‹ Correspondance de P.-J. Proudhon (volume 3)Chapitre 2 sur 24 · SA VIE ET SON ŒUVRE · texte numérisé non relu

SA VIE ET SON ŒUVRE

La correspondance de P.-J. Proudhon, dont nous publions aujourd'hui les premiers volumes, a été depuis sa mort recueillie par les soins pieux et intelligents de sa fille, aidée de quelques amis. Elle ne l'était qu'en partie lorsqu'elle fut communiquée à Sainte-Beuve. Mais ce qu'en a connu l'illustre académicien suffisait pour lui permettre de l'apprécier dans son ensemble, avac cette rectitude de jugement qui le caractérise comme critique littéraire.

Dans un travail considérable, que ses lecteurs habituels n'ont certes pas oublié, bien que la mort

ne lui ait pas permis de l'achever, Sainte-Beuve juge ainsi la correspondance du grand publiciste :

« Les lettre! de Proadhon, même en dehors da cercle des amis particuliers, ont toujours leur valeur ; elles nous apprennent toujours quelque chose, et c'est ici le lieu de bien déterminer le caractère général de sa correspondance.

« Elle a été considérable de tout temps, surtout dejçuis son entrée dans rentière célébrité; et, à dire le vrai , je suis persuadé que , dans l'avenir , la correspondance de Proudhon sera son œuvre capitale, vivante, et que la plupart de ses livres ne seront plus que l'accessoire et comme des pièces à Tappui. Ses livres, dans tous les cas, ne s'entendent bien qu'à Taida de ses lettres et des explications continuelles qu'il y donna à ceux qui le consultaient dans leurs doutes, et qui Pinterrogeaient pour s'en éclaircir.

« Il y a, quand on est célèbre, bien des manières de correspondre. Il y a ceux qu'écrire des lettres ennuie , et qui , assaillis de questions ou de compliments , répondent en toute hâte uniquement pour avoir répondu , et qui rendent politesse pour politesse, en y mêlant plus ou moins d'esprit. Ces sortes de correspondance , fussent-elles de gens célèbres, sont insignifiantes et ne sont pas dignes de faire corps et d'être recueillies.

€ Après ceux qui expédient leurs lettres comme une corvée, et presque à côté par l'insigniâance , je mettrai ceux qui les écrivent d'une manière tout extérieure, toute superûcielle , exclusivement ûatteuse , en prodiguant la louange comme l'or, sans compter; et ceux pareillement qui pèsent tout, qui répondeni avec prétention, avec enflure, en vue de la phrase et de l'effet. Ce ne sont que des mots qu'ils échangent , et ils ne les choisissent que pour l'éclat et pour la montre. Vous croyez que c'est à vous, individu, qu'ils parlent, et ils s'adressent en votre personne aux quatre coins de l'Europe. Ces correspondances sont

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vaines et n^apprennent rien que le jeu théâtral et la pose favorite de leurs auteurs.

ff Je ne rangerai point parmi ceux-là les auteurs plus avisés et plus uns qui, tout en écrivant des lettres particulières, guignent du coin de J'œil la postérité. Nous en connaissons que cela a conduits à écrire des lettres Ion* gués, soignées, charmantes, caressées, sufflsanmient naturelles. Béranger nous offre le chef-d'œuvre du genre.

« Proudhon, lui, est d'une tout autre nature et habitude, n ne pense, en écrivant, à rien autre chose qu'à la pensée même et à la personne à qui il s'adresse : ad rem et ad homînem. Homme de conviction et de doctrine , écrire ne l'ennuie pas; être questionné ne l'importune pas; quand on l'ahorde , il lui suffit de reconnaître que le motif qui vous conduit n'est pas une curiosité futile , mais l'amour de la vérité; il vous prend au sérieux, il vous répond, il entre dans vos objections , tantôt de vive voix, tantôt par écrit ; car « s'il est des explications, remarque-t-il, qui ne « unissent jamais par correspondance et auxquelles on « coupe court en deux minutes de conversation, d'autres « fois c'est le contraire qui arrive : une objection nette- <i ment formulée par écrit, un doute bien exprimé, qui « amène une réponse directe et catégorique, avancent plus « les choses que ne feraient dix heures de dialogue. » Il ne craint donc pas, en vous écrivant, de traiter à nouveau le sujet, il vous développe le fond et la suite de ses pensées ; rarement il s'avoue battu, ce n'est pas sa manière ; il tient bon , mais il confesse les lacunes, les variations, Vévolution de son esprit en un mot. Uhistoire de son esprit est dans ses lettres : c'est là qu'il faut la chercher.

Proudhon, quelle que soit la personne qui s'adresse à lui, est toujours prêt; il quitte la page du livre qu'il compose pour vous satisfaire par lettre avec la même plume, et cela sans s'impatienter , sans croire se distraire , sans ménager ni plaindre son encre ; il est homme public et voué à la propagation de son idée sous toutes les formes.

vw P.-J. PROUDHON

et la meilIenrA forme ponr lui» c'est tonj(virs Tactaelle, la dernière. Son éoritnre même, pleine, égale, lisible, même aux endroits fatigués, ne trahit aucune précipitation, aucune hâte d'en finir. Chaque ligne en est exacte; rien n'est laissé au hasard; la ponctuation, très correcte, un peu forte, un peu marquée , indique avec précision et distinction de nuance tous les chaînons du raisonnement. Il est tout à TOUS , à son affaira et à la vôtre , tandis qu'il vous écrit, et jamais ailleurs. Toutes les lettres que j'ai vues de lui sont sérieuses : aucune n'est banale.

