‹ Correspondance de P.-J. Proudhon (volume 3)Chapitre 19 sur 24 · A. M. ANTOINE GAUTHIER · texte numérisé non relu

A. M. ANTOINE GAUTHIER

Mon vieil ami, je mérite bien teis reproches, car je devrais savoir ce qiie c'est que d'imprimer un livre ; mais un auteur slmagine toujours qu'il a tout fait quand il a écrit, et que la presse doit aller aussi vite que sa pensée. L'art de Gutenberg n'en est pas encore là. L'impression de mon petit Mémoire a duré cinq semaines et plus : il y avait de quoi enrager. A présent, c'est une affaire finie , et me voilà sous la griffe des critiques. De tous côtés on m'annonce que je ne serai pas ménagé : le vent souffle et le ciel se fait noir ; il y aura du gros temps. Quoi qu'il arrive, au surplus, je n'ai rien à craindre du côté du pouvoir, ce qui est déjà l'essentiel; quant aiix chiens de cour et autres, il y a longtemps que je les connais, et je les attends. Je suis étourdi et téméraire autant qu'homme du monde; mais, quand il s'agit d'imprimer, tu me supposes assez de bon sens pour n'avancer rien qu'à coup sûr, même dans mes plus grands paradoteà. Les radicaux réfor-

(I) MM» Gauthier Cràrcs, chez qui Proadhon a été amployé.

DE P.-.I. PROtDHOtt. 323

âûMo» fulminât cox^re moi pour qùàqsm ïmutûm plamnterkts que j« leur tàmmm; qoé âifMA^i]«,'lnB Dfcem I Taoi^ prochaine, cprafed-j'eiMmi l«if Irar^totti^ - Mais laissons approcher la nuée et considérons^ ^ikaeet^ ' vlitoiir tranquille, la marche de Tcmiagan. J'ib toujours idée que tout cela ae dissipera; on y vagnrde^ à deox fois aTant d'attaquer un homme qui a Iftee et ongles, qui frappe £cNrt «I qui frappe jusIsl C'est ce dont tu pourras }Uger.

Mais, mon cher, mon pl'os œ&fiîen eatnarade, si dafk clameujra de coteries, si une conjuration de joumdistes éerivassiârs panrenaient à me démonétiser aux yeu£ de cette gDOiase hèle qu'on appelle le publie, n'ai^je pas d'avance nù&ik dédommageâieni dates^ l'estiÉie des bonunes honnêtes, indépendanisy qui île éèdeot pas à l'opîniûn, et dans l'afiectioin dé mesamis? C'est uiie chose dans^ laqudle je me 00mpiais le jplus; ioueim homme n'a peut-étte autant de ynds amn^ qxfee moî, ^, doiSàA le nc^sihre, d'aussi essaitiellement probes, d'aussi pleiiis de moralité, d'aussi i:«teiarqiuJ>lesv même par le talent et la capacités Ayee les habitudes que Ji»me suis faites et mes goûta uiiipiMii eampagnards, tu sais s'il m'est facile de me teoaaoler des tribvûalions de là iitté«i^ature et du métier d'autour. Quazul je quitte ma plumé, c'est comme si je cbaéigeais de figure : ipie Voilà cecb^ venu compagnon, flâitôur, paressfluk,.aîmaat à'comir et à ^ai^i^2#a4^, amoureux du ca£é, du^aibaiseietda te gros^ gaieté. Ne suisse pas fait tout a^iprès pour doimer des coups de fouet à ce ti^cnipeaûdeiiÂâtîHB'qm ne sayent happer quieledmeulolisMquiK imiter aoiitre tes loupa? Invulnérable du côtéi éa i'ainemrMpvoprè, pwque je méprise leurs louan^est iiiattaquàMe dans ma vie priipée, que teux-tu <{ua je cÉaigne ? J^ &e suis

3i4 CORRESPONDANCE

eaeore (pi% iâO|i second acte, et je n'ai pas commencé pour réeùler4 La' comédie sera longue, et tel dont je n*ai pas encbvé p&Ylé recevra tôt ou tard le coup d*aigviUén. !•'

Gé m*est \m grand plaisir de causer avec toi, car je ne reçois guère de lettres aussi franches, aussi vires, aussi assaisoiilnées^ que la tienne. Bn te lisant, je reconnais cette bonne nature firanc-comtoise que nos académiciens travaillent à corrompre tous les jours par leur igiidranéeBif leur 'Sottise. Tel que tu te montres toimême, tel je suis< Comme toi, j'ai d'abord senti mon itidignation se soulever, en Toyant rhypocrisie, la bassesse, lès mensonges, rignorance et lé charlatanisme dé tout ce menée, et j'ai voulu que toute c^te verte colère padsftt dans moil style. J'ai voulu être surtout de mon pays: franc et loyal, mais raisonneur, mordant, caustique, rieur et moqueur, impitoyable pour tous les minus hahtUês qai a'en veulent faire accroire. Je sais qu'on me i^rothe dé fttire trop le bourreau des crânes dans ma polémique; mais, avec un peu de réflexion, on verrait que ce n'est là qu'une tactique, une manière eomme \me autre de faire valoir mes raisons. -Bt puis, il y a tant de nJoDesse, de lâcheté^ de papillottage dans les critiques d^à-^présent, (ju'il «st nécessaire d'avoir mx cuiisinier qui mette un peu de vinaigre et de citron dans ses sauces. Au reste, qu'on me fasse comme je ùAa aux autres, je ne demande pas mieux ; pour tous mes coups de lance je n'ai pas encore reçu une égratignmDel'Cida m'ennuie.

Tu mè demandes des explications sur le mode de re<H>]urtitiier la société. Je veux te répondre en peu de mots et tâcher dé te donner, à Ce sujet, des idées justes.

Puisque tu as lu mon livre, tu dois comprendre qu'il

ne s'agit pas maintenant d'imagier , de combiner dans notre cerceau im système que nous présenterons ensuite; ce n*est pas ainsi qu'on réforme le moode. La société ne se peut corriger que par elle-même, c'est-àdire qu'il faut étudier la nature humaine dans toutes ses manifestations, dans les lois, les religions, les coutumes, l'économie politique; extraire de cette masse énorme, par des opérations de mitapkysiqmt ce qui est vrai ; éliminer ce qui est vicieux, faux ou incomplet, et de tous les éléments conservés ; former des principes généraux qui servent de règles. Ce travail prendra des siècles pour être mené à son complément.

Cela te parait désespérant; mais rassure-toi. En toute réforme, il y a deux choses distinctes, et que l'on confond trop souvent : la transition et la perfection ou VachèvemefU.

