduit où son esprit ne yeut pas aller. C'est une opposition psychologique sans aucune controverse de ma part. Joignez à cela que je m'y montre essentiellement conservateur et pacifique, et que je répudie toute communauté avec les bavouvistes et autres. Je prétends en adresser un exemplaire à M. Tourangin, en même temps que je le remercierai de ses bons offices. Je proteste encore que tout le monde, s'il ne partage mes opinions après ce nouveau Mémoire, m'estimera. *

Rien de nouveau à vous apprendre; vous connai3sez les querelles intestines du Siècle et du Charivari; ce dernier passe pour légitimiste, comme la Mode. Le Car^ eaire lui fait une guerre à outrance. On dit que M. Thiers se propose de fonder un journal nouveau; les opinions les plus contradictoires sont soutenues sur le compte de cet ex-ministre, à tel point que je ne sais qu'en croire. M. T***, qui se rapprochait de lui pour la politique, ne l'estime pas.

Lamartine passe pour ruiné; on affirmait chez M. T*** l'autre jour qu'il avait mangé la fortune de sa femme; qu'il ne lui restait pas, après liquidation, 20,000 livres de rente, et que c'était là ce qui le rapprochait du pouvoir. Je vous fais de la chronique. Je vous souhaite le bonjour et vous embrasse.

P.-J. Pboudhon.

'OUOBBPOMAÉffCK

Paris, 6 avHl fMI.

A M. MICAUD

Hou cher Mkaud, je n'fti qoasd plus le loifflr d'écrire : les affaires et le travail me prennent tout mon temps, et en demanderaient encore davantage.

J'espère vous faire parvenir djins la semaine de Pâques ma nouvelle brocinire, dont le succès m^inquièt plus que eelui de la première : je n*8i pu y mettre autant de soin que j^fturais voulu , et, comme en raisiNi- «ant toujours juste, je deviens de plus en i^us excentriqtie, je m'attends cette fois à de vertes critiques* Si ttKm second Mémoire est lu, et-qu'il se 4é)»le, je evwB qu'il me gagnera l'estime de beaucoup d'honnêtes gens qui ne pensent pas comme moi , en mtoie temps qu'il me fera beaucoup d'ennemis. Tout en expliquant et justifiant le ton tranchant et impérieux de mon premier Mémoire, je suis plus impitoyable qu^auparavant avec mes adversaires, ou si vous Taimez mieux mes auteurs ; et puis, d'un atitre cMé , j'ai un peu lâché la bride à mon antipathie pour les blagueurs de ia Littérature moderne et pour les journalistes. J'ai eu soin toutefois de me ménager quelques amours-propres, desquels je n'avais pas grand mal à dire, et qui seront

flattés de Ijexdéptioîi. Maïs je ne serais pas stn^rrfc que le !2Vi2^t(7fwZ, par exemple, ne ripostôt. C'est âsse» sodl hatoittidé avec ceux qui î'attaqtlent. ' i .

Si cela arrivait, voûâ comprenez que je n'fei pas te ïoïsir de me Ijattte en duel; mais je vous jure que k» provocateurs s'en repentiraient. Au resté, quM qui! arrive, 'j*èiî poussé mon cH' db g*àetre': J6 ne iiiénagid personne, et je suis armé jusqu'aux dents pour îa bataille. J'abandonne la iforme et le style dé ttes ouvrages; ce qu'on en dira dé vrai,* 'j'en profiterai ; ce qtl'oH diï^a dé faux ou d'injuste, je ne lé relêvéteîpaS. Assttré i)ar ma méttode de métaphysique d'avdîr à peu prèis toujours raison dans les choses essentielles,* je suis à moi seul en iitat dé faire face âtotit. ''

Au train' dont Vont les choses, les espérances démocratiques sont ajotiriiées pour longtemps , tantôt même je' croîs qiié là téfôrrne se fera par le gouvernement, et je pousse dans «ette direction ; tantôt 'je crains tjue l'égoïsme n'aveugle le pouvoir et lés hautes èlasses, ce qui amènerait infailliblement une révohition. En tbut cas, j*ose vous certifier qu'avant dix tas, toute la poD-^ tiqué se résumera dans cette proposition : AbcAssttr progressivement et jusqità extùicttori TiM'H\ non-seulr-^ m^nt des rentes, maîs'pU tous les capitaux. Cette proposi-^ tion, traduite du style économique eil style populaire, signifie : organiser Tégdlttfdes ^nditîons. •

Fleury en est maintenant à étudier par lui-même les effets de la propriété manifestés par l'usure sur le sort des peuples et la durée des goûvernemônls. Il ih'en parlait hier encore. Vous trouverez dans mon Mémoire Uù développement assez considérable de cette thèse, qui pourra servir 4*8[vertissement à bon nombre dTiîs^ tôriens, et qui fera plaisir à notre ami^IPléury.

agO QOREESPOraiAIfCE

Il y a six piois » la lecture de mon livre Tayait plutôt subjugué que persuadé et convaincu» je le voyais parfaitement. Il n'avait rien à objecter, et je sais qu*il a lu et relu très-lentement chacune de mes démonstrations, sans savoir qu'y répondre. — Enfin, je le menai un jour, par hasard, au cours de Blanqui, en le prévenant que le professeur, bien qu'il défendit la propriété, raisonnait du reste absolument comme moi. Il fut frappé et confondu d'étonnement. Depuis ce jour, il ne manque pas une leçon du Conservatoire, et il sait aujourd'hui plus d'Économie politique que moi. Il a changé aussi sa bibliothèque de Sainte Geneviève pour celle du Conservatoire. Enfin, il répète que l'Économie politique lui a fait voir un monde nouveau, et que c'est là qu'il faut chercher les causes secrètes de l'histoire et les données de la jurisprudence. Il est bien convaincu que Blanqui ne dit pas tout ce qu'il pense, et il voit aujourd'hui clairement que ce qu'on entend par propriété est indéfendable.

Une autre chose dont il est pleinement revenu, bien qu*il n'en ait jamais été grand partisan, c'est le dogme de la souveraineté du peuple, qui lui apparaît comme une parfaite niaiserie. Dans les commencements, il se fftcliait contre moi quand je lui disais qu'il n'y avait d'autre souveraineté que celle de la raison et de la foi, et il me demandait toujours qui donnerait cette raison et cette loi. — * Comme il étudie et apprend sans cesse, il s'aperçoit par lui-même que la découverte de la loi est en politique comme en physique le prix de l'observation et d'une étude opiniâtre, et que la volonté du peuple ni celle de personne n'a rien à y faire. Enfin, il conçoit que l'origine de tout gouvernement est dans la 9oeiaMliU sponkinie et instinctive d^ l'homme ; et que cette

DE P.-J. PROUDHON. aOl

sociabilité, acquérant tous les jours par Texpérience et la réflexion conscience de soi, comme du mieux et du pire, va se perfectionnant, et produit, comme des changements de décoration , les révolutions de Thumanité. Il comprend également que toute fmcUm jfolUique étant une /onction sociale, le problème du gouvernement se réduit à ceci : organiser une grande société sur les principes de là famille et de la ^société de commerce.

Je vous prie de croire qu'en vous parlant de notre ami Fleury, je ne prétends pas me poser comme son mentor, et que c'est autant mon histoire que j'écris que la sienne. Nous marchons côte à côte Tun de l'autre, et rien ne lui arrive que je n'éprouve pareillement. Ce que je souhaite que vous voyiez surtout dans ce que je viens de vous dire, c'est la simplicité des propositions à laquelle on arrive après de longs détours, et la certitude qu'on peut espérer dans ce genre de trava\ix intellectuels.

Fleury (je ne me lasse pas de vous parler de lui) m'a lu le compte rendu de ses études à M. Bergier : je n'ai pas trouvé ce compte rendu aussi explicite et aussi net que j'aurais voulu. Fleury est à ses premières armes, el, comme il m'est arrivé, avec beaucoup de jugement il tombe encore dans le verbiage. Parmi des choses excellentes il répand du fatras; c'est un défaut qui, dans un an, aura complètement disparu. Je ne le lui ai pas dit parce qu'il est de ces natures qui se réforment d'ellesmêmes, et que le bon surpasse en lui le mauvais. Cependant, comme il m'a lu quelques autres passages de ses lettres, je l'ai averti de serrer davantage son style et de s'imposer la loi de n'écrire jamais que ce qui lui est personnel, et de supposer toujours le lecteur assez

m CQBfiDSPONPA]^

au courant du reôte pour qu'où n'ait besoin que de lui en rappeler la substance.

Fleury est une des plus heureuses natures que je connaisse, et le seul homme, avec un jeune médecin, qui soit pour moi une véritable société à Paris.

Je regrette d'être engagé au service d'un propriétaire pour un livre : non que j'aie à me plaindre de lui, mais parce que je . voudrais être en liberté. L'Académie en est cause. Mon patron eût voulu d'abord que je fisse tout l'ouvraçe» pensées, ordonnance et style; aujourd'hui, il est revenu de cette fantaisie, ce qui me fait plaisir, et ne veut plus que profiter de mon travail. 11 tient à ce que son livre puisse légitimement être dit ikn. Or, il s'est aperçu que mon style eût trahi le mys tère. Je lui sais gré de cette prudence.

Je réimprime la Propriété k Besancon à 3,000; les 1,300 premiers exemplaires placés d avance et payés comptant.

Comme Huguenet m'écrira assez souvent, remettezlui un petit mot. et dites-moi où vous en ^tes; quand vous viendrez, si vous devez venir ; ce que fait Plumey, etc. ?

Saluez M™® Micaud. Tout à vous.

P,-J. Proudhoit.

m p«-j. »fioi»»w. Ml

Paris, 18 juiBet i^f.

A M. MICâUD

Mon cher Micaud, je pars dans huit ou dix jours, <e qui ne m'empêche pas de vous écrire, bien que je n*aie rien de pressé à vous communiquer; parce que si j'arrivais chez vous avant de vous avoir parlé, le choc serait si rude, que Tun de nous deux resterait surplace. Vous êtes donc toujours le même homme passionné, dévot à une dynastie infâme, injuste pour tous ceux qui ont excité vos déûances politiques et vos susceptibilité littéraires ! Cela ne peut durer : il faut vous résigner à entendre de gros mots, ou bien à avoir raison tout seul et dans le silence.

Commençons par les petites choses. Vous avez trouvé le discours de V. Hugo détestable, j'en suis sûr; c'^t aller trop loin; d'autres le trouvent admirable, excepté toutefois dans le seul endroit oùl il s'est fait orléaniste ; c'est encore aller trop loin. Le discours de V. Hugo, sauf de légères taches de style, est très-bien dans son genre, c'est-à-dire dans un f€»re /am^ mais que je suppose admis pour un instant, forcmvmiim. Je com-

301 GOBRESPONDANGB

pare ce discours aux raisonnements que certains philosophes font dans une hypothèse, comme par exemple les raisonnements ^e Tycho-Brahé pour expliquer le système solaire, en faisant notre globe immobile. L*hypothèse était fausse, les raisonnements étaient justes. De même le genre littéraire actuel, sans idées, sans simplicité, sans vraie grandeur, est un genre faux; mais, par là même, Tentassement des figures, la recherche des images, de Textraordinaire, du grandiose, comme Ton dit, étant une conséquence de Thypothèse , je dis que Hugo y réussit à merveille. Et, je me plais à voir comme ce talent, dans ce genre qui est le sien, s*y prend pour faire ses tours et ses gentillesses ; sa fantasmagorie m'amuse; toutes ces paillettes d'or m'éblouissent : tantôt c'est le fifre et tantôt la grosse caisse. Quelquefois il parait sérieux, on le croirait sublime, si Ton n'apercevait en dessous la grimace. Enfin, c'est de la parodie, c'est je ne sais quoi qui singe le beau, le grand, le vrai, mais qui n'est ni bêtise, ni défaut al>solu de talent, ni même absence de génie. Y. Hugo et son genre est l'une des choses que je trouve les plus curieuses dans l'histoire de l'esprit humain; mais à tout prendre, je crois qu'il surpasse encore Confucius ou Khoung-^/bu^tseu, comme dit mon ami Pauthier et bien d'autres. J'admirerais donc, à temps perdu et par manière de divertissement, V. Hugo, non comme j'admire im antique, un hymne de David, une scène de Racine, une belle femme, mais comme j'admire les écuyers de Franconi, les danseuses de l'opéra, la prestesse du gosier d'un chanteur, etc. Ceci me mènerait à dire qu'il y a de Vari natwel et de Vari factice. — Or, c'est précisément ainsi qu'en juge le public, bien qu'il ne s'en rende pas compte.

DE Pw-J. PROUDHON. a05

y. Hugo est nommé chancelier de l'Académie, et attend la nomination de pair.

Gabkt. — Pourquoi poursuivre de votre haine un homme honnête au fond, utile au peuple, je dirai même au gouvernement, et qui n'a d'autre défaut que de manquer de lumières, de ne savoir pas écrire, et de se donner de Timportance ! Depuis surtout que le peuple est dirigé par des dogmatiques à qui il est venu, un peu trop tard, il est vrai, de faire la révolution fat les idées, toute possibilité d'émeute, toute chance d'insurrection disparait. Il y a un grand nombre de socialistes de cette espèce, qui tous prêchent et disputent : eh bien 1 qu'ils disputent, pourvu qu'ils restent tranquilles I Gabet peut se vanter d'avoir empêché plusieurs émeutes : n'est-ce rien à votre avis? N'est-il pas heureux que la vérité, que le peuple repousserait si elle lui venait de certains hommes, il l'accepte d'une bouche plus amie ? — Au demeurant, Gabet a beaucoup souiBert; il a beaucoup travaillé; il a fait quelque bien, notamment en Corse où il a été procureur-général et où il a organisé le jury ; il est pauvre ; il vit, je crois , de ses publications avec sa femme et sa fille. Il voudrait peut-être bien m'àbsorber : eh bien I admirez ici le machiavélisme de votre ami : je veux que cela soit comme il le désire, ou du moins qu'il le croie ; parce que je suis bien sûr d'être maître du terrain sous le nom de communiste qu'il affectionne, qu'il permet qu'on interprète et qu'on explique, mais qu'il veut conserver. Je veux, tel est du moins mon projet, mettre tous les communistes de mon côté (il y en a bien 40 ou 50 mille en France) ; or, pour cela, je n'ai qu'à leur persuader que ce qu'ils veulent, je le

C0RU8P. yi« 90

S(M (XWBSMIlDAJjttB

veux. Pourquoi irais^^e mal à ftefos^ par un dédain mal placé, me mettre à dos .>m tas^ de brares gens, demi tout le défaut est de ne pas s'entendre avec eux-mêmes? E^ce leur faute^ s'ils n'entendent rien à la métaphysique? Laissez-moi faire, je vous pirie; ne craignesrien pour moi de mes fréquentations. Fie jry vous dira que je suis Thomme le plus bonhomme du monde, fe» cik, ^yant l'air de tout céder; et quau fond, je ne cède rien du tK>ut. Ne sais-je donc pas que les trois quarto^ dea hommes sont plus faciles à séduire qu'à convaincre ? £t, c'est ce que je veux faire ici. Quand je rencontre UA Considérant, un Lamennais^ un «wZûi, je Tacoahle : mais le pire Cabet I Dieu m'en garde. Écoutez I je regrette de n'avoir pas vu plus t6t cet excelleal homme; j'aurais aujourd'hui dix mille adhérents. Dana six mois ou un an, ce nombre sera doublé, triplé; souvenez-vous-en.

fj*** I Vous criez à la calomnie ! et cela parce que la contrebande du sucre exclut la contrebande du tabac, des montres, de la mousseline, etc.? Et, quand je choisis entre trente espèces celle qui me paraît la plus ridicule, la plus odieuse, celle que le vulgaire cite, cela suppose-t-il que là réalité de l'accusation est renfermée dans cette espèce unique? M. H*** s'est enrichi par la contrebande, voilà le fait ; or, ce fait est public, toute l'Alsace en dépose, tout le monde le répète ; mais vous ne croyez à rien de ce que tout le monde crot.

— N'avez- vous pas cru à l'innocence de Lafarge 1 et voilà que l'Académie, après vingt expériences, prononce enfin que Raspail et Orfila ont eu tort l'un et l'autre, qu'il n'y a pas i'arsenie normal dans le corps

DK p.-j. ifBP^fl^fi, ^^.

humain: d'où il suit que Laf^rge a été bien et dûment isonné, at par qui? Par une^catm avérée, càtin

m il suit qi empoisonné

romantique et romanesique, comme , mille aùtr;^s. ^ N'^avez-vous pas cru à Tinnocence de M*^,dçf îï***^ En bien ! ce que j avais soupçonné, moi seul, a B^sç^çpn est pour taùl la vérité :. cette fille était uhe c^tin qui fut séduitq par ^^^ , et, de^ns fe tumulte àe^j cette amoureuse aventure, se vit forcée de feîildre un viol pour n'être pas perdue. Le fait est aujt)ura1iui^ avéré pour tout le barreau de Paris, et c'est par dix magistrats qu'il m'a été conûrmé. Mais le galant était un maillais «;s}et-qu*oa xl'élàit~^a•^£â<âM^ d6 'pâiM : l'^^airô &i xemboowQléev la^'iUle maiMé^^ «0^>4Mt> fmitlàr:- ■' : >: V .. ■■■• . ■■ -^ . -.. '.,; ^. !,:. I

"H*** 1... ïf, Bïanqùi m'a dit qu'il avait eu un instant la pensée de me poursuivre en calomnie ! Par Dieu, il le pouvait. Il s'agît de savoir si, la répétition d^un ott-dit est une calomnie, ^surtout quand il es:t qu^ tîon d'un homme qui accapare les places et les pïn^j cures, comme M. H*** î Allez! celui qui ne rougit pas de se gor^gei: de^ sînéctires, oioàaïù le» r3*f^^je\ l0@ H^**, hiM^n pu &ire de la coDtn3l>aiid6w>u¥Dttà> \}mpriMve^mofak ajoutée à la rtmîeur jntèlifWfh^ifaiilà^i d'après 1q eode de rjjastruciion ctiîmineUèf équivaut Ai

'Louis-Philippe I — Ne discutons pas les preuves d'authenticité des lettres. Je sais qu'on i^V^ P?|s cru à Besançon; mais tout le mmide^f croit aParîs, et îus-j qu'aux courtisans, entendez-vous ? — La seule défense qu*ils aient opposée a été celle-ci : c'est qu^ c'était de la finesse diplomatique ;^ que le roi les 'a ^cnV^^, miais qu'il ne les a pas^^w^^e?^. — Voulez-vous des exemples f

Le père Cuvier y croit et en rit ; le père de ScKorren, ami intime de i.-P., y croit et se tait; les journaux dynastiques y ont cru et Tout donné à entendre tout en disant le contraire ; je ne finirais pas. II faut en prendre parti : ces lettres sont de lui, de sa main, écrites à Talleyrand, et volées par un domestique ou livrées par Tex-ambassadeur. L'instruction commencée à Paris ayant conduit le parquet à la source même de ces lettres, on craignit les lumières et on cessa les recherches.

