PENSION SUARD
A MESSIEURS ]JE L'aCADÉMIE DE BESANÇON.
Messieurs, je suis compositeur et correcteur d'imprimerie, fils d'im pauvre artisan qui, père de trois garçons, ne puy amais faire les frais de trois apprentissages. J'di connu de bonne heure le mal et la peine ; ma jeunesse, pour me servir d'une expression toute populaire, a été passée à plus d'une étamine. Ainsi luttèrent avec la fortune Suard, Marmontel, ime foule de littérateurs et de savants. Puissiez-vous, Messieurs, à la lecture de ce Mémoire, concevoir la pensée qu'entre tant d'hommes fameux par les dons de l'intelligence, et celui qui en ce moment soUicite vos suffrages, la commimauté du malheur n'est peut-être pas l'unique point de ressemblance.
Destiné d'abord à une profession mécanique, je fus, par les conseils d'un ami de mon père, placé comme élève externe gratuit au collège de Besançon. Mais qu'était-ce que la remise de 120 francs pour une famille où le vivre et le vêtir était toujours un problème? Je manquais habituellement des livres les plus nécessaires; je fis toutes mes études de latinité sans un die-
DS P.-i. PR013DH0N. ^5
iionnaire; après avoir traduit en latin tout ce que me fournissait ma mémoire, je laissais en blanc les mots qui m'étaient inconnus, et, à la porte du collège, je remplissais les places vides. J'ai subi cent punitions pour avoir oublié mes livres : c'était que je n'en avais point. Tous mes jours de congé étaient remplis par le travail des champs ou de la maison, aiGln d'épargner une journée de manœuvre; aux vacances, j'allais moimême aux bois chercher la provision de cercles qui devait alimenter la boutique de mon père, tonnelier de profession. Quelles études ai-je pu faire avec une sen-blable méthode? Quels minces succès j!ai dû obtenir I
A la fin de ma quatrième, j'eus pour prix la Démon* stration de Vexistence de Dieu de Fénelon. Ce livre me sembla tout à coup avoir ouvert mon intelligence et illuminé ma pensée. J'avais entendu parler de matérialistes et d'athées : il me tardait d'apprendre comment Ton s'y prenait pour nier Dieu.
Je l'avouerai cependant : la philosophie de Descartes, ornée de l'éloquence de Fénelon, ne me satisfit pas entièrement. Je sentais Dieu, j'en avais l'âme pénétrée; saisi dès l'enfance de cette grande idée, eUe débordait en moi et dominait toutes mes facultés. Et dans un livre fait pour prouver l'Être suprême, je ne rencontrais qu'ime métaphysique chancelante dont les déductions avaient l'air d'une hypothèse plus commode, mais ne ressemblaient point à une théorie scientifique et certaine. Permettez-moi, Messieurs, de vous en offrir un exemple. L'âme ne peut périr, disent les cartésiens, parce qu'elle est immatérielle et simple. Mais pourquoi, ce qui a ime fois commencé d'être, ne pourrait-il cesser d'exister? Quoi donc l l'âme, dans sa durée, serait, d'une part, infinie et étemelle, de Tautre bornée? Cela est
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inconcevable. — La matière, disent les mêmes pniiosopbes, n'est point TÊtre nécessaire, parce qu'elle est évidemment contingente, dépendante et passive. Donc, elle a été créée. Mais comment concevoir la création de la matière par l'esprit plutôt que la production de l'esprit par la matière? L'un est aussi inconcevable que l'autre. Je demeurai donc ce que j'étais; croyant en Dieu et à l'immortalité de l'âme ; mais, j'en demande pardon à la philosopbie, ce fut bien moins à cause de l'évidence de ses syllogismes que pour la faiblesse des raisons contradictoires. Il me sembla dès lors qu'il fallait suivre une autre routé pour constituer la pbilosophie en une science, et je ne suis pas revenu de cette opinion de mon enfance.
Je poursuivis mes humanités à travers les misères de ma famille, et tous les dégoûts dont peut être abreuvé un jeune homme sensible et du plus irritable amourpropre. Outre les maladies et le mauvais état de ses affaires, mon père poursuivait un procès dont la perte devait compléter sa ruine. Le jour même où le jugement devait être prononcé, je devais être couronné à! excellence. Je vins le cœur bien triste à cette solennité où tout semblait me sourire ; pères et mères embrassaient leurs fils lauréats et applaudissaient à leurs triomphes, tandis que ma famille était au tribunal, attendant l'arrêt.
Je m'en souviendrai toujours. — M. le recteur me demanda si je voulais être présenté à quelque parent ou ami pour me voir couronner de sa main.
— Je n'ai personne ici, Monsieur le Recteur, lui répondis-je.
— Eh bien! ajouta-t-il, je vous couronnerai et voua embrasserai.
DE P.-J. PROUDUON. 27
Jamais, Messieurs, je ne sentis un plus vif saisissement. Je retrouvai ma famille consternée, ma mère dans les pleurs : notre procès était perdu. Ce soir-la, nous soupâmes tous au pain et à Teau.
Je me traînai jusqu'en rhétorique : ce fut ma der nière année de collège. Force me fut dès lors de pourvoir à ma nourriture et à mon entretien. — a Présentement, me dit mon père, tu dois savoir ton métier; à dix-huit ans, je gagnais du pain, et je n'avais point fait un si long apprentissage. » — Je trouvai qu'il avait raison, et j'entrai dans une imprimerie.
J'espérai quelque temps que le métier de correcteur me permettrait de reprendre mes études abandonnées au moment même où elles exigent des efforts plus grands et une activité nouvelle. Les œuvres des Bossuet, des Bergier, etc., me passèrent sous les yeux ; j'appris les lois du raisonnement et du style avec ces grands maîtres. Bientôt je me crus appelé à devenir un apologiste du christianisme, et je me mis à lire les Uvres de ses ennemis et de ses défenseurs. Faut-il vous le dire. Messieurs? Dans l'ardente fournaise de la controverse, me passionnant souvent pour des imaginations et n'écoutant que mon sens privé, je vis s'évanouir peu à peu mes chères et précieuses croyances ; je professai successivement toutes les hérésies condamnées par l'Église et relatées dans le dictionnaire de l'abbé Pluquet; je ne me détachais de l'une que pour m'enfoncer dans l'opposée, jusqu'à ce qu'enûn, de lassitude, je m'arrêtai à la dernière et peut-être la plus déraisonnable de toutes : j'étais socinien. Je tombai dans un découragement profond.
Cependant les commotions politiques et ma m sère privée m'arrachèrent à mes méditations solitaires, et
me jetèrent de plus en plus dans le tourbillon de la vie active. Pour vivre, il me fallut quitter ma ville et mon pays, prendre le costume et le bâton du compagnon du tour de France, et chercher, d'imprimerie en imprimerie, quelques lignes à composer, quelques épreuves à lire. Un jour, je vendis mes prix de collège, la seule bibliothèque que j'aie jamais possédée. Ma mère en pleura; pour moi, il me restait les extraits manuscrits de mes lectures. Ces extraits, qui ne se pouvaient vendre, me suivirent et me consolèrent partout. J'ai parcouru de la sorte une partie de la France, exposé quelquefois à manquer de travail et de pain pour avoir osé dire la vérité en face à un patron qui, pour réponse, me chassait brutalement. Cette année môme, employé à Paris comme correcteur, j*ai failli encore une fois être victime de ma fierté provinciale; et sans l'appui de mes collègues, qui me défendirent contre les injustes préventions d'un chef d'atelier, je me fusse vu peut-être, pressé par la faim, obligé de me mettre au gage de quelque journaliste. Malgré toutes les privations et les misères que j'ai endurées, cette extrémité m'eût paru la plus horrible de toutes.
La vie de l'homme n'est jamais tellement souffrante et abandonnée qu'elle ne soit semée de quelques consolations. J'avais rencontré im ami dans un jeime homme que la fortune tourmentait, aussi bien que moi-môme, par les contrariétés morales et l'aiguillon de la pauvreté. Il se nommait Gustave Fallot (1). Au fond d'im atelier, je reçus un jour une lettre, qui m'invitait à tout quitter et à aller joindre mon ami... — « Vous êtes malheu-
(i) M. Gastaye Fallot a été le premier pensionnaire Suard.
reux, me disait-il, et la vie que vous menez ne vous convient pas. Proudhon, nous sommes frères : tant qu'il me restera du pain et une chambre, je partagerai tout avec vous. Venez ici, et nous vaincrons ou nous périrons ensemble. » Il venait alors. Messieurs, de vous adresser lui-môme un mémoire et se présentait à vos suffrages comme candidat à la pension Suard. Sans m'en rien dire, il se proposait, fe'il obtenait la préférence sur ses amis, de m'abandonner la jouissance de cette pension, se réservant pour lui-môme la gloire du titre et l'exploitation des avantages précieux qui y sont attachés. — « Si je suis nommé au mois d'août, mo disait-il sans s'expliquer davantage , notre carrière s'ouvrira au mois d'août. » Je volai à son appel, et, ce fut pour le voir, saisi par le choléra, consumer pour moi jusqu'à ses dernières ressources, arriver aux portes de la mort sans qu'il me fût possible de lui continuer mes soins. Le manque d'argent ne nous permettait plus de rester unis; il fallut se séparer, et je l'embrassai pour la dernière fois. Le 25 janvier dernier, je fis une heure de méditation sur sa tombe.
Cinquante francs dans ma poche, un sac sur le dos, et mes cahiers de philosophie pour provisions, je me dirigeai vers le midi de la France... Mais, Messieurs, ce serait abuser de votre patience que de venir vous détailler ici, par le menu et dans l'ordre chronologique, tout ce que j'ai souffert dans mon corps et dans mon cœur. Que vous importe, après tout, que j'aie été plus ou moins secoué par la fortune? Il ne suffit pas, pour mériter votre choix, de n'avoir que de la misère à offrir, et vos suffrages ne cherchent point un aventurier. Cependant, si je ne découvre pas ma calamiteuse existence, qui me recommandera à votre attention ? qui
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parlera pour moi î Telle a été jusqu'à ce jour, telle est encore ma vie : habitant les ateliers, témoin des vices et des vertus populaires, mangeant mon pain gagné chaque jour à la sueur de mon front, obligé, avec mes modiques appointements, d'aider ma famille et de contribuer à l'éducation de mes frères ; au milieu do tout cela, méditant, philosophant, recueillant les moindres choses des observations imprévues.
