SDR UNE PAGE D'ALBUM
Sans Tamitié, qu'est-ce que la vie de ITïomme? La science dessèche et flétrit; le pouvoir enivre et rend superbe; la dévotion sans charité n'est qu'hypocrisie. Le riche m'est odieux pour son égoïsme; l'amoureux me semble à plaindre dans son indolence ; le voluptueux me dégoûte par sa mollesse. Mais que la divine amitié vienne échauffer nos âmes, et tout prend une face nouvelle, un brillant caractère. Plaisir, amour, pouvoir, richesse, science, religion, l'amitié sait tout agrandir : par elle, tout devient encore plus aimable, plus beau, plus sublime.
L'amitié fait pardonner à la fortune, et rend quelquefois digne d'envie le malheur.
J'ose m'en vanter, j'ai toujours eu des amis : jaïnais, à aucime époque de ma vie, mon cœur ne fut vide d*un doux attachement. Et lorsque, pour la première fois, nous nous rencontrâmes, mon cher Maguet, je ne me trompai point, quelque chose me dit que je venais de gagner encore un ami.
Suis-je donc heureux ?
Non, et à Dieu ne plaise que j'en accuse l'amitié I
CURRESI». I. *0
Mais qui pourrait connaître le bonheur dans un siècle tel que le nôtre? Dans le sanctuaire de la science, au pied des autels, dans les bras de la volupté (1), dans le sein môme de Famitié, le sentiment des misères de l'humanité me poursmt et m'importune. jeunes hommes généreux, bataillon sacré des amis, une vocation glorieuse est la nôtre : nous avons été prédestinés pour l'extirpation du vice et de la tyrannie. Faillironsnous à notre mission?
Pour moi, j'ai levé ma main vers le ciel et j'en ai fait le serment.
Je ne vis plus que pour l'accomplissement de cette œuvre sacrée et pour 1' Amitié.
(1) N. B. Qui que vous soyez, ami lecteor et sage lectrice, yous ôtes prié de ne voir qu'une synecdoque dans ces mots du soussigné.
Paris, 18 août 1839.
A M. MAURICE
Mon cher ex-associé, votre lettre du 14 courant est la plus extraordinaire que j'aie jamais reçue : vous m'écrivez tout juste pour me dire que vous me direz quelque chose.
J'ai écrit à M. l'avocat Poimbeuf sur des souvenirs : il est possible que ma mémoire m'ait mal servi.
Huguenet m'a déjà dit qu'il n'avait pas remis ma lettre à M. Bnmet de la Renoudière; j'aurai donc le plaisir de lui dire de vive voix ce que je lui écrivais. Est-ce vous qui prendrez la défense de cette congrégation de marguiUiers qui s'avisent de vouloir nous dorloter de leurs sermons. J'ai encore mal au cœur de leur prospectus à l'eau chaude.
Vieux est im traque; je crois qu'il finira par avoir des hallucinations. Je ne serais pas plus surpris de le voir dans dix ans à la Trappe que comédien. Il ne m'a pas lu ce qu'il vous a écrit; il m'a dit seulement qu'il vous avait prévenu de sa détresse. Je lui ai dit qti'il
n'en serait pas quitte pour ses peines, et que, puisqu'il avait tiré le vin, il le boirait.
Pour moi, mon cher ex-associé, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour trouver aide et assistance à Paris; je vous ait dit Une autre fois que je n'avais rien obtenu. Je pâtirai plus que vous de la société L*** et C® ; je ne m'en plains pas*; cela est dans l'ordre des choses puisque j'ai persisté. Je voudrais seulement vous convaincre que vos propres intérêts me tiennent plus à cc&ar que les miens, et que je ne serai tranquille que lorsque vous serez bien persuadé que je n'ai point empoché une liquidation de toutes nos affaires, plus avantageuse pour vous. Quand je ne serais pas devenu acquéreur avec Vieux, vous n'eussiez pas vendu davantage rimprimerie, si ce n'est comme vieux matériaux. Or, une pareille vente, croyez-moi, sera plus avantageuse dans un an qu'aujourd'hui. Nous ne pouvons que gagner à attendre. La vieille matière se vend ici 1 5 centimes la livre; le caractère neuf, 35 centimes. Voyez d'après cela, si je vous ai fait manquer de belles offres. Enfin Huguenet me fait encore espérer que je pourrai ou m'associer, ou vendre à Besançon : je vous prierai donc ici, a'il y a heu pour vous, de me donner un coup d'épaule et de favoriser un nouvel arrangement avec quelqu'un.
