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pourtant dans ses études ; il y mettait une grande opiniâtreté. Sa famille était si pauvre qu'on ne pouvait lui acheter des livres ; il était obligé de les emprunter à ses camarades et de copier le texte des leçons. Il nous a raconté lui-même qu'il était obligé de laisser à la porte ses sabots dont le bruit aurait pu troubler les classes, et que n'ayant pas de chapeau , il entrait tête nue au collège. Vers la fin de ses études, un jour, après la distribution des prix, d'où il revenait chargé de couronnes, il ne trouva pas en rentrant chez lui de quoi dîner.
et Dans son ardeur au travail et sa soif d*apprendre, Proudhon, raconte Sainte-Beuve, ne se contentait point de renseignement de ses maîtres. Dès Vkge de douze à quatorze ans, il fréquentait assidûment la bibliothèque de la ville. Une curiosité le menait à Tautre, et il demandait livre sur livre, quelquefois huit ou dix dans la même séance. Le savant bibliothécaire, Tami et presque le frère de Charles Nodier, M. Weiss, s'approcha un jour de lui, et lui dit en souriant : « Mais, mon petit ami, qu'est-ce « que vous voulez faire de tous ces livres ? » L'enfant leva la tête, toisa Tinterlocuteur et pour toute réponse : « Qu'est-ce que cela vous fait ? » Et le bon M. Weiss se le tint pour dit ce jour-là. »
Obligé de gagner sa vie, Proudhon ne put continuer ses études. Il entra comme correcteur dans une imprimerie de Besançon. Devenu ensuite ouvrier typographe, il fit en cette qualité son tour de France. A Toulon, où il se trouva sans argent et
sans ouvrage, il eut avec le maire une scène qu'il a racontée dans son livre de la Justice.
Sainte-Beuve dit qu'après son tour de France, son livret d'ouvrier chargé de bonnes notés, Proudhonfut élevé à la dignité de proie. Mais ce qu'il ne dit pas, parce qu'il n'a eu aucune connaissance d'une lettre de Fallot dont nous ignorions encore l'existence il y a six mois, c'est que l'ouvrier typographe eut alors l'idée de quitter sa profession pour devenir précepteur.
Vers 1829, Fallot, un peu plus âgé que Proudhon, et qui, après avoir obtenu en 1832 la pension Suard, devait mourir, dans sa vingt-neuvième an-» née, sous-bibliothécaire à l'Institut, s'était chargé, tout protestant qu'il était, de revoir une Vie des Saints qui se publiait à Besançon. Le livre était en latin, et Fallot y ajoutait des notes également en latin.
« Mais, raconte Sainte-Beuve, il lui arrivait quelquefois de laisser échapper des fautes que Proudhon, alors correcteur à rimprimerie, ne manquait jamais de lui signaler. Surpris de trouver dans un atelier un aussi bon latiniste, il voulut faire sa connaissance ; de là bientôt la plus sérieuse et la plus étroite amitié, une aniitié de Tentende ment et du cœur. »
Adressée à un ouvrier typographe de vingt-deux à vingt-trois ans, et lui prédisant en termes formels sa célébrité future, la lettre de Fallot nous a
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paru tellement curieuse que nous n'hésitons pas à la reproduire en entier.
Paris, ce 5 décembre 1831 .
Mon CHB& PaounnoN,
You3 ^x^ droit d'être surpi^i^, mécontent môme du long retard que j'ai mis à répondre à votre aimable lettre; je vais vous en expliquer la cause. Il a fallu transmettre vos idées à M. J. de Gray; entendre ses objections, y répliquer et attendre sa réponse définitive, qui ne m'est arrivée, que depuis peu de temps; car M. J. est ime espèce de grand seigneur financier, qui ne se pique d'exactitude dans ses relations avec de pauvre hères tels que nous. De mon cOté, je suis négligent en affaires; j'y pousse l'incurie quelquefois jusqu'au désordre, et les rêveries métaphysiques qui m'absorbent toujours^ jointes aux distractions de Paris, me rendent l'homme du monde le plus incapable de pousser une négociation avec célérité.