La première est la seule que la société actuelle soit appelée à opérer; eh bien ! cette transition, par quels principes allons-nous la réaliser? — Tu trouveras la réponse à cette question en combinant ensemble quelques passages de mon second Mémoire; p. 10-11, convertir toutes les rentes, et, en généralisant, abaisser le taux de tous les revenus ; p. 1 6, réforme de la banque ; p. 28-29, émission de capitaux à petit intérêt, réforme dans les banquiers; p. 33-37, abolition progressive de^, douanes; p. 179, attaquer la Propriété par Tin^férM; p. 184, id., etc.

Tu conçois qu'un système d'abolition progressive de ce que j'appelle atièainey c'est-à-dire rentes, fermage, loyers, gros traitements, concurr^ce, etc., ]^f»nd|*ait déjà presque nul l'effet de la Propriété, puisque» 9i elle est nuisible, c'est surtout par l'intérêt.

Toutefœs, cette abolition progressive ne serait qu'une

32e ÛORRESFWDàNCfi

lUf^ian du màlf mak point encore xme drgafiiiaUm posMoi. Or, pour ceci, mon cher ami, j'en puis bien donnef Im principes et les lois générales, mais, seul, je ne puis suffire à tous tes détails. C'est un travail qui absorberait daquanAe Montesquieu. Pour ma pari, je donnerai las axiomes, je fournirai des exemples et une méthode, je mettrai la chose m train; c'est à tout le monde de (aire le reste.

Ain^ crois bien que personne sur terre n'est capable, cemme on Ta voutu dire de SaiiU-Simon et de Fourier, de donner un système composé de toutes pièces et complet, qu'on n'ait {dus* qu'à ftdre jouer. C'est le plus daniné mens<mge qu'on {Miisse présenter aux bcHSiines, et c'est pour cela que je suis si fort of^sé au fouriérisme. La science sociale est infinie : aucun homme ne la possède, pas plus qu'aucim homme ne sait la médecine, la phjsique ou les mathématiques* Mais nous pouTons en décourrîr les priMcipes, puis hséié" mênêêi ptds une jEXTffi^, qui ira toujours en grandissant. Or ce que je fais maintenant, c'est de déterminer les éUmtnk de la seîenee poHtique et législative.

Par exem]^, je maintiens le droit de succession, et je veux Fégftfité ; cc»nment accorder c^ ? C'est ici qu'il faut entrer dans l'organisation. Ce problème sera résolu dans letreiaîème Mémoire, aree beaucoup d'autres. Je ne puis en œ moment te diretout : if me faudrait vingt pages.

Bnfin, si la politique et la législation 9<mi une sckÊce, tu eémprenâs que les principes puissent être fort simpled^ stAsissables aux moindres intelligences, mais que, peur arriver à la solution de certaines questions de détail ou d'un ordre éievé^ il fafut xme série de rraaonnMi^té et dlfiductions tout à fait analogues aux cal-

DR F^. meemoM. air

cols par leBquds on âélemiine le H K Wvem eut 'dèt a^res. Gela même que je le dis des difficultés àe la science sociale sera une des dioses les j^us curieuses

de mon troisième Mémoire, et qui prouvera le mieux ma bonne foi et la nullité des invmUi^ns politiques.

En deux mots : abolir proffremvemeTU et Jmpfi exiincHan Tambwim, voilà la transition. — L*ORaA3a-' SATiON résultera du principe de la division eu travéïU et de la flfrt» ooUective, combiné avec le maintien de la j^^r^omo^î^^ dans lliomme*et le cHoy^i.

Ce que je te dis là te paraîtra peut-être un hiéroglyphe; c'est pourtant l'explication de Ténigme; c'est là que git tout le mystère ; tu me verras commencer cette application, et tu pourras te dire alors : Pour achever Tomxvre, il ne faut plus que des hommes et des études.

Tu m'as forcé de me faire pédant dans une lettre famiUère par ime sotte question ; quand je cause avec toi, est-ce donc pour faire la classe ? On ne s'explique jamais entièrement en une page sur des choses difficiles, parce qu'il reste toujours plus de doutes à éclaircir qu'onn'a résolu de questions. L'essentielaujourd'hui est de fixer tes regards sur la Propriété et de résumer tout, la politique intérieure dans la question d'aboUtioUj et la politique extérieure dans celle des douanes. Tout est là; le reste se corrigera de lui-même...

J'ai reçu hier, de M. Blanqui, une lettre charmante, flatteuse, et bien faite pour me donner de l'orgueil. Tu conçois que ce professeur, ne peut accepter ma doctrine dans les termes où je la pose ; mais, à part les mots et la timidité qui lui parait naturelle, c'est un homme acquis. — Au demeurant, homme de grand savoir, aimé de tout le monde, et le plus capable organisateur

3» C(HUIE8P(»n)ANCE

que nous ayons. — Je reçois de temps en temps des témoignages d*estime de la part de personnages éminents qui, sans dire oui, disent : Courage! Tu comprends I

J'ayais envie, en commençant, de causer et goguenarder avec toi; mais la nature d'auteur revient toujours. C'est ta faute aussi. Pourquoi m'interroges-tu?

Adieu, mon plus ancien condisciple , mon camarade de Sosa. Il ne m'en reste point de ton temps ; et je sens bien à ta lettre que les plus vieux sont en^oi^e les meilleurs. »

Tout à toi,

P.-J. ProudhoN.

DE P.-l. MtOUraON. 319

Paris, 16 mai 1841.

A M. ACKERMANN

Mou cher Ackermann, j'essaie de vous répondre par la plus belle matinée de mai qui se puisse voir. J'ai vis-à-vis de ma fenêtre un magnifique soleil; il ne me manque que des rossignols et des roses. J'entends à défaut les roquets et les pierrots^ ce qui est peu fait pour rafraîchir l'esprit ei récréer l'imagination. Pour répondre à toutes vos questions, il faut commencer par mon histoire.

L'Académie de Besançon, de plus en plus animée contre moi par xme coterie de cafards et de plats courtisans du pouvoir, m'avait ajourné à comparoir devant elle au 15 janvier 1841, terme de rigueur et définitif, ou à faire valoir mes défenses ; il s'agissait de me voir supprimer ma pension, Déshonoré publiquement si ce malheur me fût arrivé, j'étais ruiné de fond en comble et perdu sans ressources. Je n'avais plus qu'à partir pour la Russie ou pour l'Amérique. La détresse me donna des forces. J'avais épuisé toutes les explications; j'eus recours à la menace. J'écrivis im factum de manière à ce qu'il pût être imprimé. Je me proposais

d» eOUUi^ONlAIIGE

de porter le débat devant le public bisontin, et de le rendre juge de la conduite des académiciens et de la mienne. Dans cet écrit, j'insistais plus fort que jamais sur ma doctrine; je la montrais existante et professée partout, de sorte que je ne m'en trouvais plus que Texpositeur et pour ainsi dire le chef. Plusieurs membres de TAcadémie étaient nominalement désignés comme mes ennemis et fort maltraités ; en un mot, je montrai les dents et je fis entendue à TÂcadémie que, si elle cherchait du scandale, il y en aurait. Il parait que cela fut compris : ime moitié de TAcadémie se mit à rire de Tautre ; le préfet vint à mon aide ; on commença à dire que j'étais im garçoD de talent et qui pouvait aller loin; bref je fus acqmUi^ je enûs, à runanimité. A inrésent, on dit du bien de moi partout, bien qu'on me UâoM en beaucoup de choses.