L'imprimerie Éverat est fermée et vendue; il n'y en a plus. Les imprimeurs travaillent moins que jamais. Parent-Desbarres suspend l'impression de son encyclopédie catholique^ et je ne serai pas même payé de tous les articles que j'ai fournis. La crise est à son maximum d'intensité, ce qui me fait présumer qu'elle touche à son terme. J'en aUgure bien pour mes propres affaires qui sont aussi les vôtres.
M. Guénard m'avait promis autrefois une lettre : je suis bien surpris de ne rien recevoir de lui. U doit avoir pourtant quelque chose à me dire.
Je vous souhaite le bonjour et suis votre dévoué
P,^S. Vous persistez à me déshonorer du titre d'homme de lettres; je vous avertis que si vous le faites par plaisanterie, elle est un peu trop prolongée. Somme de lettres est égal à chevalier d'industrie, sa- chez-le bien. Je connais encore de pauvres diables, manœuvres au service de la librairie, longues barbes et cheveux mal peignés, qui se pavanent aussi du nom d'hommes de lettres : j'aurais, par la misère, plus de rapport avec ceux-ci qu'avec les autres. Mais vous sentez que personne ne serait flatté dé s'entendre appeler ,gueua> glorieux ou mendiant sublime. Un imbécile m'a écrit avec cette suscription : M. Provâhon, pensionnaire Suardj comme on dirait le grand pensionnaire de Hol^ lande. S'il vous faut absolument un titre à mon nom, mettez, si vous voulez : typographe ou correcteur. Je n'ai jamais été que cela, je le suis encore, et ce sera toujours ma vraie profession , du moins honorifique.
Besançon, 9 septembre i839.
A M. ACKERMANN
Mon cher Ackennann, j'étais à la diligence comme je vous l'avais promis, j'ai attendu quelque temps, et puis j'ai perdu patience : c'est ce que vous avez dû penser et qui ne méritait pas la peine d'être rappelé.
Je n'ai appris que le 29 août, par la voie du journal bisontin, le résultat du concours académique.
Votre Mémoire a la médaille et vous me devez un déjeuner. L'Académie a confirmé mon jugement : elle a décidé que votre ouvrage réunissait les qualités du genre, pour l'élégance, etc., etc. M. B**^, ex-professeur de rhétorique à Arbois, ivrogne désœuvré, a eu une médaille d'encouragement pour sa lourde compilation sur le môme sujet. L'Académie de Besançon fait comme les instituteurs : elle donne quelque chose à tous ses écoliers.
Ce qui me concerne exigera un peu plus de détail. S'il faut en croire le rapporteur, l'abbé Doney , mon Mémoire aurait été le plus remarquable par le style, la profondeur et l'érudition : faites-moi le plaisir de me dire ce qui reste d'un discours quand on en a retranché
les paroles, les idées et les faits. Mon Mémoire réunit donc aussi, comme le vôtre, les qualités du genre; il a tout, ce me semble, excepté la médaille. On y a trouvé des digressions, c'était la partie confirmative; des propositions malsonnantes, audacieuses, téméraires, inadmissibles, au moins pour le moment; des théories de politique et de philosophie spéculatives ; des systèmes d'égalité, etc., etc., dangereux : cependant on en a déclaré Torthodoxie irréprochable. Ce qui veut dire que chez mes juges la conscience du chrétien ne pouvait s'empêcher d'admettre ce que la prudence des fonctionnaires publics et des membres d'un corps constitué défendait de sanctionner. C'est mon discours enfin qui ^ fait le plus jaser, qui embarrassait le plus l'Académie, heureuse à la fip d'en avoir trouvé deux passables qu'elle a couronnés ex œquo : ce sont ceux de MM. Pérennès et Tissot, professeur de philosophie à Dijon. M. Pérennès aîné m'a affirmé que lui n'aurait pas craint de me couronner, ou au moins de me joindre auxautres. J'aime beaucoupmieux lamédaille de bronze que l'on m'a décernée : mon Mémoire a été classé à part et hors ligne; cela vaut mieux, vous en conviendrez, qu'un ex œquo. Je ne saurais vous dire combien ma vanité est flattée de ce que j'ai eu pour concurrent le fameux Tissot, dont le travail, asssz mal écrit, n'a de remarquable, comme celui de M. Pérennès jeune, que la sagesse des pensées et la modération. M. Tissot, ce grand réformateur, n'a donc rien trouvé à dire sur la question ou bien il ne l'a pas osé : cela me donne à peu près la mesure de l'homme. M. JoufFroy dit de lui qu'il sera un homme distingué s'il parvient jamais à être clair.