MaÎB laîtsonB cela. -^ Tout réchaf audage de votre foi croulera quand vous connaîtrez la moralité de Louis- Philippe. Le père de Schorren m*a répété à moi-môme cette confidence intime de L.-P. Jt suis aikie et maU^ rialUte, £h bien I qui estr-ce qui flagorne le clergé ; qui est-ce qui se montre satisfait des processions, confessions, etc., etc., si ce n'est L.-P., par l'organe des Débats ? Qui a composé la cour de Louis-Philippe, Cour la plus infâme qui fût jamais, si ce n'est lui?

J'ai fait sur Louis-Philippe un travail d'induction pour moi-même : et je vous assure que je suis arrivé à un composé d'horreur et d'infamie tel qu'il ne s'en vit jamais. Tout le monde à Paris méprise Louis-Philippe, oui, tout le monde. Tout le monde a un fait de lésinerie, d'hypocrisie, de bassesse dégoûtante, de noirceur, à raconter : Tout le monde. — Le défendrez-vous sur ses moeurs ? Mais les mœurs ne sont pas toutes dans l'amour ou l'abstinence des femmes ; d'ailleurs, à Paris, on ne s'en occupe pas plus que de savoir si un homme boit ou ne boit pas de vin. Au surplus, Louis-Philippe a deux ou trois bâtards reconnus, grands seigneurs, dont on m'a dit les noms, que M. T*** connaît per-

sonnellement ; maÎQ, je vous le .répète, à Paris cela ne signifie absolument rien. Marie-Amélie est une bonne femme, la princesse Hélène aussi, tandis que le duc d*Oriéans court les chevaux et les filles; le duc de Nemours, qui entretient des filles d*Opéra, se plaint de sa femme, qui, de son côté, se plaint de lui. Ce sont des cancans de coulisses. Généralement on y croit, mais je vous jure qu^on n'y est pas plus sensible qu'à savoir comment tous ces petits personnages se lèvent ou se couchent. Tout ceci, pour vous dire que les mœurs domestiques de Louis-Philippe ne sont point Tobjet des critiques, ni la cause du dégoût, de la haine que le monarque inspire.

Laissez cet homme ; laissez sa politique exécrable ; la France avait besoin de cette épreuve. Les révélations arriveront et Ton sera étonné de la masse de boue que la royauté a ramassée au pied du trône.

Tout cela ne m'empêchera pas, dans mon prochain Mémoire, de faire de nouveaux appels au gouvernement et à la dynastie de Juillet. Les devoirs d'un écrivain sont différents de ses sentiments personnels : quand je m'adresse au public, je dois partir du point de vue actuel, c'est-à-dire de l'ordre de choses existant.

Au reste, j'aurais à me féliciter, si je ne consultais que mon intérêt, de la tournure que prennent les choses, bien plus qu'à m'en plaindre. Dans un an, si rien ne change, le pouvoir sera si fort qu'il ne restera de place que pour la science proprement dite, et qu'il faudra une extrême habileté pour exposer des doctrines économiques un peu avancées. Je m'arrangerai toujours juste pour n'être pas pendu ; mais, en bonne foi, j'ai moins à perdre qu'à gagner des rigueurs de la censure. La

3Î0 éÔRRESPOKDAkCE

vërtté est plu^'ptnôsante parles entraves mêmes qu'on met à la pensée.

. . , ]^ patriot^^ lie.J^^ns ont trouva q^e ;j^ ùsigçfmw k ipouBvpir, et, fn'w v^uJteat; de 90Ix^<Mé, te ppiwfoir »% p^s vu la cbosa de mémo, œil, et il n*y a paa troU sér miÀue^ que j '^ë^is , sous le cqup d'uji mandat d'ai?r# pour çirîmQ d'aflmM* C'esA M. Slaoqw, A qui j'aji déjà 4ù une foia mpu salut, qui m'a i^eore préservé ceftt^ foi^. U. avait, é^ dértouçé luirmteue par le pvé&t 4e.por JtK^, et il ine idiifc qu^ mpn, aecoud MéiWiQttre lavait mis lis ip^ ain; r^m^^t par^e que j'y avaia englobé tant de monde que les monopoleurs du milM^tère y. avaient vu un complot. Blanqui a pour amis tous les ministrea el les aura toujpùrs dans sa manche, parce que tous Les ministères ont besoin de lui. Je l'ai vu deux fois^ j*y retournerai un de ces jours, car je viens de lui écrire pour lui demander des instructions au sujet de mon troisième Mémoire. Je le trouve très-brave homme et comme on peut souhaiter d*ètre.

Un autre grief des patriotes sont mes attaques à Zamennais, Mdiis voilà que Lamennais lui-même vient, selon leur expression, de se démas^iifir ; c'est un hoinme perdu. Ne s'est-il pas avisé, sans aucune connaissance économique, de Soutenir la propriét'é, Tinégalilé, la légitimité de tout ce qui est; sauf à conclure par cette formule': Mettes à la caisse d'épargne, et signez ïapétîtim pcncr la réforme ! Les ouvriers sont furieux. Il faut voir avec quel mépris ils parlent de la réforme électorale. "Or, à qui le gouvernement le doit il? Aux socialistes tels que Cabet et moi-même, qui avons fait comprendre que la reforme ne signifiait rieii tant qu*on ne verrait pas clair dans les choses. Le National et tout son vieux

parti, encore pruissant, tombe «t tombera, grâce «ait efforts des gens qui me ressemblent.

Je comptais d'abord partir au commencement de juillet : mak la brochure de Lamennais me fit déi^ret d'y répondre sur-le-champ. Je me suis donc mis à rœuvre; mais je suis tellement épuisé, et mon sujet est fiî grand et Si Vaste, qu'au lied d*ûn pamphlet contre tk écrîrain, je ferai un Mémoire scientifique, où Lamennais ne ierâ cité que pour exemple. Mon plan est fait, mies cadrée tracés ; j'espère faire merveille. C*e^ pour ce sujet que j'ai consulté Blanqui.Mon titre promet des choses neuves et ravissantes : De la Créaiidn, de Vordrt dans V Humanité. C'est là que je donnerai le coup de grâce aux légistes et à tous les utopistes actuels. Ce qu<^ je trouve de sublime dans mon plan, c'est que je n'invente rien, n'imagine rien : je me borne à faire tomber les voiles qui couvrent le tableau de la société, et je montre le système du monde se formant sous une croûte d'abus, d'erreurs et de révolutions, à Finsu des hommes, sans savoir ce qu'ils font. Rien à changer, rien à détruire ; seulement une vieille enveloppe qui ne lient presque plus à faire disparaître.

Cependant, la généralité de mon sujet ne m'empêchera pas de m'occuper de Lamennais. Je vous ai promis de le démonétiser ; vous avez pu voir déjà comment je sais m'y prendre : le coup a paru si juste et si terrible que la plupart des lecteurs en ont poussé un gémissement, car Lamennais est généralement aimé^ estimé. — Mais la raison d'Etat ne connaît point ces indulgences : Lamennais se met en travers du progrès, il sera broyé sous le char de la vérité ; d'ailleurs, il faut qi^'il serve d'exemple. Ceux qui liront mon troisième Mémoire se souviendront de lui et de moi, je vous en

SIS GOUUESPONDANGE

réponds. Il in*a fallu du temps pour reconnaître que cet auteur, très-habile à manier la parole sur tous les sujets, n*était pas le moins du monde philosophe : aujourd'hui j*ai mes preuves. C'est sous le poids de son ignaranee que je prétends Taccabler.

Vous TOUS rappelez le fou qui vint me trouver chez Dessirier ; je ne Tai pas revu. Mais, en voici un autre qui s'appelle baron Gorvaja, sicilien, auteur d'un projet de réforme financière, fondé de pouvoirs d'une société de banquiers milanais, laquelle a pour but de faire adopter ses projets dans tous les États de l'Europe. Us ont de l'argent, du crédit, une vaste correspondance en Italie, Suisse et Angleterre. Ils veulent fonder une Bévue ou publication périodique, pour l'exploitation de leurs idées. Le baron Corvaja me propose d'en prendre la direction, et me promet plus de mille francs que je ne gagne d'écus. — D'un autre côté, les fouriéristes séparés, déjà en assez grand nombre, veulent aussi fonder une Xepue^ et, comme il y aura parmi eux d'habiles gens, j'ai montré le désir d'y prendre part, aimant mieux la bonne compagnie que l'argent. Cependant, si, dans trois ou quatre mois, ces deux projets étaient en voie de réalisation et qu'il me fût possible de les fondre en une seule entreprise sans engager ma liberté, je tâcherais de le faire; car, quant aux idées, je me soumettrai plutôt les autres que je ne serai soumis par eux ; il n'y a que mon indépendance qui m'inquiète. Tous ces hommes ont chacun une idée au point de vue spécial, qu'ils prennent pour le tout: tandis qu'en cherchant le lien et les rapports de chaque chose, en démêlant leur identité ou leur subordination, je parviens à dominer réellement toujours. Yoilà donc une intrigue qui se noue; comment finira-t-eUe?.,. — Mon

IHE P^J. PROUDllON. SflS

rôle, à moi, semble facile, je ne change rien à mes études, à mes idées ; seulement on me demande de les spécialiser quelquefois sous telle forme plutôt que sous telle autre. Par exemple, si je parle banque, d'approfondir un système quelconque, soit celui de M. Conraja ; si je parle d'oi^anisation, de faire la critique du phalanstère ou de la communauté. Au surplus, il faut attendre encore, et f attendrai Teffet de mon troisième Mémoire.

Aussitôt que j'aurai des exemplaires de ma seconde édition, je vais en adresser à M. Duchâtel, avec une lettre. Il faut absolument que ces messieurs apprennent à me connaître pour qu'ils me laissent tranquille. S'il ne ti^it qu'à devenir impopulaire^ et je le suis déjà, je le deviendrai encore pourvu que j'aie le champ libre. Ce n'est pas moi qui veux être chef de bande : vivre tout doucement, caus^ et travailler, est tout ce que je demande. Les doctrinaires sont raides et hautains : je parlerai avec dignité, fermeté, convenance. J'espère que le ministre sera touché de ma démarche et content de moi.

Je ne vous le cache pas : j'espère que dans quelques années on reconnaîtra généralement, et sans en ressentir le moindre effroi, la plupart de mes propositions. C'est seulement alors que je pourrai développer ma nouvelle philosophie et marcher à grands pas dans un monde tout nouveau. L'Économie politique n'est point mon fort, et il y aura bien du malheur si avant ma quarantième année je n'en suis pas tout à fait dégagé. Mais la psychologie de l'homme, la psychologie des nations et de l'humanité elle-même, la métaphysique, une foule de choses prodigieuses, l'exposition du principe et des lois de la certitude, c'est là que je commen-

314 CORRESPONDANCB

ceirai à être un homme. J^avals besoin dé ces exercices préliminaires, mais vraiment puériles; je ne jouirai de moi-môme et de toute ma force qu*après mon sixième Mémoire.

Vous m'avez dit quel'argent abondait à Besançon, etc. Cela ne dément point ce que je vous ai dit. Les affaires languissent, les capitaux se retirent, le gouvernement a beaucoup de peine à réaliser ses 450 millions. L'agiotage est en fureur. Du reste, ce qui se passe chez vous, événement tout local, doit tôt ou tard se manifester partout, et avec des catactères de plus en' plus satisfaisants. Ne le sais-je pas, moi qui suis parti de ce fait pour conclure au nivellement progressif t Mais, tout n'est pas dans la finance, et, bien peu philosophes sont ceux qui, comme le baron Corv^aja, seraient tentés de le croire. L^'argent n'est pas plus l'Économie politique que boire et manger c'est tout l%omme.

L'ordre se réalise dans le monde indépendamment de la volonté des hommes , et c'est une vraie pitié que de les voir se disputer Vhonneur d'un succès ou s'accuser des mécomptes. Ni les uns ni les autres n'y entendent rien. Ce que je ferai cet automne près de vous sera comme une révélation , non pas absolue et universelle, mais telle déjà que nous pourrons comprendre qu'en dehors de la nécessité et de la fatalité il y a des lois infaillibles aTixquelles les hommes ne peuvent se sous-» traire que par rinertie. C'est quelque chose de merveilleux que de voir comme le dessous des cartes dans ce jeu que la Providence joue avec nous. Et plus la philosophie marche, plus l'intervention divine apparaît, plus il semble qu'on aperçoive la main de Dieu courir sur cet immense tableau de la nature. Je croîs que je finirai par la dévotion si je continue.

DE P.-3. PROUDHON. aiti

Mes respects à M""® Micaud, à M. et M"^® Bodier et mes amitiés à Guillemin.

J'avais chargé Huguenet de vous remettre des exemplaires pour MM. Bergier, Maire, Micaud, Guillemin et vous ; les avez-vous reçus?

Je vous embrasse et vous souhaite le bonjour.

P.-J. Proudhon.

Sl« O0IIRB8POMDAMCS

Pftris, 4 mars 1813.

A M. MICAUD

Mon cher Micaud, vous m'ayez fait rire et pleurer tout à la fois ; rire par la singularité de Tidée, et pleurer d'attendrissement aux preuves d'amitié que vous me donnez sans cesse. Quoi I vous songez à me constituer une rente sur le produit de Virginie/ Que Dieu me punisse si je suis assez lâche pour accepter jamais une pension comme celle-là. Continuez vos bonnes œuvres, mon cher ami, et soyez sûr que la mémoire n'en périra pas tout entière; mais appliquez vos dons généreux avec un peu plus de discernement. Le jour oii je serai pensionné et sinécuriste, je serai devenu un paresseux, un être égoïste et immoral. Il me faut la pauvreté pour m'exciter au travail et soutenir ma vertu toujours aux abois...

Et, comment, depuis douze ans, avez-vous si peu appris à me connaître? Tant d'années passées si gaiement à des travaux manuels et mécaniques, ces dix derniers mois absorbés dans les dégoûts du commerce, ne vous prouvent-ils pas que je sais, comme vous, sacrifier aux exigences sociales et domestiques les tendances toujours chanceuses d'une vocation peut-être

R P.-J. PROCIDHON. Si7

assez bien décidée? Après Texemple que vous me donnez depuis seize ans, comment vous vient-il à Tesprit de m'affranchir de la loi du travail et du sacrifice? Ainsi font tous les pères, et c'est une des calamités du siècle. Ils veulent que leurs fîeux deviennent des personnages, de petits grands hommes : ils prétendent avoir travaillé pour eux. Erreur, fanatisme paternel; inintelligence des devoirs de Thomme et du citoyen.

Nonobstant ceci, je tâcherai de savoir ce qu'est cette Virginie mise à Tétude.

J'ai trouvé F*** la veille du jour où votre lettre m'est arrivée. Il a cessé presque entièrement de fréquenter les cours, et ne travaille plus guère que chez lui. Le goût du beau lui vient enfin : la peinture et les autres arts plastiques, la Qiusique, la poésie, la belle littérature le charment ; il frissonne encore de la faute énorme qu'il eût commise s'il avait publié son livre il y a un an ou dix-huit mois. Il a retourné ou supprimé des parties entières. Si je dois l'en croire, mon dernier ouvrage lui a beaucoup profité, et nous sommes désormais à l'unisson. Ceci soit dit confidentiellement, F*** ne peut se poser comme je l'ai fait, et il n'est point nécessaire que le rationalisme dont il fait profession soit divulgué. Nous avons diné ensemble samedi, avec M. Jacquard Albert, qui promet d'être un aimable jeune homme. Ce pauvre enfant avait été singulièrement mal pris : paresseux à l'extrême, égoïste, sans cœur (comme tous les polissons de collège), soupçonné dans ses mœurs, telle était sa réputation, celle du moins sous laquelle il m'était connu. Eh bien! aujourd'hui il travaille avec plaisir, avec gaieté, de six heures du matin à dix heures et demie du soir ; il est plein de bienveillance, d'honnêteté pour tout le monde.

d'amour pour son camasade F^,^% de. curiosité et de goût poujr les choses sérieuses el éleyées. Voici un Irait que m'a cité F ' *^* : Il se leva un jour triste el mélancolique; F * lui ayant demandé ce qu'il avait^ il dit qu'il avait peu dormi, et qu'en pensant à son père et à sa mère il avait prié Dieu pour eux. — Vous noierez en passant que cette prière était toute philosophique : Albert a perdu au collège les idées religieuses, et depuis qu'il s'est changé elles ne sont pas revenues. J'ai manifeste à F*^^ la crainte que son pupille ne^ fû^ tombé dans le libertinage qu'on lui reprochait et dans une sorte d'hypocrisie; F^"^* m'a pleinement rassuré. — Le danger à craindre pour ce jeune homme viendra certainement de ses dispositions à la tendresse et. à la mélancolie : quand l'âge des passions qui s'approchent sera venu, c'est alors qu'il faudra lui ménager, avec ime certaine liberté, une société forte et des conversations mâles et vigoureuses.

Je ne m'étends sur cet article avec tant de complaisance que par la satisfaction que j'ai éprouvée en voyant le succès de la surveillance de F^'^*, et par attachement pour M. Jacquard père, qui m'a donné tant de preuves de bienveillance. Et puis, comme le réformiste ne peut jamais disparaître chez moi, je regarde l'œuvre de F' "^^ comme une haute et précieuse propagande.

Je viens aux propositions 'de MM. Chalandre et Bintot.

Avant que je réponde sur la question des avantages pécuniaires et que j'accepte définitivement, j'ai des éclaircissements à demander et des observations à faire.

1** 11 est à peu près reconnu et passé, jpour ainsi

àn^f ^a chose jugée, qn'auçua jouit^^d ne peut s'établjLr à c^ de Vlmpartiai^ à Besançaa. MM. Chalandre^ Bintoi ont-ik bien calcul^ leurs; icli|;Qce;^ de succès? oni-iis des données exactes sur la probaLiiité d'uQ< nombre suffisant d'abonnés ? Il faut pourtant, avûi^ii que je me voue à la carrière du journalisme, si nouvelle pour moiy que je sache, sur qifi je puis faire fonds^, et qi;feelles sont les chances de succ/ès. . ,

2* Le journal paraUralUil deux ou trois fois par^ semaine?

à^ Les éditeurs veulent une opposition sérieuse , mais sans douté modérée. Je ne sais, quant à moi, ce que c'est qn'opposiiioii. J'entends appliquer sur Totrs les sujets Texamen méthodique ; apprendre au public, non comment on soutient une thèse formulée d'avance, en torturant deé idées et des faits, — maïs comment de la discussion des idées et de l'examen des faits, on se forme une idée vraie de chaque chose. C'est la marche du connu à l'inconnu, perfectionnée par ma méthode métaphysique et appliquée aux choses de la société. — Or, MM. Chalandre et Bintot sont-ils décidés à me donner carte blanche, à n'excepter aucune question, aucun fait, aucuû ouvrage, je ne dis pas des traits de leur satire, mais de leur examen rationnel? (Vous sentez qu'après cela nous pouvons très -bien nous trouver tour à tour d'accord et en opposition avec toutes les opinions).