J'ai la détermination de M. Jobard; la voici : il vous trouve, d'après sa manière de voir,, trop habile et trop iort pour ses bambins; il craint que vous ne puissiez pUer assez v(^re esprit et votre caractère aux caprices enfantins de leur âge et de leur condition ; enfin, il est ce qu'on appelle dans le monde un bon père^ c'est-àdire qu'il veut gâter ses enfants, et pour cela faire à son aise, il juge à propos de conserver encore leur précepteur actuel^ qui n'^sA cas un grand grec, mais qui se
prête à leurs jeux et à leurs joyeuses badineries avec une merveilleuse souplesse, qui montre les lettres de l'alphabet à la petite fille, qui conduit les petits garçons à la messe, et qui, non moins complaisant que le digne abbé P***, de notre connaissance, serait prêt à danser la danse basque pour divertir madame. Un tel métier ne saurait vous convenir, à vous, âme d'homme, libre et fier : vous êtes éconduit; n'en parlons plus. Peutêtre ma sollicitude sera-t-elle moins malheureuse une autre fois. Il ne me reste qu'à vous demander pardon d'avoir ainsi songé à disposer de vous presqu'à votre insu : j'ai mon excuse dans les motifs qui m'ont guidé; j'avais en vue votre bien-être et votre avancement dans les voies de ce monde.
Je vois dans votre lettre, mon camarade, à travers les saillies qui y éclatent, et sous la franche et naïve sève de gaieté franc-comtoise que vous y avez répandue, une teinte de tristesse et de découragement qui m'afflige. Vous êtes malheureux, mon ami : l'état que vous exercez ne vous convient pas ; vous ne sauriez y vivre, il n'est pas fait pour vous, il est au-dessous de vous; vous devez le quitter, il le faut, avant que son influence délétère ait pu s'exercer sur vos facultés, avant que vous ayez pris, conmie l'on dit, la manière de voir de votre profession, si tant est que vous puissiez jamais la prendre, ce que je nie formellement. Vous êtes malheureux; vous n'êtes pas encore dans les voies que votre nature vous a assignées. Eh ! âme pusillanime, est-ce une raison pour vous laisser abattre I Devez-vous tomber dans le découragement ? Luttez, morbleu, luttez
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avec persévérance et vous triompherez. J.-J. Rousseau a tâtonné jusqu'à quarante ans avant que son génie se révélât à lui. Vous n'êtes pas J.-J. Rousseau; mais écoutez : je ne sais si j'aurais deviné l'auteur à'ÊmiU à vingt ans, à supposer que j'eusse été son contemporain et que j'eusse eu l'honneur de le connaître. Mais je vous ai connu, vous, je vous ai aimé, jô vous ai deviné, si j'ose le dire; pour la preriiêre fois de ma vie, je vais me hasarder à prédire l'avenir. Conservez cette lettre, relisez-la d'ici quinze ou vingt ans, vingt-cinq peutr-ètre, et si alors la prédiction que je vais vous faire ne s'est pas accomplie, brùlezla comime d'un fou, par charité et par respect pour ma mémoire. Voici ma prédiction : vous serez, Proudhon, malgré vous, inévitablement, par le fait de votre destinée, un écrivain, un auteur; vous serez un philosophe; vous serez une des lumières du siècle, et votre nom tiendra sa place dans les fastes du xix^ siècle, comme ceux de Gassendi, de Descartes, de Malebranche, de Bacon, dans le xvn®, comme ceux de Diderot, de Montesquieu, d'Helvétius, de Locke, d'Hume, de d'Holbach dans le xviii^. Tel s(era votre soit! Maintenant agissez à votre guise, composez des caractères d'imprimerie, élevez des bambins, enfouissez- vous dans une retraite profonde, recherchez tles villages obscurs et écartés, tout cela m'est égal; voua ne sauriez échapper à votre destinée; vous ne sauriez vous dépouiller de la plus noble partie de vousmême^ de cette intelligence active, forte, chercheuse, dont vous êtes doué; votre place est marquée sur la terre et elle ! ne saurait rester vide. Prenez-vous y
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comme il vous plaira ; je vous attends à Paris, philosoiphaût, platônisant; vous y viendrez bon gré mal gré. Moi qui vous le dis, il faut que ma conviction soit bien forte, pour que je me hasarde à vous récrire,: puisque je cours là chance, sans aucun profit pour mon talent divinatoire, auquel je ne tiens pas le moins du monde, je vous assure, de passer pour un écervelé, si je me trompe; c^est jouer bien gros jeu que de mettre son bon sens sur les cartes, eu retour du très-léger et trèsmince mérite d'avoir deviné un jeune homme.