Pendant que tout cela s'agitait à l'Académie, la. perspective d'une déchéanee prochaine me fit chercher à m'employer utilement, je veux dire lucrativemeat, à Paris. Je déterrai un magistrat de la Seine, gendre de M. S***, pair de France, ami de Louis-Philippe, qui «ceompagna Charles X à Gh^bourg avec Odilon Barrot; lequel magistrat voulait âiire un livre de législatkML erimiselle, et cherchait un aide peur cda. Je lui bas présenté, et je travaille avec lui depuis le i^ févvier^ à 150 firancs par mds et le logement.

Le travail dont je m'occupe ansa pour titre : PMktiih pàU 4$ VmsÈrmêvM erimtMtUe. A dire vr«, je fais piesqne tout^ et ai l'onvrage devait paiaitcesoiis mm iHWU j'en tiierais de boas éeas, tant j'ai trouvé de dioses neu:feB et intéressantes qui seront pubUëes daoDS ce livre. Mmôs voioi le m^eor de l'affûre.

Mon patron est, de sa nature, assert axistocxate; waiàs

DE P.4. pnOQOBlIN. 3M

il voudrait être député, et pour eda il veut se montner liiiéralt progreasif, ami de la liberté et de la jostiee, surtout neuf en quelque chose. D'uu autre côté, ce n*est pas un 46 ces esprits généralisateurs qui, mr une face qui leur est présentée, découvrent tout de suite \m sjstàme. Comme la plupart des hommes, même des sairazits, mon patron ne va jamais, par induction, du particulier au général. C'est sur cela que je bâtis nym petit projet. Je lui façonne le mieux du monde im système 0(»npjet de réforme judiciaire et d'organisation pour la magist^Fature, qrstèrae qu'il ne comprend qu'en partie, mais qu'il trouve parfois si juste, qu'il s'imargine l'avoir découvert, et me dit à moi-même : JTesP^ pas que je vous ai domé là um bonne idée? Or, il faut vous dke que ce systèine n'est qu'une a^lication particulière d'une critique générale xle la Charte^ de nos inaâtutionspolitiques, que jepublieradraBOEiéeprodiaine. Jefaisisn véritable sic toi fnom^obis qm moi seul je i^ois adtvrer; et il sera cucieuiç, quand vingt journalistes auront vanté le livre de mon iomrfsoiSj quand on en atira admiré ^.méthode, l'économie, la philosophie, de me voir sommer l'auteur d'aller jusqu'au bout de ses principes, et ûe léayaer les proiiiasaes que je. lui lais faire de temps en temps. Mon plan, j'esptoeque vous le compiems, n'est pas de mystifier un homme qui, au ibnd, est henaète, qui a beaucoup d'esprit mais point d'inteUigoiee (dbosequia je n'aurais pas cru pcMSsible auparavant), mon but est d'accrocher un ms^^rat, de m'^i fdre une autorité, puis, par le tueois d'e^me qubbtieiulia son ouvzage, grtoe a«z amis, d'exploiter le suJQi pour la réforme sociale et l'égdité. Bref, je ferai un scandale de cet écrit, après qu'il aura été looé et peut-être récompemaim

318 OOBRBSPOTDANGE

Et cela arrivera comme je vous le dis.

Je viens de publier un seccmd Mémoire sur la Propriété, sous forme de Lettre adressée à M, Blançui, C*est une espèce d'apologie du premier Mémoire et de Fauteur. J'y ai développé de nouveaux points de vue; par exemple, que Thumanité, depuis quatre mille ans, est en travail de nivellement; que la société française, a son insu et par la fatalité des lois providentielles, dânolit chaque jour la Propriété; que toutes les écoles la condamnent, etc. Cette exposition historique et critique des tendances et des doctrines se termine tout naturellement par cette conclusion : il faut marcher du côté où nous allons, puisque c'est la nécessité qui nous pousse.

Ce Mémoire a paru à tout le monde mieux écrit, plus intéressant et plus mesuré que le premier. M. Blanqui m*a dit à ce sujet les choses les plus flatteuses, m'engageant à me modifier encore, et me promettant à ce prix qu'un troisième Mémoire me ferait prendre place dans la science.

Je puis dire en toute vérité que je n*ai pas un partisan, au moins déclaré; le peuple ne peut suivre de si longues et si abstraites inductions ; les hommes compétents sont empêchés, par la prudence, de se prononcer; enfin il parait aussi difficile d'admettre mes idées que de les réfuter. En attendant. Je reçois directement ou indirectement des encouragements honorables; ceux même qui ne scmt pas encore pour moi m'engagent à poursuivre; M. Blanqui, entre autres, m'a dit que je ferais un très-grand bi^a-dès que Ton n'aurait plus rien à craindre de mes intmtions et de l'abus qu'on pourrait faire de'mon livre. C'est à quoi j'ai répondu que j'y saurai mettre ordre.

DE P.^. PHQWflON. 333

J*ai attaqué vivement le Nattanal^ qui en a pleuré et grincé des deaits; j'ai fait une critique très- vive de la philosophie de Lamennais , critique qu'on trouve juste, mais qu'on voiidrait plus bienveillante pour l'auteur. J'avoue que je Joie puis encore me rendre à cette obser-* vaiion. Lamennais vient de publier un nouveau vo« lume, que j'ai lu, et dans lequel il semble avoir pris à tâche de justifier ce que j'ai dit de lui : qu'il était désor^ mais impmsmiU, Il repr^id en sous-œuvre la célèbre profession de foi du Vicaif^ saw>pti/rd, et se met à amplifier les arguments de Jean-Jacques contre les miracles, les prcqphéties, la révélation, le péché originel, l'enfer, etc. Diatribes contre le clergé et le catholicisme. Quoi qu'on dise de cet homme, je répondrai toujours que je ne n'aime pas les apostats. Il pouvait changer d'opinion, mais il ne devait jamais faire la guerre à ses confrères dans le sacerdoce, ni au christianisme^ qu'il ne s'agit plus d'attaquer, mais d'approfondir. Je me réserve de le ressai^r quelque jour.

