CORRESPOND A N€K
A M. MUIRON
Monsieur Muiron, je suis vraiment honteux de n'aller vous voir que lorsque j'ai besoin de vous, d'autant plus que je sons encore le reproche assez piquant que vous m'avez fait de mon manque d'exactitude. Il semble que vous ne m'ayez pas encore jugé. Cependant, vous ne devriez pas avoir de peine à comprendre que je suis si nouveau dans la société et la civilisation, que je ne connais encore du monde que les maisons et les rues. Oui, j'éprouve encore cette sotte honte d'im berger que l'on veut faire entrer dans un salon. Je crains, comme des botes effrayantes, les visages que je n'ai jamais vus, je recule toujours à voir les gens môme qui .peuvent m'ôtre utiles et me vouloir du bien ; je n'ai de présence d'écrit et d'aplomb que lorsque je me vois seul et que c'est ma pliune qui parle. Mérite fort conunun, mais que voulez-vous? je sais que je ne brille ni par les dehors, ni par l'élocution; j'aime mieux n'être va ni connu de personne.
Je me fais im plaisir de vous dire que l'on me mitonne un article dans le National pour je ne sais quand.
Je sais déjà que le fort de la discussion roulera sur ces singulières conséquences que je me suis avisé de prétendre, que Ton déduirait un jour et d'une manière démonstrative, de la comparaison des langues, savoir : l'époque à laquelle le genre humain a dû commencer à parler, par conséquent l'âge de l'humanité, l'unité des races humaines, et le lieu où fut placé le berceau du genre humain. Il est vrai que personne, avant moi, no s'avisa jamais d'idées aussi extraordinaires, je puis le dire; mais j'espère, quand la bataille se donnera, réduire les incrédules au silence. Il y a des gens qui n'admettraient pas les vérités mathématiques, s'ils croyaient qu'elles pussent donner raison à quelque partie des traditions sociales universelles ou de la Genèse de Moïse. Je sais que cette philosophie mesquine n'est pas la vôtre, et je crois que le temps est bien venu où la raison ne doit reculer devant la conséquence d'aucun principe certain et bien constaté. Que penserait-on de moi, si j'allais émettre sans commentaire cette proposition : L'étude du langage établira un jour que tous les articles du Code de la loi naturelle se réduisent à SEPT, qui sont comme les sept sens ou facultés de la nature morale ; qu'il n'y en a ni plus ni moins, qu'il est impossible d'en imaginer davantage, et que cette loi de la nature consistant en sept articles, organisés entre eux comme la flûte de Pan aux sept tuyaux, n*a jamais pu être découverte par l'homme, mais qa*elle lui a été enseignée par une révélation immédiate I Que dirait-on, si je soutenais qu'un jour l'étude du langage et de la physiologie nous rapprochera tellement de Dieu, que nous croirons le voir et le toucher? Les matérialistes qui nient tout ce qui n'est pas rapport, machine, équilibre de fluide ou de poids.
les prêtres, qui croient avoir seuls la science de Dieu et de rhomme, tous ces gens-là et bien d'autres crieront à la foBe et au scandale.
Ou je suis fou, complètement fou , ou je vois certainement des choses dont la conséquence nécessaire, immédiate, infaillible, sera le changement de la société,
Qui donnerait à Taxe terrestre 10 degrés d'inclinaison de plus, changerait toute Téconomie des saisons et des climats.
Je ne m'aventurerais pas à vous en dire tant, M. Muiron, si je n^étais bien sûr que vos croyances particulières comprendront les miennes, et que vos propres découvertes vous feront croire à la possibilité d'en faire encore.
Voici le petit service que j'ai à vous demander : Je désire connaître l'arrêté de M, le préfet concernant la réparation, l'entretien ou l'ouverture des chemins vicinaux. Quels sont ceux que l'on doit faire ou seulement réparer dans la commune de Cordiron, paroisse de Bourgille-lès-Marnay, canton d'Audeux?
L'un de vos fidèles,
P.-J. Proudhon.
A M. J. MUIRON
Monsieur, combien celui qui ne sait s'apprécier à sa juste valeur, le téméraire qui vit sans réfléchir, s'apprête d'humiliations et de chagrins 1 Je me trouve dans ce cas par ma faute; mais je me juge moi-môme et je m'arrête à temps. Il est sans doute désagréable pour vous, je le conçois, d'avoir fait toutes ces démarches si inutilement; mais il est encore plus humiUant pour moi de me voir obligé de vous rapporter, la rougeur au front, une si brusque et si prompte décision. Je rivaliserai avec ce consul romain qui ne mangea ni ne but, dit l'histoire, de tout son consulat.
Connaissez-moi bien. Monsieur, et confessez que je suis rhomme du monde le plus incapable de faire le métier que j'allais entreprendre. D'ailleurs, je crois que nos principes ne s'accordent pas; et je vous l'ai dit, quoique je n'eusse pas encore de parti pris sur bien des choses, je tiens* à mes principes, je ne les sacrifierai jamais, quoi qu'il me puisse arriver; je suis content de ma position d'artisan. Je suis franchement et irrévocablement républicain de conviction et de sentiment ; il est vrai que mon républicanisme n'est pas tout à fait celui des séides de Robespierre, des dévots à Marat. Ils sont jugés par leurs œuvres.
Je crois le gouvernement constitutionnel une ébauche grossière, un malheureux essai d'un, peuple ivre de ses libertés nouvelles, et prenant toujours les signes pour les choses significatives, comme l'a fait la France depuis 89.