Quand je dis que je vous attends à Paris, ce n'e^ qu'une locution proverbiale qui ne doit rien vous faire préjuger sur mes projets et sur mes plans; le séjour de Paris me déplaît, aii contraire, mè déplaît beaucoup même, et quand cette fièVre des beaux-arts qui me possède aujourd'hui m'aura quitté, je rabandpnnerai sans regret pour le séjour plus paisible d'une ville de province, à condition, toutefois, que cette ville m'offrira des moyens de subsistance, du pain, un lit, des livres, du repos et de la solitude. Que je regrette, mon bon Proudhon, cette chambre noire, obscure, enfuniée, qtie j'habitais à Besançon et dans laquelle nous avons employé de si douces heures à philosopher. Vous en souvient-il? Que cela est loin de moi maintenant! Cet heureux temps reviendra-t-il jamais ? Nous retrou^ verons'-nous im jour ? Ici ma vie est agitée^ incertaiQ^, précaire, et, qm pis est, paresseuse, illetteée:, Vi^gabonde; je ne travaille pas, je fainéantise^ je divagua; je ne li^ rien, je n'étudie plus; ipes bibliographes^ laû^ guissent délaissés; je feuillette dekin en lèiii (ju^^i^s
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métaphysiciens, et après une journée de courses lointaines, dans des rues sales, immondes, obstruées de ' mille embarras, je me couche la tête vide et le. corps fatigué, pour recommencer le jour d'après. Qu'est-ce que ces courses ? me demanderez-vous ? — Ces courses, mon ami, ce sont des visites, ce sont des sollicitations auprès de sots personnages; puis c'est l'entraînement de la curiosité qui m'a saisi, moi le moins curieux des êtres animés : ce sont des musées, des bibliothèques, des assemblées, des églises, des palais, des jardins, des théâtres à visiter. Je me suis épris de peinture, je me suis épris de musique, je me suis épris de sculpture; tout cela est bel et bon, mais tout cela ne peut assouvir la faim, quand elle me presse, ni remplacer mes douces lectures de Bailly, d'Hume, de Tennemann, que je faisais au coin de mon feu quand je savais lire.
Voilà mes jérémiades terminées. Ne les prenez pas trop à la lettre et ne croyez pas que je cède à l'abattement ni au découragement ; non, je suis fataliste et j'ai foi dans mon étoile. Je ne sais encore quelle est ma vocation, ni à quelle branche des lettres humaines je suis plus particulièrement propre; je ne sais même si je suis et si je serai jamais propre à aucune; mais qu'importe : je souffre, je travaille, je rêve, je jouis, je pense, et, tout résumé, quand sonnera ma dernière heure, j'aurai vécu !
Proudhon, je vous aime, je vous estime; ce ne sont pas des phrases que je vous fais là. Eh I dis-moi, pauvre ouvrier imprimeur, quel intérêt aurais-je à te flatter, à te caresser? Es-tu riche, pour payer des
CORRKBP. I. ^
xviii P.-J. PROUDHON
coartisans? As-tu une table somptueuse, une femme fringante, de Tor à répandre pour les attirer à ta suite? As-tu de la gloire, des honneurs, du crédit, pour que ta connaissance puisse captiver leur vanité, leur orgueil? Non, tu es pauvre, obscur, délaissé; mais obscur, pauvre, délaissé, tu as un ami, et un ami qui sait toutes les obligations que ce mot impose aux gens d'honneur, quand ils osent le prendre. Cet ami, c'est moi ; mets-le à l'épreuve.
Gustave Fallût.
Il nous paraît résulter de cette lettre que si, à cette époque, Proudhon avait déjà manifesté aux yeux d'un ami clairvoyant son génie chercheur et investigateur, c'était bien plus dans l'ordre des questions philosophiques que dans celui des questions économiques ou sociales.
Devenu prote dans la maison Gauthier et G»®, qui exploitait à Besançon une imprimerie considérable, il y corrigeait les épreuves d'auteurs ecclésiastiques, de pères de l'église. Gomme on imprimait une bible, une Vulgate^ il fut conduit à faire des comparaisons avec les traductions interlinéaires d'après l'hébreu.