Fatigué de la condition précaire et misérable d'ouvrier, je voulus à la fin essayer, conjointement avec un de mes confrères, de réorganiser un petit établissement d'imprimerie. Les minces économies des deux amis furent mises en commim, et toutes les ressources de leurs familles jetées à cette loterie. Le jeu perfide des affaires a trompé notre espoir : ordre, travail, économie, rien n'a servi ; des deux associés, l'un est allé au coin d'un bois mourir d'épuisement et de désespoir, l'autre n'a plus qu'à se repentir d'avoir entamé le detnier morceau de pain de son père.
Pardon encore une fois. Messieurs, si, au lieu d'exposer des titres réels à votre bienveillance, je ne vous montre que mon infortune. Inconnu à la plupart d'entre vous, j'ai dû, ce me semble, vous dire ce que j'ai été, ce que je suis. Ce n'est pas, au reste, sans quelque répugnance que j'ai consenti à vous raconter quelques circonstances de ma vie, et à vous dévoiler l'état habituel de mon esprit et de mon caractère. De telles confidences ne me paraissent bien placées qu'entre égaux et amis. — « Eh bien I me dit un homme que j'aime et révère, voulez-vous plaire à Messieurs de l'Académie ? parlez-leur comme à des amis. » — Se serait-il trompé, et ma confiance me toumerait-elle à mal?
En 1836-1837, une longue maladie m'ayanl obligé d'interrompre mon travail d'atelier, je me remis à l'étude. Quelques essais assez heureux de critique et de philosophie sacrée avaient donné un nouvel essor à mes instincts littéraires et déterminé mon penchant aux spéculations philosophiques. Dans les insomnies de la fièvre et les loisirs d'une laborieuse convalescence, je me livrai à des recherches de grammaire qui me parurent assez importantes pour mériter votre examen. Deux exemplaires de mon ouvrage vous furent adressés ; mais les immenses travaux de votre savante compagnie ont seuls jusqu'ici, du moins j'ose le présumer, retardé votre jugement.
Si pourtant la faible composition qui vous est soumise pouyait répondre de celle que je prépare; si l'exposé de mes premiers aperçus garantissait suffisamment la justesse des idées que j'élabore ; si vous désiriez. Messieurs, voir mener à fin des études neuves et fécondes, serait-il permis à celui qui déjà, depuis un an, s'est constitué votre justiciable, de compter un peu plus sur votre indulgente bienveillance que sur les espérances douteuses de son talent et les égards dus à l'extrême modicité de sa fortune'?
Chercher à la psychologie de nouvelles régions, à la philosophie de nouvelles voies ; étudier la nature et le mécanisme de l'esprit humain dans la plus apparente et la plus saisissable de ses facultés, la parole ; déterminer, d'après l'origine et les procédés du langage, la source et \la filiation des croyances humaines; appliquer, en un mot, la grammaire à la métaphysique et à la morale, et réaliser une pensée qui tourmente de profonds génies, qui préoccupait Fallot, que poursuit notre Paulhîer : telle est, Messieurs, la tâche que je
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m'imposerais si vous m'accordiez des livres et du temps ; des livres surtout ! Le temps ne me manquera jamais.
Après toutes les vicissitudes de mes idfes et la longue parturition de mon âme, j'ai dû finir, j'ai fini par me créer un système complet et lié de croyances religieuses et philosophiques , système que je puis réduire à cette simple formule :
Il existe, d'origine surhumaim, une philosophie ou religion primitive^ altérée dès avant toutes les époques historiques, et dont les cultes des diférents peuples ont tous conservé des vestiges authentiques et homologues, La plupart des dogmes chrétiens eux-mêmes ne sont que V expression sommaire d'autant de propositions démontrables; et Von peut, par V étude comparée des systhnes religieux, par V examen attentif de la formation des langues, et indé-pendamment de toute autre révélation, constater la réalité des vérités que la foi catMique impose^ vérités inexplicables en elles-mêmes, mais accessibles à Ventendement. De ce principe peut être déduite, par une série de censéqucTices rigoureuses, une philosophie traditionnelle dont l'ensemble constituera une science exacte.
Tel est aujourd'hui, Messieurs, le compendium de ma profession de foi.
Né et élevé au sein de la classe ouvrière, lui appartenant encore par le cœur et les affections, et surtout par la communauté des souffrances et des vœux, ma plus grande joie, si je réunissais vos suffrages, serait, n'en doutez pas, Messieurs, de pouvoir désormais travailler sans relâche, par la science et la philosophie, avec toute l'énergie de ma volonté et toutes les puissances de mon esprit, à l'amélioration morale et intellectuelle de ceux que je me plais à iiommer mes frères '
et mes compagnons ; de pouvoir répandre parmi eux les semences d'une doctrine que je regarde comme la loi du monde moral ; et, en attendant le succès de mes efforts, dirigés, par votre prudence, de me trouver déjà, en quelque sorte, comme leur représentant auprès de vous.
Mais, quel que soit votre choix, Messieurs, je m'y soumets d'avance et j'y applaudis ; à l'exemple d'un ancien, je me réjouirais que vous eussiez trouvé un plus méritant que moi : Proudhon, accoutumé dès l'enfance à aiguiser son courage contre l'adversité, n'aura jamais l'orgueil de se croire un génie dédaigné et méconnu...
P.-J. Proudhon.,
CORIESP. 1.
31 CORRBSfONDANGE
BoMiiçoD, 4 novembre 1837.
A M. ACKERMANN
Mou cher Ackerinauu, toutes vos remarques sont excellentes, et j'en veux aux épais Franc-Comtois que j'ai pu consulter, et qui n'y voient pas ; mais il est trop tard ; j'ai fait tirer sans vous attendre, afin d'être plus tôt près de vous. Cependant, le mal n'est pas sans remède. L'édition est à deux cents exemplaires, qui seront emportés par les amis de l'auteur et les lourdauds du pays, après quoi nous aviserons au moyen de faire mieux, et d'imprimer pour des Français.
Je n'ai que deux choses à vous représenter :
1° Vous me reprochez de ne point égaler le style de Rousseau : auriez-vous eu le droit de dire au P. Ropin, à la publication de sa première piècQ de vers : C'est passable, mais vous n'égalez pas Virgile ?...
2® Vous insistez sur le latin et les termes de scholastique : mon discours n'est point encore destiné exclusivement au peuple. Je melivai postulé an lieu de postulatum ; mais il est reçu partout de dire à priori et à posteriori : le citvm et le fcuotum sont deux expressions intraduisibles et adressées aux philosophes. Je suppri-
DE 1>.-J. PR0UDHON. 35
xùevBicriUHim, eiy&as aurez la bonté de me donner réc[uivalent de triduilm. • ; ;
Je ne thsoiqneraî pas, je tous assure, dé oonsulier M. DroK ; je' vois d'ici ëès froncements de sotircilsj mais* il faut qu'il y passe. Si Vous^ avez jamais ctu tiuô je me proposasse de lui cacher cette puÊitcatioû^ v0Us( vous êtes trompé.
Du reste, VôtisëvezWén raison, et je i*ri settti il y a longletnps pour' îa première fois: j'ai besoin de tr#*j tailler mou stylé. Cela me coûtera plus ({ue toutes lUôsf autres études. J'ai des idées cfapables d'aUmaaier àéùoL ou trois ChâteàubHfemd, éi je ne piiîs • vetotir à temt à» les renàtQ/ C& qfU''Vm'^e(mç(M''Ue^^'i dainmeni
ouaisémmùyje Uè'isaîs lequel. C?eât aussi feux ^'uri prof erbe. Je sUi» 2^r de Weu* couc^Vôir''fce que j'ai à dire, et j'ai nlillè pieiifeë à l'èiprimer ; je ^ n'en- towdraië pour preuves que les passages mômes que vous m'ateii signalés, et que j'auttti^ïM Corriger à Knstant. Mes faiblesses de siyië iiie vitoneôt tiôtijôirs' du^défaùt d*6reille, de liôu iuaQveî^tânce ou de mon' ignorance/ jamais de Tinertiedé nia conception. ' f;» '•* ;:
J'ai fait quelques côrreciioïiS'notW'eltesi'valfe. dlfl*t cours en îé' faisant imprimcfr,*^ par e^ëiÉ^^lè, ï^st béaust parieurs qui iMllisseittr^iiii^ieiUissmt m'a-^ru inu^^ tile. Voyez. Jeùe me rappelle ^as le i'éBtfe^ti^ftyaniplw mon éptbutel i " ' '•'•:.. ^ :;-,> .
J*arri^ràî vein'dfëdii vers îé Mr\ je parsaprè»*déitiàlu ni^riredî, à cinq Heures du îïiatln. Je u^i p aé encore lu entièrement votre épreuve sur les noms com^ posés, et pas uûe Kgne des tftîennei^, tant je suid Occupé afllem*s. Il est temps'i|tie jéme sauve.
Vous me réfirodhez amicalement de ne pas tenir c6tnpte dô tbs*pfiucipés^, à ptopos' de êém9^(mUè: la
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vérité est que je me suis trouvé fort embarrassé, et que j*ai regretté que vous ne fussiez pas là.
Itenty vous demandez si je veux, apprendre au public que j'ai eouçouru? Non, je ne le lui dirai pas; mais aussi, j'imprime sur ma couverture que le su|çt a été proposé pçr TAçadémie : dès lors, je suis censé parler à r Académie.
J'aurai à in'^ntretenir avec vous sur plusieurs locutions que j'ai hasardées, et qui me viennent du peu de philologie comparée que j'ai fait :,ce sont des imitations htines, grecques ou hébir^Xques. ;I1 faudrait savoir ce qu'il est permis- de faire pour l'enrichissement d'une langue et pour le.^ansport des^oçutions étrangères. Le fond de. tout ceci, c'est que nul n'écrit parfaitement qui sait trop de langues, qu qui en sait quelques-imes trop bien. Tout grand écrivain n'a été fprt que dans sa langue. f
r Je vous as^re que j'ai une 4^^^Qg6ais<pn terrible d'envoyer la littérature au diable : c^a m'ennuie et m'excède. Je n'ai pas cette patience, dont parle Béranger, et que je vous, souhaite. Je voudrais pouvoir parler par formulejgf jpettre tout ce que je pense en une feuille r l'en tirerais tous les ans deux miÛe exemplaires que j'enverrais j/ratis et franco partout; et puis je composerais des lignes de plomb.
Que je fasse des vers! Voulez-vous que je me fasse saigner, que jjô me mette au lit^ que j^ prenne l'éméiique Otu Yipé^uauah! J'aime mieux faire tout cela quç des vers.
Vous, vous irez loin ; ¥Oiis avez la, manie de l'art : vous sentez le beau littéraire, qui me fait bâiller, vous êtes homme à souffrir dix ans pour im succès. Votre voeatiQnsemontrp bien plus dans vos, rçniarques que
DB P.-J. FIKOUDHON. 47
dans vos œuvres ; et la raison en est simple : dans la critique, la raison et le goût se montrent, tandis que la composition les déguise ! . . .