A^ Cela poséy M. Chalandre, qui est imprimeur de l'archevêché, et qui comme tel, ne peut compromettre sa clientèle, et je dirai même sa spécialité propre par la publication d'un :umal rationnaliste; M. Chalandre a-t-il réfléchi sur 'espèce de censure que l'influaice

310 OOHlESPOIfDÂlIGB

ecclésiastique ne peat manquer d^exercer sur le journal, si ce journal s'imprime chez lui? — Ne conviendrait-il pas alors que, H. Chalandre restant actionnaire ou propriétaire, le journal portât le nom de Timprimerie Bintot?...

5<* Quant à ce qui me concerne personnellement, je ne puis promettre ma collaboration ayant six semaines ou deux mois. Je trayaille à un opuscule qui doit offrir, sur une question pratique et spéciale, la première application de la synthèse métaphysique et économique dont mon dernier ouvrage n'est que le prospectus. Réformer, selon moi, c'est développer méthodiquement. Cette idée, si simple dans son expression, est d'ime étonnante profondeur quand on vient à Tapplication ; il y a là dessous tout un monde dldées dont la première n'est pas encore comprise en France. A cet égard, les Allemands sont plus avancés que nous. Or, j'ai lieu de croire que la publication nouvelle que je prépare attirera Tattention du public sur les vraies études sociales, et me conciliera définitivement la plupart des républicains, des commimistes, et bon nombre de conservateurs et d'indifférents. Bien plus, il serait possible qu'une combinaison que j'ijoidiquerai amenât d'emblée au journal mille ou deux mille abonnés, tous de la classe ouvrière. Je crois que, par mon influence personnelle, j'en obtiendrai en peu de temps 300 ou 500 à Lyon; et, si je parvenais à décider Cabet, qui désespère de trouver im cautionnement pour rendre son journal hebdomadaire , nous embaucherions la majorité des communistes. Dans ce cas, vous le voyez, le Franc* Comtois ne serait plus seulement un journal local, il deviendrait par le caractère particulier et le choix des matières de son numéro du dimanche (je prends ce jour

comme exemple) ime sorte de Revue ou de Tribune populaire.

L'espoir d'arriver à ce résultat serait la cause la plus déterminante de mon acceptation ; maïs le consentement de MM. Chalandre et Bintôt est nécessaire. Mais avant tout, il faut que ma publication s'achève.

Voilà, en gros, ce que j'ai à répondre à la proposition que vous m'avez transmise. Je suppose que MM. Chalandre et Bintôt ont prévu d'avance ce qui concerne les mercuriales, les feuilletons de théâtre, la correspondance, les échanges avec d'autres journaux et la collaboration, le concours des hommes éclairés du pays. Une pareille entreprise ne peut reposer sur un seul homme; et, pour ma part, je n'hésiterais pas de sacrifier une partie de mes honoraires à me procurer un substitut de mon choix.

Plus je me félicite de votre amitié, mon cher Micaud, et plus je regrette de vous voir arrêté comme par un rémora dans le développement de vos tendances démocratiques. Que ne m'avez-vous fait sérieusement la rétorsion d'argument que vous vous êtes contenté de me montrer I Je vous aurais répondu :

Robespierre est responsable du régime de la terreur; malédiction sur Robespierre !

La corruption générale effrénée qui suivit la Convention, a sa source dans le Directoire: honte aux directeurs, à Barras !

Le despotisme impérial servait exclusivement les vues et les intérêts de Napoléon : insurrections, révolte contre Napoléon!

Aujourd'hui, tout le monde est d'accord : la mésestime, la désaffection pour la royauté deviennent géné-

CORHESP. VI. 21

raies et s'attaquent à la dynastie, juste en soi; j'appelle du désordre actuel, favorisé par les chambres et les ministères, à une révision de Tacte constitutionnel. Je vous embrasse de tout mon cœur.

P.-J, Proudhok,

DE P..J. raOt'DHOÏi. 3tt

hyon, B septembre 1843.

A. M. MICAUD

Mon cher Micaud, j'ai lu avec nn grand plaisir voire Virginie y et, comme les compliments vagues ne vous satisfont pas plus que moi, je préfère vous faire à vousmême le compte-rendu de mes impressions. Vous y trouverez franchement imprimés la critique et Téloge.

Deux choses m'ont frappé dans cette pièce : ime expérience consommée de Tart poétique et de la facture du vers, et une certaine mollesse d'invention et d'expression qui trahit la jeunesse de l'auteur et laisse voir le coup d'essai. Ce que je vous dis là, loin dç vous chagriner, ne peut que vous plaire si vous savez m'entendre : j'ai assez d'âge aujourd'hui pour distinguer parfaitement ce dont on est capable à vingt-quatre ans, et ce que l'on peut produire à trente-cinq. Selon moi, en artiste plein d'avenir et de talent , vous avez parfaitement saisi le tour rhythmique de notre langue ; votre phrase est ronde et sonore ; vous êtes rompu aux secrets et aux difficultés du métier, qualités sans lesquelles il n'est ni poésie ni art; mais, à l'époque où vous fites votre tragédie, c'est la philosophie qui vous manquait,

BU ' CORRESPONDANCE

et, par une érudition suffisante, par une longue digestion des modèles et des formes de la pensée chez tous les peuples, votre génie n'avait pas eu le temps d'aller beaucoup au delà du lieu commun. Ainsi, pour me résumer, votre tragédie me donne plus de regrets, en vue de ce que vous pouviez faire, qu'elle ne me cause par elle-même de satisfaction.

A coup sûr votre plan est plus régulier, votre ordonnance plus sage, vos vers plus élégants, moins raides que ceux de Ponsard ; il n'y a pas chez vous de ces disparates choquantes, de ces entortillages et de ces bizarreries injustifiables; je vais môme jusqu'à croire que c'est une centaine de vers bien frappés qui seuls soutiennent Lucrèce. Comme à vous, je reproche à M. Ponsard d'avoir été très-souvent écolier. Il a mis toute l'ancienne Rome dans sa Lucrèce.

Il a fait de Brutus un Triboulet : une chose impardonnable; car s'il voulait représenter la folie simulée de Brutus, c'était une folie morne et taciturne qu'il devait choisir, non une démence babillarde et facétieuse. Et TuUie, à quoi sert-elle?...

J'aurais infiniment à dire; mais il s'agit de Virginie.

J'aurais voulu que la politique, les intérêts du Forum fussent l'idée dominante de votre tragédie, de sorte que la mort de Virginie n'étant que Tacccident qui déterminera ime révolution, ce personnage ne tînt de place que ce qu'il fallait pour nouer l'intrigue et amener le dënoûment. Le rôle capital est celui d'Appius; sa pensée dominante est le pouvoir; la possession de Virginie pour un homme tel que lui est un passe-temps qu'il songe à se donner, auquel il tient par l'opiniâtreté et la hauteur de son caractère, qui ne souffre pas de contradiction, plutôt que par une passion véritable.

Julius vient ensuite : c'est la magistrature populaire opposée à l'aristocratie.

Appius chez vous se vante de la mort de Dentatus : je ne crois pas que les décemvirs aient jamais fait pareil aveu; le peuple les accusa de cet assassinat, mais ils n'auraient eu garde de s'en prévaloir.

L'intérêt est très-grand dans les deux derniers actes, et vous avez bien observé la loi du progrès; mais pourquoi avez-vous craint de nous montrer le Forum, comme fit Voltaire dans la mort de César, lorsqu' Antoine fait apporter le corps du dictateur à la tribune aux harangues t Le spectacle doit parler aux yeux [spec^ taculum, spectaré) comme à l'esprit, et vous vous êtes volontairement privé d'un ressort puissant. Vous avez d'autant plus tort, à mon sens, que vous avez introduit à plusieurs fois le peuple sur la scène. Vous avez craint d'ensanglanter le théâtre, terreur puérile, dont l'exemple de votre ami Racine devrait vous avoir guéri. Phèdre meurt empoisonnée, Athalie se tue en présence des spectateurs.

J'ai été médiocrement content de votre scène entre Appius et Caïus, imitée de celle de Néron et Narcisse. — Virginie est et devrait être un des moindre rôles; je trouve, en conséquence, qu'elle figure trop souvent.

En général, votre logique vous a fait suivre pas à paslQ progrès des événements; or, je pense bien que les scènes doivent s'enchaîner, se motiver, s'appeler l'une l'autre, cependant il est de bonne méthode d'escamoter les détails intermédiaires pour ne présenter que les traits saillants. C'est ce que je remarque surtout dans Phèdre; là, on peut supposer et intercaler mille détails d'une scène à l'autre, détails qui auraient pu être gracieux et intéressants, mais que le poète a sup-

M GOttEfiPOmANCE

primés, frajicliissant les iotervaUes, pour grouper d'une manière plus saisissante les traits %i les situations*

Voilà, mon cher ami, ce que votre Virginie me suggère. J'ai reconnu, à plusieurs détails. Fauteur et son respect, je dirais presque son idolâtrie de la femme ; votre pièce est d'un bout à l'autre une plainte et une ciTusion de colère contre les profanateurs du sexe, peutêtre eela même est-il encore un défaut. Mais, avec voire talent extraordinaire pour la poésie, si vous aviez eu le temps de vous faire une éducation intellectuelle et d'acquérir ime érudition historique, métaphysique et philologique suffisante, il vous aurait été plus facile qu'à to»t autre de produire des chefs-d'œuvre, et, je vous le répète, j'entends que ces regrets que je vous exprime (et puissent-ils ne pas trop raviver les vôtres) soient pour vous un éloge; vous méconnaîtriez mon amiUé si vous les preniez autrement.

Vous avez, au plus haut degré, les qualités qui font les penseurs et les artistes (et qu'est-ce qu'un artiste, sinon un penseur?) ; vous réunissez le sentiment et le jugemeni. Tout, dans Fhomme, commence par le sentiment (la religion) et finit par l'idée pure : la nature donne le premier, un travail opiniâtre produit seul la seconde. Sans le travail de la pensée, il n'y a guère en nous qu'une sensibilité féminine, que les poètes nom* ment /eu sacrée verve^ ^tùse, et qui ne nous élève guère au-dessus des généralités oratoires et des fougues juvéniles. Pour que l'artiste soit complet, il faut que l'étude ait développé en lui la faculté de différencier ^ caracta' riêer^ revêtir claque chose de sa couleur jiro^e, sans tomber dans le subtil ou le trivial. C'est là ce qui constitue VoriginalUé, those qui ne vient pas de la nature,

DE P.4. PROUDHON. 3r

comme Ton croit, mais du travail. Je trouve tout bien en vous comme tendance, goût, talent, jugement, versification, art des combinaisons; je ne vous reproche que d'avoir fait Virginie à vingt-cinq ans, au lieu de ravoir faite à quarante ; de Tavoir faite avant d'avoir achevé l'éducation de votre intelligence, au lieu de ravoir faite après.

Comme cette matière est inépuisable, je compte que votre prochaine me donnera occasion d'y revenir et de m'entretenir encore de Virginie.

J'ai reçu une lettre de Pauthier et une de Bergmann; ces messieurs sont émerveillés de ma métaphysique, que leur habitude de ces matières leur fait saisir aisément; ils me prophétisent une longue et durable influence.

Pauthier me loue, entre autre chose, d'avoir publié mon système organique avant de continuer mes Critiques; cet éloge contredit pleinement les critiques de vos beaux esprits bisontins. Faites-moi donc le plaisir, je vous le demande comme un service essentiel, de leur dire de ma part, à tous, qu'ils sctot des IMBÉCILES. Comment? je fais un travail immense, non pour décrire à la façon de Platon, de Fourier ou de Cabet, une soidisant organisation sociale, mais pour découvrir les lois et la méthode suivant lesquelles nous devons organiser, et l'on m'accuse de manque d'invention.

Je dédaigne le roman pour chercher la réalité, et l'on me dénigre I Je respecte le public au point de sacrifier le plaisir de faire, comme tant d'autres, un système arrangé de fantaisie, dans le but d'arriver à un résultat plus vrai, et l'on décide que je manque de force créatrice I Et les phalanstériens, avec tout leur jargon, incapables de me comprendre, travaillent à m'échiner!

Des gens, dont le cerveau est farci d'idées fausses et de préjugés se plaignent qu'avant de les instruire, je veuille leur faire prendre une potion purgative !

Combien notre misérable public français est bête ! Je suis fort, disent-ils, pour détruire, mais pas pour remplacer! Comme si Tordre ne résultait pas inévitablement, nécessairement et de soi, de la destruction du désordre. hommes ! niais !

Je compte bien être à Paris à la fin de Tautomne; je sais que je serai passablement bien accueilli de beaucoup de monde; je jugerai si nos démocrates commencent enfin à se dérouiller, car j'ai bien peur qu'avec nos prétentions nous ne soyons en arrière de tous les peuples de l'Europe. S'il faut désespérer de nos radicaux je m'expatrie, car je n'aurai plus rien à faire ici. A part ma mère et quelques amis, rien ne me rappelle à Besançon, et désormais, me regardant comme cosmopolite, j'irai où je trouverai des esprits libres. Renonçant aux joies de l'amour, de la famille, de la cité, etc., je veux mener à mon aise du moins ma vie de bohémien.

Mes amitiés à M. Bergier, à l'ami Maire, à Guillemin ; Fleury est-il de retour.

Je vous embrasse.

P.-J. Proudhon.

DE P.-J. PROUDHON. 3âO

Paris, 20 février 1844.

A M. MICAUD

Mon cher Micaud, depuis cinq jours je revois la capitale, et ce me serait un grand plaisir de n'en plus ressortir; toutefois, je n'y compte guère. La vie est plus chère et plus difficile que jamais; toutes les avenues de la littérature sont assiégées par un troupeau d'affamés qui fait vraiment peine à voir. Je n'oserais donc me flatter de sitôt de pouvoir faire ici ma couche.

J'ai revu Bergmann en passant à Strasbourg; à Paris, Pauthier, Tissot, d'autres amis que vous ne connaissez pas; puis Cabet et les républicains de la Réforme^ enfin mon libraire. Quant à T***, j'ai si bien perdu son adresse qu*il m'est impossible de le déterrer et que je vous serai obligé de me dire où il est. En homme qui vient savoir ce qui se passe, j'ai d'un coupd'œil jugé la situation : il y a à faire, et beaucoup, pour un réformiste tel que je suis ; mais il me faudrait de l'avance, et c'est ce que je n'ai pas, <;e que mes amis politiques^ comme dirent les journaux, ne peuveut me procurer. D'ailleurs, charité bien ordonnée commence par soi-même, et, comme je vous l'ai dit, les pauvres

930 GOiUSrONDANGK

gens n*ont pas de travail à revendre. J^ai même pu juger, à certains regrets, que Ton commence à se fatiguer du rôle de dupes, et qu'en voyant tous les défectionnaires casés, appointés, mariés, repus, les pleurs de tendresse viennent aux yeux des plus stoïques loups.

Cependant la position est plus belle que jamais pour une opposition intelligente, et tandis qu'en province les derniers des Romains se rallient, ici le dégoût et la défection deviennent universels. Je sais que vous n'en croyez rien, et que votre système à vous est d'absoudre dynastie et royauté de l'effroyable corruption qui nous tue. Laissons donc ce discours, les faits parleront un jour plus baut que tous les arguments.

On a reçu à l'étude, au Théâtre*Français» une Virginie; est-ce la vôtre?

Une Dé/bnse de la propriéti^ anonyme, a paru à Besançon ; pouvez-vous me dire ce que c'est ?

M. Garnier, professeur d'Économie politique à l'Athénée et beau-frère de M. Blanqui, après avoir fait sur ma dernière publication un article honorable dans la Revue des économistes^ m'a écrit ime longue lettre pleine de bienveillance et de sympathie.

J'y ai répondu hier en attendant que j'aille le voir. Les marques d'estime et quelquefois d'adhésion tne viennent ; elles sont souvent trop honorables et trop bien motivées pour que je ne cherche pas tous les moyens de poursuivre. Tout en continuant mes publications populaires, je veux, en changeant quelquefois de ton et de style, et traitant des questions plus immédiates et plus pratiques, conquérir d'autres suffrages et agir maintenant sur le public bourgeois* Je crois avoir des chances de succès : c'ertce que l'expérience m'apprendra bientôt.

M P/4. PROUMieN. 881

Je eompie traiter ki avec man libraire pour la réinvpression de ma Grammaire générale^ devenue un Mimoire sur les séries fframmdUienles, En même temps, je ferai passer mou Bergier. Si ce marché se conclut, j'ai de la besogne pour sIk mois; mais il faudra que Tédileur commence par un versement d'espèces. Vous voyez que je mange toujours mon blé en herbe.

Marmier a écrit contre Demesmay une sorte de pamphlet ou de satire; en avez-vous connaissance? Le bibliothécaire du nûnistre de Tinstruction pubUque se pose, vous le savez, en eoncurrence avec Demesmay, pour le collège de Pontarlier; voilà donc par quels hommes TÉtat est mené et les lois faites I Quoi que vous en disiez, c'est la royauté qui le veut ; à elle donc la responsabilité, à elle le ridicule et la honte.

Par ordre supérieur, la Cour de cassation, dans les questions qui peuvent intéresser le Trésor, donne touours une entorse à la loi et condamne les particuliers; c'est un fait reconnu de tous les tribunaux du royaume. Â la monarchie la honte de l'iniquité judiciaire.

M. Salvandy est blâmé par le roi d'avoir voté selon sa conscience; — M. Thiers dit en plein parlement que le roi a dépassé ses pouvoirs; — M. Guizot n'ose défendre le roi; chacun ensuite, généralisant le fait particulier, répète que toute l'administration est prostituée. A la royauté la honte de la prostitution.

Un de mes amis intimes, chef de bureau au ministère des travaux pubUcs, me disait avant^hier, parlant de tari/s, qu'il n'osait émettre saus aucune forme ses propres idées, qu'il attendait pour cela une administration plus libérale, — et partout les choses se passent de même* — Le pouvoir dirigé d'en haut prétend imposer à tous ses propres idées. A la royauté l'absurdie

et rétrograde prétention de proscrire le libre arbitre des employés 1

Cet élan de vénalité, d'épicurisme, date surtout parmi nous de 1830; il a commencé par l'achat des écrivains d'abord, par l'achat des suffrages ensuite* Ditesmoi qui est monté sur le trône en 1830 ? — Je sais bien que la coïncidence des dates ne prouve rien, au fond; mais après tout ce que je viens de dire et beaucoup d'autres choses que j'omets, cette coïncidence devient démonstrative ou, si vous aimez mieux, accusatrice.