« C'est ainsi, dit Sainte-Beuve, qu'il apprit l'hébreu seul, et, comme tout s'enchaînait dans son esprit, il fut amené de la sorte à des études de linguistique comparée. Comme la maison Gauthier publiait quantité d^ouvrages de patristique et de théologie, il en vint également par ce
SA VIE ET SON OEUVRE. ux
besoin de tout approfondir, A se former des connaissances théologiques fort étendues, ce qui a fait croire ensuite à des gens mal informés qu'il avait été au séminaire. »
Vers 1836, Proudhon quitte la maison Gautliier, et acquiert avec un associé une petite imprimerie à Besançon. Son apport dans Tassoctation dut consister bien moins en capitaux que dans sa connaissance du métier. Son associé s'étant suicidé en 1838, Proudhon dut songM* à liquider son imprktferie, mais il n'y parvint pas aussi vite et aussi faciltv ment qu'il l'espérait. C'est alors qu'il fut poussé por ses amis à se mettre sur les rangs pour obtenir la pension Swi/rà. Cette pension consiste en une renUî de 1 ,î)00 francs léguée à l'Académie de Besançon par M"*® Suard, veuve de l'académicien, pour être donnée tous les trois ans à celui des jeunes gens du Doubs, bachelier es lettres ou es sciences, et dépourvu de fortune, qui aura été, au jugement de rAcadénrie de Besançon, reconnu peur montrer les plus heureuses dispositions , soit pour la carrière des lettres ou des sciences^ soit pour V étude du droit ou de la médecine. Le premier qui avait joui delà pension Sward était Gustave Fallot. Mauvais, qui fut un astronome distingué de l'Académie des sciences, était le second. Proudhon allait être Ltroisième. Il lui fallut pour cela se faire recevoir bachelier es lettres et écrire une lettre à l'Académie de Besançon. Dans une phrase de cette lettre dont
il avait dû modifier les termes, mais dont il s'était obstinément refusé à changer l'esprit, Proudhon exprimait sa ferme volonté de travailler à l'amélioration du sort des ouvriers, ses frères.
Le seul écrit qu'il eut alors publié sans nom d'auteur, était un Essai de grammaire générale. En réimprimant, à Besançon, les Éléments primitifs des langues, découverts par la comparaison des ' rc^'^m^'ide Théorex^ avec celles du latin et du français, par l'abbé Bergier, Proudhon avait augmenté l'édition de son Essai de grammaire générale.
La date de rédition, 1837, prouve qu'il ne songeait pas alors à la pension Suard. Dans ce travail, qui continuait et complétait celui de l'abbé Bergier, Proudhon s'était placé au même point de vue, le point de vue de Moïse et de la "tradition biblique. — Deux ans plus tard, en février 1839, étant déjà titulaire de la pension Suard, il adressa à l'Institut, pour le concours du prix Volney, un Mémoire intitulé : Recherches sur les catégories grammaticales et quelques origines de la langue française. C'était son premier travail remanié et présenté sous une autre forme. Quatre Mémoires seulement avaient été envoyés à l'Institut, qui ne donna pas de prix. Deux mentions honorables furent accordées, dont une au Mémoire n° 4, c'est-à-dire à P.-J. Proudhon, imprimeur à Besançon. Les juges étaient MM. Amédée Jaubert, Reinaud et Burnouf.
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. « La commission, disait le rapport dans la séance annuelle des cinq académies du jeudi 2 mai 1839, a particnlièrement remarqué le manuscrit n® 1 et le manuscrit n^ I. Toutefois elle n^a pas cru pouvoir accorder le prix ni à Tun ni à Tautre de ces ouvrages, parce qu^ls ne lui ont pas paru suffisamment élaborés. La commission, qui a distingué dans le n^ 4 des analyses fort ingénieuses, particulièrement en ce qui concerne le mécanisme de la langue hébraïque, a regretté que Tauteur se soit.abandonné à des conjectures hasardées, et qu*il ait quelquefois oublié la méthode expérimentale et comparative que la commission avait spécialement recommandée. »
Proudhon se le tint pour dit. Il suivit les cours d'Eugène. Bumouf, et, dès qu'il fut au courant des travaux et des découvertes de Bopp et de ses successeurs, il abandonna définitivement une hypothèse condamnée par l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres. Il vendit alors, au poids du papier, les exemplaires qui lui restaient de l'Essai publié par lui en 1837. — En 1850, il en restait encore dans ime arrière-boutique d'épicier. Un libraire du lieu remit alors l'édition en vente avec l'affiche et l'attrait du nom de Proudhon, Il y eut procès, et un procès que l'auteur perdit. Ses ennemis, et il en avait beaucoup alors, auraient bien voulu le faire passer pour un renégat, pour quelqu'un qui a chanté la palinodie. Proudhon, dans son livre de la Justice, donne d'intéressants détails sur ce procès.
En possession de la pension Suard, Proudhon prit part au concours ouvert par l'Académie de Bc-
sançan sur TutSité de la célébration du àiman<îhe. Son Mémoire obtint une mention honorable avec une médaille qui lui fut décernée dans la séance publique du 24 août i8â9. Le rapporteur du concours, M. ràbhé Doney, depuis évêque de Montauban^ signalait la supériorité incontestable do son talent.
« Mais, dit Saiate-^Beuve, il lui reprochait de s'être jeté dans les théories hasardées, d'avdr ahordé des questions de politique pratique et d'organisation sociale où la droiture des intentions et le zèle du bien public ne pouvaient justifier la témérité des solutions.