tJn M. de la Boulaye, ex-député de la Sarthe, homme
I5i GOBBESPONDAIfCE
de talent, dit-on, a obtenu un deuxième accessit sans médaille, sur la même question du Dimanche.
J*ai déjà vu M. Périmés jeime, sourd comme ime cloche, rêvant la gloire littéraire, les cheveux peignés, frisés, partagés, quasi joli garçon, et plein d*horreur pour sa condition de correcteur d'imprimerie. Il est encore enfoncé dans le vieux-catholicisme et la prétraille; bon garçon au demeurant, à qui je voudrais pouvoir ouvrir les oreilles et dessiller les yeux. Il m'a beaucoup parlé de son discours : j'ai vu qu'il s'était surtout étendu sur ce que je me suis efforcé d'abréger, n'aimant pas les banalités. M. Droz a été très-mécontent que j'eusse concouru. Con-^cou-^rir pour une A-cadé-^miSy me disait-il, c*e»t per^-dre son temps. Je, conviens, ai-je dit, que cela est vrai pour le grand nombre; témoin moi : une once de cuivre gravé ne vaut pas un * mois de travail. Il m'a félicité de votre succès et m'a témoigné qu'il y prenait part.
M. Weiss vous attend et M. Pérennès aussi. Je suis arrivé réellement épuisé : la tète me tourne encore en vous écrivant. Mon imprimerie reprend un peu d'activé ; que je la vende ou ne la vende pas, je commence par rester imprimeur, sans refuser toutefois ce qui pourra m'advenir. M. Joufifroy a rendu aussi bon témoignage de moi, de telle sorte qu'après tout, bien loin de m'ètre aliéné les esprits, j'ai plus d'amis et d'admirateurs qu^auparavant.
Je vais m'occuper de l'impression de mon Mémoire, après revue et correction, et je l'enverrai à M. Tissot ainsi qu'à M. Pérennès. Je m'attacherai de plus en plus à la forme purement scientifique; c'est le moyen de me plaider hors des atteintes du parquet. Je serai peut-être craint; mais je défie qu'on me poursuive
DE P.-J, PBOuraoN. isa
pour les efrùyabUs choses que j'ai à dire. On prétend que toute yérité ne doit j)qs être manifestée avant le temps (c'est au fond le seul reproche qu'on m'ait fait) ; cet adage n'a pas de sens : tant qu'une vérité ne doit pas être manifestée, elle reste inaperçue; la voir, c'est être obligé de la dire.
Il me tarde de vous voir; je suis jaloux de la réception que vous a faite Béranger et de ses flatteries : vous me dédommagerez en me parlant du personnage.
J'ai toujours compté sur vous pour mon Mémoire à l'Institut qu'imprime Terzuolo. Cet imprimeur m'a paru très-honnête ; je lui ai dit déjà que j'abandonnais mes droits pécimiaires sur le premier numéro, vu les corrections et additions. M. Droz a voulu revoir mon épreuve : ses observations m'ont été très-utiles.
Dimanche prochain, j'irai probablement voir un curé; aussi ne venez pas dimanche, car vous me feriez rester.
Je vous souhaite tous les mois une médaille d'argent : je veux être pendu si je m'avise de vous la disputer.
Votre ami,
P.-J. Proudhon.
Besançon, 15 octobre 1839.