A mon dernier passage à Besançon, j'ai pu voir combien le respect des opinions longtemps professées tenait peu au cœur de mes jeunes camarades et compatriotes ; je ne signalerai personne, mais j'ai été scandalisé des nouvelles maximes et du revirement de plusieurs. Certes, je tiens autant qu'un autre aux aisances de la vie et à la fortune, mais les obtenir par des sacrifices d'idées est pour moi chose aussi impossible que de me faire, à trente-quatre ans, acrobate chezFranconi. C'est que mes idées sont des connaissances exactes, tandis que chez les autres elles ne sont que paroles et sentiments. Voilà, mon cher ami, le secret de ma constance, qui sera, je n'en doute pas, car elle est chez moi sans effort, à toute épreuve.

Mes principes généraux une fois émis, il me reste, comme j'ai dit, les questions de pratique, la critique des détails; je crois que mon influence commencera seulement dans six mois. Et, comme je vous l'ai dit toujours, j'ose espérer que toutes mes doctrines deviendront vulgaires et officielles.

On raconte ici qu'un abbé, vicaire à Paris, aspirant à devenir premier vicaire, et craignant la concurrence d'un plus ancien que lui, avait gagné le sacristain pour

supprimer d'une façon quelconque son compétiteur. L'affaire s'instruit, à ce qu'on prétend. C'est un échantillon, entre mille autres, des horreurs que l'on raconte tous les jours. La royauté est-elle coupable de tous ces crimes, me direz-vous, coupable de tous ces abominables mystères dévoilés par Eugène Sue ? -— Directement, non ; mais par la direction funeste qu'elle a imprimée depuis quatorze ans aux mœurs publiques, la royauté est coupable à mes yeux : je le ferai voir.

Quel malheur que le parti républicain n'ait su ni s'organiser, ni dominer par la doctrine et le talent l'opinion ! Je ne me fais pas plus d'illusion que vous ,sur la faiblesse de mes collaborateurs révolutionnaires, mais vous pouvez juger par ce qui précède de quelle espèce est mon désillusionnement. L'humanité ne va pas si vite que je l'avais cru peut-être, d'accord; mes confrères sont pour la plupart fort ignorants, je le veux; mais que la reconnaissance de ces faits m'ait rapproché de l'ordre de choses, oh ! pour mon honneur et pour le vôtre, ne le croyez jamais.

Je vous embrasse, mon cher Micaud, malgré toutes nos divisions politiques.

Bonjour tout spécial à M. Bergier.

P.-J. Proudhon.

^1 O0llMSbi>0NDAMGË

Lyon, 5 juin 1844.

A M. MICAUD

Mon cher Micaud, je suis parti brusquement, comme il arrive toujours quand on a beaucoup de monde à voir et beaucoup d'affaires à régler, et n'ai pu tous serrer la main en partant. Il est temps que je sache ce que TOUS devenez et ce qui vous occupe eu ce moment l'esprit.

Pour vous donner l'exemple, je continue à prendre mes repas avec MM. Gauthier, mais j'ai une chambre indépendante où je travaille la plupart du temps, soit pour eux, soit pour moi. Cette vie me sera trèsagréable, si je puis réussir à tirer quelque produit de mes publications faites ou à faire, et ne compter sur mes appointements que comme sur un bonL J'ai un tas de besogne sur le chantier, qui est bien ce qui me donne le plus de courage et d'espérance. Et, primOy je vais faire une brochure sur les avantages comparés de la navigation et des chemins de fer, dans laquelle je tâcherai de fixer d'une manière plus précise, et sur de bons documents, la convenance de chacun de ces modes de transport. Comme l'ensemble de mes idées s'accorde parfaitement avec le projet d'un chemin de fer de

DE P.-J. PROUDHOlfl. 33B

Châlons ou Dijon à Mulhouse par Besançon» je vous serai obligé de me communiquer les documents que vous pouvez avoir. J'en ferai un usage qui ne déplaira point aux bisontins; mais je souhaiterais bien avoir quelque chose de mieux que les chiffres fournis par MM. Bretillot et Sainte-Agathe, dans Timprimé que vous avez eu Tobligeance de me donner. [Ces chiffres ne sont pas toujours exacts, et les inductions qu'on en tire encore moins.

J'entends dire que la guerre est au conseil municipal pour les eaux d'Arcier. Je suis charmé on ne peut plus devoir que M. Bretillot partage avec Convers les soupçons des aboyeurs; il ne faut quelquefois pour justifier un honnête homme calomnié que lui donner un cam-^ flice. Avec un .peu moins d'amour-propre, peut-être, Mi Bretillot se rapprocherait davantage de Convers» d'autant mieux que déjà l'intrigaillerie académique les unit. Le Franc-Comtois n'attaque-t-il pas M. Bretillot au sujet de l'ile des Moineaux? Viancin, un moment réintégré dans son secrétariat, n'est^il pas plus hostile à la nouvelle administration qu'à l'ancienne? On me dit qu'il a brûlé ses vaisseaux et qu'il s'attend à être démoli...

M. Maurice est-il en voie de convalescence? Je serais fâché qu'il lui arrivât mal.

Ma popularité, passez-moi le mot, va ici croissant : j'ai une douzaine de colporteurs propagandistes à mon service, qui me débitent mes bouquins et répandent mes idées dans un rayon de plus de dix lieues... Désormais, il faut que je travaille à l'intention de ces bonnes gens qui meurent d'envie de s'instruire, et, façonnés par ma méthode, ne veulent lire rien autre.

Voici une nouvelle écrasante. Un ouvrier lyonnais

de ma connaissance vient de découvrir un nioieur beaucoup plus puissant, plus commode, plus simple dans son application que la vapeur, et qui ne coûte rien. Dans six mois, il ne se construira plus en France, en Angleterre, etc., une seule machine à vapeur. J'ai vu cet instrument, c'est prodigieux de simplicité, de puissance et de vitesse. Pour élever les eaux dans une rivière telle que le Doubs à 100 mètres de hauteur, il n'en coûterait pas 50,000 francs de frais. — C'est une révolution immense que cette inventign, elle fera plus de bruit que la vapeur et les chemins de fer. Dites à vos municipaux de ne pas trop se dépêcher; d'ici à. trois mois la question des eaux de Besançon pourrait être tranchée à moins de 100,000 francs.

Je n'ai point de nouvelle littéraire à vous apprendre ; depuis quinze jours, je ne lis que des brochures surj^les canaux et chemins de fer.

Je vous embrasse.

Bonjour à M. Bergier.

Lyon, 27 juin 1844.

Ma chère mère, si vous avez besoin de 50 francs, veuillez dire à M. Micaud de vous faire une traite sur moi de cette somme, que jo tiens à votre disposition.

Je suis logé dans une petite chambre, sur le quai de Saône, près du bureau, et je travaille une partie du temps pour moi. Si tout va bien, je recevrai cet automne, du produit de mes bouqxiins, de quoi payer les intérêts de mes créanciers pour cette année et l'année prochaine, ce qui me donnera dix-huit mois de répit.

Je pourrai en même temps éteindre plusieurs petites dettes, et vous faire vivre un peu plus confortablement.

A mesure que je reviendrai sur Teau, je prendrai de nouvelles forces, et j'espère bien ne pas pourrir dans mon fumier. Il y a longtemps, je le sais, que je vous tiens le même langage; l'espérance, comme vous voyez, est très-vivace chez moi, et le succès bien long à venir. L'impatience doit être plus vive pour vous , qui avez le double de mon âge : encore un peu de courage, cependant, et vous verrez que tout se remettra. J'ajournerai, s'il faut, mes projets particuliers, pour ne pas compro-

COBftXSPONDANGE

mettre votre position; c'est le plus grand sacrifice que vous puissiez attendre de moi.

Je vous embrasse, ma chère mère; faites-lire ce qui suit à Micaud.

Votre fils

P.-J. Proudhon.

DB P.-J. PMUDHON. SSO

Lyon, i9 j«in 1844.

A M. MICAUD

Mon cher Micaud» votrd état maladif me peine, et en ne recevant point de vos nouvelles, je pressentais ce qui vous arrive. Il est donc écrit que vous mourrez du mal des autres : vous le sentez, vous le dites ; vous comprenez Tanomalie d*une si déplorable sensibilité, et vous ne pouvez vous en guérir. Désormais il est inutile de vous exhorter et de vous faire de la philosophie; vous vous consumez d*un mal inconnu qui tantôt vous attaque par vos souvenirs, tantôt par le spectacle des douleurs d'autrui, tantôt par le regret de succès manques et de félicités perdues ; tantôt enfin par Tirritaiion de rinjustice et de la bêtise humaine. Vous avez lu, comme moi, quelque part, qu*il faut, dans certaines situations, que le cœur se brise ou qu*il se bronze; vous aimiez trop d'abord pour devenir stoïcien ; plus tard, enfoncé dans les affaires, vous avez trop peu donné à Texercice de votre intelligence pour trouver à vos sentiments une puissante diversion. Mais quoi ? le mal est-il donc incurable ? Le rôle de simple spectateur du drame social ne peut-il être le vôtre ? Ne pouvez-vous donc vous isoler par la pensée au milieu de

aïO GORRESPONDàNCE

tous vos semblables? Je cherche comment vous pourriez arriver à ce but, mais je ne puis seul en trouver les moyens; il faudrait connaître mieux votre état intellectuel et pathologique. Croyez cependant que je suis im des hommes qui vous ont le mieux compris : votre âme, votre vie, votre élément, était Tamour; puis, mais à im degré inférieur, Tamitié, et plus bas encore, la culture des lettres. Vous avez perdu violemment les deux tiers de votre être, et, à mesure que le bonheur qu'ils vous promettaient s'est éloigné de vous, je vous ai vu dépérir, devenir de plus en plus irritable, et vous éteindre.

Si je vous parle avec lant de franchise, c'est que j'ai, moi aussi, tout cela de commun avec vous; heureusement que j'ai pu à temps me donner les moyens de diversion et comme supplément, les hautes spéculations philosophiques qui, par moment, sont pour moi une vraie passion. Il me semble pourtant qu'à votre place, à quarante ans, jouissant d'une certaine aisance et de la considération générale, je me ferais, par égoïsme, comme une voie nouvelle, donnant tout à la curiosité de mon esprit : brochures, arts, sciences, voyages, revues, journaux, spectacles, etc., etc. ,.et écartant toutes les images et les sentiments qui pourraient encore me mettre l'âme en feu. Observer, réfléchir, comprendre, quand on ne peut plus aimer, jouir ni produire, c'est encore quelque chose; ce doit être l'occupation des purs esprits, c'est-à-dire de Dieu. Dieu , dit Leibnitz, résout perpétuellement ce problème : étant donné ime nomade et ses modiûcations, eu déduire Tordre de l'Univers et la chaîne des événements.

J'arrive peu à peu à cet état contemplatif, bien que le cœur me batte souvent avec violence : mais je dé-

DE P.-J. PftOUDUON. 341

tourne les yeux et la pensée de tout ce qui me causerait quelque regret. Croyez-vous, mon cher, être le seul à souSrir ? Vous qui avez vu les hommes et Tintérieur des familles de si près, de combien de douleurs secrètes, poignantes et envenimées n'avez-vous pas été témoin ? J'ai rêvé le bonheur aussi ; mais je trouve que le bonheur n'existe que dans ma tète; c'est un idéal dont ce que j'ai vu de plus heureux ne m'a montré que l'ombre. Le bonheur est un fruit qui nous séduit, comme Tantale altéré , sans que nous puissions y mordre : Une fois l'illusion découverte, nous devons rire de notre déconvenue. Vous avez vu les joutes sur l'eau, dans les fêtes publiques; chaque fois qu'un jouteur tombe dans l'eau, le public rit; le plongeur rit luimême; voilà, mon cher ami, l'image de notre destinée. Écoutez, il me reste quelque argent auquel je n'ose toucher, tant j'ai de besoins divers; mais si vous allez plus mal, écrivez-le moi, et j'irai passer une huitaine auprès de vous. Vous méritez bien que je vous consacre une quinzaine de mes appointements. Nous philosopherons, et vous verrez si ma médecine n'en vaut pas une autre. Je veux tenter encore une fois les concours académiques de l'Institut; nous parlerions de cela. Je vous embrasse.

E.-J. Proudhon.

Paris J6 octobre 1844.

A M. MIGÀUD

Mon cher Micaud, je n*ai pas besoin de vous dire avec quelle tristesse, j'ai appris votre maladie ; avec quelle mélancolique sympathie j*ai lu votre dernière lettre.

Eh quoi ! mon cher et malheureux ami, vous pensez à mourir, et vous n'avez pas eu le temps de goûter, . seulement du bord des lèvres, ce qu'on appelle en ce monde le bonheur l Qu'est-ce donc que vivre, si des souffrances imméritées doivent rester sans compensation;] si le cœur le plus aimant doit s'épuiser dans le vide ; si une belle intelligence doit s'éteindre dans les vilenies commerciales.

Je n'avais pas besoin d'être réveillé par cette lettre désolée pour faire toutes ces réflexions et m'appliquer votre douloureuse expérience. Comme vous, je pense à la mort, bien qu'en ce moment je me fasse encore illusion sur ses approches ; je m'arrange à la hâte pour procurer à mes vieux parents un peu de bien-être, acquitter mes dettes, jouir le plus qu'il m'est possible par l'esprit et par l'amitié, et attacher mon nom à quelques recherches économiques, dont il est douteux que

la génération présente me tienne compte. Mais, hélas I vanité des vanités ! j'apprends tous les jours à mes dépens que plus notre modestie réduit ses prétentions, plus le sort jaloux réduit notre récompense ; il n'y a que l'effronterie qui réussisse ; cette réflexion est la base de mon scepticisme à rencontre des grands hommes. Certain journal dynastique disait un jour, à propos de la réforme électorale, que l'homme qui, dans notre siècle, ne savait pas conquérir la capacité électorale, n'était qu'un homme médiocre, et j'ai fini par croire qu'il avait raison. Des caractères de notre trempe, mon cher Micaud, n'ont rien de ce qu'il faut pour se faire taxer à 200 francs d'imposition ; et c'est dans un autre monde que nous exercerons nos droits politiques.

J'ai vu notre ami F***, il m'a paru aussi charmé de son voyage que peu satisfait de l'ouvrage qu'il se prépare à publier. — Je le plains sincèrement d'être réduit à ne pouvoir faire ses preuves que par une publication que son intelligence désavoue, et dans laquelle il n'a pas eu ses coudées franches. Malgré la faveur et les recommandations qui entourent F***, je trouve sa position bien difficile. Je lui souhaiterais d'en être au plus tôt débarrassé ; il m'a semblé que les habitudes préceptorales avaient encore amorti l'essor, déjà si calme, de l'imagination de notre ami, et qu'il y avait en lui tendance aux petits commérages. J'attribue cette décadence à toutes les influences extérieures : influences de famille, influences de patrons, influences de position. p*** ne vit pas assez seul'J il n'est point, passez-moi l'expression, assez saumge, il est soumis è trop de considérations domestiques et sociales, pour avoir un talent fort et original. U est certaines fautes qui l'au-

raient fait valoir plus que toutes les négatives qu'on le force de montrer. . .

Je crains que cette réflexion ne vous fasse croire que l'opposition et la véhémence sont devenues en moi une affaire de système ; j'ose pourtant croire qu'il n'en est rien. Depuis dix-huit mois, je prépare lentement un travail dont la pensée m'absorbe et me fascine, comme tout ce que j'ai produit; mais jusqu'ici je n'ai rien rédigé, parce que j'ai voulu que mon œuvre exprimât, dans l'ensemble et les détails, le calme et la sérénité dans laquelle elle fut conçue, et qui conviennent aux travaux de pure intelligence. Pour atteindre à ce but, j'avais besoin d'embrasser mon sujet dans toute son étendue ; de me laisser pénétrer également du pour et du contre ; de m'accoutumer à envisager de sang-froid certains faits dont la première vue ne manque jamais de me mettre en convulsions. J'écoute la raison de mon oreille droite et de mon oreille gauche : et, emporté tour à tour par les aspects les plus contradictoires, j'éprouve à chaque instant combien il est difficile de garder l'équilibre, et de fondre en une synthèse, qui seule exprime la vérité, les données les plus opposées. Or, bien loin qu'en tout ceci la solitude et l'indépendance dont je jouis soient pour moi un piège, elles sont ma seule garantie d'impartialité.

C'est d'accord avec MM. Gauthier que je suis venu à Paris mettre la dernière main à ce nouvel essai, dont le sujet, la pensée même et les développements seront entièrement neufs, et n'ont été que faiblement indiqués dans quelques phrases de mes précédentes publications. — Je trouve cette étude extrêmement curieuse et intéressante; mais, je sais que le public est rarement touché des plus heureu3es constructions d'idées, et,

grâce au ciel, je ne me berce d'aucune illusion. Le libraire Guillaumin se chargera de Tédition ; il consent même à me faire une avance de fonds, si j'en ai besoin. Je gagnerai au choix de ce libraire Thonneur de paraître cette fois, non plus comme un pamphlétaire ou un obscur utopiste, mais comme un des représentants de la science économique. Guillaumin est, pour ainsi dire, le libraire officiel de l'Académie des sciences morales. ^

Soignez votre santé, mon cher Micaud, s'il faut mourir bientôt, ce que je suis loin d'admettre d'après vous, du moins il faut vivre sans douleur et le plus gaiement possible.

Mes amitiés à MM. Bergier à Guillaumin ; ainsi qu'à votre frère.

Je vous embrasse du fond du cœur.

P.-J. Proudhon.

Paris, 22 décembre i84i.

A M. MICAUD

Mon cher Micaud, j'ai retiré votre mandat de 50 francs chez MM. Peri^ond et Prével ; je vous remercie de ce petit service. Je n'ai pas encore la force de vous rembourser les 50 francs que je vous dois, et, comme je me suis permis la dépense d'un quartier d'hiver à Paris, il faut que je vous rende compte de cette irrégularité de conduite.