Etait-ce par politique, nous voulons dire par prudence, que Proudhon abritait ses idées de réforme égalitaire sous le couvert de Moïse? Sainte- Beuve semble le croire comme bien d'autres. Mais nous nous souvenons parfaitement qu'ayant demandé à Proudhon, en août 1848, s'il ne se considérait pas ^par certains côtés comme procédant de son compatriote Cb. Fourier, nous reçûmes de lui la réponse suivante : « J'ai certainement lu Fourier, et j'en ai parlé plus d'une fois dans mes ouvrages, mais en somme, je ne crois rien lui devoir. Mes vrais maîtres, je veux dire ceux qui ont fait naître en moi des idées fécondes, sont au nombre de trois : La Bible d'abord, Adam Smith ensuite, et enfin Hégél. »
Hautement avouée dans la Oéiéira(im du dp-
SA Vnr ET SON 0£UYRE. xiM
iMmckej rinfluence de la Bible sur Proudhon n'est pas moins manifeste dans le premier Mémoire sur la propriété. Proudhon a sans doute ici beaucoup mis du sien. Mais le fond même des anciennes lois hébraïques ne se jetrouye-t-il pas dans la condamnation de Imtérêt usuraire, et dans la négation du droit d'appropriation personnelle de la terre?
Le premier Mémoire sur la propriété parut eu 1840, sous ce titre : Q^esi-ce gMe la propriétés ou Recherches sur le principe du droit et du geuver^ cernent. Proudhon le dédiait par une lettre-préface à TAcadémie de Besançon. Celle-ci, se voyant mise en cause par son ptensionnaire, prit Taffaire à cœur et révoqua, dit Sainte-Beuve, avec toute la vivacité qu'on peut imaginer. Peu s'en fallut que la pension ne fût immédiatement retirée à Taudacieux défenseur du principe de l'égalité des conditions. M. Vivien, alors ministre de la justice, qui fut vivement sdtticité de faire poursuivre l'auteur, voulut avoir tout d'abord l'opinion de l'économiste Blanqui, membre de l'Académie des Sciences morales et politiques. Proudhon ayant fait hommage de son livre à cette Académie, M. Blanqui se chargea d'en faire le rapport. Ce rapport, qui réfutait Proudhon, le couvrit. Traité en savant par M. Blanqui, l'auteur ne fut pas poursuivi. Il resta toujours reconnaissant envers. MM. Blanqui et Vivien de ce bon procédé à son égard.
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Le rapport de M. Blanqui, que le Moniteur du 7 septembre 1840 a reproduit en partie, amena naturellement Proudhon à lui adresser sous forme de lettre son second Mémoire sur la propriété, qui parut en avril 1841. Proudhon avait cherché dans son premier Mémoire à démontrer que la poursuite de l'égalité des conditions est ^ le véritable principe du droit et du gouvernement. Dans la Lettre à M. Blanqui, il passe en revue les formes nombreuses et variées par lesquelles ce principe tend à se réaliser dans toutes les sociétés, particulièrement dans la société moderne.
En 1842, paraît un troisième Mémoire intitulé : Avertissement aux propriétaires , ou Lettre à M. Victor Considérant, rédacteur de la Phalange, sur une défense de la propriété. Ici l'influence d'Adam Smith est manifeste et hautement avouée. Adam Smith n'a-t-il pas trouvé dans le principe d'égalité là première de toutes les lois qui président à la détermination des salaires ? Il y a d'autres lois sans doute, mais Proudhon les. considère toutes comme dérivant du principe de propriété, tel qu'il l'avait défini dans son premier Mémoire. Ainsi, dans l'humanité, deux principes : l'un qui nous conduit à l'égalité, l'autre qui nous en éloigne ; le premier par lequel nous nous traitons en associés, le second par lequel nous nous traitons en étrangers, pour ne pas dire en ennemis. Cette distinction que
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Ton retrouve partout dans les trois Mémoires contient déjà en germe Fidée-mère du Systènie des contradictwis économiques qui paraîtra en 1846, ridée de l'antinomie ou contre-loi.
L'Avertissement aux propriétaires fut saisi par le parquet de Besançon, et Proudhon assigné à comparaître dans la huitaine aux assises du Doubs. Il lut lui-même sa défense écrite devant les jurés, et fut acquitté. Le jury, comme M. Blanqui, ne voulut voir en lui qu'un philosophe, un chercheur, un savant.
En 1843, publication par Proudhon de la Création de Tordre dans Vhumanitéy un gros volume qui ne traite pas seulement d'éconoitiie sociale : la religion, la philosophie, la méthode, la certitude, la logique et la dialectique y tiennent une place considérable.