Il fait sombre I« il pleut ; oh ! que je m*ennuie. Jo Youdi^ais m'endormir pour cinquante ans.
Adieu, à samedi.
P.-J. Proudhon.
;l 8 CORRESPOWA^GE
Paris, 21 février 1838.
A M. PÉRENNÈS
Monsieur Pérennès, je viens d'être informé, par lun des derniers numéros de V Impartial, que le terme de rigueur auquel doivent être remis en votre secrétariat les pièces et titres des concurrents à la pension Suard est fixé au 1®' juin prochain. Si doncvous désirez encore que je me mette sur les rangs, permettez-moi d'abord. Monsieur, de solliciter \m premier service de votre bienveillance. Il me faut, pour cette candidature, un diplôme de bachelier es lettres, et pour obtenir ce diplôme un certificat de philosophie : or, je ne sais à qui demander ce certificat. Vous savez personnellement que j'ai suivi assidûment les cours de M. Assier, que j'ai même étudié, pendant mon année de rhétorique, les auteurs de philosophie; ne pourriez-vous donc, vous, mon ancien et digne professeur, me délivrer ce certificat revêtu de toutes les formalités requises, et, s'il le fallait même, de votre timbre académique? On dit que le premier venu peut accorder ce certificat, j'ai peine à le croire ; mais, quoi qu'il en soit, je préférerais le tenir de vous plutôt que de tout autre. Ce ne serait pas le premier titre que vous auriez à ma reconnaissance;
et j'ose vous en prévenir, M. PSrennès, ce ne serait non plus ni le dernier, ni ravanl-demier.
Ce n'est pas tout : je souhaiterais passionnément, avant d'adresser officiellement ma demande à TAcadémie, être encore une fois rassuré et encouragé par vous «ur les éventualités de mon élection comme pensionnaire Suard» A l'âge où je me vois arrivé, et dans la position où je me trouve, il me semble que ce vœu n'a rien de trop ambitieux ni d'indiscret. Pour tel autre, s'être mis déjà sur les rangs est presque un succès; pour moi, au contraire, je regarderais le plus bel accessit comme un grand malheur. Cette démarche sera la plus importante que j*aurai encore faite de ma vie, et je la regarde comme décisive de tout mon avenir. Si je succombe, c'est fait de moi ; je n'ai plus à tenter la carrière des Sciences ni de la littérature; je ne pourrai plus intéresser à mes études im public instruit de ma mésaventure; je porterais sur le front le signe ineffaçable d'incapacité innée. J'aime mieux cent fois m'abandonner à ma misère que de tenter ime bonne fortune que je n'obtiendrais pas.
A'présentjpour vous intéresser et pour inléresserl'Académie à ma candidature, il est juste, et je le comprends de reste, que vous soyez instruit des garanties que je puis donner de mes travaux à venir, de la nature de mes études et de la carrière que je me propose de parcourir. C'est principalement dans cette vue, Monsieur, que j'ai pris la liberté de vous écrire, et que je vous prie d'excuser la longueur de la première lettre que j'ai l'honneur de vous adresser.
Je n'ai nulle envie de suivre un cours dô droit. Tout le système de nos lois est fondé sur des principes qui n'ont rifâa de philosophique, et que repousse la loi na-
lurelle tout aussi bien que la loi révélée. C'est du moins mon opinion. Je ne serais pas embarrassé d'en tirer maint exemple, et de l'appuyer de Faiitorité de vingt auteurs. Des conventions humaines, basées sur la conquête, resdavage^ la force, le privilège ou la barbarie, c'est le fond de notre droit. Bdcore quelques siècles, et il en sera de même de notre jurisprudence que de Tancienne chimie à Tapparitioû des Lavoisier, des PriesUey et des Davy : il n'en restera rien, absolument rien, si ce n'est quelques ruines éparses qui auront retrouvé leur véritable place dans la vraie justice de Dieu et de la nature.
Je ne me soucie pas davantage de faire un cours de médecine. Ce que j'en lis tous les jours suffirait pour m'en dégoûter, par le charlatanisme avec lequel l'ignorance ou l'ineptie se cachent aujourd'hui dans la plus ridicule technologie, quand je ne saurais pas, d'un autre côté, que la partie la plus réellement utile à l'humanité, la thérapeutique, dans ses aphorismes les plus certains, dans ses ressources les plus sûres , n'est encore que de l'empirisme. Qu'est-ce que la fièvre? Nous n'en savons rien. Pourquoi le quinquina coupe-t-il la fièvre? Nous le savons encore moins. Mon esprit n'aime pas à marcher dans l'obscurité.
J.-J. Rousseau dit quelque part : « La philosophie, n'ayant ni fcmd ni rives, manquant d'idées primitives et de principes élémentaires, n'est qu'une mer d'incertitudes et de doutes dont le métaphysicien ne se tire jamais. » Et il ajoute que c'est par impuissance d'arriver par la raison à la connaissance d'aucun dogme consolateur qu'il s'est rejeté dans la philosophie du sentiment, dans le sein de la religion. Est-il donc vrai que la raison humaine doive désespérer d'elle-même.
PR P.^i PHOODHON. 41
qu*elle ne puisse jamais obtenir que la foi, mais non l'intelligence, que croire sans comprendre soit son dernier effort?
Pour moi, s*il m'est permis de raisonner humainement sur ce que nous appelons révélation^ je crois y voir le fond d'une philosophie universelle et toute pratique, dont les dogmes, dans leur expression la plus scientifique, dans leur énoncé le plus »mple, ont surnagé à toutes les révolutions sodales, à toutes les cor-^ ruptions et dégradations de l'humanité ; mais dont la raison ) la démonstratic»ai, les corollaires et l'enchaînement nous échappent; parce que nous avons perdu les titres ^e notre naissance, parce que notre ex trait de baptême est anéanti, parce que, comme dit Salomon : non est priarum memaria. Je crois fermement que, vivants, nous pouvons acquérir cette pldne intelligaice que saint Paul nous a promise comme une des conditions de la béatitude céleste, non pas que nous puissions arriver à connaître et pénétrer parfaitement l'infini, ni rien de ce qui surpasse ime nature conting^ite et bornée; j'entends seulement que cette connaissance, que la foi promet à ses ^lus dans l'autre vie et qui consiste dans la percq)tion àvLCommenieidvLpaurfuai des vérités religieuses, nous pouvons l'acquérir dans celle-ci. Au nombre de ces dogmes de la religion dont je parle, ei que j'appelle, moi, autant de propositions d'ime philosophie oubUée, je range l'existence de !Dieu, l'immortalité de l'âme, la Trinité, Torigine du mal, la concupiscence, dont parle saint Jacques, et toutes les vérités de morale évan^élique^ aujourd'hui si fortement attaquées, uniquement parce que nous ne les comprenons pas, et •que notre raison seule est insuffisante à les défendre.
J'ai osé écrire à la fin de mon petit Traité degram-
4) G0RRB8lKmUMC&
fMAtt généràU : « Puisque les mots sont les signes des idées, rhisioire du laagage doit être rbistoire de toute philosophie; et Forigine du langage, une fois expliquée, doit donner le principe des connaissances humaines. » C^est au développement de cette proposition que seront consacrées les premières études linguistiques et philo-sophiques auxquelles je pourrai me livrer* — Qu'on imagine une immense plaine où se trouvent pMe-4a[iôle entassés, confondus, des débris de statues et de bas* reliefs, des fûts de colonne, des chapitaux, des frag-f* ments de socles et d'entabl^nents, des caractères hié^ roglyphiques, des^ bouts d'inscriptions, des vases, des autds, etc., etc. N'admir«rait-on pas le savant et Tan-» tiquaire qui liraient ces anciens caractères, reconnaîtraient dans toutes ces ruines la destination de chacime d'elles, le style de leur architecture, l'époque oh toutes ces pierres auraient été taillées, les progrès même que Tart a faits à Tépoque où furent exécutés de si magni* fiques travaux, et jusqu'à la civilisation et à l'étendue des lumi^es en tous genres qu'elles supposaient chee le peuple qui laissa de si admirables vestiges de son passage? Or, tout cela a été en partie fait par les ^« lologues et les linguistes. Mais si un homme se présentait enfin et disait : « Je vais reprendre toutes ces ruines, je rajusterai tous ces morceaux de pierre, je reconstruirai le temple, je vous dirai toutes ses proportions, je publierai le nom de la divinité qui y était adorée, je dévoilerai le secret de ses mystères, je ferai connaître la doctrine de ses mitiés, je montrerai le rapport de tous ses emblèmes et de la philosophie qu'ils voulaient peindre, » celui-là n'aurait-il pas plus fait que les autres? Eh bien I c'est ce qui reste à faire dans la phil08<^>bie du langage et, s'il, ne m'est pas donné
DE P.-J. PBÛUDHON. 43
4e*iaii^ la moisson, du moins j'entrerai le premier dans un cjiamp clos encore à toutes les intelligences.
J'avouô qu'il, n'est pas facile de comprendre où je prétends arriver avec une analyse patiente et minutieuse des racines:de9 langues et des procédés de la grammaire et de rélocution. Quoil me dira-t-on, nous donnerez- TOUS enfin des preuves nouvelles de la distinction de l'âme et du eoips, par exemple? Nous forcerez-vous de croire en Dieu? — Oui, puisqu'il faut que je le dise, j'espère rendr.e votre âme si palpable à votre raison que vous croirez la toucher du doigt, et si je ne vous /b^*ce pas de croire en. Dieu, je vous effraierai si fort de sa présence que vous croirez le voir partout.
Pour remplir cette tâcbe, je n'ai plus guère à faire qu'un travail de reconnaissance et de dépouillement. Je sais où prendre tws mes matériaux; je connais presque tous, les auteurs à consulter, la plupart ne se doutant guère de ce qu'ils me donnent. Il ne me manque plus que du loisir et du repos. Libre et maître de mon temps, deux ans ne se passeraient peut-être pas avant que jd soumis^^ à l' Aca^iiâinie un nouvel essai de Grammaire tmtemeUe. En i^e portant candidat, je m'engage donc à< travailler à Besançon, sous les yeux de l'Académie, à l'exécutioi;! de l'ouvrs^ que je médite depuis longtemps, et qui, je l'espère, Sei;a plus nouveau /^ar U foThd que j?ar la /orme > Ia titre en serait : SecAercAes sur la Bévélatwn^ ou philosophie pour servir dHntrodMctim à ï histoire universelle^ et je solliciterais la laveur en môme temps de le dédier à l'Académie.