Je suis sorti de l'imprimerie à peu près en même temps que du pensionnat Juard et des grififes de la justice, chargé de dettes et de désaffection, je ne dirai pas publique, mais officielle. Comme \m homme qui a tout à la fois à s'affranchir du passif pécuniaire et à faire changer l'opinion défavorable qui s'attache à lui, j'ai commencé par le point d'honneur, espérant de liquider ensuite plus aisément Vues cdienum. Grâce à MM. Gauthier, je puis continuer l'œuvre commencée par moi sous la protection de l'Académie bisontine, et j'ai l'espoir de ne pas mourir avec la réputation d'un étourdi. Mon dernier ouvrage a été compris en Allemagne; une discussion s'est établie dans ce pays à mon occasion, et j'ai l'honneur de marcher de front avec les

plus avancés de la philosophie allemande. Quand je ^is philosophie^ entendons-nous : Les Allemands, à la suite d'un grand mouvement philosophique commencé par Kant en 1780, sont arrivés exactement comme moi à nier la valeur scientifique de la théologie et de la philosophie, à laquelle ils subtituent ce qu'ils nomment dia^ Uctique, et moi métaphysique ou théorie sérielle. Mais ceci ne concerne que la forme générale de la connaissance ; il faut encore déterminer le contenu de ce qu'on nommait dxxixQÎois religions et phUosophies. Ce contenu, les Allemands l'appellent anthropologie ou humanisme^ et moi socialisme ou science de la société,

L'Économie politique en contient les premiers matériaux. Enfin , la nouvelle école allemande procède logiquement par la négation successive de la propriété, de la royauté, de la communauté, de la démocratie, de Dieu, etc., pour conclure ensuite, par une synthèse, à la reconstruction des principes sociaux, c'est-à-dire des idées sur la propriété, Dieu, etc., absolument ainsi que je l'ai fait moi-môme. Mon prochain Mémoire vous fera toucher, je le crois du moins, beaucoup mieux encore que les précédents, l'utilité et les avantages de cette marche. Pour le moment, je ne puis que vous avertir que tout ceci n'a rien de commim avec les paradoxes du dernier siècle, paradoxes dont les auteurs n'avaient point eux-mêmes l'intelligence. Ainsi Diderot, d'Holbach, Naigeon étaient des athées absurdes qui ne comprenaient pas plus l'atht'isme qu'ils n'avaient compris le théisme, et il faut ajouter que réciproquement les théistes étaient absurdes, parce qu'ils ne comprenaient pas leur propre dogme. L'athéisme méthodique, si j'ose ainsi dire, est tout autre chose, et tous ceux qui oni quelque connaissance précise des derniers résultats do

la philosophie, vous diront comme moi qu'il faut, pour arriver philosophiquement à Tidée de Dieu, passer par une négation complète de Dieu. Cela semble un tour de passe-passe; vous verrez bientôt que rien n'est plus croyable et plus rationnel.

Quoi qu'il en soit, j'ai repris la continuation de mes Mémoires, et je me crois à la veille d'obtenir enfin justice et réhabilitation. Deux traductions de mes Mémoires ont été faites en allemand; on traduit en ce moment ma Propriété en anglais, à Manchester ; mon prochain ouvrage paraîtra simultanément en allemand et en français. Le socialisme attire de plus en plus l'attention, non comme doctrine de secte, mais comme étude positive et histoire naturelle de la civilisation : avant dix ans, il sera peut-être reconnu officiellement. Aussi bien pour ceux qui l'entendent, il est plus rassurant que redoutable, et il est incroyable combien les gouvernements pourraient en tirer parti. Mais la question d'application n'est point mon affaire; je ne suis ni ne veux être ministre. Je veux imposer mes idées si elles sont vraies, et forcer au désaveu de leur blâme le pouvoir et les académies.

J'ai été très-sensible au malheur de Chalandre ; il y a de quoi se désespérer. M. Convers, le père de l'architecte, avec qui j'en parlais ici, me demandait s'il y avait malveillance, ajoutant que cette circonstance serait encore plus pénible que l'accident. Je suis du même avis; mais je ne sais rien à cet égard.

Je vois de temps en temps F*** et Albert Jacquard; j'ai diné deux fois déjà avec eux. Je cause avec F*** de son histoire et lui aide à préciser ses jugements ; ceci soit dit sans aucune prétention pédante de ma part. C'est en amis et camarades que noud nous entretenons ;

F*** sent bien qu'en pareille matière un esprit nourri dans la philosophie de Thistoire, exercé à la gymnastique de Fesprit, en apprend quelquefois plus qu'un livre. F*** a im grand fonds de bon sens et une rectitude de jugement remarquable ; il n'écrira ni ne fera jamais de sottise, et arrivera facilement au bien-être de la vie. Du reste, je trouve ainsi que vous qu'il est im peu trop dépourvu de la veine poétique qui, dans le domaine de la science, est la faculté môme d'invention, ou, si vous voulez, le privilège des découvertes. Trouver et poétiser sont deux mots synonymes en français, en grec et en latin. Mais on peut faire des travaux utiles et obtenir un rang honorable sans ce don de génie qui ne va guère sans un bouillonnement de l'âme pu enthousiasme funeste au repos et au bonheur.

Albert donne toujours de belles espérances; il travaille bien, montre beaucoup de diligence et d'affabilité; il aime beaucoup son précepteur et n'annonce jusqu'ici aucune mauvaise inclination. Si j'étais son père, je lui rendrais la vie im peu plus dure, afin de donner du ressort à cette âme naturellement portée à la mignardise, et corriger l'effet d'un tempérament essentiellement ymphatique. Mais l'eicellent M. Jacquard est si heueux des dispositions du jeune homme qu'il souffrirait trop de ne pas le récompenser par toutes les commodités de la vie; en quoi je le plains d'avoir un père si tendre. Selon moi, il ne manquerait rien au système d'éducation adopté par Albert, s'il vivait avec F*** dans les mêmes conditions de gêne, de parcimonie et parfois de pénurie où je me suis trouvé si souvent, ainsi que vous, mon cher Micaud, et qui nous ont fait ce que nous sommes, encore plus que les livres.

Voici une note pour Huguenet, relative à une réim-

380 GORREâH)NDANGE

pression de mon discours sur le Dimanche, dont Bintoi se charge.

Mes respects à M. Bergier.

Je vous embrasse.

P.-J. Proudhon.

L'Académie de Besançon doit 6tre cont^te de

Il passait pour n*6tre pas fort : le voUà de Flnstitut; Il ne s'est signalé par rien : le voilà décoré; Il était libre penseur : le voilà qui parle religion; '^ Il était républicain : le voilà dynastique.

En vérité, l'Académie, qui ne me suppose pas d'autres motifs de convictions qu'à M*^*, doit avoir singulièrement pitié de moi.

Dfi P.W4 MIOUMON. 351

Paris, 7 novembre 1845.

A M. MICAUD

Mon cher Mieaud, je n'ai pu vous embrasser avant de partir; votre amour pour les champs et le soin de votre santé m'ayant privé de cette satisfaction. J'ai fait mes adieux à M. Bergier pour vous, et je compte qu'il vous aura rendu mes salutations.

Voici une valeur que je vous serais obligé de négocier pour moi auprès de M. Jacquard, et dont je vous ai parlé avant de partir. C'est un billet de l'un de mes libraires, le fils de l'ancien commissaire de police, Laviron, que vous avez sans doute connu, et le père du peintre. J'ai, pour le lU du mois courant, qui est lundi, une échéance de fr. 274, payable chez Huguenet, rue de Vignier, pour réimpression, en juillet dernier, de l'un de mes Mémoires, Huguenet est prévenu, et vous n'auriez qu'à lui remettre les fr. 274, en versant le surplus de la négociation à ma mère.

J'espère que M. Jacquard, qui m'a toujours trouvé fidèle dans mes petites opérations de banque, voudra bien m'escompter cet effet, pour lequel, au surplus, il y a ma garantie, c'est-à-dire celle de MM. Gauthier frères, à qui je demanderais cette somme, s'il ne s'agis-

3S3 GORRESPœmANGE

sait pour moi que de satisfaire à un besoin personnel. Mais il faut que je fasse mes recouvrements, passez-moi l'expression, pour un auteur aussi gueux que je suis; c'est ce qui me fait vous prier de me rendre ce nouveau service,

Mon expertise avec M. Guillaume est terminée; j'ai, d'après son compte, quinze à dix-huit vacations. Lorsque le règlement en aura été fait, je vous prierai de recevoir les fonds pour moi et de les tenir à ma disposition.

Je verrai demain ou après mon nouveau libraire, Guillaumin ou un autre ; je suis décidé à ne livrer mon manuscrit que contre argent comptant. Mon travail vaut 1 jOOO francs le volume pour une première- édition, ou rien. Son grand mérite sera d'être à la fois éminemment socialiste et économique; c'est-à-dire progressif et pratique. C'est ime appréciation générale et coordonnée de tous les phénomènes de l'économie sociale, jugés en eux-mômes et sans aucune préoccution d'utopie.

A propos, je vous dirai que je trouve le socialisme dans un désarroi complet. C'est une division d'esprits poussée jusqu'à la pulvérisation; il y a en ce moment, à Paris seul, dôme pnvneiux et revues socialistes, depuis Considérant, en passant par Pierre Leroux, jusqu'à Cabet; pas une seule de ces , publications ne s'accorde avec une autre, et il en est de môme des socialistes. C'est humiliant pour nous ; mais il faut avoir la bonne foi de le recotinaître ; nous sommes plus de lOOjOOO socialistes en France, parmi lesquels on n'en trouverait pas deux qui s'entendent. — C'est bien pis quand on compare le socialisme français avec le socialisme allemand, et rien de curieux, d'amusant, comme devoir les

jalousies, les infidélités, les haines fraternelles qui pullulent dans cette Babylone. Je connais plus de vingt Allemands, tous docteurs en philosophie. Or, chacun d'eux me dit du mal de ses co-réfugiés etco-socialistes. En France, môme zizanie parmi les gens : les phalanstériens, tout en poussant de concert à la propagande, sont divisés en autant de religions qu'ils comptent de têtes, et les plus intelligents, ceci est notoire, sont les plus prompts à la révolte. Je ne serais pas juste et je mentirais à ma conscience si je ne finissais par vous dire que moi-même, qui vous parle de nos déplorables discordes, je ne suis d'accord avec âme qui vive, et peut-être moins disposé que jamais à m'entendre.

Ce que je crois de plus raisonnable, c'est que dans dix ans, les ressorts de la société, ayant été mieux étudiés et mieux compris, le socialisme sera mort et enterré, et l'Économie politique avec lui. Quelque chose de pratique et de rationnel, de vieux en principe et de nouveau dans ses effets, succédera à tout ce brouhaha, et régnera sur les esprits avec le calme et la sécurité des sciences exactes. — Mon Dieu ! quand ce temp-là sera-t-il venu? Quand pourrons-nous boire, manger et dormir, sans disputes et sans controverse?...

MM. Jacquard et F*** étaient absents lorsque je me suis présenté à leur domicile, et je n'ai pu encore les noir.

Mais vous pouvez dire à MM. Bergier et Jacquard que leurs lettres ont été remises et leurs commissions faites.

Je vous souhaite le bonjour et vous embrasse.

P.-J. Proudhon.

COKRBSP. yi« 23

IM CORRESPONDANCE

Pari«, 16 septembre 18 W.

A M. MICAUD

Mon cher Micaud, voici un billet pour Guillemin ; obligez-moi de le lui faire parvenir directement ; je ne veux pas que des sjmdics, s'il y en a, mettent le nez dans mes relations avec lui.

Ce que Ton craint ne manque jamais d'arriver , et cela n'a rien de mystérieux : la crainte est bonne logicienne en bien des cas, et c'est pour cela qu'elle rencontre si juste. Je compte aller en personne porter quelques consolations à Guillemin, dans le courant d'octobre ou premiers jours de novembre ; en attendant, je ne serais pas fâché d'être tenu un peu plus au courant de son affaire.

Vous ne me dites rien de F*** ; son livre a-t-il paru ? — Qu'il m'écrive donc ! Est-ce que j'ai le temps d'entretenir une correspondance, moi ?

Quand donc est-ce que les hommes se décideront à réfléchir sérieusement sur l'économie de la société, dont les rouages les écrasent parce qu'ils n'en connaissent pas le mouvement? Nous voilà trois amis qui nous y sommes successivement trouvés pris: vous le premier, moi à mon tour, et Guillemin ensuite. Combien d'autres

de notre connaissance y ont passé. On peut dire qu'en vingt ans, le nombre des faillites égale celui des établissements d^industrie ou de commerce, en sorte qu'il n^est pas une maison qui, sous un nom ou sous un autre, ne devienne la victime de cet effroyable mécanisme que nous connaissons si mal.

 la Toussaint, mon cher Micaud.

Je vous embrasse de tout mon cœur.

P.-J. Proudhon.

Paris, 16 février 1847.

A M. MICAUD

Mon cher Micaud, ayez Tobligeance de compter au nommé Jean Meunier, maréchal-ferrant sur le port, mon cousin par alliance, la somme de 50 francs, que je yous rembourserai à présentation de votre mandat sur moi, Paris, rue Mazarine, 46.

Envoyez-moi votre traite par Philibert Pernond, ce qui évitera au moins un protêt, en cas qu'on ne me trouve pas.

Et donnez-moi des nouvelles de votre santé.

Depuis mon arrivée ici, je n*ai rien fait; Gauthier aine m'a suivi de près, le jeune est arrivé à son tour, et je passe mon temps comme à Lyon. J'ai vu F***; il attend toujours les effets de la protection de M. Pouillet. En poursuivant ime affaire imaginée par MM. Gauthier, j'ai eu occasion de voir assez souvent nombre de nos députés, MM. Demesmay et Convers entre autres. Celui-ci me semble tout à fait dégoûté de l'opposition; il a voté avec les ministériels dans la discussion de l'adresse, et il a causé par là presque autant de surprise qu'il s'était acquis de faveur lors de l'annulation de son élection, M. Convers, en un mot, voit les choses

autrement que le parti auquel on avait ouï qu'il appartenait, et il fait largement usage, à cet égard, de son indépendance. J'en conclus que si cette conduite ne lui aliène pas ses électeurs, elle lui méritera à coup sûr Testime du gouvernement, et qu'ainsi M. Convers aura assuré et consolidé sa position à la Chambre.

Ceci soit dit sans aucune intention critique de ma part ; mais enfin ce que c'est que de nous !

Je vous embrasse, mon cher Micaud, et vous prie de m'écrire de vous et de toutes choses.

Tout à vous.

P.-J. Proudhon.

Paru, il MBn 1847.

A M. MIGâUD

Mon cher Micaud, je vous envoie sous ce pli le reçu de MM. Blot et Lair. Je vous remercie d'avoir fait si bien ma commission : c'est à peu près ma part d'aumônes pour cet hiver. Vous voyez que la misère s'adresse à moi comme à vous; nous pouvons nous faire de ces confidences, quand l'action elle-même nous parait si naturelle et si simple.

Je ne suis pas tout à fait d'accord avec vous sur la conduite de Convers, non que j'accuse sa conscience : j'accuse son caractère. Le mécanisme de nos institutions étant donné, je tiens qu'un homme doit être de son parti, notamment dans les occasions solennelles. Convers reproche à l'opposition de compter dans ses rangs autant d'ambitieux et d'égoïstes que le parti ministériel; c'est là son grand argument. J'en tombe d'accord avec lui; mais depuis quand est-ce qu'un homme politique prend pour règle de sa conduite politique des considérations de personnes? S'il y a des ambitieux dans l'opposition, il y en a tout autant dans

le ministère ; partant quittes, et nous restons avec le seul mérite de nos principes respectifs. Or, ce sont ce$J principes qui doivent faire votre loi aussi longtemps, du moins, que vous n'avez pas déclaré et motivé votre défection, car j'admets qu'un honnête homme a le droit de modifier, d'abandonner môme ses premières opinions. Est-ce là ce qu'à fait Convers? Non. Il donne à entendre, il écrit même qu'il est de l'opposition ; on le fait député sur cette déclaration ; et puis il se trouve qu'il s'est réservé in petto de n'être pas de l'opposition quand il le jugerait (en son âme et conscience, s'entend) convenable! Or, voilà ce que le sens commun appelle non pas de l'indépendance mais de la tergiversation.

Combien la position de M. Demesmay est plus nette. Il est, lui, député conservateur, connu pour tel, et cependant honnête homme, loyal, fidèle à ses sentiments, estimé (je tout le monde. Je lui ai demandé la

raison pour laquelle il avait voté l'adresse? Parce que, m'a-t-il dit, bien que je partage la plupart des sentiments de l'opposition, bieû que je trouve fondés presque touà ses reproches, je n'ai pas cru devoir renverser un ministère qui , pour la première ^ fois, résistait à l'Angleterre, et précisément pour le punir d'y avoir résisté.

Assutéffient, on pourrait trouver à redire à cela; mais enfin voilà une raison, raison qui ne manque pas d'une ëetiamé sorfinie de vérité, et qui, selon liioî, pouvait détet'itiiiiet' uïi conservateur honnête homrfie.

Mais ay àfâît-il donc rien qui pût juistifîèr aussi le vote eiî sens èoiitraire d'Un dé|)utê dé l*épi)èàitioii, honéêtè hômnië? Èst-ëe ^iiè vous admettez à ptîoH qUé lés Céïit einquaiite députes qui forment lé cârîip

360 CORtiESPONDANCË

opposé sont cent cinquante prétendants au portefeuille? J'en ai vu et entendu quelques-uns qui m'ont paru très-recommandables. Je crois donc que ces hommes-là ont eu d'excellents motifs de protestation, et, sans sortir de la question espagnole, mon premier reproche au ministère, c'est qu'il a déshonoré sa résistance à l'Angleterre en montrant, pour la première fois, de la fermeté lorsqu'il s'est agi d'une question de famille, d'un intérêt purement dynastique. Comment donci est-ce que sur bien d'autres points, M. Guizot a manqué d'occasion de déployer cette raideur qu'il s'est trouvée tout à coup yis-à-vis de lord Palmerston? N'était-ce pas le cas de lui dire : Vous avez bien fait de résister, et nous maintiendrons ce que vous avec fait; mais votre conduite, votre diplomatie, ont été telles que la nation a souffert dans la dignité de son gouvernement.

Mettez-vous pour un moment, mon cher Micaud, à mon point de vue, comme je viens de me mettre au vôtre, et, abstraction faite des hommes, — vous n'aimez guère plus M. Guizot que M. Thiers, guère moins M. Thiers que M. Guizot, — vous reconnaîtrez avec moi que Convers a été non-seulement maladroit en se laissant poser comme député de l'opposition; mais que votant ensuite pour le ministère, par une mutinerie contre ses collègues de l'opposition, il a fait une sottise.

Adieu, mon cher ami, conservez-vous longtemps, songez un peu plus souvent à moi, à moi, qui vis comme vous de la vie de l'esprit, et qui me crois presque heureux, en songeant combien je suis affranchi dans mon cœur et ma pensée de toutes les misères qui tourmentent mes pareils. J'aime à croire que vous êtes enfin j;)arvenu à ce calme suprême de l'imagination, de la

raison et des sens, qui est tout à la fois la liberté et la sagesse.

J'attends avec impatience vos nouvelles rimes; je suis loin encore de pouvoir vous envoyer de ma vile prose. Je vous embrasse.

P.-J. Proudhon.

att GOMUWQNOiWGE

Pari8,3aml f847.

A M. MICAUD

Mon cher Micaud, j'ai reçu tous vos vers; je les ai lus avec plaisir : je regrette cependant la pièce sur Lamennais. Je n'aime pas plus cet écrivain que vous ; je le regarde comme un faible esprit, un cerveau brûlé, mais grand artiste, artifex dicendi. Le public entier s'est tu sur son apostasie, parce qu'on y a vu plutôt l'effet des passions et de Tinconsislance des idées que tout autre chose; le parti républicain a bien pu quelque temps lui faire une certaine auréole; mais, aux yeux des gens graves, Tabbé de Lamennais quittant l'Église par dépit, abandonnant le christianisme pour le déisme de Rousseau, remaniant sa philosophie catholique pour l'accomoder à ses nouvelles tendances, Fabbé de Lamennais a été jugé et perdu. Je crois qu'il convenait, dans une pièce de vers, de ne pas le juger de si haut que vous faites; car, à mon sentiment, c'est tomber précisément dans l'erreur du clergé de la Restauration et des républicains de 1830. Lamennais n'était point si grand que l'ont fait tour à tour les uns et les autres : il ne s'est jamais connu lui-même, il a été toujours la

De p,-j. pRouDttoN. m

dupe de son imagination biblique et d^une deminlouzaine de formules de style.