Délivré de son imprimerie le V"^ mars de la même année, Proudhon dut chercher à subsister. MM, Gauthier frères, entrepreneurs de transports par eau entre Mulhouse et Lyon, dont l'aîné était camarade d'enfance de Proudhon, eurent l'heureuse idée de l'employer, d'utiliser sa capacité dans leur entreprise, et de l'appliquer aux nombreuses affaires contentieuses qu'elle amenait journellement. En dehors des très-nombreux Mémoires d'affaires qu'il eut à rédiger dans ses nouvelles fonctions, et qui retardèrent jusqu'en octobre 1846 la publication du
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Système des contradictions écommiques, il faut citer un travail qui, avant de paraître en brochure, fut publié dans la Jèemce des Économistes : De la concurrence entre les chemins de fer et les f)oies navigables ,
Le Miserere o% la Pénitence d'un roi qu'il publia en mars 1845 dans la Revm indépendante, à Toccasion du Carême que Lacordaire était venu prêcher à Lyon, prouve que, tout en se livrant avec ardeur à l'étude des problèmes économiques, Proudhon n'avait pas cessé de s'intéresser aux questions d'histoire religieuse. Parmi les écrits malheureusement inachevés qu'il a laissés sur ces questions, nous pouvons citer une histoire à peu près complète des premières hérésies chrétiennes et de la lutte du christianisme contre le césarisme.
Nous avon'S dit qu'en 1848, Proudhon se reconnaissait trois maîtres. N'ayant jamais su l'allemand, il ne pouvait avoir lu les ouvrages de Hegel, non encore traduits en français. Ce fut Gh. Griin, un Allemand venu en France pour étudier, avec l'état des esprits, les divers systèmes philosophiques et socialistes, qui lui donna la substance des idées hégéKennes. Pendant l'hiver 1844-1845, Ch. Grun eut avec Proudhon de longues conversations qui détermiaaèrenl très-certainement, non le fond qui appartient tout entier au penseur bisontin, mais la forme de l'important ouvrage auquel il travaillait
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depuis 1843 et qui parut en 1846 ebez Téditear GuUlaumin.
La grande idée de Hegel que Proudhon s'est assimilée et qu'il démontre avec un merveilleux talent dans le Système des contradidions économie jueSy est la suivante : L*antinoinie , c'est-à-dire Teidstence de deux lois ou tendances opposées, n'est pas seulement possible dans deux choses diflférentes> elle l'est encore dans une seule et même chose. Envisagées dans leur thèse, c'est-à-dire dans la loi ou tendance qui les a créées, toutes les catégories économiques sont rationnelles : la concurrence, le monopole» la balance du commerce, la propriété, comme la division du travail, les madiines, l'impôt, le crédit. Mais, de même que la communauté et la population, toutes oes catégories sont antinomiques; toutes s'opposait, non-seulement entre elles, mais avec elles-mêmes. Tout s'oppose, et le désordre est né de ce système d'opposi-* tions. D'où le sous-titre de l'ouvrage : PhUasophie de la misère* Aucune catégorie ne peut être supprimée; l'opposition, antinomie ou contre-tendance qui existe en chacune d'elles ne peut être supprimée.
En quoi donc peut consister la solution du problème social? Sous l'empire des idées hégéliennes, Proudhon commencera par la chercher dans une synthèse supérieure qui concilierait la thèse et Tantithèse. Plus tard, en travaillant à soa livre de la
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Justice, il s'apercevra que les tennes autinomîques ne se résolvent pas plus que les pôles opposés d'une pile électrique ne se détruisent ; qu'ils sont la cause génératrice du mouvement, de la vie, du progrès; que le problème consiste à trouver, non leur fusion qui serait la mort, mais leur équilibre, équilibre sans cesse instable, variable selon le développement même des sociétés.
En publiant le Système \des contradictions icth nomiques, Proudhon annonçait, sur la couverture du livre, comme devant paraître prochainement : SoîtUion du problème social. Cet ouvrage, auquel il travaillait encore lorsqu'éclala la Révolution de 1848, dut être découpé par lui en brochures et en articles de journaux. Les deux brochures qu'il publia en mars 1848, avant d'entrer comme rédacteur au Représentant du Peuple, portent toutes deux le même titre : Solution du problème social. La première, qui est surtout une critique des premiers actes du gouvernement provisoire, a ceci de remarquable que Proudhon s'y prononce énergiquement, avant tous autres, contre la création des ateliers nationaux. La seconde. Organisation du crédit et de la circulation, résume en quelques pages sa conception du progrès économique : réduction progressive des intérêts, des profits, des rentes, des impôts et des salaires. C'est ainsi que se sont accomplis jusqu'ici tous les progrès ; c'est ainsi
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qu'ils doivent continuer à s'accomplir. Les ouvriers qui poursuivent l'augmentation nominale des salaires sont, sans le savoir, dans une voie rétrograde, contraire à tous leurs inlérêts.