En France, et bientôt en Europe, il n'est plus, sui-
vant moi, qu'une voie légitime à l'immortalité, à la reconnaissance des peuples, et aux suffrages futurs de l'histoire, pour un monarque constitutionnel : c'est de se regarder comme exerçant une sorte de dictature provisoire, sans conquêtes, au sein d'une paix profonde. Je crois à la confraternité universelle. Tout souverain qui ne remplit pas cette mission est pour moi un traître, un prévaricateur, un ennemi du genre humain.
Vous conclurez facilement, d'après cet exposé, que j'opine à conserver et défendre le gouvernement que la France s'est donné depuis 1830, au moins encore quelques vingt ou trente ans; plus môme, si besoin est.
En fait de religion, très-certainement il ne s'impri- ^ mera jamais de moi une ligne qui ne tende, de près ou de loin, à détruire le christianisme, tel que l'ont fait les théologiens. Le déisme pur, que je crois avoir été professé par Moïse et Jésus-Christ, me parait suffire aux besoins du cœur de l'homme, à toutes les exigences de sa raison. Tandis que le théologien prête à' la divinité et à la Providence une foule d'attributs contradictoires, d'actes chimériques , qu'il multiplie sans fin les mystères, le déiste, s'il n'explique tout, fait table rase, du moins, de cet échafaudage de rêveries, et son Dieu en devient plus raisonnable, plus conséquent, plus fait pour le philosophe et l'homme libre.
En ceci, comme en fait de république, il va sans dire qu&) si la vérité n'est jamais nuisible, au moins peut-elle être quelquefois inopportune. C'est à la rendre opportune que tous les hommes de bien doivent donc travailler de concert.
J'ai beaucoup plus médité que lu sur ces matières, et mes observations, j'ose le dire, sont toujours venues à l'appui des axiomes, des conséquences et de leurs co-
DE P.-J. PROUDHON. i»
roUaires. Le peuple, en général, entre parfaitement dans toutes ces idées, à tel point que, loin d'être un système, elles semblent au contraire Tétat naturel de la société. Comment se fait-il que la manifestation de la vérité soit si lente et si tardive ?
Je ne crois pas à l'indifférence ni religieuse ni politique dans le peuple; aussi longtemps qu'il se dura : il faut un Dieu, il faut des lois, il ne ser» pas indifiFérent ; mais il règne une défiance hostile entre le peuple et le sacerdoce, entre les gouvernants et les gouvernés ; la faute tout entière, Thistoire est là, est aux prêtres, aux rois et aux nobles.
Je ne crois point davantage à toutes ces impertinentes rêveries de jeunesse, maturité, décadence des nations; je crois le peuple moins corrompu de nos jours que par le passé. Les causes de la grandeur et de la décadence des Romains, qu'ont si bien cru montrer et prouver les Bossuet et les Montesquieu (je vous cite un exemple pris entre mille], je ne les vois pas dans la corruption infecte des mœurs du peuple. Mais je vois que des maîtres pervers ont toujours cherché à détériorer leurs malheureux sujets. En leur criant qu'ils étaient plus méchants, égoïstes, impies, moins habiles dans les sciences et les arts que n'avaient été leurs pères, ils ont toujours cherdiié à les chaîner de leur propre infamie. Le peuple, à force de se l'entendre dire, finissait par le croire. Chacun se disait : puisque j'en ai la honte, j'en veux avoir le plaisir, et c'est ici qu'on peut faire une application générale de cette maxime que saint Paul ne disait que d'un vice ! Desperantes semet ipsos tradiderwU
Je ne finirai point sur ce chapitre, non plus que de vous exposer la série de toutes les idées paradoxales
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dont ma tète est farcie ; tout cela ne peut vous convenir, pas plus à TOUS qu'à vos abonnés.
Après cela, je suis incapable de travailler à jour et heure fixes; en matière de journaux, j'ai essayé pendant une après-dinée entière de faire un résumé de nouvelles étrangères où je n'avais rien à mettre de mon cru ; je me suis battu les flancs sans pouvoir en venir à bout. C'est tout ce que j'aie pu apprendre dans ce laborieux travail. J'ai eu plustôt fait d'écrire deux lettres; et ce que vous avez sous les yeux, que de me mettre seulement au courant des affaires de la Suisse.
J'ai, je crois, quelque facilité à rendre mes idées, et il est tel jour où je ferais un volume de ce qui me trotte dans la tète, mais les billevesées d'un cerveau à paradoxes, les hallucinations d'un esprit romanesque ne sont point pour remphr les colonnes d'un journal; or, je vous préviens que c'est d'après ce fonds acquis que je forme tous mes jugements; c'est le critérium que j 'appUque à toutouvrage, toute doctrine, tout événement.
Mais j'ai besoin d'un assez long temps pour saisir les rapports des choses, les concevoir nettement, former mon opinion et l'exprimer ensuite; enfin, je reviens à l'expérience que j'en ai faite, aujourd'hui même : un thème d'écolier en humanités dépasserait ma portée. . J'ose croire, Monsieur,, que vous sentirez la valeur de ces considérations, et que vous ious épargnerez uji nouvieaudésagrémeïit, et à moi un nouveau sujet de découragement et d'humihation, en m'engageant à un nouvel essai qui serait, je le prévois, aussi malheureux que le premier.
J'ai voulu écrire toute cette longue pahnodié, dans rimpossibiUté où je suis de converser avec vous.
P.-J. Proudhon.
DE P.-i. PROUDHCW. 17