Et voilà précisément votre défaut, à tous, poètes, c'est d'exagérer la réalité des choses et de tromper les hommes. L'abbé de Lamennais n'a jamais eu la vue nette sur rien, pas plus que M. de Lamartine, que Chateaubriand, que tous ces hommes à grande imagination, à grand sentiment. Tout ce qu'ils débitent est un mirage perpétuel, un agent de folie et d'ivresse pour les jeunes gens et les femmes. — C'est très-sérieusement que j'en suis venu, comme Platon, à maudire cordialement les poètes et les orateurs, qui ne parlent jamais que pour déguiser la vérité et mentir. Vous nous faites de Lamennais une espèce de Lucifer, c'est tout au plus un rapsode bavard et dépourvu de sens commun.

Mais c'est trop» insister sur des bluettes que vous ne donnez que pour les amusements de vos loisirs, et qu'à ce prix j'accueille de tout mon cœur. La pensée de votre conte à M. Dupin est très juste :. c'est xme des mille contradictions de la société. Nous sommes arrivés, je crois, au jour où un honnête homme peut refuser un duel, se moquer du duelliste et le faire siffler, au moins dans la vie civile. Dans le militaire, le préjugé vivra encore plus longtemps.

Je viens, mon cher Micaud, vous charger de nouveau d'une petite commission. — Ayez l'obligeance de négocier pour moi le billet ci-inclus, sur Paris, au 15 courant, fr. 250.— Vous remettrez 200 francs à l'avocat Audy lorsqu'il se présentera à vous pour les demander, et gardez les 50 francs à la disposition de mon frère.

Avez-vous reçu la reconnaissance de 50 francs de la maison Pernond?

Je dine demain, jour de Pâques, chez un compatriote

m corresmndance

avec F*** et Jacquard; jeudi prochain, avec les mômes et d'autres personnes, chez F***. Bonjour à MM. Bergier et Jacquard, si vous les voyez.

Je compte être de retour au pays d'ici à un mois ou six semaines.

Tout à vous.

P.-J. Proudhon,

De P.-J. PROUDHON. 865

Lyon, 27 août i847.

A M. MICAUD

Mon cher Micaud, je vous ferais des excuses de ma négligence à vous rembourser, si nous en étions à nous gêner l'un vis-à-vis de l'autre. Comme je l'avais dit à votre domestique, je me disposais à vous écrire, principalement pour vos 100 francs; vos besoins ont été plus prompts que ma diligence : vous avez fait traite sur moi, vous avez bien fait.

J'ai appris la mort de M. Trémolières à Paris, et j'ai tout aussitôt pensé à vous, à votre amitié pour cet homme de bien. Les pertes que nous faisons sont ce que j'appelle vraiment mourir. Peu à peu nous nous trouvons dépouillés et sevrés de tous nos amis, de nos proches, de nos contemporains, des êtres avec qui nous avons grandi, vécu, joui ou souffert; nous restons, comme des monuments incompris, au milieu d'ime génération frivole, insouciante, égoïste et railleuse, qui fait des affaires, s'occupe de ses plaisirs, et n'a nulle sympathie pour nous. Le respect et l'estime des anciens sont une religion, un sentiment mystique, ce n'est point communauté de sentiments ni d'idées. Plus on y regarde, plus on trouve que la mort est une nécessité

360 GOHHESPONbANCe

d'ordre social, une loi de providence, en môme temps qu'une transition vers Tinconnu. Je me figure qu'à quatre-vingts ans, bien loin que je craigne la mort, je ne voudrais plus de la vie; qu'en ferais-je, en vérité ?...

De ces réflexions revenant à vous, mon cher Micaud, je me demande si une amitié de vingt ans n'a pas suffi pour nous rendre contemporains comme nous sommes compatriotes, si je suis de la génération qui vous pousse, ou bien si je ne suis qu'un être excentrique, en dehors de la série des idées qui me suivent, comme de celle qui me précède ?

Je vous abandonne les approbations de mon prospectus ; mais, après tout ce que tous avez vu de moi, qu'y a-t-il donc dans ce prospectus qui ait lieu de vous surprendre? Est-ce que cette annonce, que j'aurais voulu développer en dix colonnes, n'est pas la combinaison obligée de toutes mes prémisses ? Ou vous ne m*avez jamais compris, ou bien, si vous avez admis dans leur portée métaphysique mes précédentes publications, vous avez dû vous attendre à une solution pratique radicale, aussi éloignée des moyens de violence que de la routine philanthropique et conservatrice; quelque chose de neuf, enfin, d'inattendu, et pourtant d'universel et de permanent dans les sociétés.

Que je me trompe dans ma solution, c'est par rapport à moi la moindre chose ; mais ce qui est sûr, c'est que ma conclusion doit avoir toutes les conditions annoncées dans mon programme ; et c'est surtout en Ce que je veux remplir ces conditions que je fais preuve de logique et d'intelligence.

Votre horreur pour la presse et le journalisme, horreur qui est au moins égalée par la mienne, vous rend encore injuste sur un autre point : savoir ma déter-

DE P.-J. PtlOUDHON. S67

minalion de devenir journaliste. C*esl parce que je suis irrité contre le journalisme que j'embrasse cette profession, comme Juvénal, qui, de colère, se fait satirique. Vous tirez, vous, une conséquence toute contraire ; vous avez raison à votre point de vue, qui est d'éviter la mauvaise compagnie ; mais cela n'empêche pas que je ne puisse avoir raison au mieux, qui est de réformer la presse, et de montrer enfin, par un exemple, ce que c'est qu'un journaliste de bonne foi. Je ne parle pas ici de ma volonté arrêtée dès longtemps de poursuivre, par tous les moyens, la propagation et la réalisation de mes idées; ce but, qui complète ma justification, ne peut vous paraître que le complément de mes erreurs. Bornons-nous donc à constater ici une chose, afin de ne pas perdre l'estime réciproque , c'est qu'autant vous êtes conséquent dans vos idées, autant je le suis dans les miennes. Je vous connais, je suis sûr de vous; jo n'ai que faire de vous convertir : s'il n'y avait au monde que des hommes comme vous et moi, ce serait peutêtre, en fait de principes, d'idées, de style, de langage, une tour de Babel ; dans la conduite des afiFaires, ce serait cette harmonie dont on parle tant et qu'on voit si peu.

Je vais préparer une série d'articles pour le Peuple^ articles qui seront les chapitres d'un livre commencé depuis un an, ma solution. Ce sera bien singulier, comme vous dites, pour un journal du peuple; j'ai ce malheur que plus j'avance, plus mes idées prennent un tour qui n'appartient à personne. Je ne cherche pas, je vous le jure, l'originalité; je suis convaincu que cette originalité qu'on me donne n'est en moi qu'un remarquable bon sens, et cependant, quoi que je pense, je le pense et je l'exprime d'une manière à part, sans qu'il

aaS CORRESPONDANCE

me soit possible de faire autrement. L*excès d'originalité me nuit autant que Texcès de banalité nuit à d'autres; je reconnais en moi ce défaut avec beaucoup d'autres ; mais que voulez-vous? puis-je me faire un visage d'Antinous, quand le ciel m'a donné une figure de Tatare?...

J'écrirai bientôt à Guillemin. Le bateau qu'il a vu à Cette, portant le nom de Gauthier frères, était un bateau vendu. Nous ne faisons rien sur cette place.

Bonjour à M. et M"® Bergier et à votre père.

Je vous embrasse de tout mon cœur, mon cher Micaud.

P.-J. Proudhon.

Paris. 10 avril 1848.

A M. GAUDON

Mon cher Gaudon, je viens vous confirmer tout ce quo je vous ai écrit dans mes lettres précédentes, notamment dans celle adressée à mes compatriotes, et que je vous chargeais de faire Ure au club où ma candidature a été proclamée. Je persiste dans l'opposition que j'ai commencé de faire, dès le 25 février, à la démocratie qui, en ce moment, règne et gouverne ; cette opposition sera moins véhémente peut-être qu'elle ne l'a été d'abord, mais elle n'en est que plus décidée et plus profonde.

Dès le premier jour, j'ai signalé les différentes sortes de dangers que courait la Révolution : 1® la démocratie doctrinaire, représentée par le National; 2® le vieux jacobinisme, représenté par Ledru-Rollin, et 3<> le commimisme, représenté par L. Blanc.

Ces trois principes réunis, si j'ose donner ce nom à trois vieilles idées qui ne devraient plus paraître que dans l'histoire et les romans, travaillent avec un merveilleux succès à désorganiser la France, à faire dévier la Révolution de sa véritable ligne, qui est la réforme économique, et à enterrer dans le sang et l'incendie d'une guerre civile la question sociale.

CORRSSP, Vif ' 34

370 CUAmiSPONDANGË

Le progrès, dans cette funeste route, est d'autant plus rapide que les hommes qui sont à la tète du mouvement sont généralement des hommes de cœur, de conviction, pleins de talent et de dévouement. Le fanatisme, en ce moment, passe toutes les bornes; j'ai vu, dans une réunion de cinq cents personnes, décider en cinq minutes, avec des tonnerres d'applaudissements, les plus formidables questions de TÉconomie politique, des questions dont je suis sûr que personne dans l'assemblée ne savait le premier mot. J'ai entendu les motions les plus folles accueillies avec enthousiasme ; puis les propositions puériles, ridicules, appuyées à l'unanimité. Ce qui agite les tètes aujourd'hui, ce n'est pas une |>ensée économique : personne n^a étudié l'Économie politique; c'est le souvenir de 89; c'est l'enthousiasme puisé à la lecture des historiens romanciers de la Révolution; c'est l'envie de surpasser, par de grandes choses, nos pères qui, rien qu'avec du sens commun et leur bon droit, en ont exécuté de si grandes ! Nous sommes fous de nos souvenirs, et c'est avec des souvenirs que nous prenons une société, qui n'a rien de commun avec l'ancienne, pour la transformer; personne ne saurait dire en quoi ni comment. Nous marchpns au pas de charge vers une catastrophe comme vers une victoire. Tout le monde était (sans s'en douter, il est vrai) républicaia depuis dix-huit ans ; tout le monde s'est reconnu républicain lorsqu^a éclaté le 24 Février. N'importe^ à ime révolution il faut une contre-^r évolution^ et nous avons inventé des aristocrates et une bourgeoisie qui n'existent pas. L'événement a prouvé que tout le monde vivait sur le crédit^ que, par conséfljuent, il n'y avait point de riches : le prolétariat est la condition gâaérale.

DE l».-J. PROUDHON. 371

C'est contre cette fiction de bourgeoisie que la Republiquet£aH ^i ce moment .la f(iieiT«; nous allais livrer JbataiUe dans quinae jouhb à un faiitôme; on vain(^ra des arietocraies qui a'exist43nt que 9ur le papier, et si par hasard les candidate dm Niiional ne passent pas, on crom tout peiïdu, on criera aux armes t et nul ne peut répondre de ce qui arrivera.

A la fin, le pajs se, réveillera du somnambulisme révolutionnaire; nous finirons par nous trouver bien ridioules, et nou^ nous mettrons alors sérieusement à rœuvne de patienoe ei d9 travail que nous impose la Révolution; nous sommes malades de pleurésie intel* lectuelle : ce sera use <;ri$e douloureuse; mais, comme là société ne peut mourir, j'ee^re que cette crise sera salutaire.

il importé, mon cher G^udon, d€ms cet instant où toutes les ioMi^atiMis battent la campagne, que vous appelles TaUention de vos amis sur la vraie nature de la Révolution, comme aussi sur la figure rétrospective qu'on lui donne. A Paris, la partie éclairée d^ la classe ouvrtèi]e m'est point du|^ de cett^e agitation factice et fébrile ; mais on slnquiètQ, et il y a lieu de s'inquiéter.

Que; les ouvriers bisontins recueillant leur egprit; qu ils «txaminent avec calito et sang-froid la question posée à notre siècle ; qu'ils la dégagent de tout Tappa- (reil oratoil^, z^enouvelé de^la Convention, dont on s'affuble; qu'ils se diseaaEt bi^nque l'histQipe ne se r^i^ète pas; que c'est fini de la diqtature, comme .des ^tôsignnts ; de la guerre avec TEuropa, comme de la Terreur et de Napoléom. L'épopée est finie pour nous, quoi qu'on ait dit, et, ;si trivial que cela paraisse, nous sommes condamnés à faire une besogne, non plus dç hér^, inais do commit^. La royfyiiition 4o Wéwtm est Uiie rovoikiUou

372 CORBESPONDikNGE

économique, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus roturier, de plus bourgeois. Organiser le crédit et la circulation, augmenter la production, déterminer de nouvelles formes de société industrielle, tout cela ne comporte plus le tempéramament de 92; bon gré mal gré, il faut nous résigner à n'être que des pékins.

J'ai appris par les journaux que la garde nationale de Besançon avait chassé le commissaire du gouvernement, Faivre. J'ignore quels sont les motifs de cette fâcheuse manifestation ; m&is je suis sûr d'avance que le soulèvement a eu pour- cause, à Besançon comme ailleurs, le malentendu qui existe aujourd'hui entre les représentants de la République et la République ellemême.

La République, je vous le répète, c'est le travail, l'atelier, le comptoir, le débouché, le m^age, les choses du monde les plus prosaïques, et qui prêtent le moins à l'énergie révolutionnaire et aux grandes paroles. Les représentants de la République ne sont pas, pour la plupart, de ce monde : on les prendrait pour une seconde incarnation de la race de 93.

Vous pourrez juger, par la liste des candidats à TAsserablée nationale, que publie le National d'aujourd'hui, comment il comprend la Révolution. Il dit, en propres termes, en répondant au Siècle, que, pour FONDER une république, il faut des républicains. Le National croit que la République date du 24 février ; il ne peut pas comprendre que la République était dans les esprits, bien qu'ils ne s'en rendissent aucun compte depuis 1830, et ceux qu'il appelle républicains, ce sont exclusivement ses amis, des gens qui ne veulent ni de Cabet, ni de Considérant, ni de Proudhon, ni de réforme politique, mw la Charte de 1830, moins la

DE P.^. PROUDHOM. 373

royauté et la Chambre des pairs, et avec le suffrage universel en plus.

Ce n'est plus dans les actes antérieurs qu'il faut chercher la grandeur de la Révolution de 1848, c'est dans les idées. Pour comprendre ce grave événement, il faut être un peu algébriste, faire abstraction de la montre et regarder le fond; c'est l'égalité, la richesse, la moralité qu'il faut créer par le travail : Vexemple de nos pères est sans la moindre utilité pour nous; nous ne les imitons pas; ils ont fait une chose et nous en devons faire une autre; si nous l'entendions autrement, c'est alors que nous aurions dégénéré.

Donnez à tous nos amis communication de cette lettre, comme de la précédente; je pense bien que les tètes, à Besançon comme partout, ont dû bouillonner dans ce moment si solennel, et que bon nombre d'esprits, d'ailleurs fort raisonnables, auront pris le galop. Je prévois que mes brochures, mes lettres, mon opposition au gouvernement provisoire, auront fait tort à ma candidature; ces considérations ne m'arrêtent point : je vois trop clair dans les choses, et lès conséquences de la politique adoptée sont trop graves pour que je dissimule. Bourgeois, ouvriers, aristocrates s'il y en a, et prolétaires, s'il en reste quand tout le monde l'est devenu, feront ce que bon leur semblera; ce qui m'importe, c'est de les prévenir, c'est que personne ne se méprenne sur mes sentiments.

Je vous serre la main , mon cher Gau(îon, et suis on ne peut plus reconnaissant de vos bons ofQces.

P.-J. Pboudhon.

ST4 cmmmmhMMr.

Pdi^. 16 avril \mH,

k M. MICAUD

Mon cher Mieaud, il fem donc qu'cui; p^nfê d'esprit qui nous accablent tieuneut m joindre encore les douleurs du corps ! Vous Toilà malade, plus malade que vous ne Fatez jamais été ; car vous Titiea de Tordre public, et Tordit public tous paraît compromis* Que je voudrais être auprès de vous pour vous donner un peu de courage, en vous prouvant que tout n'est pas perdu! Regardez donc au-delà de Tinstant présent; faites la part de cet engouement démagogique et utopique qui nous possède pour quelques semaines encore, et ne considérez que le bien qui doit résulter d'une crise devenue inéritable. Nous sommes au paroxysme de Tagitation ; une grande manifestation se prépare en ce moment dans Paris, soufflée, inspirée de mille lieux différents ; les uns crient :àktsle Nattônàl l les autres, à ta$ Blanqni ! etc. En un mot, c*est le vieil esprit, ce sont les réminiscences de 89 à 99 qui s'usent: il le fallait. Dans quelque temps, les esprits réfléchis reprendront tout doueement la besogne de la République ; mais il faut que cette fièvre, allumée par dixhuit ans de déclamations, par mille pamphlets, romans,

DE f A mwiMii^ m.

hdgMUfsm, par scôxttiiHym bMqwti et 4mk mJi»

toasts, tous plus vides de sens les m» QU« le» wife^ ; il Sà\»ir dîHe» qm qq inSUt^ m m\xm. hà btm mm gauloi» teviwlk vita» oroyev-ioaii ^ dé)4 j|e Uwv^ que le» ohiB& du parti r^valutiouuAir» qisA k t^ie bien reposée pour dee Montagnards* Cela x)ê dui^e pai, vou£^ dishje» cela Qe <^e peut pasu

Je voua reuierek de» beone» AQ^ve^ei qw *?o«ie mte donnezi sur ma eaudideture, et je ue aereia paa f lebé du

tout que ma deuxième lettre à Gaudon vit le jour» pourvu que cela ne contrariât m l^i ni eee mm* C*e9t une né0ûeiatioa 4put je vgudrtia que M« Tbos^ae Dee* pré», que i*ei eu le pkisiir de voi? ici i^nid^nt deux jou79t eeiwmtiVà «e cbacgor axiprto de Qm^toi.

Dana quelque» ieur»>you» r^œvreat ma profeeaion de foi, en tète d'W je«m»l oii j*ai toute Inilueuee. «- Je vous feeoiiiuawdiOim 4galeiaen,t de te fttive imést^t dan» vo» journaux. Ce aéra une pièce plu» Q;KpU6ito 9^0 toui ce^ue je voi» ai envcçé,

Après^-demaiii, ma 2^ Uvraiaon.

J^ai écrit, non à M. Reiiaud Al»* mai» à M. Benaud père, u»e lettre dans le goure iromgm^ que lo brave homme a pria» tout à fait au aériens^ d'après ce que Je voi».