Après avoir publié dans le Représentant du Peuple, les statuts de la Banque d'échange, banque qui ne devait pas faire de bénéfices puisqu'elle devait être sans actionnaires, et qui par conséquent devait escompter les efiets de commerce sans intérêt, moyennant une simple commission représentative de ses frais de gestion, Proudhon s'efforça, dans de nombreux articles, d'en faire comprendre le mécanisme et la nécessité. Ces articles ont été réunis en volume sous ce double titre : Résumé de la queS' tion sociale y Banque d^ échange. Ses autres articles, ceux qui jusqu'en décembre 1848 lui furent inspirés par la marche des événements, ont été réunis en un autre volume : Idées révolutionnaires.
• A peu près inconnu en mars 1848, rayé en avril de la liste des candidats à l'Assemblée constituante par les délégués ouvriers qui siégeaient au Luxembourg, Proudhon n'eut qu'un . très-petit nombre de voix aux élections générales d'avril. Aux élections complémentaires qui eurent lieu dans les premiers jours de juin, il fut élu à Paris par 77,000 voix.
Après les néfastes journées de juin, un article qu'il publia sur le terme fît suspendre une première fois le Représentant du Peuple. C'est alors qu'il fit
à l'Assemblée une proposition qui, renvoyée au Comité des fiiaances, donna lieu d'abord au rapport de M. Thiers, ensuite au discours que Proudhon prononçale 31 juillet en réponse à ce rapport. Le Représentant du Peuple ayant pu reparaître quelques jours après, il écrivit, à propos de la loi qui rétablissait le cautionnement des journaux, son fameux article sur les MaUAusiens (10 août 1848). Dix jours plus tard, le Représentant du Peuple, de nouveau suspendu, cessait définitivement de paraître. Le Peuple, dont il fut le rédacteur en chef et dont le numéro-programme date des premiers jours de septembre, parut d'abord bebdomadairement, faute d'un cautionnement suffisant; il parut ensuite quotidiennement, avec un numéro double chaque semaine. Avant que le Peuple eut trouvé son prèmi^ cautionnement, Proudhon publia une remarquable brochure sur le Droit au travail qu'il refusait d'admettre dans la forme où on l'affirmait alors. C'est à la même époque qu'il prononça au banquet Poissonnière son toast à la Révolution . ♦
Proudhon à qui on avait offert la présidence du banquet, la refusa et proposa de la donner d'abord à Ledru-RoUin, puis, vu les répugnances des organisateurs dubanqaet, à l'illustre président du groupe de la Montagne, Lamennais. Son but évident était d'entraîner le groupe des représentants de l'extrême gauche à acclaraer enfin avec lui la République
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démocratique et sociale. La présidence de Lamennais acceptée par les organisateurs, la Montagne s'était engagée à assister au banquet. La veille tout semblait convenu, lorsque le général Cavaignac remplaça le ministère Sénart par le ministère Dufaure-Vivien. La Montagne, interpellant le Gouvernement, proposa un ordre du jour de confiance pour le ministère ancien, et implicitement de défiance pour le ministère nouveau. Proudhon s'était abstenu de voter sur Tordre du jour. La Montagne déclara qu'elle n'irait pas au banquet si Proudhon y assistait. Cinq montagnards, Mathieu, de la Drôme, en tête, vinrent le signifier rue Montmartre aux bureaux provisoires du journal le Peuple. Le citoyen Proudhon, dirent-ils aux organisateurs en présence de celui-ci, a trahi la cause républicaine en s' abstenant de voter aujourd'hui sur l'ordre du jour de la Montagne. Proudhon, violemment interpellé, commença par se défendre en rappelant, d'une part, comment il avait été traité par le ministre tombé, d'autre part la conduite impartiale tenue envers lui en 1840 par M. Vivien, le nouveau ministre. Il attaqua ensuite la Montagne en disant à ses dél^ués qu'elle ne cherchait qu'un prétexte, et qu'au fond, malgré toutes ses protestations de socialisme dans des conversations particulières, soit avec lui, soit avec les organisateurs du banquet, elle n'avait pas le courage de se déclarer publiquement socialiste.