J'ai dit que je désirerai^ suivre mes études à Besançon :. qu'il m^ ooii, ici p^mis d'exprimer quelques pensées d'avenir sur ma pjatrie. Depuis la diffusion des lumièjF^ et des lettre? dans toutes les classes de la so-
ciété, Paris n'est plus exclusivement le séjour de la science et du goût; on pourrait peut-être aujourd'hui soutenir le contraire sans paradoxe. En philosophie transcendante, Paris est nul en Europe, et, à part les séances de l'Académie des sciences, il est vrai de dire que la curiosité publique n'est alimentée que par les honteux produits d'une littérature frivole et sensualiste, ou par les jongleries de la politique. Mille causes me font abhorrer le séjour de la capitale et m'inspirent pour sa population désespérée une indicible pitié. Tout chante, tout rit, tout s'agite autour de moi : il semble que pour jouir on veuille entrer en convulsion. Les riches s'en donnent jusqu'à épuisement; les pauvres travaillent et épargnent pendant quatre semaines pour être heureux xme nuit. — La nation française me semble ne pouvoir renaître que de ses fragments. Quand je songe à cette race d'hommes qui depuis deux ou trois mille ans habite les deux versants de la chaîne du Jura , qui s'y est conservée, à travers tant de catastrophes, presque inaltérée et non mêlée; quand je considère ces natures sérieuses et contemplatives, religieuses, quoique peu crédules, capables d'enthousiasme, mais non de fanatisme ; ces gens qui ont entendu passer et mugir les révolutions, et n'ont encore vu que le ciel et leurs sapins, il me semble qu'il y a là des éléments préparés pour la régénération nationale. Que les hommes de foi et de volonté s'unissent donc et fassent enfin prendre un rôle à notre peuple franc-comtois dans les affaires du monde ; quïls fassent une chaîne autour de lui pour le préserver de la corruption universelle; qu'ils l'instrui- ' sent, le convainquent, le persuadent, et puis qu'ils attendent tout de lui. Ne cherchons pas notre gloire ni notre intérêt personnel ; ne soyons rien que pour notre
DE P.-J. PROUDUON. ^ 45
patrie : Q/ue périsse notre mémoire (Danton), mais que la Séquanie soit illustre. Surtout que notre jeunesse ne s'avilisse point par une coupable imitation des vices étrangers; ce ne sera qu'en restant fidèle à cette devise : Deo et sibi fidélis^ que notre patrie sera grande et fortunée. Déjà quelques jeunes Franc-Comtois ont pressenti Tavenir réservé à leur pays et ont résolu de l'accélérer de tous leurs efforts : sera-t-il donc impossible de répandre ce feu sacré, et chez nous comme ailleurs la fprce d'inertie est-elle donc invincible? C'est à l'Académie, à vous, Monsieur, en particulier, de favoriser de la voix et du geste cette généreuse pensée. Si l'Âcadé^ mie le veut sérieusement, j'ose le lui promettre, tant en mon nom qu'en celui de mes amis et compatriotes, au milieu du déluge universel : la Franche-Comté peut dévenir l'arche du genre humain.
Mes .respects à MM. Weiss et Viancin.
Je suis, Monsieur Pérennès, en attendant de vos nouvelles, votre tout dévoué et affectionné serviteur et élève,
P.-J. Proudhon.
P. '8. Je dois une réponse à M. Votre frère; il la recevra incessamment. Au lieu de perdre votre temps à me répondre vous-même, oserais-je vous prier. Monsieur Pérennès, de le charger de me faire parvenir vos conseils et mon certificat? Je suis sûr que ce serait avec plaisir qu'il nous rendrait ce service à tous les deux.
46 €0RRE8P0NDAI«^E
Paris, 9 avril 1838.
A M. PAUTHIER
Monsieur, je me vois obligé de partir ea toute liftte pour Besançon, où m'appellent les événements déplorables qui se passent dans rimprimerie dont je fais partie comme associé. L***, mon collègue, est, en ce moment, ou mort ou en état d'aliénation complète. Je^ vais donc le remplacer, et conduire notre malheureuse barque. Aussi, adieu pour longtemps la linguistique et la philosophie : il faut courir au plus pressé.
J'eusse vivement désiré, Monsieur, vous voir encore une fois avant de quitter la capitale; mais j'ose espérer que Vous vous souviendrez quelquefois d'un jeune homme qui a deviné^ comme par instinct, ce qu'il vous sera donné, je l'espère, de nous démontrer; je veux dire que la philosophie doit ressortir dés antiquités du langage et de Ta mythologie. Je fais bon marché des prétentions que j'aurais pu revendiquer à avancer et consolider la science sociale et philosophique ; et je me croirai toujours amplement dédommagé éi, dans le bataillon sacré des régénérateurs, les hommes de mon pays brillent au premier rang. Je dirai quelque jour avec orgueil : j'ai connu Pauthier, je lui ai parlé. Que l'humanité grandisse, que la Franche-Comté soit ra-
dieuse et périsse ma mémoire. Que de noms plus illustres, aujourd'hui dans le néant I
Je vous salue, Monsieur, avec la plus vive admiration et, àaoffrez qne je vous le dise, avec une amitié presque passionnée.
P.-J. Proudhon.
Besa^soD, 18 avfii 1838.
Mon cher et ancien collègue, la note que je vous adresse ci-incluse pour votre journal vous apprendra quel événement funeste m'oblige à vous écrire
Nous sommes dans la consternation. Toutes les perquisitions que j'ai pu faire ne m'apprennent rien sur le motif véritable d'une résolution si désespérée. Je crois mon malheureux associé mort et suicidé. Mais ni les affaires de Timprimerie, ni aucun chagrin domestique ne me parait donner la clef de cette énigme, qui demeure ici, pour tous inexplicable. En partant, il laissa une lettre sans signature et sans date , écrite avec assez de suite et de raison, mais d'un style si prodigieusement exalté et mélodramatique, qu'il est visible que son auteur était sous l'influence d'une hypocondrie atrabilaire profonde. Il y attribue son malheur au manque d'argent, à l'abandon de l'un de ses associés, à la fatalité qui le poursuit dès son enfance I II dit adieu à sa femme et à ses enfants, qu'il n'espère plus revoir; invoque la mort, mais sans annoncer le dessein fixe, formel et bien arrêté du suicide, et s'excuse du parti qu'il prend, en disant que son absence sera plus utile à sa famille que tous les efforts.
DE P.-J. PROUOHON. 49
d'un père si malheureux. Cette lettre est décliirante par la peinture des souffrances morales qu'il a dû éprouver; mais il faut convenir que toutes ses allégations, pesées dans la balance de la froide raison, sont bien faibles et légères.
Exténué de veilles, de fatigues, épuisé de force physique et morale, il s'est arrêté dans sa course, et il est sûrement mort, mort malheureux l Je ne puis venir à bout de consoler sa femme, inconsolable moi-même.
J'étais à Paris, quand je reçus cette nouvelle désastreuse, et je suis revenu en toute diligence le remplacer sur son banc de quart. Qui sait si, à mon tour, je ne dois point avoir pour toute oraison funèbre celle que je viens de rédiger pour mon ami ?
Vivez et soyez; heureux, mon cher monsieur, et gardez le souvenir de l'honnête homme et du bon citoyen.
Tout à vous,
P,-J. Paoudhox.
eoimtt»! I.
:Ui COHRKSPOiNbAl^v^
Paris, 13 juin 1838.
A M. ACKERMANN
Mon cher Ackermann, j"irai voir M. le curé de VU- 1ers dimanche prochain, s'il fait beau> et je vous rendrez compte de ma visite une autre fois.
Je vous remercie, en attendant, de votre brochure, et des deux ouvrages de M. Pauthier; je ne m'attendais pas à cette distinction de sa part. Dites-lui que s'il a eu intention de me servir au pays par cet envoi, il a pleinement réussi. On se regarde ici, quand on entend dire que des gens de lettres et de science de Paris m'adressent leurs livres. Bien obligé donc.
Puisque M. Pauthie;* est si bon ami et si bon compatriote, qu'il me permette d'en user avec lui sur le pied de l'égalité. Il a lu mon essai que je n'aurais jamais osé présenter à un homme comme lui; je serais heureux s'il en acceptait un exemplaire, j'en ai laissé cinq ou six en dépôt chez Dessirier. Voudriez-vous vous charger de cette négociation?
Je ne connais guère que de nom, et par la lecture de trois ou quatre numéros, Iq Xevuedes deux Bourgognes, Je n'aime point ce journal et son allure; j'ignore s'il y
m P.-J. PROUDHON. 5i
a plus de coterie que dans les autres; ce que je sais, c'est que la Bourgogne y a le pas sur la Comté et que les Bourguignons n'ont d'encens que pour eux-mêmes. Il est très-dif&cile d'y faire admettre un article; les doctrines sont, à la mode d'aujourd'hui, vagues, empreintes d'un certain mysticisme philosophique, traînantes, sans fermeté, sans vigueur. C'est de l'eau miellée. Si j'étais à la tète d'un journal semblable, je m'en servirais surtout pour dire à mon pays ses vérités les plus dures. Or, ce n'est point ainsi que Coi messieurs l'entendent. Sauriez-vous faire une jolie . uvelle, des vers à la Hugo, de l'histoire avec des considérations à perte de vue; pouvez-vous vo'is écarter du bon sens suffisamment pour attraper le bel esprit et la fine fieur de style? Présentez-:^ ous à la Xevue des deux Bourgognes, Je crois, en un mot, que cette publication ne convient point à des hommes qui cherchent à faire prendre racine à de bonnes vérités, bien nues, bien vives, bien décidées. Je n'imagine plus, mon cher Ackermann, pour vous comme pour moi, qu'im moyen de publication ; c'est de réduire nos œuvres aux dimensions du pamphlet, et de faire en sorte que, publiées par fragments, elles forment autant d'articles entiers, distincts, mais qui puissent se réunir et faire corps. Par là, nous serons forcés de serrer le style, de le rendre ardent, bref, simple et surtout populaire, quoique noble et châtié; en un mot, je voudrais qu'à l'exemple de Timon ou de Paul-Louis, nous pussions nous passer des autres et nous faire rechercher pour nous-mêmes.
Je suis dans la liquidation et dans le déblayage de nos affaires; j'espère en être débarrassé pour le mois de septembre. Mon associé L*** a été retrouvé au
boui de trente-trois jours, mort dans un bois à deux lieues de Besançon.