A M. ACKERMANN
Mon cher Ackermann, votre brusque résolution me surprend; mais elle ne m'effraie pas. Elle m'afflige par la pensée qu'un Français honnête, laborieux, instruit, ne peut trouver à vivre dans sa patrie et qu'il lui faut aller chercher fortune à Berlin. Dans les conseils et les encouragements des honnêtes gens que vous avez consultés, j'entrevois plus de paresse à aider que de véritable prudence à con^ seiller. Vous n'avez que vous seul, cela est bien évident, bien avoué; souvenez-vous donc de ce que c'est que la philanthropie moderne, mais n'en devenez point trop Alceste. Je suis comme vous ; je n'attends rien de personne, je rentrerai dans ma boutique l'année prochaine, armé contre la civilisation jusqu'aux dents, et jo vais commencer dès maintenant une guerre qui ne finira qu'avec ma vie. Je serai à Paris avant votre dépari, comptez-y bien; j'aurais voulu pouvoir remettre au porteur de la présente les 20 francs que je vous dois, mais le trésorier de l'Académie m'a renvoyé à samedi prochain : point de Suisse, point émargent.
Crainte de malheur: je vous expédierai cette petite somme la semaine prochaine par Tintermédiaire de Dessiner.
J*accepte l'usufruit et le gardiennage de vos livres si vous ne trouvez pas à les vendre; je suppose, au surplus, que vous ne partez pas pour \m exil perpétuel.
Je viens de me remettre au travail; mon Mémoire va s'imprimer ; dans huit ou dix jours, vous en recevrez les épreuves que je vous prie encore de ne point garder trop longtemps. Vos remarques portant principalement sur le style et le goût me seront très-précieuses; vous savez quelle importance j'attache à la forme littéraire. Quant au fond des choses, plus j'y pense, plus je m'en applaudis. L^scarmouche sera vive et directe : aussi, ce premier pas une fois fait, il n'y aura plus à revenir et je suis engagé pour jamais. C'est ce que je veux.
Je vais faire, avant mon départ, un article sur Fallot, sur l'ouvrage de M. Pérennès, et sur celui de Bergier, qui dort dans mon magasin. J'ai mis de côté ma réponse à M. Nodier, que l'on n'a pas voulu insérer. J'ai été voir enfin l'abbé Dartois, qui est très-content de Fallot, dans lequel il a trouvé, dit-il, la confirmation de toutes ses idées et plusieurs choses qu'il ignorait; nous avons parlé de la dispute avec M. Nodier, qui parait à l'abbé Dartois fort ignorant et trop bel esprit.
J'ai fait part à Messieurs de l'Académie de votre résolution ; tout ce qu'ils ont dit à cet égard consiste en quelques hélas ! sur la difficulté pour im jeune homme de se placer aujourd'hui. On me conseille de rester imprimeur.
Je n'ai point encore écrit à Bergmann; j'espère que V0U3 passerez par Strasbourg afin de le revoir ; c'est un homme avec qui je voudrais vivre et mourir. Je ne lui
m COMIESPONDANCE
sais pas d*égal ni A Paris, ni aillieurs. Philosophe et philologue, il réunit à un plus haut degré que personne aujourd'hui les deux facultés les plus précieuses de Fesprit humain. Fallot pouvait être tout cela et, de plus, érudit et bibliographe; une tète si vaste ne pouvait subsister. Bornons-nous donc à bien tracer notre sillon et ne cherchons point à égaler notre intelligence à Tinfini de la science.
Quand vous serez en Allemagne, faites une comparaison des idiotismcs, de la syntaxe et des formes du français et de Tallemand;. cette comparaison n'existe pas, car on ne s'en est jamais occupé, je crois, pour aucune langue ; les philologues se contentent trop aisément des généralités. Mais pour être bien faite, cette comparaison doit aller au fond des choses et s'éclairer d'une haute critique et d'une bonne philosophie; ce sera de l'histoire naturelle, comme dit Bergmann.
Je m'arrête pour cette fois, n'ayant rien à vous dire et las de vous prêcher; j'espère seulement que nous aurons encore quatre ou cinq jours l'un pour l'autre, après quoi notre correspondance nous consolera et pourra quelque jour intéresser le public.
Je vous souhaite le bonjour et vous embrasse,
P.-J. Proudhon.
DE P.-J. PROITDHON. W
Besançon, ^ octobre 1839.