J'ai fait connaissance de Pierre Leroux , qu« je trouve aimable et sfûrituel*

Vous voyez donc quelle est ma position : auteur de deux Mémoires contre la Propriété restés tous deux sans réponse, bien qu'ils aient été curieusement et minutieusemait lus; engagé dans une carrière encore inexplorée (il s'agit de refaire toute la législation, en substituant de nouveaux piincipes aux anciens); annonçant de ntu-^ veaux écrits plus explicites et, cette fois, plus positifs, — je ne nuisreeuler* Je regarde ma tâche eommo trèsgrande et très-glorieuse. Il ne me reste qu'à m'en rendr» digpM. Le genre Mémêiâr^ paraît être celui. qui me convient : moitié science, moitié pamphlet, noble, gai, triste ou sublime, parlant à la raison, à l'imagina-

m COftlteSPONDAÏiCE

tîon et au sénthnent : je crois qne je ferai mienx de me tenir i cette forme. La science pure est trop sèche ; les Journaux trop par fragihents; les longs traitiés trop pétonts : c'est Beaumarchais, c'est Pascal qtd sont mes maîtres. Mais quel avantage j'ai sur ettti Je fais intervenir le monde entier dans mes écrits : il n*est pas une question de philosophie, de morale, de politique, que je ne puisse faire eiitrer dans ces^ MAnoires.

Je regrette beaucoup maintenant mon esclavage; Je vais me hâter dfe mettre aux mains de mon maître les matériaux de Son livre, et Je m'enfuis, au i«f août, en Franche-Comté. J'oubliais dé vous cBre que j'ar couru un immense danger à Toccasion de mon premier Mémoire, qui a été cité dans tous les procès i^oMques, de compagnie avec ce que' le radicalisme produit de plus abofflinafclè. C'est à Bl&iiqui que je dois d'avoir été ménagé. Le ministère, le conseil d'État, l'Académie, le parquet, tout poussait des cris de rage. EWîn me voilà rassuré; je passerai à force de sdtence et dé inétbphysique, de précatitions et dé boîi sëhs.

Les lettres attribuées à Louis-Philippe lui ontlfetî! un tort immense. Il' y a encore là-dessous quelque chose fjueje ne comprends pas. Je croîs qu'il lès a écrites; înais je he Crois pas qu'A ôit péiîsé nî vt)ulù tout ce < ju'îl a écrit'; " cette solution me paraît lai keule pîausibîe ; ëîlé Va très-bi'én à la diplomatie actuelle. " '' Le pouvoir est très-fort; î'krtnée 'magnffîtïliè'; 'paé de révolution possible p6ur' cette aiihéè. Lés èuvîîèrè commencent à ôoïnprendre qu'il tie faut tenter tien avant de savoir parfaitement ce que Ton fera.

M«« Drois est morte ; M. I>roz s'eft va ; W» Mîfeh^ol jeuiie a* fait un petît enfant lé jour de renterréiiient de èa grand'mère. ' —

DE R.-l. raOOMmf . 395

Maguei a perdu sa mère; il est ai ce moment à Dampierre ik>ut quelques semaines. Tofomeux compte être ^mpkfyé dans le Berry, à des usines. Blmeriek devittit raisonnaUe. Dessiner m'inqu^te par sea changements deprojets. — On m'a dit que Bergmann était fieancé avec une demoiselle riche et jolie. Amen. Reclam se fait magnétiser. Je n'ai pas encore vu M. Grimm^

J'aurai pour sneeesseur un étudiant mx Droit dent tout le monde dit du msd, et beaucoup de mal. Il convient à rAcadémie précisément à cause de cela.

Pantkiôr rient d'épronver nn nourel écheo de la part de rinstitnt, qui n'a pas pins de pudeur que nos ministres. Des prix Montyon sont réservés, tous les ans, pour les meilleures traductions d'ouvrages de morale : cm a cearonné et récompensé, cette année, mie traduction de la Mttàphyiique d'Aristote, une traduction de la Mêsêiadâ de Klopstock, et une des Confes-^' siens de saint Augustin. — ^ Pauthier avait traduit Gon-^ fucius et Lao-Tséu : on n'a pas seulement parlé de hn. ' I^es prix académiques, on a pu le voir cette année, ne* sont plu^ qu'im moyen de cornçtion de plus dans les» mains du pouvoir.

La littérature ne produit plus rien ; la Pranee dégrin-' g(Ae è tire d*aile; eSeesbeomme ranimai qu\yn vient de faire saillir ; rajSaire faite, il se couche et s'endort. Tous» les jours, j'entends dire des choses effr(^ables * l'etudaèe des exploiteurs ne^ connaît plus de bornes • le pouvoir rit de la i-agé impviissante de* radicaux?; en efltet, il n'a rien à craindre. La nation est démoralisée ; plus àe vertus, plus d'oépHt public. Il y en a peut-^te ieneôre pear bien des ■anûées. J'en souffre et j'en pleure.

Je n'ai reçu aucun volume de poésies venant de Berlin, et je n'ai vu personne qui ait pu m"en parler

336 G0aU5SIK)NDàN€Ë

Je ne puis dooc vous rien dire à ce sujet. Mais à défaut de critiques spéciales, je tous dirai tout franc et tout net que je suis fâché de vous voir plongé dans des travaux qui rapetissent Tesprit à force de subtilité. Vous voulez refaire la poétique de la langue ! Comment ne voyesrvous pas que les lois de la métrique et du rhytluue n'ont absolument rien d'arbitraire , qu'elles sont données par la nature même des idiomes et reconnues par les orateurs doués de goût et d'oreille ?

Quiconque s'est mêlé d'écrire en une langue a dû remarquer que, toutes les fois que le style s'élève, s'épure ou s'harmoDise, il tourne tout naturdilement au vers» C'est ainsi que j'ai fait déjà plus de cinquante vers au travers de ma vile prose. La langue française, pour nous en tenir à celle-là, aime les coupes de six, de sept, huit, dix et douze syllabes, ainsi que le retour des consonnances. La poésie est l'idéal du langage. Or, cet idéal ne se trouve que dans l'étude approfondie des propriétés et des tendances secrètes d'un idiome. Je ne doute pas qu'à ce sujet il n'y ait encore beaucoup d'excellentes choses à dire; mais je voudrais qu'au lieu de démolir, comme fait M. Lamennais en religion, vous vous contentiez de philosopher. Rendez nous raison des beautés de la langue, du pourquoi les vers de Racine nous semblent si beaux; expliquez comment \m certain nombre de formes métriques sont belles et seules praticables, pourquoi au delà il n'y a plus que dissonnance et confusion, et vous aurez fait la philo - Sophie de la poétique et du style. Ce sera profond, savant, ingénieux et amusant. Vous ferez des comparaisons allemandes, latines, grecques, etc. Un tri travail n'existe pas.