Je eroi» bien qu'effeolivement je lui disal» que »i TÂaïamblée nationale ne marcbait pa», nou» (c*aat-< à^ra la» patriote» pariaien») la ferion» marober, qu» mu$étiûM^u^ de 150,060 avec fusil»» ^tc, ate«

M^ Henaud ou Qeu;^ qui rapprochent oiat pria cela pour une menaoe de ma part.

La vérité est qu'en ce moment Pimra Lenmi, taoit ctvM feule d'autre» député» le» plus avancé», dtfalap^ ron» iputbam que la «loindre vlole^oe faite à r Aaaem^

S76 OOIIBEtfONDANGK

blée nationale serait un parrigidb 1 — Il y a loin de là à soufQer la révolte.

Mais que ces braves gens qui colportent des <m^U^ lisent donc ce que j'imprime. La même pensée que j*ai exprimée d*une façon un peu narquoise dans ma lettre à M. Renaud se trouve dans la dernière page de ma iw livraison. Ne dis-je pas là qu'il faut que la question sociale soit résolue ; qu'il faut renoncer à la ruse, etc.; sinon, qu'on verra encore des seines à la Boissy d^Ai^ glas 1 etc.

Voilà comme je menace !

Ce que je crains, mon cher Micaud, c'est bien moins de n'être pas élu que de voir les Bisontins faire ime espèce de résistance qui, au lieu d'être dirigée contre la dictature, le serait contre la prisée même de la révolution. C'est là qu'est le danger, dites-le bien...

Or, étant donné le cas où il faut absolument compter avec le prolétariat, lequel vaut le mieux d'avoir pour députés : des réformistes intelligents ou des conservateurs ignares, têtus, qui augmenteront l'incendie? Ceux qui se croient bourgeois, et qui sont déjà aussi prolétaires que personne, veulent-ils donc s'aliéner les esprits les mieux disposés? N'y a-t-il pas assez de gens qui réclament à grands cris les mesures révolutionnaires ? Que les affaires se brouillent, que la révolution ait un prétexte pour dire qu'il y a ime contre-révolution , et vous allez voir rabominatian de la désolation se mettre dans le pays. Voulez-vous donc passer six mois, deux ans de communisme, de confusion, de guerre civile ? Le moyen est facile : c'est de résister à tout, de tout refuser.

Aujourd'hui tout le monde est pauvre, tout le monde est ruiné. Aujourd'hui, les sacrifices ne doivent rien

bE K-J. PROUDHON. 377

coûter : deux mois de stagnation doivent avoir aplani bien des répugnances. Il n'y a plus de bourgeoisie , il n'existe que des producteurs et des consommateurs. C'est ce que m'avouait hier Michel Chevalier. Raisonnons donc à im nouveau point de vue, puisque le point de vue ancien est changé, et n'attirons pas sur nous de nouvelles calamités.

Le bruit se répand à Paris que les élections seront défavorables à la Révolution ; le peuple tremble déjà de se voir démenti, et c'est ce qui l'irrite. D'un autre côté, on accuse de cet insuccès une partie du gouverne- TÇLent provisoire; on prétend que c'est la faute du National, que l'on trouve maintenant aussi conservateur que les Débats; on veut faire sortir MM. Marie, Marrast, Bethmont, Crémieux, Gamier-Pagès, Camot. Le déplorable système d'exclusion suivi par le gouvernement dès le premier jour se tourne contre une partie des démocrates ; nous nous épurerons si bien qu'il ne restera plus que le fougueux Ledru et le semi-communiste Louis Blanc; après quoi ils céderont la place à la Nation tout entière, qui, se voyant dehors, dira : C'est moi qui suis dedans.

Vous avez raison , mon projet n'est pas compris. C'est trop beau pour les socialistes, trop simple pour les révolutionnaires ; avec cela , nous sommes sûrs

de travailler, de devenir riches, d'être aussi heureux qu'il est permis ; mais nous n'aurions point de grande scène révolutionnaire ! Pauvre peuple I Pauvre humanité !

Je vous embrasse.

878 cmwmʻKtsc4

Pfeoris, mai tSIt.

A M. MICAITD

Mon cher Micaud, je réponds mh^ren^aiu à Toire IcUrodu 4 courant.

Vous m'annonces que quelques honnAlM gens sont disposés à m'accorder leur voix, mais qu'iladéairetaieEDl auparavant être rassurés sur mes intoUions «m peu suspectes. Vous me demandes, ea conaéquenoe, une lettre que vous puissiez , dites-vous» 1^ oommu*» niqu6r.

Je vous répondrai, mon cher Micaud, comme si nous étions seuls sur la terre et aux antipodes run de Taiatre, et je vous prie de faire part de ma leUre à quiconque le demandera. Je ne veux point faire de politibque a^ec mes électeurs : j'aime mieux leur déj^aire en leur disant la vérité qu'obtenir l&xn suffrages ^i les flagornant.

La propriété me demande des gages, la non^propriété m'en demande aussi. L'une me cboisiiraitj^KOÎjfiMr, l'autre est prête à me nommer ^arc^ gue.

C'est exactement la position que m'avait faite le procureur du roi en 1842, lorsque je fus traduit à la Cour

DE ^.4. MfWMQN. 37i

d'asflttes.. Si, disait-^on^ il insiâte, il est perdu; s'il se rélTactef il est déshonoré. Il n'y avait k cela point de mUimjïln'y avait d'autre ressource que- d'être ai»*iiM^«^ de Tune eomma de Tauire alternative.

Je ne pois, mon cher Micaud^ que vous r^ter ce que je n'ai cess6 de>dire et d'écrire. Je poursuis, je veux un changement dims l'essenee du droit de propriété, une sorte de transformation jwriUque^ beaucoup plus que pratique, ou, si vous voulez un autre fityle, je veux, danala propriété, restreindre lepéiitoire et développer le passe^aire^ Selon moi, les détenteurs de bieitô fon*ciers et autres sont trop propriétaires et pas assez possesseurs; ils ont trop d'autorité et ils manquent de jouissance. Voilè pour la doctrine. .

Quant à )a manière dont s'opérera la transformation, elle aura lieu, selon moi, par l'introduction dans notre droit puWic d'un nouveau principe, d'un principe qui existe dans la société, mais qui n'a point encore reçu de consécration officielle, je veux parler delà mutualité ou réciprocité dont je donne un exemple assez sensible dans le projet d'orgaMsation ducréiUqKieyoMB recevrez, j'espère, en même temps que la préiente ou, au plus tard, vingt-quatre heures après.

En réfléchissant sur mon projet d'organisation du crédit et de la circulation, sur les principes économiques et légaux de ce que j'appelle Banqne d'échange, vous aur*» un exemple positif, matériel, très*»cla(ir et trèsintelligible de ce que j'appelle mutuellisme ou réciprocité, et qui, dans me» prévisions, sans porter atteinte aux droits acquis, doit modifier profondément, au point de la dénaturer, la propriété, et changer de fond en cotmble les relations sociales.

Oo que i'espoâe avec une extrême couctaion dans ce

380 CXmBESPONDANCE

projet renferme la meilleure pari des réformes pare<ment économiques que je voudrais voir réaliser; je dirai plus, ce sont les seules, avec les conséquences qui en découlent naturellement, que je croie possibles.

Tout ce que Ton essaierait, en deçà ou au delà, ne sera, dans mon intime conviction, que vain palliatif ou utopie, et je m*y opposerais de toutes mes forces, parce que je veux également Tamélioration du sort des prolétaires et le maintien des avantages conquis par la classe bourgeoise. C'est ime opinion fausse, détestable, pleine de malveillance et de mauvaise foi, que de s'imaginer avec le radicalisme ignorant et outré, que le bien des uns implique nécessairement le mal des autres. Si j'avais cru une seule minute à la nécessité de cette bascule, je ne me serais jamais occupé de science économique, j'auraisabandonné Tespèce humaine à sa malheureuse destinée. Mais il n'en est pas ainsi, non I et c'est parce que je n'en crois rien, parce que je suis positivement assuré du contraire, que je me suis tenu toujours avec tant d'obstination à cette hauteur spéculative d'où j'ai réfuté également la propriété exclusive et la communauté absorbante.

C'est là ce qui a rendu ma position si louche, ce qui m'a valu le silence prémédité de la presse, ce qui m'a fait presque autant d'adversaires dans le camp des exaltés que dans celui des conservateurs.

A présent, le moment ostr-il venu d'appliquer ces idées dont la théorie m'a occupé si longtemps?

Je n'en fais aucun doute, je crois qu'il y a urgence, je dirai même qu'il ne s'agit plus de faire quelques essais partiels, soit de communes associées, soit de fermes modèles ou d'ateliers prétendus nationaux : tout cela est désormais de pur enfantillage. La situation ré-

clame des mesures d'ensemble ; par conséquent, le concours de toutes les volontés, l'accord de la classe ouvrière comme de la classe bourgeoise. Telle a été ma pensée dès le premier jour, et telle est la raison qui m'a fait attaquer avec tant de vivacité, dans ma première livraison et dans la lettre que j'ai chargé M. Ridet de lire au club des ouvriers de Besançon, la politique du gouvernement provisoire.

En 89, c'était la noblesse qui se séparait; c'est elle^ par conséquent, qui a provoqué les lois contre l'émigration et toutes les représailles révolutionnaires. Le 24 Février, le peuple et les bourgeois . étaient d'accord de renverser le gouvernement; pourquoi, dès le lendemain, le gouvernement provisoire a-t-il commencé de mettre, pour ainsi dire, hors la loi la bourgeoisie? Pourquoi, sans motifs, sans raison suffisante, sans autre prétexte que ses propres soupçons, Ta-t-il signalée à la méfiance du prolétariat"? N'était-il pas évident que la République était seule possible? Et puisque la bourgeoisie, en se faisant équivoque à elle-même sur la nature des réformes qu'elle voulait, était arrivée à la République, puisque, par l'appui moral qu'elle avait donné à l'insurrection, elle en avait assuré le succès, n'était-ce pas le cas de s'appuyer sur elle, de la faire fraterniser^ pour employer le mot sacramentel, avec le prolétariat?...

Il n'y a pas de plus grand crime, à mes yeux, que l'excitation à la guerre civile, et, dans mon opinion, le gouvernement provisoire est coupable, qu'il en ait ou non conscience, de cet attentat. En mettant le prolétaire et le bourgeois aux prises, il a de plus compromis la question sociale ; second chef d'accusation presque aussi grave que le premier.

Je n'enlrerai pas ici, du reste, dans les détails de sa politique.

Je veux très-sérieusement la réforme sociale, l'abolition de la misère, ce qui ne peut arriver, selon moi, que par une égalité de fortune qui, elle-même, doit avoir pour principe l'augmentation de la richesse publique. Je suis aussi décidé à dénoncer tout escamotage qu'à poursuivre toute exagération. J'ai trop appris à râtelier, au bureau et dans les livres, pour ignorer que Texogération el la violence seraient aussi funestes aux ouvriers qu'aux propriétaires eux-mêmes, et j'ai trop l'habitude de penser à front découvert pour tolérer la moindre équivoque.

La Révolution, je le sais, et je l'aï dit le premier, est peut-être prématurée. Mais ce n'est pas une raison pour que l'Assemblée nationale revienne sur la proclamation de la République; car, cette République, tout le monde, depuis Louis-Philippe jusqu'au gamin de Paris, l'a voulue. La République est résultée de la résistance des uns, des attaques des autres, des vœux de tous. C'était la conclusion fatale, et des déclamations de la tribune, et de la corruption administrative, et de la notion que la bourgeoisie s'est toujours faite de la royauté, et du malentendu qui n'a cessé d'exister entre la royauté et le pays, et de l'inflexible théorie do M. Guizot, et de la déconsidération où était tombé Louis- Philippe. Tous les partis, même le parti eonsen^ateur, dont la majorité se mutinait, aboutissaient à leur insu à la République; tous, sans le savoir, sans l'avoir voulu, s'étaient donné le signal pour le 2Î février. Aussi n'est-ce pas, croye%-moi, le parti des démocrates qui a triomphé, quoi qu'ils s'en vantent : les démocrates s'attendaient à être battus , mais ils voulatent chaeser

t)£ P..J. PftOUDHON. 38^

Guizot, faire un pas en avant parrabolition des lois de septembre et la consécration du droit de réunion; ils n'espéraient rien de plus. Ce qui a fait la Révolution, c'est la logique. Tout le monde, après avoir posé les l^rèmisses, s'arrêtait devant la conséquence; le fait seul a poussé le raisonnement jusqu'au bout, comme si la main de Dieu s'était chargé de suppléer à notre insuffisance.

Maiiftenant, ce n'est ni d'ime démocratie, ni d'une aristocratie bourgeoise, ni d'une fédération suisse ou américaine qu'il peut être question. Il s'agit de bien autre chose. Il faut, garantir le droit de travailler et de tivre: dans cette simple formule, il y a un monde de conséquences. Je vois tous les jours des circulaires électorales où celui-ci promet la liberté de l'enseignement, celui-là s'engage à appuyer l'Assemblée, dans le cas où un conflit s'élèverait entre la Commune de Paris et l'Assemblée nationale; tous demandent l'égalité des cultes, etc., etc. Ces messieurs s'amusenl aux bagatelles de la porte. Songez que c'est la hase de toutes les institutions qu'il s'agit de refaire; il faut déterminer le droit de possession, le droit de production, le droit d'échange ; tant que cela ne sera pas fait, on ne bâtira que des maisons de boue sur un sable mouvant. La Réforme se plaignait avant-hier que les questions sociales absorbassent les questions politiques, hd. Réforme a beau être révolutionnaire, elle est au-dessous de la Révolution. Qu'est-ce, je vous le demande, que la pré^ sidence, le consulat (à vie ou temporaire) et tout l'attirail politique, à côté de ces questions : le travail, la propriété, la distribution des produits, la fixation des sa-laires, etc., etc. En présence de pareils problèmes, les questions du gouvernement pâlissent; autant vaut la

Charte de 93 que celle de 1814. Il faut être bien pauvre d'idée, vraiment, pour s'occuper des ignorantins !

Si j'ai un conseil à donner, et sur lequel je reviendrai toujours, le voici : Que les bourgeois ne se contentent pas d'assurer par le choix des députés la défense de leurs droits; qu'ils déclarent hautement leur intention de résoudre le grand problème; qu'ils impoi|ent cette condition à leurs candidats ; qu'ils les interrogent sur les moyens à employer; qu'ils débattent cette question dans leurs clubs; qu'ils entrent dans le mouvement et qu ils interviennent dans les réformes, comme si les réformes ne les touchaient pas, au lieu de regarder faire. Vous connaissez le peuple, mon cher Micaud ; une pareille conduite de la bourgeoisie mettrait à ses pieds le prolétariat, car le prolétaire, hélas 1 ne sait pas encore se tenir droit, et sa reconnaissance n'a d'autre forme que l'adoration.

Et l'humanité, par l'amour, se sauverait une seconde fois.

Bonjour à Guillemin, à votre père et à M. Bergier. Je vous embrasse.

P.-J. Pkoudhon.

lii£ P.-J. PROUDUON. 385

Assemblée naiiouale. il février 1849.

V* A M. MICAUD

Mon cher Micaud, j'attendais de jour en jour une circonstance qui mo forçât de vous écrire; car je n'écris plus à personne. Mon procès, qui va se juger bientôt, me la fournit naturellement.

Ayez Tobligeance, aussitôt la présente reçue, de faire prendre au secrétariat de TAcadémie de Besançon, jo veux dire chez M. Perron, une copie du Mémoire que j'écrivis en 1838 pour la pension Suard. Je n'ai jamais eu copie de celte pièce, qui marque dans ma vie et qu'il m'importerait en ce moment d'avoir.

Si vous pouviez retrouver en môme temps un exemplaire de ma circulaire électorale, vous la joindriez à l'envoi.

Ceci fait, et, je vous le répète, dans le plus bref délai , car je vais être assigné directement, vous me parlerez longuement de votre santé et de vous.

Je ne pense pas que vous soyez assez dépourvu do sens commun pour vous émerveiller du bruit que les imbéciles ïont à propos de moi, chétif, et que 1^ vulgaire, attribue à mon mérite et à mon importance. Vous devez avoir refléchi 15ur les réputations et la célébrité.

GORRBgP. VI, 25

386 GORRESPinn>AIfCE

A j)résent que me voilà presque devenu un homme fameux, je puis dire mieux que personne combien les grands hommes sont étrangers à leur propre gloire. L'imagination des autres fait toute leur grandeur....

Ce que je vous en dis est simplement po\ir vous rappeler, mon cher ami, que je suis et resterai invariablement le même, rétif, inflexible aux injonctions de l'opinion, à rinjustice des hommes comme à leurs calomnies ; simple, vrai et accommodant en toute autre occasion.

Je vais probablement être mis en prison pour avoir résisté trop énergiquement à l'ambition d'un crétin, honte de la France, et aux intrigues de ses lâches courtisans. Au reste, ce que Ton poursuit en moi est moins l'adversaire de la présidence que la critique de la propriété....

La propriété! Voilà ce qui me persécute et qui me tue! ..

Il en sera ce qu'il pourra, je ne mollirai jamais. Mon énergie croit avec les obstacles et la malveillance; je serai brisé comme marbre ou acier, ou je triompherai du préjugé....

Mais la sonnette du président me réveille, je rentre dans mon tourbillon, dans ma fournaise. Quatre ans d'une pareille vie et je suis plus vieux que vous.

Adieu, mon cher Micaud, bonjour à M. Bergier «t à votre frère. Amitié à tous.

Je vous embrasse.

P.-J. Th^OVDBOV.

OE P;-J. PROODHOU. 3S7

Sainte-Pélagie, 17 décembre \Si9.

A M. MICAUD

Mon cher Mlcaud, êtes- vous mort? Êtes- vous consolé? Avez-vous pris votre parti de la République? Le socialisme ne vous fait-il plus peur? Désespérez-vous de cette révolution aussi baroque qu'inopinée ? Commencez-vous, enfin, mettant de côté toute prévention, tout préjugé, à comprendre quelque chose à ce grand mouvement qui emporte l'Europe vers des destinées nouvelles ? Répondez-moi sans amertume, sans regret^ avec confiance en l'avenir, comme doit faire tout homme qui sent en lui-môme parler la justice et la raison.

Pour moi, je vous l'avoue, au rebours de tous ceux qui se sont jamais trouvés dans une situation pareille à la mienne, je vis dans une sécurité profonde. Le monde va : je crois savoir où il va ; de temps en temps j*aide au mouvement en frappant à droite et à gauche sur ceux qui l'entravent : je suis sûr d'arriver et je me moque du tiers comme du quart.