A M. ACKERMANN
Mon cher Ackenoann, de crainte de malheur^ j*ai chargé M. Dessirier,. par une lettre renfermant un mandat de 180 francs qu'il doit avoir reçue, de vous remettre 120 francs. Si vous le voyez avant que je lui récrive, je vous prie de le charger de ma part d'une petite commission : ce serait de passer dans mon ancien hôtel et de s'informer si je puis y rentrer dans quinze jours aux conditions de l'année dernière, c'est-à-dire la môme chambre, au môme prix ; sinon, je n'y retourne pas. Il faudrait encore considérer, dans le cas où vous me laisseriez votre bibliothèque en garde, si elle y peut ôtre logée.
Dessirier voudra bien s'occuper de ces détails, j'en suis certain ; j'arriverai du 8 au 11. Qu'il ait donc soin de ne pas se déranger ces jours-là, afin que, le cas échéant, je puisse partager son lit pendant une nuit ou deux.
On ne dit plus, en parlant du journal qui s'imprime ici, que les Siquanais ou Séquanois. La dispute a fait fortune pour la plaisanterie : chacun en glose sans y rien compreîndre.
Demain, je vais mettre en pages mon Mémoire : j'y ai fait d'assez nombreuses corrections de style ; il y avait surabondance et luxe. L'un de mes juges s'était plaint d'un peu d,e verbosité pari endroits : j'ai reconnu qu'il avait raison et je me suis fait justice. Vous verrez. Pour les idées, je maintiens ce que j'avance et je le renforce. Jamais je n'ai cru plus fermement avoir raison. Amen.
Je dîne aujourd'hui avec Mauvais chez M. Viandn, à Guillemouton. On espère ici que vous réussirez en Prusse ; on dit que vous avez tout ce qu'il faut pour cela. J'aimerais mieux que dans chaque pays on gardât ses richesses et ses hommes et qu'on n'attendit pas pour servir un homme de cœur qu'il n'eût plus besoin d'assistance.
Adieu, à revoir,
P.-J. Proudhon.
DE P.-J. PRÔUDHON. )59
Besançon, 25 octobre i^.
A M. ACKERMANN
Je maintiens ce que j'ai dit : votre éloge de d'Olivet est ce que vous avez écrit de mieux; c'est élégant, simple, ferme et quelquefois spirituel. Il y a vers la fin des répétitions et des retours à des idées précédemment exprimées. Vous apercevrez facilement ces longueurs, sans que je vous les indique.
Je supprimerais les deux derniers alinéas, tout en. conservant les traits principaux que je trouverais moyen de faire entrer dans le corps du discours.
Vous attendiez peut-être mieux de ma complaisance ; je vous avoue que c'est tout ce que je trouve à redire dans votre discours. Je vais le faire passer au Siquornais dès la semaine prochaine. La biographie de Fallot a beaucoup plu ; on a regretté que M. de Brunet l'eût scindée en deux numéros. A présent que vous êtes parti, on parle quelquefois de vous : l'éloge de d'Olivet augmentera la considération dont vous jouissez. Stérile honneur !
Dans quatre ou cinq jours, vous aurez à votre tour mes épreuves ; ne me faites pas attendre ; de la prompte
100 CORRESPONPANGE
impression de mon Mémoire dépend mon départ pour Paris.
Les hommes du Progrès bisontin menacent de me tamiser, parce que je leur ai laissé voir mon peu d'estime pour leur journal.
Je les ai traités de menteurs, àHmbécHeSj àHn/&mes et de cochons. J'ai appelé leur style wt style de libertins^, et qui se sent des lieux hantés par les auteurs. Qu'ils attaquent mon discours, voire mes idées, rien de mieux ; s'ils vont plus loin, je défie leur générosité d'insérer ma réplique.
Dessiner vous a-t-il remis 20 francs ?
Voici l'adresse d'iui petit jeune homme fort connu de Pagnerre, et qui pourrait se charger de lui demander la permis^on dont je vous ai parlé, de mettre le nom de ce libraire au frontispice de ma brochure :
a Antoine Madrange, typographe, rue des Gordeliers-Sorbonne, 19. »
Vous pourriez lui remettre les épreuves ^près votre lecture et pendant que je ferais tirer, il aurait le temps de me faire connaître la réponse de Pagnerre. Mais chargez Dessirier de cette commission.