Je voudrais bien vous voir une belle et bonne Ptus-

sienne qui tous rameiiâtmipeu aux, choses de la terre. SI vos fonctions d'éditeur durent .s^( ans, il est prq- , bable qu'après cela elles yo^s vaudront un autre emploi; ne iK)urriez-yous donc songier à arrangeir votre vie pour trayailier dans une modeste aisance?

Ce que vous me dites de M. Duboi$ ne .nie .surprend pas ; Paris pullule d'hommee comme lui. O9.' 'convient r de tous les abus que je signale; mais, quand je veux, généraliser Fidée et arriver à une conclusion, alors on ne ma suit plus^ Mes critiques et moi^ ^Q1ls sQi^mes comme des gens qui veukntjtous rabattre les. angles à un polygone ;^ seulement, quatd Top^ration sejrpi fait^ les premiers soutiendront qu^ œ qui ratera sera to^^-^ joars unîpolygone, taadia que je dirai qu^ ce ^ra un cercle. Voilà en réalité en q^ je dijS^re de M. Blanqui et d'une foule d -autres:. /

Terzuûlo est de plus en plus mal : Or'çst un homme estimable^ mais qui désespère. Je Tai vu une fois; il n'a presque point d'ouvrage et sc^attelier languit. Cinq, numéros :de mùn Mémoire ^m«9i«^^2 pQt déjà parUi Il jen reste ^coi» autant, fe ne crois, pas que cela finisse.

Je n'ai reçu aucune lettre d^ M. ^uvi|9r^ de Metz.

Je vous envoie un catalogue *abrégé de vos livres, en vousi prévenant que la ptu^ |;rande partie est. à Be-*r sançon, et qu'il ne me sera guère possible de vous rien expédier qu'après le l^'^ m>Mi après mon retour. Yép m'écrirez d'ici là.

M. Weiss est venu à Paris ce printemps. . — Il commence à radoter et beaucoup de gens s'en aperçoivent. L'esprit des vieilles académies est abrutissant. .

M. X**^ est bibliothécaire de l'instruction ppbUque et professeur des filles du roi^ Dans le haut monde, îl CORRE8P. I. 22

se ftmrn lés rir» d# t^fdéftkU gmmmiqm. Je ne connais pas tm hoimèle bomiM qui m erache eA le Voyant ^en^ ^tondant seulement prononcer son nom. -^ Francis Wey est toiqtm» le mène : U a payé le déjeuner à H. Wriss; grtad homme, par conséquentv M. Weiss s^es^ ymoki, à cette occasion, de m^aToir dit mon ftôt. On hd a r4)aédu qm'osi n'en croyait I rien.

Les journaux ne pairleroni pas d»ttts> écrits et publications T cela paraît conrenu. Je ymè mon chnnin sans leur seoemrs, ee qui pronve qiialquB ohooe. J'ai com^ niencé la guerre contre les ootenM et ks eaqdoiteurs d*opin{6ns ; ce n'est pas powr finir si tèi.

J*ai appris hier quiNin professeur de philosophie, ayant entendu parier de mea Mémoire, était entré, dans ime telle indignation qu'il avait junf de réfiiter publi-* qùement TouTrege ou d'en devenir Vapêtre* Après ce beau serment, il s'est mid' i lire et les bra3 luisent tônl'bés. — J'éii ai déjè' tu deux eu trois de cette ferœ. Cèpendiaht il fout ajouter que, s'ilsina savent querépondré,' ils ne croienit pas éncdm : teur esprit est bouleversé, voilà tout.

Un professeur de TËcolë de^ Droit m'a fiait parvenir deâ encourdj^mènts secrM, éArant même de me diil^er dans îeë choses ofue je' puis ignomc en matière de Jurisprudence.

Ûile prihcébse'dë Caramtfn m'iet lu deux fds, la plume à la main, et a fini par conclure : C'est doBàma^siçu'il sôitslbitttalî

* Lemnni^ Fapo^itat, devait aussi ff9i'^*ràiâRr dansii&e Revue : on attèhd* son article dbpuis un an.

tlonsiderànt et les fouriérîstes ont reçu dans nlou second Mémoire un nouveau coup de fourche qui les

DE P'L reOIWMf. 33»

asacMÉflie. -^ Blfliqai ks a 'fod- nntevaMé dsmsfme Notice smr Say. ,

Si Tétai de.clioscs acia^ se pp^<»iig6 «noof« dein ans, les vérités pleuvront sur le public ; il se commence une leyét dé boiAcJier» coati» iocries les citées d'intrigants.

Je votadrais qp^ y(3flas' fussiez ici pour vous montrer comment il faut traiter les hommes de lettres pourris. L'indignation d'im honnête homme produit de trèsheureux ejBets; je l'éprouve tous les jours. On dit bien que je frappe trop fort; mais, en secret, on n'est pas fâché de me voir démolir les gens. On m'a môme reproché d'abuser de ma position, qui n'offre aucime prise contre moi, même à la calomnie.

Encore ime fois, je vous regrette non-seulement pour (jue vous soyez mon second et mon témoin dans mes luttes, mais parce que vous y prendriez part, tandis que je n'ai encore personne. Personne! Je suis délaissé. J'espère que dans un an le public se décidera ; mais combien les écrivains sont lâches et égoïstes I Vous qui avez du cœur et de l'intelligence, dont je disais hier encore à Pauthier : « Il est trop honnête pour réussir; » pourquoi vous êtes-vous fait Allemand ? C'est ici qu'il fera, beau un de ces jours. Ahl pardieu, je ne vous laisserai pas chercher des poux dans la paille, tandis que nous avons à faire la chasse aux loups!...

17 mai. J'ai lu aujourd'hui le rapport de M. Girod, de l'Ain, sur l'assassin du roi et ses complices. Ce rapport se termine par une allusion à mon ouvrage qui a frappé tout le monde : « Comment s'étonner qu'il y ait des régicides, quand il se trouve des écrivains qui prennent pour thèse : Za Propriété, c'est levol! t> — Vous voyez que je suis toujours menacé.

3« : OAEESPOlfDANGE

JLdieu» faites voire chemin mieux que moi; mariezy ménagez-vous; pour moi, si je passe cette année encombre, je réponds de ma carrière.

Je vous embrasse et vous aime toujours!.

P.-J. Proudhon.

iffi p.-j. raeuDaoN. sn

Paris, 18 JaiUet I8lt.