J'ai passé le pont aux ânes ; je suis bachelier. J'ai déjà rédigé un Mémoire pour TAcadémie, le plus bref que j*ai pu, et en style de pétition. M. Pérennès, qui tient à mon élection, m'a rendu ma pièce après en avoir pris lecture, pour me faire changer cette phrase :
« Né et élevé dans la classe ouvrière, lui appartenant € encore, aujourd'hui et à toujours, par le cœur, le « génie, les habitudes, et surtout par la communauté « des intérêts et des vœux, la plus grande joie du can- « didat, s'il réunissait vos suffrages, serait, n'en doutez t pas. Messieurs, d'avoir attiré dans sa personne votre « juste sollicitude sur cette intéressante portion de la « société, si bien décorée du nom d'ouvrière, d'avoir été « jugé digne d'en ôire le premier représentant auprès « de vous; et de pouvoir désormais travailler sans t relâche, par la philosophie et la science, avec toute « l'énergie do sa volonté et toutes les puissances de « son esprit, à l'affranchissement complet de ses frères « et compagnons. »
Il ne m'a rien reproché sur le reste, seulement il désire que je raconte les détails de ma vie, ce qui me répugne fort; mais quant au passage que je vous ai rapporté, tout lui en parait mauvais. Je lui rendrai l'équivalent, mais en termes qui ne le choqueront plus.
Je disais à Dessirier qu'un candidat s'était retiré; tout au contraire, les concurrents abondent, de trèshuppés, et très-fortement recommandés. L'un est fils de M» Duvernoy, associé correspondant de l'Académie; l'autre, ce qui est assez plaisant, est appuyé par mon parent Proudhon, de Dijon. Je n'irai voir et solliciter personne.
Envoyez-vous votre discours à l'Académie? Vous avez jusqu'au 15 du mois; ne perdez point de temps; vous n'auriez pas de concurrent, je crois ; et vous serez bien accueilli. Courage donc.
C'est aujourd'hui Pentecôte ; imposerez-vous les mains à quelqu'un? — J'ai ici un excellent catéchumène; le troisième sera difficile à trouver. Notre ville est affreuse et horrible par les mauvaises mœurs et l'anéantissement complet des principes.
Je vous embrasse de tout mon coeur, vous et Bergmann.
P.-J. Proudhon.
iil CORRESPONDAI^CË
Besançon, 20 aoftt 1838.
A M. ACKERMANN
Mon cher Ackermann, je diffère chaque jour de vous répondre, parce que je voudrais vous annoncer quelque chose de positif sur ma position vis-à-vis de l'Académie. Il y a ime commission composée de six membres; à Tunanimité, elle a proposé ma nomination à F Académie. Jeudi prochain, 23, M. Pérennè^ lira son rapport. Il y a sept candidats qui se remuent et s'agitent; on conte des choses incroyables. Comme je parais le plus redoutable, c'est contre moi que les efforts de l'opposition académique se réunissent. L'un dit que je suis trop vieux, l'autre quêtai un établissement industriel; part ant que je suis assez savant comme cela. Celui-ci prétend que je suis protestant; protestant, vous êtes honnête, réplique un quatrième; c'est un homme sans religion. On a voulu insinuer que je n'étais pas l'auteur de V Essai de grammaire générale^ que quelqu'im me l'avait fait pour m'obliger. Cela m'a donné un mouvement de vanité, en me faisant penser que ma brochure valait donc quelque chose, puisqu'on s*avisait de m'en disputer la paternité. Le seul qui, à travers toutes les
DE F.-l. PRoiamoif . Stt
c^ections éLerées contre ma caocUdaUiref se soit mr peu approché de la yârité, est un gros et grand médeoin, à face de fermier, coco à 36 carats, (|ui a assuré (}u^ j^éiais dénué de toute instruction et de tous moyens, et (jue je n'offrais aucune yaleur morale. Qij^nt à la sci^ce^ c'est vrai, puisque je prie qu'on m'accorde les moyens d'en acquérir; quant à la morale, c'est vrai aussi, puisque je n'ai pas le sou. En sommé, je compte pour moi ce qu'il y a de plus distingué et de plus influaait; les croûtons seuls sont contre. Jugez : M. Flajoulot, M. Guillaume, M. Bourgon, l'historien, M. Marmotte probsJ>l^nent| et d'autres noms plus ou moins obscurs ou ridicules, voilà; ce qui c<Mispire.
Je vous félicite de votre mise en. liberté; cependant il me tarde de vous savoir casé quelque part. J'si éerU aujourd'hui à M. l'abbé Dartois , qui a dû^ de son côté, , répondre à votre paquet; vous ne ^'en avea rien dit. J'ai eu tout lieu d'être satisfait de son hospitalité; je l'ai trouvé sUpédeur à sa réputation. Je vous remercie de m'avoir procuré uûe si agréable connaissance.
M. Guénard m'a confirmé tout ce que vous avait déjà écrit M. Weiss. C'est ce qui mô fait encore plus vivement regretter que vous n'ayez pas davantage déféré^ à mes remohtranceiâ. Rien à redire à votre ouvrage, au ccmtrahre; si ce n'est qu'il n'a que quatre ps^s. Si vous répugni^ si fort à faite du verbiage, ne pouviez'-votts arranger voire discours de telle sorte que la partie vi^iment importante eût pu ^i être facilement détachée, comme une amaa^ dé sa coque, et former un tout complet et indépendant, que vous auriez pu imprimer.
Pourquoi dites-voi» que ûous ne ndws revteroos jtroi^lmmi jamais? Allez-vous passer UMiltntique ou
Si^^ GORRESPOI<0à£<l:lS
doubler le Cap? Si vous aimez la capitde de la République firançaise, je pourrai vous y retrouver; car il me j^end déjà fantaisie d'y faire un tour. J'ai mis en vente l'imptimerie; les intérêts de mes ccyîntéressés me le cbmmandîaient; et je ne voudrais pas avoir à me reprocher lô plus petit grain d'ambition. Tout ce que je désire maintenant, c'est de trouver un acteteur. Cette boutique une fois passée en d'aulres mains, les quatre vents me portent à Paris.
Je vous trouve triste et mélancolique dans votre style ; je vois que vous n'ôtes pas heureux. Paxdieu! mon atni, attendez-vous à ne l'être jamais. Ce n'est pas au bout de la ligne que nous suivons que se rencontre le bonheur; dés sacrifices, des souffrances, des dégoûts insurmontables; les délaissements, le désespoir, hœc est pars eàliùis nostrL J'ai écrit ces jours derniers à mon. ancienne tnaltresse, en ce moment à Lucerne; elle se meurt d'ennui , et peut-être d'amour; elle me demandait des consolations. « Considérez, lui disais-je, ce « qui se passe autour de vous ; n'êtes-vous pas douce, ne chaste, laborieuse, honnêtet D'où vient que vous f avez à peine de quoi vivre, tandis qu'une foule de «prostituées étalent un luxe effronté? Je vais vous « ëxJ)liqUér ce mystère. Pieu a voulu que lorsque le a mai et lo vice seraient arrivés au comble parmi leS' < hommes-, ce fussent les bons qui en pâtissent les pre- « miers, afin qu'ils se réveillassent et s'opposassent au « débordement prêt à les engloutir. Ily a centmille jeunes « gens en France, qui, comme moi, ont juré de rem- « plir cette sainte mission ; et tôt ou tard ils sauront « vaincre ou mourir. C'est aux hommes courageux à « combattre de* la tête et du bras; mais vous, pauvre » fille f priez Dieu qu'à nous donne l'intelligence et
t Taudaee, qu'il bénisse notre ardeur, et fasse triam- « pher sa cause. » Que pensez-vous que sente pour un amant une jeune personne à qui Ton parle de ce style? Je réponds à vos confidences.
22 août. Tout ce qu'il y a de dévots, de tètes bigotes et de prêtres dans TAcadémie est opposé à mon éleo* tion. — Véritablement ce jeune homme a de l'esprit; mais c'est une tète chaude. — C'est un esprit fort, dit un autre. — Le vietix père Clerc, après avoir pleuré à la lecture de mon mémoire, a fini par dire : Ce gaiUardlà doit faire un fort mauvais coucheur. Et j'ai perdu sa voix et celle de son fils Edouard. Si j'étais aussi suspect de républicanisme' que je le suis d'indépendai^ce religieuse, je ne réunirais pas trois sufi^rages. Mes concurrents se flattent hautement d'obtenir la pension. Pour moi, j'ai déjà un avantage qu'on ne saurait m'enlever. Si je suis éconduit par la majorité, je serai victime de ma profession de foi politique et religieuse, et martyr de mes opinions; si je suis élu, il sera beau de l'avoir été malgré ces mêmes opinions. D^s l'un et l'autre cas, je serai digne de vous.
J'apprends aussi qu'on exigerait mon départ pour Paris; ce que l'on veut du pensionnaire, ce n'est pas seulement qu'il devienne im savant, mais qu'il acquière \ine belle position dans le monde. Il y a loin de ces idées à celles d'un égalitaire.
23 août. Je reçois trois visites en même temps à mon atelier. J'ai obtenu, au premier tour de scrutin, 19 voix contre 14. Je compte assez sur l'amitié et l'estime des frères P. d. p. pour oser espérer qu'ils regarderont ma nomination comme un triomphe à Philadelphie. Faites des vœux pour que ma fragilité humaine reste fidèle à ses serments et à ses convictions, et ne se laisse point
S8 CMASSPON»ANCC
offosquer par un yain sucoès d'amour*propre. Je tous écris sous le coup de la banne nouvMe, et cependant toujours préoccupé de nos affaires. Moe opus, hic labor est.
Aidez-moi de tos conseils, de vos lumières, de votre estime; échauffez, excitez mon ardeur; montrons*nous incorruptibles et inébranlables, et mourons ou triomphons ensemble.
A une autre fois; je vous embrasse,
DE P.-i. PBOUraON. S8
Besançon, 16 septembre 1838.
A M. ACKERMANN
Mon cher Ackermann, vos lettres me rafralchissenU. sang, et me raniment à la vérité et à la foi républicaine. De tous ceux que je connais, vous êtes jusqu'à présent le seul que je voie se passionner pour la justice et la vertu, et s'enflammer du zèle de Thumanité.
Combien je suis plus à plaindre que vous 1 II y a encore, dites-vous, de Tesprit, des lumières, dans cette capitale; et moi, je vis parmi un troupeau de moutons. J'ai reçu les compliments de plus de deux cents personnes; de quoi pensez-vous qu'on me félicite surtout? de la presque certitude que j'ai maintenant, si je le veux, de faire fortime, et de participer à la curée des places et des gros appointements, d'arriver aux honneurs, aux postes brillants; d'égaler, sinon peut-être de surpasser y les Jouffroy, PouiUet, etc., etc. Personne ne vient me dire : « Proudh(m, tu te dois avant tout à la cause des pauvres, à l'afEranchissement des petits, à l'instruction du peuple; tu seras peut-être en abominatioa aux ridies ^ aux puissants; ceux qui tiennent Ids clés de la science et de Plutus te maudiront : pour-
60 COtiRESPONDANCE
suis ta roule de réformateur à travers les persécutions, la calomnie, la douleur, et la mort même. Crois aux destinées qui te sont promises : mais ne va pas préférer au maityre glorieux d'un apôtre, les jouissances et les chaînes dorées des esclaves.