Je vous souhaite le bonjour ; comptez sur moi avant le 10. J'annoncerai votre départ dans le Séquanais.
. . P.-J. Proudhon.
Paris, 12 noYembre 1839.
A M. PAUTHIER
Monsieur Pauthier, je dépose chez votre concierge, avec la présente, un exemplaire imprimé de mon Discours surle Dimanche, que j 'ai fait tirer à deux cents exemplaires, pour mes amis et pour tous les hommes de bonne volonté que je puis connaître. J'ai moins voulu entretenir le public de mes rapsodies que recueillir les observations et les critiques des vrais philosophes et des gens de cœur. L'Académie de Besançon a loué le style de mon Mémoire, ainsi que l'imagination et le talent de l'auteur ; mais elle a blâmé la doctrine. D'autres personnes ont été, sur les deux points, d'un avis tout contraire, admettant les idées et trouvant beaucoup à redire à la forme. J'ai dessein de corriger et de retravailler beaucoup cet Essai, que je regarde comme mon progranune. Je vous aurais donc une grande obligation si vous consentiez à faire parvenir à M. Tissot, votre ami, un exemplaire de cette brochure et de lui recommander l'auteur et l'ouvrage.
Je n'ai pu me défendre d'un certain mouvement de vanité en apprenant que M. Daudon, couronné par
CORRESP. I. Il
i6â GÛBBESPÛNDANGE
rAcadémie, et dont j'avais rhonneur d'être le concurrent, était M. Tissot, professeur de philosophie à Dijon. Cependant, je serais fâché que M. Tissot pût croire que je mets en comparaison sa science et ma médiocrité, et que la publication de mon discours vient d'un autre sentiment que du désir de provoquer l'attention des hommes éclairés sur des idées que je m'obstine encore à croire vraies et utiles. M. Tissot est philosophe et de plus savant et grand érudit, et je ne suis qu'un pauvre apprenti ; mais nous sommes compatriotes, et j'espère, comptant sur votre bienveillante intercession , qu'il daignera me lire et m'envoyer ses critiques.
Je suis logé, provisoirement, rue Jacob, 16. Faitesmoi connaître votre retour.
Votre dévoué,
P.-J. Proudhon.
Paris, 16 déçeon^e 1930.-
A M. PÉREl^NÈS '^'
Monsieur ï^érennès, YOtre pensionnaire s'eât e'âfîiî remis à rœuvrje. Aprèft» qual^^s jo^ts de fermentation et d'une insupportable: inquiétude, ^es inéditations ont repris , )leur$ cours pcmï* ne ««plus .a'ar-»rêter, je l'espère, qu'au jour ^i je • pourrai vous revoir, causer et njQfïP^ofser jarèg^ de vous. Mes jour nées se passent entre. Beid ^ 'iSrfaBet;t;'il'est néces* saire que je si:tôpende n^es étudei? philologiques p'endant quelque tqmp&j jusqu'à ,ee que j'aie terïniné mes travaux sur ces deux peij&onnagès^ que je compte, da^ l'enivrement de mon orgueil, «xettj^ pour ja^cfeis à fe réforme. Cette idée est d'une -incroyable -audace; j'éh conviens; elle a de quoi soulever tous les: mépris et les anathèn^es de nos niaitar(»s en philosopïne, qui, jusqu'à présent, n'ont vécu que de rÉoos8e^l;(te rAUemagne. Mais si je ne me trompe,: ce qui esttrès^podsibl^ d'bil-ileurs, je crois qu'il n'est pas doXmé à tout le monde: de se tromper cqp^^q uk)!. et, après tout, ^«iirai hâté. Tavénement et la^ démon$tFation de la vérité» ;
A propoade Kant, j'ai reçu de Pauthier un nouveau
104 GORRKSPONDANOS
volume de son traducteur, M. Tissot ; ce volume comprend le discours sur le Suicide et un autre ouvrage intitulé : De V Esprit de révolte, etc. Je suis, sur le compte de ce livre, tout à fait de Tavis de M. Droz : ce n'est jpas un livre fait, A quoi bon imprimer cinq cents pages pour ne rien dire de nouveau et d'intéressant? pour délayer, dans un style difiFus et traînant, quelques aphorismes de métaphysique et de morale qu'on ressasse depuis Salomont Pour moi, à cette lecture, je n'ai pu m'empècher de m'écrier : Mon Dieu, la Franche- Comté a son Damiron I Cependant il faut tenir compte à l'auteur de ses critiques des saints-simoniens et fouriéristes* critiques tout à fait en rapport avec celles de l'article Foii/rier de la biographie Feller, mais qui n'empêche pas les fourîéristeâ de Paris d'imprimer dans leurs joarnûux que M. Tissot. le célèbre professeur de DijoH, est tout ph&laîistériéû. %ï M. Tissot se respecte et tient èFâ^ couvictroûs, je lé -crois obligé en conscience de désavoue* «ne pareille association et de d^îWis^uer l'^ff f onlerie Vie <îé9 ^miessieurs.