A M. BERGMANN

Mon cher Bergmann, j'ai appris avec un Vif plaisir la nouvelle de ton mariage, et comme cette fois tu ne m'as pas recommandé le secret, j'en ai fait pari i nos amis, qui sont enchantés. Une femme JeuM, Jolie, imêilligmte etpoini coquette ! Où as*tu découvert cet beufenx phénix ? Tu as parlé comme un homme amoureux, mon cher ami; il y en a d'aussi malins que toi qui ne se flatteraient pas de trouver rien de pareil dans tout Paris. Tu te tais sur la fortune; je soupçonne que tu n'as rien voulu dire, de peur de faire crier à laperfet^ tion! Répétons im peu cette belle énumération sans y rien sousentendre : « Jeune, belle, intelligente, riehe •et point coquette ! » N'^i dis rien à ta prétendue, de peur de me brouiller avec elle ; mais, avec ta permission, je ne puis croire tout cela. D'abord, parce qu'avec foui ton mérite, ta philosophie et ta polyglottie, et tes mœurs d'archange, et ton amour de Séraphin, tu ne vaux pas encore, à mon avis, les regards d'une divinité. Puis,^ei ^ ceci est ime grande raison, c'est qu'il y a incompatibilité radicale dans les qualités dont tu te plais à enridiîr ta belle.

j^ €ÊmÊÊammmMm

Je conçois une beauté sans coquetterie, mais sous la condition qu*elle aura peu d'intelligence; hors de là, nego^ comme disait Thomas Diafoirus. Si ta femme est intel%entô« elle sait qu'elle est jolie, elle sait qu'elle est riche, elle sait même qu'elle est intelligente; car le propre de la pensée est de se connaître; sachant tout cela, elle doit s'estimer, s*admirer, s'aimer; s'aimantet s'admirant, elle veut être aimée et admirée des autres ; voulant être, etc. Je raisonne à la manière de Confucius ou Khoungh-Fou-Tseu, conmie dit notre ami Pauthier. Mais tu vois où mène ce sorite... A la coquetterie, mon cher ami. Donc ta femme est coquette ou le sera, ou bien il li^esi pas vrai qu'elk soit jolie .et intdiigeBite.

Jie sais qo» je prêche un simid; je i!a!soiii6m même q^ùy m j'étais à ta place, j'envenais piimieiL^ te raiaûsmeilrt et le laissacais eroire oê qu'il vcmdiaiL Capen- <lttat j«i te prier» elicore ime fois de ne point te iktft^ de réunir ainsi ks eontimiret dans uoie fiamnoe, Vétie le mwiS'ftjmibétique ddk ci^éalioh. .

Ackecmatïn m'a écrit et se plaint qu'cm cherdhe à lui enlever sa place. M. de iiudaboldt étaixt en oe moïBent à Paris, a n'a personne pour l'appuyer aiqpiràB du roL Quaiy. auài ohfiervàtioiw que je me suis permis dé laire sasat ses études et ses publications, il m'a fisnné la bouche pta ceUe phrase : a Je fais œ qw voias aouL«hw^ee, «etee qoB vouis eraignei, je ne la &is pas. » An •den^uîûnt, toujouis entêté de:aon orthographe et de sa méiMriqua.

Maguet eal de telonr depuiii hier; il viaol lurendre soadiplêaie<eiJû9Ébiliir aa thèse. G'esixia^irçoitd'in* uniment à^ bon sens et qxû aéra mon méd^oin, taait q^a je vivrai. Il t'aime beaucaooi^ mais moins eepmdant depuis que tu te maries.

tèfswmmiB^mJiBti; je ixe répanécai pas pourtant <[iie ce soît la philogénitaLFe qui ]e traraille, pluMt que la fibilogynie. IMjeu tous pardonne à tous, mes eiif ants !

DesBMder eooche en jotie «me princesse de «comptoir. . . (Tiens ta langue, iméâlMiit I )

£9merick, oli ! 'pour celui-là, je crois biea qu^il ne «'occupe que de, madones sur toile (et: de tâtes de îbrigands.

J'avais eu d'abord le projet de pafrtîr le 1»' juillet; piHS, Lamensaafts ayant publié une brochure dans laquelle je suis assez clairement attaqué, j'ai résolu de répondre sur-^lcNckamp. Hfiôs je ems €i &Mgiié, et mon sujet s'est irooTé ^étre td, quand j'ai mis la main à l'œuvre, que j*ai résolu de la laisser là, et d^aller me reposer. Au lieu d^un pamphlet personnel, je publierai un troisième Mtooite dans lequel Lamennais ne com^ paraîtra que comme acddéai.

Cette fois- je vais exposer les lois économiques et unÎTergeUes de toute organisaition soéiale. Je viens d^éerire à M. Blanqui pour loi demander audience et le ^eonsulter; j'ai tant de choses neuves à dire, que je pi»8 me flatter que ceux qui m'ont le mieux hi ne savent encore rien. Véritablement la science sociale est in&nie, car c'est la révélation des secrets de la Provi*denee dans les affaires de ce monde. Depiûs quinsse jours j^ai appris tant de choses, j'ai soulevé un si lai^ pan du voile, que j'en ai la Vue troublée. Il me faut du repos, il faut mûrir mon germe avant d'accoucher. Tu as éprouvé plusieurs fcris dax» ta vie là même chose ; ncms étions quelqu^is longtemps sans que le progrès soit sensible; piiis, tout à coup, les voiles tombait ; après un long travail de réfleadon, Tîntuitton arrive.

344 GOUUSBPOMBAN0C

Ce moiQiait est divin. C'esl aii^i, je ne croîs pas me tromper, qu*ayant été forcé d'a^rendre la prosodie tu as découvert en quel(}ue8 jours une foule, de ^oses nouvdlles, curieuses, plus étonnantes que tout ce que tu: avçis déjà publié. Quand un homme a beaucoup appris, que son érudition est suffisante, il ne faut plus que lui poser des problèmes et soulever devant lui des difficultés. Pour peu qu'il ait du génie, il s'élancere comme le soleil et répandra des flots de lumière. Mol ouvrage aura poiyr titre : Dé lu création de l'offre dans ThwmaniU. Ce sera de Téçonomie humaine transcendante.

Il y a quelques semaines, j'étais à mon insu sous le coup d'un mandat d'arrêt, pour crime d'attentai. C'était mon deuxième Mémoire qui soulevait cet orage. M. Blanqui, qui me fit prévenir, et qui avait été dénoncé lui-même comme m<m cocanspiraieurj me dit que ce Mémoire, malgré l'amélioration de la forme, avait mis le feu aux poudres, parce que j'y avais fait entrer tant de monde qxxe les monopoleurs du pouvoir y avaient vu la manifestation d*un complot. Il me rassura pourtant en me disant qu'il avait tous les ministres pour amis, et qu'il ne souffrirait point qu'on sévit contre moi. Il écrivit en môme temps au préfet de police pour se plaindre de Sa conduite envers lui. Bref, cette affaire ridicule est apaisée. Elle prouve, selon moi, qi:ie le pouvoir est encore plus bête et plus mal renseigné que méchant, et j'ai résolu d'avoir désonnais quelque homme puissant parmi mes défenseurs.