« Serais-tu vaincu par les flatteries, les séductions du plaisir et de la fortime ? Toi, enfant du peuple, filins fàbHy comme on le disait autrefois de Jésus-Christ, tu abdiquerais ta conscience, tu apostasierais ta foi pour être heureux à la manière de ceux-ci et de ceux-là I Tes frères ont les yeux ouverts sur toi : ils attendent avec anxiété s'ils doiVent bientôt déplorer la chute et la trahison de celui qui avait tant juré d'être leur défenseur; ils n'auront jamais pour te récompenser, que leurs bénédictions; elles valent mieux que les écus comptant du pouvoir. Souffre et meurs, s'il le faut ; • mais dis la vérité, et prends la cause de l'orphelin. »
Je suis oppressé des honteuses exhortations de tous ceux qui m'environnent. Quelle fureur du bien-être matériel I Quel abject épicurisme je vois partout I Je ne ^ m'avise plus de laisser échapper un seul mot de mes pensées. J'ai acquis la certitude que ma profession de foi me fait considérer comme un cerveau frappé ou tout au moins exalté. Je fais rire par ici ; mais je ne convaincs personne. Le matérialisme est implanté dans les âmes, le matérialisme pratique, dis-je, car on n'a déjà plus assez d'esprit pour professer l'autre. Les cagots, par leurs singeries, leur exemple, leur ignorance, leur fanatisme et leur mauvaise foi, entretiennent tant qu'ils peuvent ces funestes dispositions.
La volonté et la foi ont été proclamées de tout temps les plus grandes jouissances de la nature et de l'huma-* nité ; nous avons foi en la justice de notre cause, en la
DE P.-J. PROUDHON. Al
vérité de nos principes, en Téternité de nos dogmes; manquerons-nous de yolonté ? Ne donnerons-nous pas un jour le spectacle nouveau d'hommes convaincus et inexpugnables dans leur croyance, en même temps que résolus et constants dans leur entreprise. Prouvons que nous sommes sincères, que notre foi est ardente, et notre exemple changera la face du monde. La foi est contagieuse; or, on n'attend plus aujourd'hui qu'un symbole, avec un homme qui le prêche et le croie. .
Pauthier marchera toujours avec niai: c'est trop d'honneur pour ma nullité et mon ignorance; mais qu'il se montre républicain invincible, défenseur implacable de la morale imiverselle, ennemi du luxe et de l'opulence, et je suis son séide à la vie et à la mort. Qu'il devienne le plus savant qu'il pourra; qu'il descende un jour des hauteurs de la science, environné, comme Moïse, d'ime auréole de gloire; mais qu'il n'oublie pas qu'il a encore une autre mission à remplir, et que toute sa doctrine ne doit être considérée par lui que comme ses lettres de créance. A ce prix il aura tout mon amour et mon admiration.
J'ai reçu avec joie des nouvelles de tous les amis; je suis marri que Haag ne puisse venir à bout d'ôtre casé selon ses goûts, et je regrette que Bergmann reparte pour Strasbourg.
Je vous embrasse,
P.-J. Proudhok.
Paris, 90 noTembre i6S8.
A M. HUGUENET
Mon cher Huguenet, je crois me rappeler que j'ai pris 15 francs à la caisse, que je n'ai pas marqués; reste 9 francs dont je ne peux plus rendre compte. Je suis persuadé qu'ils ont été employés à quelque usage que je ne me rappelle pas.
J'avais mandé en particulier à M™* L*** qu'elle aurait bientôt xme collaboratrice; il n'en sera rien. M. Fonçant, qui paraissait décidé pour la troisième fois à entrer en société, pour la troisième fois s'est dégoûté : il a peur. Un parent, qui se propose de lui faire des avances considérables (15 à 20,000 francs), exige que la maison à laquelle il s'associera soit en bon train de prospérité; il ne songe pas que quand cela serp, je ne chercherai plus d'associé. Cette tentative sera la dernière : je serai seul, seul avec vous, j'y suis bien résolu, jjme L**# qpû^ j^ cette nouvelle, a pris l'alarme, comme je m'y attendais bien, peut donc se tranquilliser. Mais elle a le tort impardonnable de s'abandonner à des reproches que je ne mérite assurément pas, et qu'elle doit s'efforcer de me faire oublier. Il y a longtemps que je sais ce que c'est que la tète d'une femme ; je ne devais pas
DE 9.-4. PaOUimON. 63
m attendre à trouver ici autre chose. Dites à M™* L***, posément, de ma part, que sa lamentation m'a fort amusé, et qu'en la lisant, je croyais entendre un Stabat mater dolorosa^ avec accompagnement de vielle. Je veux qu'elle m'en demande pardon la première fois qu'elle m'écrira.
J'ai vu ses deux beaux-frères; j'aarais bien des choses curieuses à lui dire à cet égard; je me contente pour le moment de la prier de faire encaisser les .DOO volumes de Bains Russes^ et de les déposer dans quelque coin de grenier, chez la Benoîte, ou partout ailleurs. Les envoyer est inutile. Je passe aux choses plus importantes.
\o ]^me i%m aura la bonté de faire un paquet de 25 a-Kempis, pour M. Mathey ; je ne sais par quelle fatalité je n'en ai trouvé que 177 dans ma Cjaisse au lieu de 200. Elle y joindra \m exemplaire de ma Gra/mmaire universelle , cinq feuilles un quart, qu'elle coudra avec une méchante couverture. J'en ai le plus grand besoin pour travailler. Je me propose, à l'aide de quelques corrections et changements de l'envoyer, avant mars prochain, au concours du prix fondé par Volney, à l'Institut.
2* Vous ne me parlez point de ce qu'est devenue la pétition pour la mutation du brevet.
3<* Quand M°*« L*** aura un moment de répit, je désire qu'elle broche quelques centaines de Bergier. Mais auparavant il faudra changer le nom de l'imprimeur aux couvertures et au frontispice. Mais il faut attendre pour cela le résultat de ma demande au ministre.
Après cela, j'adresserai un article à YAm de la reîi-
A^ J'ai vu M. Parent-Desbarres, qui n'a aucun besoin
fA COimESPœiDANCE
de mes services, et ne ce soucie point de notre in-32.
5<» Je voudrais avoir un programme de la dernière séance de l'Académie de Besançon. M™« L*** ira, s'il lui plait, le demander à M. Pérennès, et elle le joindra au paquet qu'elle doit m'envoyer.
6<» Débiter M. Jourdain de 6 francs pour frais de port et d'emballage de la caisse que j'ai reçue; faites-en de môme pour tout ce que vous expédierez en son nom.
7® Avant mon départ, j'avais déjà reçu différentis reproches pour la médiocre qualité du papier. En conséquence, à l'avenir, tenez plus ferme sur les prix, faites môme quelque sacrifice, et que ces plaintes ne se renouvellent plus.
8® En expédiant à M. Vieux, envoyez-lui mon adresse. Faites-lui part de la tentative que j'ai faite auprès de M. Foucaut, et qui a échoué fort malheureusement pour nous tous, car notre maison en aurait reçu un bel accroissement, et M"*« L*** elle-même ne s'en serait pas mal trouvée, quoi qu'elle puisse prétendre.
9^ Je suis fâché que le père l'Homme se conduise si mal; si cela continue, débarrassez-vous-en sans hésiter. Que fait Josilion ?
10® J'aurais besoin d'un Lactance, édition de Gauthier frères, pour ma traduction d'un opuscule, que j'espère toujours faire paraître. M. Plumey ne pourraitil me procurer quelque exemplaire décousu, sale, déchiré, qu'il prendrait pour moi au meilleur marché possible.
On le joindrait aussi aux 25 a-Kempis.
Enfin, mon cher Huguenet, poursuivez votre difficile gestion, et soyez sûr maintenant, malgré mes visites à Foucaut. que désormais vous ne travaillez que pour
DE P.-J. PROUDHOK. QS
moi. Si Youis île concevez pas les mêmes alarmes que jjmo L*;fj* g^p ma fidélité à tenir parolje, si vous osez faire un acte de foi en ma véracité, eh bien ! prenez courage, et je vous certifie que quiconque se dévoue pour moi, ne travaille pas pour un ingrat. Cette fois, c'est en vue de l'imprimerie, et bien sérieusement, que j'exploite la pension Suard; je me proposais d'abord de prendre mes grades et de poursuivre une chajre dans quelque Académie. Cela ne sera point. Mais silence làdessus.
Je conimence à me mettre à ma tâche, et quand j'y suis, je vous oublie.
Je suis bien aise que vous ayez à votre quenouille de quoi filer; ne serait-il pas possible de faire aider quelque temps M™° L^**, pour sa brochure? Avoir sur les bras le présent et le passé, c'est trop pour une personne, et la besogne en souffre. Cependant ne faites à cet égard rien sans qu'elle le veuille bien; autrement, pour avoir eu une bonne intention, il vous en arriverait mal. Je sais ce qu'il en est.
Il doit se trouver chez ma mère une petite brochure in-8®, intitulée. Essai sur V analyse physiqm des langties, par Paul Acltrmann, Il faudrait me l'envoyer aussi.
J'ai un gros rhume ; je me suis acheté des souliers fourrés; je n'ai plus d'argent, et le banquier ne m'en veut donner qu'à l'échéance. Voilà pour le moment tout ce que j'aurais à dire d'intéressant à ma mère. M™° Rouillard a bonne mine, mais elle a perdu au moins vingt-cinq livres de graisse : je la crois enceinte. J'ai dîné avec elle et son mari; ils font maigre régulièrement les vendredis et samedis, pour se changer, disent-ils. Ils n'osent avouer leur piété. Ce paragraphe est pour chez nous; vous le ferez parvenir.
CORRKSP. I. 5
6ér COflffBSPONI>AK€S:
Je remercie M"« L*** des nouyeUes qu'elle me donne de ma famille ; je la félicite de son commérage avec Fanfine.
Je vous embrasse tretous, et vous souhaite bonne année et de plus, sagesse au père Dessirier. Son fils el moi sommes bons amis.
Tout à vous,
P.-J, Proudhon.