xxxn P.-J. PROUDHON
► Proudhon commença dès le lendemain par son ioasi à la Révolution, toast rempli d'allusions à la violente scène de la veille, sa lutte contre la Montagne. Son duel avec Félix Pyat fut un des épisodes de cette lutte qui devint moins vive de la part de Proudhon, lorsque la Montagne se fut enfin décidée à acclamer publiqueraent la République démocratique et sociale. La période électorale venait de s'ouvrir pour la nomination du président de la République. Proudhon attaqua très-vivement la candidature de Louis-Bonaparte dans un pamphlet que Ton . s'accorde à regarder comme im de ses chefs-d'œuvre littéraires : le Pamphlet sur la Pré" sidencerAAveTSdi'\Te[ de cette institution contre laquelle il avait voté à l'Assemblée constituante, il avait conclu tout d'abord à l'abstention. Mais comprenant bientôt qu'il augmentait ainsi les chances de Louis-Bonaparte, et que si, par impossible, celuici n'obtenait pas la majorité absolue des suffrages, l'Assemblée ne manquerait pas d'élire le général Gavaignac, il adopta pour la forme la candidature de Raspail patronée par ses amis du comité socialiste. Charles Delescluze, rédacteur en chef de la Révolution démocratique et sociale, qui ne lui pardonnait pas d'avoir préféré Raspail à Ledru-Rollin candidat de la Montagne, l'attaqua dès le lendemain de l'élection avec une violence qui dépassait toutes les bornes. Proudhon eut tout d'abord la
SA VIE ET SON OEUVRE. xxiui
sagesse de ne pas répondre. Enfin, poussé à bout, il devint agressif à son tour, et Délescluze lui envoya ses témoins. Cetle fois, Proudhon refusa catégoriquement de se battre ; s'il s'était battu avec Félix Pyat, c'était uniquement parce qu'on paraissait douter de son courage.
Le 25 janvier 1849, Proudhon, relevant d'une maladie, voit l'Assemblée constituante menacée dans son existence par la coalition des partis monarcbiqueset deLouis-Bonaparte, qui déjà méditait son coup d'Etat. Il n'hésite pas à attaquer de front celui qui venait d'obtenir cinq millions de suffrages. Il voulait briser l'idole ; il ne réussit qu'à se faire poursuivre et condamner. L'autorisation de poursuites demandée contre lui fut accordée par la majorité de l'Assemblée constituante, malgré le discours qu'il prononça à cette occasion. Déclaré coupable par le jury, il fut condamné, en mars 1849, à trois ans de prison et 10,000 francs d'amende.
Proudhon n'avait pas abandonné im seul instant son projet d'une Banque d'Échafige, opérant sans capital avec l'adhésion d'un nombre suffisant de commerçants et d'industriels. Cette Banque, qu'il appelait alors Banque du Peuple et autour de laquelle il voulait grouper les nombreuses associations ouvrières qui s'étaient fondées depuis le 24 février 1848, avait déjà réuni un certain nombre de souscripteurs et d'adhérents, ceux-ci au nombre
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de 37,000. Elle allait commencer à fonctionner lorsque, par le fait de sa condamnation, Proudhon fut obligé de choisir entre la prison et l'exil. Il n'hésita pas à abandonner ûon projet et à rendre l'argent aux souscripteurs. Il a expliqué les motifs de cette décision dans un article du journal le Peuple.
Réfugié en Belgique, il n'y resta que peu de jours, et, sous un nom d'emprunt, vint se cacher à Paris dans une maison de la rue de Chabrol. De sa retraite, il envoyait presque chaque jour dfes articles signés ou non signés au Peuple. Le soir, vêtu d'une blouse, il allait respirer l'air dans des endroit» écartés. Bientôt, enhardi par l'habitude, il se hasarda à se promener le soir sur la chaussée des boulevards; puis il poussa l'imprudence jusqu'à flâner le jour aux abords de la gare du Nord. Il ne tarda pas à y être reconnu par la police, qui l'arrêta, le 6 juin 1849, dans la rue du Faubourg- Poissonnière»
Conduit au dépôt de la préfecture, puis à Sainte- Pélagie, il était à ia Conciergerie lorsqu'eut lieu la journée du 13 juin 1849, qui se termina par la suppression violente du journal Ze Peuple. C'est alors qu il commença à écrire les Confessions d'un révolutioimaire, publiées vers la fin de l'année. Il avait été transféré de nouveau à Sainte-Pélagie lorsqu'il épousa, en décembre 1849, M^^® Euphrasie Piégard, une jeune ouvrière qu'il avait demandée en mariage