Je vais adresser un exen^laire de mes deux Mémoires à M. Duchâtel, en même temps qu'une lettre ferme et conveâaante; j'espère qu'il s^a satisfait. En même temps, je consulte M. Blanqui, en lui faisant entrevoir

que je yaî0 £aire, marcher la science économkpie et lui en doQuer le sceptre;

Je partirai dans huit ou dix jours, et ne pourrai te ▼oîr ^c&re cette année, à mcôns que je n*aflle tourner par Strasbourg, en noyexnhre prochain. Je ferai un assez long séjour à Besançon pour régler mes affaires. Le terme de mes échéances approche; il faut, ou que je vende pour payer, ou que je trouve de Targent. Bien des gens me disent qvi'Mne femme peut seule me sauver. Mais voilà le diable! Je suis assez médiocrement amoureux, ne connais personne, et, malgré la petite réputation que je me suis déjà acquise, je suis, sans exagérer rien, \m mauvais parti pour une demoiselle. Je ne suis point épousàbU par amowr; ce serait donc par convenance; or, à qui puis-je convenir ? Pauvre, une fîlle ne me va pas, et me perdrait sans profit pour elle; riche, elle descend en s'alliant à moi; d'une médiocre fortune, elle sacrifie tout pour payer mes dettes, après quoi elle se trouve avec rien et un mari de peu de ressources. Plus j'y réfléchis, plus je trouve que ce parti mitoyen est le moins praticable; car, en vérité, je ne puis, en connaissance, appliquer la dot d'une jeune fille à couvrir mes obligations personnelles; je me le reprocherais. Il faut que mes créanciers attendent : voilà ce qu'il y a de plus clair.

Il est question de fonder sous quelques mois une Berne nouvelle à laquelle j'aurai une grande part. D'im autre côté, une compagnie de banquiers milanais me propose de diriger une série de publications ayant pour objet un système financier. Tout cela n'est pas encore en voie de pleine réalisation. Je verrai venir. Je commencerai d'abord par mon troisième Mémoire, qui me posera, je le crois, ou bien qui me tuera.

SIS XmafflBFmfiàNCZ

J'ai appris qtie Gharraux, tin de iios «ocietus, qna je ne connais pas encore, était à Besasçon; je ferai sa connaissance.

Je t'embrasse, te souhaite bonne satité, etwe recommande à ta nouvelle Providence.

Tout à toi.

P.-J. Proudhox.

w p.-ê. HteroneM. sit

Paris, iOJaUUt 1841.

A M. LE SECRÉTAIRE PERPETUEL KB L'ACADEMIE DE BESANÇON

Monaieiir le SaciMiàFe iteipétnd, je n'éciis pomt à FAcadémie, pour ks xaifioitt^ qme voies alks apprécier.

LAcadéBue, par sa dédaratkâou du 24 août 1840, dédaration casmgoée dans ses recxkcâls impii(aiéB, et, ee me semble, fort significative, m'a fait tout le mal qui était en son pouvoir, et a rompu volcmtairement le lien qui m'attachait à elle. Qu'aurais^je à dire aujourd'hui à voIce eompiigme, qm ^ck DÉSiLVOUiK bt mb condamne im LA MiJSEÉRB làA PLUS FOdOfBLLK, pendant que de mou eété je pcorski^ dans toutes mes o^nioxis? Remercia rAcftdémie du bieai qu'elle m'a lait paraîtrait ironique; r«[idre a)mpie de mes études passées et futures serait l'iBSuIter; retenir sur ce que j'ai fetit^ cda ne se peut U faut que je me taise, et qm j'alteoide le relour spontané de l'Académie.

D'autre part, l'Acadésnie m*a tsrompé en janvier i 841 , lorsqu'elle m'a demandé des eapticatimi sur mon ouvrage et mes ixKtenticms. Que p^i£irait-elle me faire de pis que k J^blioe public du 2i wéi i&40 ? C'était pour

prévenir cet acte de justice domestique que je me défendais; c'était le coup que je Toulais parer. J'étais loin d'imaginer qu'il ne s'agissait alors pour les académiciens que de compléter leur jugement en joignant Tambnde à leur condamnation. Quoi 1 ils n'en yimlaîent donc plus qu'à mon dernier semestre, les auteurs de la pièce Ailminante du mois d'août! 750 francs étaient devenus l'objet de ma défense et de leur convoitise ! Relisez ma lettre du 10 janvier, Monsieur le Secrélure perpétuel, et vous reconnaîtrez la sincérité de mes paroles, quand je vous dirai que je n'eusse pas daigné répondre si j'avais connu l'arrêt académique imprimé à la page 104 de votre dernier rapport; arrêt d'autant plus affligeant qu'il fait suite à une longue série d'auteurs firanc-comiois, tous cités avec éloge. On^sait votre complaisance pour les moindres essais tombés des plumes séquanaises; et tous, Mcmsieur, notre compatriote d'adoption, vous avez dû rire quelquefois de notre excessive vanité.

Enfin, l'Académie, par les craintes qu'elle m'a inspirées et la nécessité où eUe m'a mis de travailler pour vivre, est cause du retard qu'éprouveront naes publications. Mon troisième Mémœre devrait paraître cette année, et j'ai quelque Ueu de croire que, selon la parole de M. Blanqui, il m'eût fait prendre rang dans la science et aurait prouvé que, en me lançant brusquement dans ime carrière si périlleuse, j'avais bien mesuré mes forces et connu la portée de mon acti(m. Je serais aujourd'hui maître du terrain où je lutte avec le préjugé universel, s'il m'avait été permis de travailler à ma guise. Mon succès, j'ose le croire du moins^ est ajo^jymé. En attendant, je parais victime de mon imprudence ; c'est la seule rdson que mes amis eux-mtaies m*op-

DÉ P.-J. PHOUDTON. 348

posent encore, et qui parait inexpugnable. £*atenir en décidera. Permettez-moi maintenant, Monsieur le Secrétaire perpétuel, de vous donner quelques détails sur ma condition actuelle. Votre bonté pour moi, vos inquiétudes vraiment paternelles, me donnent droit de penser que vous vous intéressez toujours à ce qui me regarde. Après avoir cotiru lé plus grand danger du côté du' pouvoir, par suitede mes deux Mémoires, Torage s'est calmé tm peu, et je me trouve aujourdTiui dans une jdeine sécudtéi II n'y a pas plus de trois semaines que j'étais^ncore sous le coup d'un mandat d'arrêt, et cela non plus pour délit de presse, mais pour crime d'attentat. M. Blanqui fut deux fois mon ange de salut : la première près de M. Vivien , ministre de la justice, la seconde près de M. Cunin-Gridaine, ministre du commerce. M. Blanqui lui-même avait été dénoncé par le préfet de police comme conspirateur. Il me dit qu'en englobant tout le monde dans ma doctrine j'avais fait croire aux monopoleurs qui assiègent le pouvoir, qu'il existait un vaste complot, et que cette ridicule terreur avait mis le feu aux poudres. Je répondis que je ne regrettais qu'une chose, c'était de n'y avoir point fait entrer les ministres et le Code civil. Enfin, tout s'est apaisé. M; Blanqui a déclaré que je n'étais justiciable que de l'Académie des sciences morales et politiques, et que, bien qu'il ne partageât pas ma manière de voir, bien qu'il m'eût réfuté le premier, avant que le ministre connût l'existence de mon ouvrage, il prendrait luimême ma défense devant la cour d'assises, si l'on me faisait un procès. Ensuite il a expliqué que je n'étais point du tout ce que l'on pouvait croire, etc.