« Mais en même temps il n'est pas artiste ni coquet le moins du monde : il ne fait pas ses lettres , il ne les retouche pas, il ne se donne pas même le temps de les relire : nous avons un premier jet excellent et net, le jet de la source, mais pas autre chose. Les raisons nouvelles, qu'il trouve chemin faisant à l'appui de ses idées, et que la contradiction lui suggère, surprennent agréablement et jettent une lumière qu'on chercherait vainement dans les ouvrages mêmes : sa correspondance diffère notablement de ses livres, en ce qu'elle ne vous met point martel en tête ; elle vous place au cœur de l'homme , vous l'explique et vous laisse sous une impression d'estime morale et presque de sécurité intellectuelle. On y sent de la bonn3 foi. Je ne saurais mieux le comparer à cet égard, qu'à George Sand , dont la correspondance est à la fois abondante et pleine de sincérité. Il est dans son rôle et dans sa nature tout ensemble. S'il a affaire à un jeune homme qui s'ouvre à lui dans ses anxiétés de scepticisme, à une jeune femme qui lui pose des questions délicates de conduite, sa lettre devient un petit essai de moraliste, une consultation de directeur spirituel. A-t-il par aventure assisté (ce qui est pour lui un événement) à une pièca de théâtre, à une comédie de Ponsart, à un drame de Charles-Edmond , il se croit tenu de rendre compte de ses impressions à l'ami à qui il a dû ce plaisir, et sa lettre devient un feuilleton littéraire, philosophique, plein de sens et qui ne ressem-

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ble à nal antre. Sa fkmiliarîtd est proportionnée ; il nVfecte pan la rudesse. Les termes de civilité on d^afTectioa quMl emploie avec ses correspondants sont sobres, mesurés, appropriés à chacun, d'une simplicité et d'une cordialité franche. Quand il parle morale et famille , il a par moments de Thomme de la Bible et du patriarche. Il jouit de toute la liberté de la langue et ne se prive de rien. Quelques gros mots, des personnalités trop âpres et tout-à-fait injustes ou injurieuses, devront disparaître à l'impression ; le temps, au reste, en s'écoulant, permet bien des choses et les rend looffensives. Ai-je raison de dire qu'un jour la correspondance de Proudhon , toujours substantielle, sera la partie la plus accessible et la plas attachante de son œuvre? »

La vraie biographie de Proudhon se trouve presque tout entière dans sa correspondance. Jusqu'en 1837, date de la première lettre que nous avons pu recueillir, sa vie, racontée par Sainte-Beuve à qui nous faisons de nombreux emprunts, peut être résumée en quelques pages.

Pierre-Joseph Proudhon est né le 15 janvier 1809 dans un faubourg de Besançon, à la Mouillère. Ses père et mère y étaient occupés à la grande brasserie de M. Renaud. Le père, bien que cousin du jurisconsulte Proudhon, le célèbre professeur de la faculté de Dijon , était garçon brasseur. La mère, une vraie paysanne, était servante pour les gros ouvrages. C'était une personne d'ordre, d'un grand bon sens, et, disent ceux qui l'ont connue, une femme supérieure, d'un caractère héroïque y selon l'expression du

respectable M. Weiss, bibliothécaire à Besançon. C'est d'elle surtout que tenait Proudhon et de ce grand-père Tournési, le soldat paysan dont sa mère lui parlait et dont il a raconté les prouesses dans son livre de la Justice. Proudhon, qui a toujours eu une grande vénération pour sa mère Catherine, n a pas manqué de donner le même nom à l'aînée de ses filles. En 1814, à l'époque du blocus de Besançon, le quartier de la Houillère, bâti sous les murs de la ville, ayant été détruit pour la défense de la place, le père de Proudhon s'établit tonnelier dans le faubourg de Battant, quartier des Vignerons. Trèshonnête, mais simple et sachant peu calculer, le tonnelier, père de cinq enfants dont Pierre-Joseph était l'aîné, resta toujours pauvre. A huit ans, Proudhon se rendait utile à la maison, ou gardait les vaches au dehors. Il faut lire dans Te livre delà Justice la belle et riche page qu'il a écrite sur ses ébats en pleine nature alors qu'il était bouvier. A douze ans, il était garçon de cave au logis. Cela n'empêcha pas qu'on ne le fit étudier. Sa mère y fut puissamment aidée par M. Renaud, Tancien maître de la brasserie, alors retiré et qui s'occupait lui-même de l'éducation de ses enfants.

Proudhon entra au collège, en sixième, comme externe. Il était forcément assez irrégulier; les gênes domestiques et les assujettissements du dedans lui faisaient quelquefois manquer ses classes. Il réussit

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