M. Tisspt, datis $on discours sur le suicide, insiste ^urd'exisellehce de sa déwioïisttation de l'immoralité du s»i<Me^'(oiid:ée sur lai,béorie de Kaèt. En cela, je suis ^core de Pjafisdei fe commi^oû qui s'en est moquée. En Allemfif^ne, on est moins ^îsclave de Kant et l'on avoiie qUQ.tdUte la morale de ce pliilos(q)he consiste a dâr^rJe^s obligé pai^Qe que^ 5^ suis obligé; ce qui n'a rien de' iiied démonstratif. M. Tissot oist laborieux, de^bonrie foi etrcotiscîeiideux;. mais il n'a ni talent, ni gèniè, et je^fcrains dé plus qu^ son esprit ne soit faible ; d?à fenoôpe» été l'opiùiôn de^M.i Droz qusaiid je -lui eus raconté l'hi^^tbire du pseudènyftite de Dôudon.
J'ai lu lei discours de M. Boussbn sur d'Olivet, et.
chose malheureuse pour rAcadémie, il se trouve que ce discours est maintenant meilleur que celui du lauréat. Je sais qu'il n*est point tel qu'il a été envoyé, Tauteur le dit lui-même ; mais Ackermann aussi a retouché et presque tout refait le ^en, en sorte que les conditions sont égales ; j'aurais voulu que monjeime ami, plus modeste et mieux avisé, ne l'imprimât pas. M. Droz l'a trouvé mauvais et n'y a rien compris.
Je vous parle toujours de l'avis de M. Droz, comme si je craignais d'avoir une opinion à moi et que je voulusse lancer mes traits, protégé par son égide. Il faut achever ma confession. Quoique j'aie aussi fait imprimer mon discours, je n'ai pas encore osé le lui montrer. Il m'a blâmé d'avoir concouru, blâmé plus fort de n'avoir pu l'emporter sur mes concurrents, parce qu'il veut cm mon coup éP essai soit un coup de maître; enfm, il prétend que de pareils exercices sont ime perte de temps. A quoi dois-je m'attendre si je lui donne encore la prouve de l'excentricité de mes paradoxes que je me repens d'avoir si mal exposés ?
Oui, j'en conviens de bonne foi et de toute la sincérité de mon cœur, j'ai obtenu plus peut-être que je ne méritais. Assurément, je ne désavoue aucune de mes opinions, ni aucun de mes principes; mais je suis un maladroit, un parfait ignorant dans l'art de présenter des choses nouvelles. M. Weiss me Ta dit il y a longtemps : je n'ai pas le talent de la forme. Toutes les propositions de mon discours sont aussi vraies que celles d'Euclide; mais il ne fallait pas leur laisser la couleur des idées révolutiônnsûres du jour; mais il fallait lei^ en séparer radicalement; mais il fallait être plus démonstratif et moins rhéteur.
Fit fàbricando faier; je ne retomberai pas dans les
mème3 fautes. J'ai reconnu, par mes nouvelles études, combien je suis loin -de tous les philosophes, moralistes et juii^consultes ; je connais maintenant toute la valeur, toute la portée dé mes idéeg; j'en puis donner la défilûtion exacte, précise; je puis montrer la cause de toutes les incertitudes qui obscurcissent les sciences politiques et législatives, et sans pénétrer jusque dans les derniers détails, j'ai de quoi compléter et remplacer des principes faux ou mal débrouillés. Si je ne suis pas dans la plus déplorable illusion, mon premier ouvrage sera peut-ôtre Févénement le plus remarqimble de 1840, y eût-il même une révolution politique; car les changements sociaux ne sont rien sans le mouvement intellectuel.