DE P.-J. pRouraoN. et
Firit» D décemfafe {9a»,
A M. PÉRENNÈS
Monsieur Pérennèsf le jour même de mon arrivée â Paris, j'ai pris cosnaissapce des pièces ofScieUes qij^ Tdus m*aTiez ranisesfà mon départ de Began^on, et j^ me suid mis 6ur««le-«baipp 6n niesU/re d^ lâe ^ppfqrm^r auk instructions qu'elles- renfmneot. .Je s|iis allé me présenter à mon tuteur, Monsieur Droz, qui,.dè9 h l^demain, comme s'il eût été informel desi^désiri de Mi Weiss, m*a fait ooninaltre à M. Feuillet, l^bUothé^ eaire de Tlnstitut. C^est auprès de cet excellent homijcie qi|e je passe régulièrémeni quatre séances par $^maine^, la biUio)hèque;derinstitutn!étant ouverte que quat^rp jours sur aèpt^ Jusqu'à préttent, è'esl) à celte reçwunaur dation à M. EeuiUet et à laes visifes à sa bibliothèque que se boniMit tous les actes de^tuteUa ^e>M*. htoZt et à peu près tons les avaniages de mon séjour à PariSt ;
J'ai TU M« Mauvais; nous» avonà dîné ensemble. Je le trcove homme de mérite, simple, obligeas^' et boi^. n est fbrt aimé de la famille Droz, et je me plais & reconnaître qu'il en est digne à tous égards. Je regr^Ue vivement que son métier d'astronome soit si éloi^é 4a )nes habitudes métaphj^siques^
es CORRESPONMNCE
Voilà, Monsieur, les faits tous secs : je viens à mes observations.
J'ai déjà eu des conversations nombreuses et trèslongUes avec M. Droï : ce qui paraît en être résulté pour lui, c'est Topinion que je suis un homme à paradoxes. Il ne se trompe pas. — D'abord, il a voulu savoir quelle carrière je prétendais suivre.
— La philosophie, la critique historique et la grammaire comparée : telle a été ma réponse.
— La philosophie I... mais quelle espérance pouvezvous fonder sur des spéculations philosophiques ? Tout n'est-il pas dit aujourd'hui ou à peu près ? Quel sys-
èine métaph;f sique, psydwolpgiqué ou moral Jiomt^- Vous inventer qui n'ait déjà été inventé?. Lés plus habiles de iiotre temps nie .font /ijdus, en désespoir de '^ause, quede récapituler cequi a été dit avant eux. Là philosophie n'est plus que l'histoire de la pbilo- 'sopfaie.- ■,' - •■ ''- • i i ■: \ ■:
'■'■ Telles étaient en substance les objeetieos de M. Dmz. Atout cela, j^ài répondu du ton» le imoins affirmatif qu^il m'a été possible (je m'oublie pas si vite les leçons 'qu'on veut bien me faire) que j'étais Icnn de croir^ que la phi'losophie eût dit son dernier, mot ; qu'dle îétait à -]^ûe ^ganisée ; > que la mé&ode, le but, la circons- '<;riptiôn deà Mudes philosophiques n'avaient été bien ^finis iq[ue deptiis une vingtaine d'années : que c'était tout ce qm'il y avait réeUementde^ fait dans^ la science ; que telle était l'opimon' de' M. : Jôu&oy lùi-mémë, le seul philosophé enSfurope que Je regardasse comme digne de ce nom ; qu'il 'fallait aujourd'hui partir de là, et à l'aidé de l'observation et dôr^expérience, chercher dans la solution des proijil^neaps^hûlo^ques la solution de problèmes ultérieursqui tourmentent l'humanité.
DE P.-J. PHOUDHON. 69
Là-dessus, M. Droz n'a pas insisté : il s'est borné à me dfre que jamais il ne s'était attaché à la métaphysique; du reste, il m'a félicité de ce que mon opinion sur M. Jouifroy était de tous points conforme à la sienne. Et nous avons parlé d'autre chose. .
— ' Vous voulez faire de la critique historique, a repris M. Droz. Quelle histoire en particulier et de quelle façon entendez-vous la traiter ? ,.
— Je travaille en ce moment à amasser des matériaux pour une histoire, des Hébreux, qui servirait de confirmation à mes théories philosophiques.
— Mais l'Ancien Testament me semble encore plus épuisé que la philosophie ; pouvez-vous espérer raisonnablement, après des. xoiUierS) de , coopmentateurs, d'intéresser encore , de travailler utilement pour le public et pour vous-même, avec des histoires bibUques réchaujffées ou rajeunies ? D'ailleurs, de deux choses l'une : ou vous resterez dans l'orthodoxie, et alors, votre labeur ne peut avoir rien de bien neuf ; ou vous serez novateur, et alors vous soulèverez l'ÉgUse contre vous. Eh bien ! dans ce dernier cas, eussiez-vous raison, ce dont vçus ne pouvez donner d'autre garantie que votre conviction et votre autorité, quel intérêt si grand pourrait vous porter à redresser des traditions de deux mille afas? /
L'argumentation était pressante : j'ai répondu brièvement que j'étais fermement convaincu que nous ne concevions encore rien à l'histoire juive, et là-dessus, j'en ai appelé à M. Droz lui-même et lui al demandé s'il pourrait me donner une idée nette d'Isaïe, par exemple. J'ai ajouté qu'il me suffisait qu'une chose . me parût vraie ou fausse pour que je la déclarasse telle, aux dépens dç qui il appartiendrait ; que la critique et la
philologie ne pouvaient pas plus se préoccuper des intérêts d'une opinion, quelque vénérable qu'elle fût, que la chimie ou Talgèbre.
Je vous avoue que M. Droz me parut en ce moment un peu alanné de la direction de mes idées ; et je crois que, sur ce point, le soin de mon repos et de mon bienêtre futur, autant que l'honneur de TAcadémie, lui tiennent plus au cœur que la passion des rectifications historiques.
M. Droz me demanda encore :
— Quelles études spéciales avez-vous faites? Quel fonds de connaissances est le vôtre ? Que savezvous?
— Rien ; j'ai été correcteur d'imprimerie, et je suis bachelier es lettres.
— Mais enfin, l'Académie ne s'est pas prononcée en votre faveur sans avoir eu des motifs. Quels ont été vos titres à son suffrage ? *
— Je me suis occupé de théologie dogmatique, et je seraig, je crois, un séminariste passable : la discussion du dogme m'a conduit à celle des textes, et celle-ci à un essai de grammaire comparée. Voilà tout.
Alors M. Droz me témoigna le désir de voir cet essai, 6t je le lui offris dès le lendemain.
J'fi^ revu depuis ce vénérable académicien : il avait eu le courage de me lire jusqu'au bout. Il ne me dit ni bien ni mal de mon ouvrage : il ne s'expliqua ni sur le fond, ni sur la forme, ni sur le âtyle. Jamais je ne vis une telle réserve. Quand on condamne les théories d*im auteur, surtout d'un auteur protégé, il y a bien du mal si l'on ne trouve pas de quoi échauffer un peu âon courage en flattant son amour-propre. Donnez-moi le plus méchant potoe, le plus détestable roman, je
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saurai y trouver quelque matière d'éloge et d'eacouragement.
Enfin, je fus assez heureux pour obtenir quelques mots vagues, qui, au fond, équivalent à uae condam* natioVi complète de mon travail. « Je ne me suis jamais occupé de grammaire générale, me dit M. Droz, et je ne me permettrai pas de porter un jugement sur des matières qui me sont assez étrangères , j'en suis resté pour mon compte à Condillac, et si vous avez raison contre Condillac, il faut au moins avouer que sa doctrine est bien spécieuse. » Je vis que la lecture de mon livre avait renversé toutes les croyances grammaticales de M. Droz.
M. Michelot, gendre de M. Droz et chef d'une institution , a publié une grammaire française dont les principes et la théorie sont pris tout entiers de Condillac : je me suis assuré du fait par une lecture attentive. Or, j'ai quelque lieu de soupçonner que M. Droz a mis la main à cette rapsodie élémentaire; et ma grammaire générale est le démenti le plus formel, le plus impitoyable qui ait jamais été donné à cette partie des systèmes du philosophe. Ce qu'il y a de pis, c'est que l'énoncé dans mes critiques accompagne le raisonnement.
J'ai annoncé à M. Droz le désir où j'étais de retoucher mon essai de grammaire, d'y faire de notables augmentations et changements, et de l'adresser au concours de l'Institut pour le prix Volney. De son côté , il m'a promis de communiquer l'ouvrage à M. Feuillet, qui, pour le fond des choses comme pour la marche à suivre dans mes travaux, pourra m'ôtre de la plus grande utilité par ses conseils et ses lumières. Si j'arrive assez à temps, j'enverrai mon manuscrit au
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mois de mars, sinon ce sera pour Tannée prochaine.
J'ai la certitude, non pas d'avoir rencontré juste partout, mais d'avoir soulevé des questions capitales en grammaire, d'avoir donné le premier une solution raisonnée, appuyée d^ Tobseryation des faits et de la théorie métaphysique de Tun des plus grands problèmes de la linguistique : rattacher à un principe commun les deux grandes familles de langues indo-germanique et sémitique, la première étant, dans la déclinaison, la conjugaison et la syntaxe , presque le renversement de l'autre. C'est cette opppsition qui a toujours empêché, jusqu'à présent, un assez grand nombre de philologues d'admettre, pour ces deux vastes systèmes d'idiomes, la possibilité d'une commune origine. — D'im autre côté, j'ai établi l'édifice de la grammaire pour toute langue possible, sur deux seules parties du discours, ce qui olire la synthèse grammaticale la plus simple, la plus lumineuse qu'on ait encore présentée.
A Paris, et je me convaincs chaque jour de cette vérité, il ne faut guère espérer de rencontrer des hommes dont l'esprit saisisse et embrasse ime synthèse scientifique quelconque; l'esprit français est trop géométrique, trop déductif, et ne remonte pas aussi bien des faits aux lois générales des choses. On né manque pas ici do savants , de personnages d'un vrai mérite qui sont devenus tels par la culture et le travail ; mais cette faculté presque divinatoire, qui seule a fait Newton et Descartes, faculté qui enfante un système complet, mi tout métaphysique, cette faculté est rare dans notre patrie. Le Français est admirable pour l'analyse, le perfectionnement : il n'a guère de ces inspirations subites que donnent les yues. d'ensemble et à priori On ne cultiva plus qu'en serre chaude ; les végétations
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spontanées sont aujourdliui des prodiges. Aussi, tou^ est accessible au travi^il) devenu Témule du talent.