Bien que mes idées sur la Providence ne soient pas celles du vulgaire, il me semble parfois que j'ai été mis tout exprés à Sainte-Pélagie par une puissance in-

connue, par une fée, pour travailler à la besogne révo* lutionnaire par la science et par les idées, tandis que les autres intrigaillent à TÉlysée, conspiraillent au Conservatoire, criaillent à rAssemblée nationale, écrivaillent dans les brochures et les journaux; car, consultez les gens de sang-froid, tous vous diront que, depuis dix-huit mois, c'est moi qui mène (intellectuellement) la Révolution.

N'est-ce pas chose singulière aussi, que, depuis dix à douze ans, j'aie étudié précisément les questions qui devaient faire tant de bruit, et dont Tintelligence relativement supérieure et presque exclusive, grâce à la misère de notre enseignement, devait faire de moi une espèce de génie ou de grand homme? — Que les hommes sont bétes, mon cher Micaud ! Mais là-dessus je n'ai rien à vous apprendre, vous êtes mon maître.

Je présume que vous êtes assez au courant de la politique et que vous avez suivi d'assez près l'ensemble de mes actes, surtout depuis que j'ai publié mes Confessions^ pour rendre justice à la marche que j'ai cru nécessaire cje suivre et aux éclats de colère qui, ça et là, ont embelli ma polémique et aiguisé mes paradoxes . Il faut frapper sur les cervelles humaines comme sur l'enclume, sinon elles n'entendent pas. A présent qu'on commence à discuter tout de bon. je deviens on ne peut, plus pacifigtie, je reprends le titre que cet imbécile de Considérant a abandonné juste au moment où il fallait faire de la conciliation. Ainsi, dans la paix comme dans la guerre, je suis toujours en avant des autres, c'est pour cela que je soulève dans mon parti tant et de si violentes rancunes et que, cependant, je finis toujours par le mener. J'ai perdu et rattrapé cinq ou six fois déjà ma popularité. Personne ne la traita jamais

avec tant de rudesse, comme une catin qu'elle est^O mon cher ami, combien un homme qui sait, qui VQjit, qui ne marchande pas avec la vérité et qui est irréprochable dans sa vie, a de puissance sur les hommes l J'ai échiné les communistes, les fouriéristes, Pierre Leroux, Louis Blanc, la Montagne, et la Révolution ne s'en porte que mieux, et je reste ! Je finirai par rendre socialiste la classe moyenne, la bourgeoisie des journées de Juin, ^omme j'ai forcé Ledru-RoUin, en novembre 1848, de se dire socialiste, six semaines après qu'il avait déclamé dans un banquet public contre les socialistes ;/àlors, la Révolution sera terminée, la République fondée : tout le monde se mettant à l'œuvre et chassant les blagueurs, je n'aurai plus qu'à aller manger des matelotes et des écrevisses avec vous à Mazagran.

Convenez que c'est une heureuse idée à moi d'avoir fait rire, pour mieux servir la cause de la Révolution...

Mais, il faut en convenir cependant, la situation est encore bien grave; nous avons encore fort à faire et fort à soufl^rir. Nul ne peut dire ce que l'avenir renferme, et c'est pourquoi il ne faut pas se relâcher et manœuvrer de main-morte. Vous me connaissez, j'ose le dire, à fond, mon cher Micaud. Quelque dissentiment qui existe entre nous, j'espère que vous saurez faire la part des circonstances et rendre justice toujours, sinon à toutes mes idées, au moins à mes intentions. Peu d'amis comme peu de bien me suffit pour vivre heureux ; je vous compte parmi ceux qui ont reçu mon afl^ection, qui ne la perdront jamais. Vous me serez fidèle dans la bonne comme dans la mauvaise fortune.

Écrivez-moi bientôt, mon cher Micaud. Croyez bien que le bruit qu'a fait mon nom et qu'il fera encore ne m'étourdit pas. Si je suis trempé, comme je l'ai écrit

tn CORRESPONDAMCE

rai-je? Ehl ce n'est pas Ledni-Rollin qui a fait ce que nous voyons : Ledru-RolUn , c'est un blagueur, et Barbes un rèvear. Je vous les abandonne. Ce qui a fait la République, c'est un conseîï d'en haut, comme disait Bossuet; et vous pouvez en faire votre deuil, une république plantée par une telle main ne sera pas déracinée par un complot de dynastiques; ils y perdront et leur latin et leur argent : qu'ils prennent garde d'y perdre encore leur tètel...

J'avais toujours eu l'idée d'avoir un ménage, im nid a moi.

J'ai fait à la République le plus grand acte de foi qu'aucun homme ait jamais donné à sa patrie et à son prince; prisonnier, sans fortune, ayant en perspective \m avenir des plus sombres, et, pour tout espoir, la haine, la ha ine atroce des réactionnaires et des révolutionnaires, j'ai fait la noce sous les verroux, j'ai dressé mon lit nuptial quand j'étais en puissance de geôlier. Il n'y a pas un de ces grands citoyens, dont le sansculottisme jaloux maudit ma franchise, qui ait le cœur d'en faire autant. Se marier en pleine révolution ! Il leur suffit de maltresses à cent sous l'heure. Épouser une ouvrière I Us se réservent pour une plus haute fortune. Misérables I dont la vie entière n'est qu'un travail d'hypocrisie pour dégu iser leur crapule et leur lâcheté. Eh bien ! il ne sera pas dit que parmi ces révolutionnaires, dont les idées ébranlent le monde, il n'y avait pas un honnête homme. Il y a des dynasties qui étaient moins riches encore à leur origine, entendez-vous? Et si grand que soient devant la postérité les François I^^, les Henri IV, les Bonaparte et les LouisTPhilippe, je ne voudrais pas encore, en ce qui regarde la conscience et la bonne foi, être mis en comparaison avec aucun d'eux.

D£ P.-J. PROWHON. 393

J*ai une petite miochesse de quatre mois, qui menace d'être, vers dix-huit ans, un beau brin de fille. C'est potelé, c'est vif, c'est colère, cela a des yeux à la perdition de son âme.

Il est grandement question d'amnistie, ce qui veut dire que les braves réactionnaires qui depuis deux ans nous tourmentent, désespèrent de mettre quoi que ce soit à la place de la République. Si je. suis mis en liberté, je tâcherai, l'été qui vient, d'aller passer une quinzaine au pays; j'en ai besoin pour secouer cette torpeur de prison, qui vous gagne l'âme après avoir affaibli le corps.

Quelques amis songent à me refaire un journal, ne voulant pas qu'une plume si hardie, si indomptable, si ferme envers et contre tous les hâbleurs, de quelque couleur qu'ils se peignent, demeure oisive et à demisolde.

En attendant, je fais un gros livre de philosophie qui aura pour titre : Pratiçue des révolutions, et paraîtra sans doute courant mai ou juin prochain.

Voilà, mon cher Micaud, toutes les nouvelles que je puis vous donner de la politique, de mes espérances pour l'avenir et de mon ménage. — Je voudrais, tout résolu que je suis, que votre santé valût la mienne ; je suis mortifié pour vous, et peiné pour moi, de voir que chez vous l'âme tue le corps, tandis que son rôle est de le soutenir. Ah! vous n'avez jamais été, môme dans la politique, qu'un poète, et un poète élégiaque encore. Mais je n'ai pas entendu dire que Tibulle, Catulle, Parny ou André Chénier se laissassent mourir de chagrin et de mélancolie. Est-ce que vous prenez la vie au sérieux? Je ne m'étonne point alors que vous soyez mystifié.

394 GOBKiTOHDANCË

AâMu, mon cher Mieaud; tous êtes aitouré d'amis, d« «oins, de livros, afu milieu d'une Jbelle naiure;au lieu de vous lamentert remerciex Dieu plutôt de ehaeutt des jours qu'il vous donne. La philosophie^ saeheE-le bien, est de toutes les religions; les ancî^is Grecs, qui, dans leurs litanies, appelaient Jupiter jN)Jy(M^ilid, nous OBseignaient par là qu'au-nlessus de toutes les opinions il 7 a la Sagesse^ e'est-^à-dire la Prudêâcâf la Jmtia U la Farté.

Donnez le bonjour de ma part à votre frère, que j'aunerai toujours ainsi que vous, à rexceUentM. Ber-^ igier, à M. Desprez et à Guillemin.

Je vous embrasse^

P.-J. pROUt)HON.

DS P.J. MMMIWQN. 305

Conoiergtria, 7 mstA f 8M.

A M. MICAUB

Mon cher Micaud, vous oies toujours le même h^mime, réfutant une idée avant de Tavoir comprise^ el vous prévalant des plus mesquines raisons contre d'in-» vincibles réalités^ Je pourrais vous rendre ânerie pour âneriêj pUié ipoMT pUiéy et yen. aurai cent fois plus de sujet que vous. A quoi cela ma servirait-il ? Vous êtes inconvertible ; c*esi chez vous parti pris de résister à ioaie innovation, parce que les novateurs sont presque toujours et presque tous des hommes de vertu et de capacité suspectes. Comiie si aucune vérité de morale et de droit était jamais sortie d'ailleurs que des couches les plus infimes de la société ? Comme si le vice et la misère n'étaient pas la cause existante y souvdQt même les organes du bien. Comme si, dans Tordre de la Providence, les classes oonservatriees n'avaient pas élé de tout temps eoodamiiiées k périr^ malgré la supério*rîAé dô leurs mœurs et de leurs lumières, par cela seul qu'il y a derrière elles des classes misérables, ignorantes et dépravées I Bh I reUsez-dûnc l'Évangile , et voyez ce que furent les premiers chrétiens. Lisez saint Cyprien, et voye» ee qu'étaient encore, au deuxième

siècle, les martyrs I Faites-en donc votre deuil; lancez, pendant que tous y êtes, vos anathèmes ; car je vous le dis, gens comme il faut, vous périrez.

Vous vous récriez sur la comparaison que je fais des budgets successifs de 1802 à 1859, et tous m'accusez, avec tous les dédamateurs du socialisme, d'ignorance. J'ai bien peur que ce ne soit votre prévention qu'il faille accuser d'être ignare. D'abord, cette comparaison, je l'ai empruntée aux écrivains les plus recommandables de votre parti ; si je me suis trompé, en tout cas, c'est d'après le dire de nos avocats. Vous savez que j'ai l'habitude de prendre toujours mes raisons chez mes adversaires. Laissez donc pour le moment les ré/brfnateurs du jour, qui n'ont rien à faire ici, et prenez-vous-en sans détour à moi.

Ai-je donc eu tort de faire cette comparaison, et serai-je tombé dans un piège? Non; et si la République, la Démocratie, le Socialisme, la Révolution, tout ce qui nie énergiquement le vieux régime monarchique constitutionnel et bourgeois, dont vous vous êtes fait une religion, n'avait pas le privilège de vous causer des attaques de nerfs, vous en conviendriez du premier coup.

N'est-il pas vrai, par exemple, que l'augmentation du budget, après comme avant la réunion des dépenses départementales de l'État, est, quant à la progression moyenne y identiquement la même? Je vous défie de le nier. Or, cette seule observation met à néant toute votre critique; elle prouve que nos auteurs et moi nous avons eu raison de mettre en une même série le budget de 1802 avec ceux de 1819, 1829, 1830 et 1848.

Mais ce n'est pas tout. Lorsque j'accuse la progression du budget, je n'oublie pas de le décomposer Ains

DK P.^. PROUDHON. 397

je fais voir, pour la dette publique, que, de 1814 à 1851, les intérêts se sont élevés de 63 à 271 millions, pour le budget de la guerre et de la marine réunies ; que, de 1830 à 1848, le total s'en est élevé de 323 à 535 millions. Il en est ainsi de toutes les parties du budget, indépendamment des dépenses départementales qui n'y turent comprises que sous la Restauration. Est-ce vrai ou est-ce faux?...

On a réuni, dites -vous, des budgets auparavant distincts. Je ne veux pas rechercher si mes auteurs, qui sont tous de vos amis, ont eu soin de tenir compte dans leurs totaux des dépenses départementales; je n'en ai pas actuellement les moyens. Mais, précisément parce qu'on a réuni, parce qu'on a centralisé, on a créé de nouvelles fonctions, de nouvelles dépenses, et c'est justement ce dont je me plains. J'accuse la centralisation de pousser à une dépense toujours plus forte, parce ([u'il est de sa nature d'embrasser toujours plus d'objets, de centraliser toujours d'avantage, de ramener à urie autorité unique toutes les questions d'intérêt public, local et, privé. Que venez- vous donc me dire avec votre adjonction? Celte adjonction confirme mon raisonnement, et si nous sommes en différence, c'est tout au plus sur des chifi'res. Vérifiez mon compte tant qu'il vous plaira, ôtez, ajoutez, transposez; je vous défie, encore une fois, de nier qu'il y ait dans ce que j'appelle dépenses d'État progression continue.

La progression est tellement conti^ue, elle est si bien de nécessité gouvernementale, que, depuis la réunion des budgets dépatementaux, jadis de peu d'importance à celui de l'État, ce sont les dépenses communales qui ont en quelque sorte pris leur place; il n'y a pas de séance parlementaire où Ton ne dépose en moyenne

308 Omms^NDANCE

trois projets do loi pour autorisations d^emprunts demandées par des communes; Tautre jour, la ville de Paris s'est fait autoriser pour 50 millions.

Or, savez-vous ce qui va arriver? C'est que, si le régime actuel se soutient, les budgets communaux finiront comme les budgets départementaux par être réunis au budget de FÉtat ; ce qui produira une première augmentation qu'il serait injuste d'accuser, puisqu'elle sera compensée par une radiation égale ; mais ce qui n'empêchera pas chaque partie spéciale de cet immense budget do progresser toujours, comme nous le voyons, et qui causera même un surcroît de dépense, provenant de cette nouvelle centralisation.

Oui, je dis, j'afûrme que le budget de l'État s'est progressivement accru depuis cinquante ans, non pas seulement de ladjonction des budgets spéciaux de déparlements, mais do l'augmentation du personnel, du traitement et des divisions et subdivisions de service ; j'affirme que cet accroissement a pour cause beaucoup moins les besoins de la société qu« le système employé pour y subvenir, tout comme j'affirme que l'accroissement des hypothèques a pour cause beaucoup moins les nécessités du crédit public que le prix auquel les monopoleurs du crédit le font payer.

Relèverai-je cette autre ânerie que vous me prêtez à propos des 32,500 fonctionnaires créés depuis 1830 et qui vous inspire cette question : Par quelle mécanique je prétends les remplacer ? Eh ! mon pauvre ami, prenez la peine de me lire jusqu'à la fin, et vous verrez que ce que je reproche au gouvernement, ce n'est pas de créer des fonctionnaires pour remplir ses fonctions ; c'est préciséme^t d'engendrer sans cesse de nouvelles fonctions, qui, appelant de nouveaux fonctionnaires

eondinseQDt à de nourèllcis dépenses. Certes, ^ros ob^ttctions peuisent s*adress«r aux amis du Siècle ei du NaUomly journaux bien pensants, je yûus assure, quoique r^ublicains, et qui n*ont gard€ de voukir démolir le gouvern^oaent; mais moi, qui ne veux pas du gouvernement, parcç que la nécessité de Rouvernier, ime fois le principe admis, est infinie, vos plaisaEteries ne sauraient m'atteindre. Oui, oui, oui, si la société doit être ordonnée d'après le principe d'autorité, le régime actuel est irréprochable; bien loin de Tatténu^r, il faut le renforcer encore, car il ne suffit point à sa tâche. Mais non, non, non, s'il Ji'est pas vrai que la société doive être gouvernée dans le sens qu'on donne à ce mot, et c'est parce que cela n'est pas vrai que la progression gouvernementale et budgétaire est absurde.

Mon cher Micaud, vous êtes honnête homme, vous êtes de bonne foi ; vous n'êtes pas le seul de votre espèce dans le parti auquel vous vous attachez depuis plus de vingt ans. Eh bienl c'est là ce qui m'épouvante pour vous et vos pareils. Vous êtes aveugles, et, comme il suffit de la moindre inadvertance pour rendre fausses à vos yeux les vérités les plus certaines, vous vous endurcissez de plus en plus dans votre résistance, vous aggravez chaque jour votre condamnation. Ah ! vous voulez une Révolution par la haine, par la colère, par la vengeance I Vous l'aurez ! Oculum pto oculo dentem pro dente, vous paierez non-seulement le mal que vous nous aurez fait, mais tout le bien que vous auriez pu faire et que vous n'aurez pas fait, et l'indemnité que vous aurez à payer, réactionnaires, elle sera pesée avec l'épée de Brennus, et ce sera justice.

J'entends dire ici que vous, votre frère et son gen-

400 C0BBESPOMDANCE

dre, vous êtes à la tète du parti réacUonnaire bisontiu 6t ses agents les plus actifs. Vous êtes cependant, jusqu*à certain point, les uns et les autres des fonctionnaires de la République et, partant, malgré votre vertu sans tache, infidèles à Tordre que vous devriez défendre. Je sais bien que la République vous parait si absurde, si calamiteuse quo votre parti, le parti des honuMet gen$^ vous semble si fondé en droit, si autorisé par la tradition et la nécessité; je sais que la coalition contre la République est si générale dans la région du pouvoir, lequel se croit si assuré du succès, que ce que vous faites en ce moment, loin de le regarder comme immoral, vous le prenez presque comme un acte d'obéissance à la loi divine, de dévouement à la chose publique. C'est ainsi que raisonnait la contre-révolution en 93, après les massacres de septembre, Texécution do Louis XVI et Texpulsion des Girondins.

Eh bien 1 la contre-révolution était traître à la patrie ; et vous, Micaud, les sentiments que vous nourrissez avec tant de partialité et d'obstination, ces sentiments-là, vous dis-je, vous conduisent insensiblement à manquer à vos devoirs de citoyen et d'honnête homme, et tel est TefFet des mauvaises consciences, je veux dire des consciences faussées par le préjugé, que vous ne vous en apercevez pas.

Pour moi, rien ne me fera fléchir, ni l'ignorance et l'ingratitude populaire, ni les calomnies des tribuns, ni les torts de mon parti, ni mes propres maladresses. La cause que je défends est celle du pauvre; la question est nettement posée; eh bien ! j'y périrai ou je verrai la fin dé tout ce que j'attaque et que vous soutenez. Cela n'est pas si solide qu'il vous semble ; la brèche est large déjà, et le travail fait depuis quatre ans me donne

dî:?.-j moroHow. 4ci

lieu de croire qu'en quatre années encore le vieil édifice croulera par toute TEurope. J'y ai voué ma vie; cet espoir me console, me soutient dans ma prison, et, quoi qu'il advienne de moi, je mourrai en paix et en joie. Je souhaite que chacun de ceux qui nous accusent et nous oppriment puisse se vanter à sa dernière heure d'une pareille tranquillité d'âme.

Nous nous reverrons ,' je l'espère, quelques jours après ces luttes brûlantes. Alors, vous me rendrez justice ; mais alors aussi , je vous citerai ce mot du Christ ressuscité : Beati qui non viderunt, et crediderunt ! La sanction du savoir est l'expérience, sans doute ; mais le propre de l'esprit, c'est de prévoir avant l'expérience.

Je vous serre la main.

P.-J. Proudhon.

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