Jeudi prochain, 19, aura lieu la nomination du nou-* veau membre de TAcadémie française. C'est la vingthuitième élection â laquelle aura participé M> Droz. Les intrigues sont incroyables ; les académiciens accourent de tous les coins de la France; ils seront au complet. M, Droz prétend qu'il n'y eut jamais plus mauvaise élection : se voir obligé de choisir entre Betryer, bon orateur, mais qui n'a rien écrit, et dont les discours dépouillés du prestige de l'action n'ont rien de bien remarquable ; Victor Hugo, doué de talent^ mais brisant lalang%e^ iriscuxtla morale ei le goiU; Casimir Bon- }onx^ classique .p^r, mais si pâle^ qu'il donne légitimement Ueu ai^ . romantiques d'aUaquer la littérature classique... On ne sait à quoi se décider, dit M. Droz. Je crois qu'il a sou parti pris; je suis certain qu'U ne votera pas pour Berryer qu'il ^n'estime pas à cause de ses p(if;iures,politigmSf et parce que, de plus, il ne veut pas que l'Académie devienne une succursale de la Chambre des députés. D'un autre côté, si j'ose présu-
mer quelque chose de l'opposition violente qu'a manifestée la famille Michelot lorsque je m'avisai de dire que je voterais pour Victor Hugo, non parce que je le jugeais absolument digne, mais parce que cela en écarterait d'autres, je crois que le premier vote de M. Droz sera pour Casimir Bonjour. Son vœu, si ses conseils avaient été suivis, aurait été que l'on choisît dans' l'Académie des sciences ou des inscriptions, parmi les Arago, les Letronne, les Bumouf, etc., un homme nonseulement littérateur, mais savant, afin, dit M. Droz, de montrer à la jeunesse que le beau parler n'est plus jugé seul un titre suffisant pour prendre place à l'Académie française, mais qu^l faut y joindre les études fortes, soit dans les langues, l'histoire, la morale, soit dans les sciences exactes. Cela m'a paru parfaitement sage; mais les sages n'ont pas raison aujourd'hui. Les hommes politiques, comme les Dupin et Thiers, dont les intérêts parlementaires trouvent leur compte à faire entrer un homme qu'ils se piquent de combattre à la Chambre, mais de ne l'avoir pas pour ennemi, et les légitimistes, favorisent l'élection dé Berryer. De plus, affirme M. Droz, il y a des gens qui voteront pour lui, uniquement parce que M. Berryer attirera la foule à la séance solennelle où il lira son discours de réception. Nodier est à la tête du parti Hugo. Les cabales, les sollicitations, les séductions se croisent; cela fait une peUte guerre qui divertit fort M. Droz. Pour lui, il est telleikent connu pour son indépendance et l'inflexibilité de sa justice, qu'on ne se donne pas même la peine de lui parler. A peine si on lui fait la visite d'obligation. Avoir mérité une pareille réputation c'est assurément im magnifique éloge et bien digne d'envie. Je vois peu de monde et ne suis guère au courant de
comme des aristocrates ambitieux ceux qui les Iflatlent et leur font des promesses républicaines; mais il leur manque un O'Connell. Les tailleurs montrent en général beaucoup d'intelligence.
Mes respects et mes amités, s'il vous plaît, àMM. Weiss et Viancin, mes très-humbles honmiages à M™® Pérennès. Je suis, mon très-cher et honoré maître, votre fidèle et ancien disciple.
P.-J. Proudhon, rue Jacob, 16.
M P.-J. raOGDRON. 171
Paris, ^ décembre 1839.
A M. BERGMANN
Mou cher Bergmaim, rien n*estplus aisé que de faire un compte eu apparence très-^exact, et de le faire monter aussi haut qu'on veut. Lorsque ce compte est composé d'un grand nomtbre de parties, comme il arrive dans rimpression d'un livre, on n'a rien à faire pour cela qu'à augmenter de quelques francs chacime de ces parties; les additions et multiplications feront le reste. Je commence par transcrire ici littéralement le cojÇQpte que tu m'envoies, afin d'opérer dessus.