J'ai pris le parti de renoncer aux cours publics, que je regarde comme un luxe national complétemeiit inutile. Je pourrsii quelque jour vous régaler des niaiseries qui s*y débitent. J'en ai pris des notes.
Je vois M. Droz deux fois par semaine. Nous sommes coiivenuB qu'il me laissera mon maître, absolu pour ce qui est de ses soirées et de nouvelles présentations. Sa première exhortation avait été de me recommander de fuir Tintrigue ; je me suis alors permis de lui rappeler qu'il parlait à un Franc-Comtois pur sang. Je suis accueilli de lui parfaitement, et je m'attache tous les jours à sa personne. M. Droz inspire la vertu à tout ce qui l'approche. 11 suffirait, après une faute, d'être devant lui pour sentir des remords. Je l'aimerai certainement, sentiment qui me devient tous les jours plus difficile. Si jamais il m'arrivait, en parlant de lui, de rien dire qui marquât seulement du mécontentement ou de la froideur, il faudrait croire que je ne suis plus digne de l'estime des honnêtes gens. Au reste, je lui ai dit déjà que, pour mériter son estime et son amitié, s'il suffisait de travailler et d'être honnête homme, j'espérais obtenir l'une et l'autre, mais que je ne promettais rien de plus.
Je vais me préparer tout doucement au grade de licencié es lettres; je fais en attendant un peu de philosophie et de grammaire ; je traduis Isaïe et Andrezel, et je Commencerai incessamment l'allemand et le sanscrit.
Je me repens quelquefois d'avoir sollicité et obtenu la pension Suard ; ce sera la matière d'une autre conversation avec vous, monsieur Pérennès, si toutefois, un
T4 GOmB»H>NDAf^GE
petit mot de réponse me témoigne qa'it vous plait que je continue. Je vous serai obligé de remettre vos lettres pour moi à la rœ des Chambrettest 19.
Je désire que mes lettres restent entre vous et moi ; je me confesse à vous comme à un ami. Ackermann m'a prié de vous assurer de sa parfaite estime et de son dévouement.
Mes amitiés à M. votre frère ; dites«*lui que je lis Montesquieu.
Votre ancien élève et fidèle,
P.-J. Proxjdhon.
DE P.J. PaWIHKW. 75
PiurlB, 17 décembre 1838.
A M. MAURICE-
Mon cher ei ancien collègue, je tou8 remercie des marques d'intérêt que vous me témoignez; j'en suis digne, car personne plus que moi n'a ])esoin de la bienydllance d'autrui. Malheureusement, il n'est pas aussi vrai que vous paraissez le croire que je sois sur le chemin de la fortune; il s'en faut de tout. Quand je dis que je ve^x avoir 20,000 francs de rimprimerie, je n'entends pas dire par là qu'elle les vaut; je ne prétends pas davantage faire croire qu'on m'en offrira une pai^^e sonmie ; je veux dire seulement que pour Tappât de quelque mille francs, je ne me déferais pas d'une chose qui, quoique très-onéreuse pour moi, sera un jour, je ne le vois que trop, ma seule ressource. A toutes les tjualités peu capable^ de conduire un homme à l'c^ulence, que vous voulez bien me reconnaître, il vous faut joindre encore le malheureux don de prévoir quelquefois l'avenir, don que, pour mon tourment, j'ai reçu dans un degré assez développé. Or, j'ai tous les jours, et de plus en plus, lieu de me convaincre que je n'ai rien à attendre que de moi-môme, qu'il ne me foui compter que sur mon travail personnel, que je
76 GOftRdSPONfiANCE
suis incapable de tirer parti de mon savoir-faire, comme on Tentend aujourd'hui, et comme il faut absolument s'y résigner, sous peine de se laisser passer sur le ventre. Avancer dws le monde et garder mes idées et mon caractère, sont deux choses contradictoires; vous devinez sans peine laquelle je sacrifie à l'autre. Voilà, mon cher Maurice, le véritable sens de ma phrase : d'un autre côté, cpmme je sais très-bien que marchander n'est pas acheter, que plus on déprécie sa marchandise, moins elle vaut, et que par conséquent c'est une chose en soi assez indiJBférente que j'exige plus ou moins, j'ai résolu de ne jamais démordre de ce que je dis. Vous désirez savoir ce que je fais, ce que je conipte devenir. Pi)ur le moment, je fréquente les .bibliothèques et rien de plus. Je m'occupe, en outre, de me placer comme correcteur à quelque journal : c'est un travail qui se fait le soir, de huit à douée, et qui doublerait mon traitement. Avec cela, je commencerais à respirer. Mais je ne tiens rien ; j'ai fait prendre note de moi à plusieurs personnes, à M. Berryer, entre autres; et, en attendant, j'aviserai encore àautrechoîse. Si j'étais assez niais pour oublier ma subsistance sur la foi de la pension Suard, je n'aurais pas dans six mois un morceau de pain. Je pourrais choisir d'autres voies de me pousser et me faufiler; je ne le veux pas. Je refuse d'aller au?: soirées de M. Droz, de voir M. Nodier, M. Baguet, M. Jouffroy . etc. , et je n'y mettrai pas le pied. Ma façon de voir et d'agir tient un peu, vous le savez, de l'obstination; soit. Si je vaux quelque chose, ce n'est que par là. Ma nomination par l'Académie n'a pas effacé mes souvenirs, et ce que j'ai haï, je le haïrai toujours. Je ne suis pas ici pour devenir un savant, un littérateur homme du monde : j'ai des projets toutdiffé*
rents. De la célébrité, j'en acquerrai, j'espère; mais ce sera aux frais de ma tranquillité et de l'amour des gens.
Donnez-moi quelquefois des nouvelles, et, si vous le pouvez, par l'imprimerie. Je tiens à ce que l'on ne midtiplie pas les ports. Je suis bien sûr d'en avoir pour 100 fr. par an.
Je vous soubaite le bonjour.
P.-J. Proudhon.
78 GORKESPONIUNGE
A M. HUGUENET
Mon cher Huguenel, je m'occupe de mon côté de notre atelier autant que les circonstances me le permettent. J'ai écrit déjà au curé de Brezolles, à un curé de Dijon, et j'écrirai bientôt à un autre. Je vois avec une vraie satisfaction que nous pourrons naviguer malgré le vent et les étoiles.
J'ai reçu ce matin la visite de M. Henri qui me demande à acheter l'imprimerie. Je lui ai donné tous les renseignements qui se doivent en pareil cas, et pour le prix, j'ai déclaré que je ne céderais rien à moins de vingt mille francs. Je trouve que c'est cher; cependant, il fera pr^idre des renseignements à Besançon; ainsi, attendez-vous à une visite. Il arrivera peut-être à en offrir dix-huit mille, et je refuserai. Quand il consentirait au prix de 20,000 fr., il faudrait encore le consentement de M. Vieux ; ainsi le marché n'est guère probable. Quoi qu'il en soit, donnez, s'il y a lieu, toutes les instructions possibles ; ne craignez pas de faire valoir toutes nos chances de succès; quoique je n'espère ni ne désire vendre, Je ne sews pas fâché d'avoir reçu
DE p^. m^mm^ 79
des ^res. Le jour où j^aurais refusé 20,000 fr. de oçtte boutique, elle en vaudrait dans Topiniou 25,000. C'est du maoairisme; mais cela ne fait de tort à persoime.
Aujourd'hui et dans quelques années, Vétat d'imprimeur peut être le fondement de mon avenir ; je Tai dit à M. Henri. Nos affaires sont visiblement en hausse, et si je vends, je veux non-seulement ne rien perdre, mais encore être dédommagé des chances de succès que j'abandonne. L'imprimerie vaut pour moi 20,000 fr., tel a été mon dernier mot. Conduisez-vous en conséquence ; faites valoir le métier; ce n'est pas en dépréciant qu'on remonte les affaires. Il faut absolument que je puisse dire, à la fin de tout ceci, qu'on m'a offert 18,000 fr. de mon matériel et de mon brevet.
J'ai prié M. Maurice de vous dire de m'envoyer 1 2 à 1 3 a-Kempis ; de porter 48 sous au compte du curé de Brezolles pour port, et de regarder comme vendus pour notre compte et pour le sien, les 150 à-Kempis livrés au curé de Rios,
A votre prochaine, vous ;ne ferez connaître l'état des finances.
Si jamais vous deviez livrer quelque traite ou effet à un banquier, que la maison Détrey vous soit interdite; adressez-vous à M. Jacquard ou à d'autres. Le temps pourrait venir où MM. Détrey se souviendraient de moi.
Je n'ai, du reste, mon cher Huguenot, que des éloges à vous décerner; je me fie complètement à vous. Le monde ne comprend pas que je puisse être en repos comme je fais, sur im fondé de pouvoir et un prote; le monde ne sait ce que c'est que l'honneur et la conscience. Joignons-y l'amitié.
Si vous voyez Jouvenot, dites-lui que je fais canne, bottes et manteau ; qu'une personne venue de Paris vous
Ta dit; mêmement que je ne rabats plus le collet de ma chemise, et que je me rase deux fois par semaine; qu'à mon retour de Besàilçôn, je lès éclipserattous à la gloire de mon soleil...;, non, au soleil de ma gloire.
Est-ce que le père Coco sent déjà des influences printanières ! • ' • . ;
Adieu.
P.-J. Proudhon.
P»-JS, Totis les imprimeurs sont ici à la débine; mandez-moi ce qui se passe là-bas.
DK P. J. PHOCiniUN. 81
A M. PAUTHIER
Mon «'.her monsieur *Paiithier, je partirai dans une huitaine de jours pour Besançon, et comme je compte voir M. Tissot en passant par Dijon, je me chargerai volontiers de vos commissions pour lui, d'autant plus que je ne sais pas son adresse.
Je vous remercie de votre- statistique chinoise, qui a fixé mes idées sur la population de Tempire du Milieu, bien que cette population me paraisse encore fabuleuse telle que vous nous ta donnez; mais je connais trop les règles de la certitude relativement aux témoignages humains pour conserver le moindre doute. Je suis seulement efifrayé pour ces pauvres gei>s, qu'il me semble voir serrés à étouffer. Je serais un peu rassuré si vous me disiez que ïa Chine est très-niontagueuse, car cela fait un peu d'ombte et multiplie les surfaces.
J'aurais été bien aise de vous voir encore une fois. Les phalanstériens viennent à moi, les communistes enragent toujours, et je yais siffler notre Académie. Me recueillez-vous des documents? Je vous souhaite le bonjour jusqu'au mois d'octobre, et vous prie de croire que je vous aime bien.
' P.-J. PhotjdHoK.
P,-8. B^gmanu m'écrit de Strasbourg ; qu'il se marie. Et moi I... *