Je vous adresse un exemplaire de mes deux Mémoires à M. Duchfttel, minisk'e de l'intérieur, avec ime lettre

dont yesgète qu'il sera satisfait; je suis rnoîns dis|^oaé que jamais à taim ce qui nie seooiiai^ra la Tenté; 11»» je yeux que le pouvoir me eouaaisse et me laisse €li repos. Il faut que j aie des piU^cteiirS' da9» les baii^es légions du gouyememenU

Jlachèyerai cetta année Touvis^ de juriapnidenoe criminelle que j'ai commencé pour im magîsUrat de b Seine; puis je continuerai mes Mémoiies. Lesuccèsde mes publicatioiiS|.sa»»,ètre bfillant, est tel que jie pouvais l'espérer ; inconnu à la presse et aux eaabéàa littéraires et politiques, sa^, partisans, sans prôneaais, sans amis, sans publicité^ je perce peu à peu; mes brochures se vendent, et mon libraixe ne piu^ait peint mécontent. Enfin le pou¥oir aie lait rhoimair de j&e regarder comme Tun de ses pbis dangeivur «men^ ; en quoi, assui^ment, il ae Urompe. — Su côté du peuple, je suis vu avec plus de défiance que de syn^thie ; les petits journaux d'ateliers me montrent assez de mauvais vouloir ; les communistes me jugent déjà trop savant pour eux, et me regardait comme une espèce particulière d'aristocraU; tous profitent de mes idées sans me témoigner de reconnpdssançe. Comme je n'ai jamais souhaité la jm^mAhH^, je m de ces petite» jalousies 4e x^e^e^rs politiques, et m'en icpu^ plas à Taise.

Des propositions de oùopAser à certalaeS'riMMir m'eat été faites. Je les accq^terai le plus tard possible. ISû&vl, Mons ieu r le Secrétaire perpétuel, les preuves que j'ai faites suffisent déjà pour me faire rechercher , et les ouvrages que j'ai sur le chantier me permettent de vivre encore longtemps de mon travail littéraire, eu attendant que je m'arsange autrement.

Je vous prie de présenter mes respects et ma recoin-

naissance à MK. Weiss, Yiancin, Perron, Trémolières, etc., en général à toutes les personnes que vous savez m*ayoir été favorables. Il est triste pwr moi d'^YoiiC à ^épar^r les aendâmciens de TÂcadémie, mais la position, qu'on m'a faite m'y oblige. Je ne pois ni être ingrat envers les hommes, ni me montrer satisfait de la conduite officielle de votre société; je ferai ma paix avec rAcad^mie quand je serai de l'Académie.

Je suis, Monsieur -la Seorëtake, perpétuel, toujours avec les mêmes sentiments d'amour et de reconnaissauce,

Votre dévoué et fidèle disciple,

^- im -i i- ■

BesaiicoB/9 aoèt 1811.

A M. TISSOT

MoDsiear Tissoi, je voos «:»roie, par roeeasîon d*an jeune Dijonais qui quitte Besançon, deux exemplaires de mon premier Mémoire sur la Propriité \^ édition), Tune pour vous, Tautre pour H. Parigot, à qui je vous prie de présenter mes vives sympathies et mon amitié la plus sincère. Je lui trouve toute la bonhomie franc-comtoise, avec Télégance et la finesse bourguignonne. Je regrette seulement que, dans les courts instants où je me suis trouvé avec lui, il se soit montré trop peu expansif . Peut-être mon excessif penchant au bavardage en est-il la cause imique; toutefois il me semble que j*aurais droit de me plaindre de cette réserve de la part d'un jeune homme qui sait beaucoup et qui sait bien. Appr^iez, philosophe, à rendre vos disciples plus communicatifo, car la curiosité seule finit par engendrer la froideur et la défiance.

Je trouve cette fois im accueil généralement plus cordial à Besançon qu*à mon dernier voyage ; il n'y a plus que les cafards et les chefs de la boutique académique qui me gardent un peu rancune. Encore un an

HE P.^. KQIIMOK.

et itn Mémoire, et j'aurais pria pied dans le pays. La gënëratioli nouvelle marche, marche, que c'est mov* veQle I Vous en seriez content. Je parle de yous partout, de votre gracieuse réception; cela me dcmnede la considération, et je ne suis pas fâché de rappeler ^e vous êtes Franc-Comtois et philosophe. Mais d^à Toii se préoccupe de vos travaux et de tout ce qui vous appartient; jugez à cette preuve. On sait et Ton dit à Besançon que votre fils Charles est un jeune homme de grande espérance, et il n'a pas seize ans! Ma foi, je l'avoue à ma honte, je regrette que la société du père et la présence de la mère m'aient empêché de causer avec cet aimable enfant ; c'est ime connaissance qui me reste à faire. J'espère qu'ime autre fois vous et M^® Tissot voudrez bien me faciliter ces nouvelles relations; il est temps de traiter en homme un adoles^ cent dont la réputation devient déjà provinciale. Je me défierai à l'avenir des familles où ime seule personne parle tandis que toutes les autres écoutent. M. Charles et M"« Tissot, quand j'y songe, doivent me trouver bien bête, moi qui n'ai pas su trouver une parole d'encouragement et d'amitié pour l'un ni pour l'autre. vanité littéraire I 6 égoïsme philosophique! J'ai honte de mœ» et je vous demande pardon, mes aimables hôtes.

Je trouve mon atelier dans une fériation complète. C'est la saison morte pour les imprimeries. Après deux ou trois semaines de repos absolu et de vie £^imale, pendant lesquelles je ferai un petit inventaire, je reprendrai ma besogne; il faut avancer, et mon troisième Mémoire, et mon Institution criminelle. Je compte imprimer le tout à Besançon. Depuis quinze jours que je ne lis rien et que je ne fais que parler, j'ai déjà eu le loisir de les mettre en ordre. Bans un mois je pourrai écrire.

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