‹ Correspondance de P.-J. Proudhon (volume 3)Chapitre 7 sur 24 · COUE«P. I · texte numérisé non relu

COUE«P. I

Entièrement étranger par mes goûts particuliers aux querelles et aux débats politiques, je suis peu familiarisé avec le style ou le jargon des journaux, le genre de mes études étant presque totalement étranger aux connaissances que Ton exige d'un rédacteur; quel parti, en effet, pourriez-vous tirer, Monsieur, d'un homme qui ne s'est occupé toute sa vie que de métaphysique, de4aftg\;es, de théologie?

Depius deux ans je cours le monde, étudiant, interrogeant le petit peuple dont je me trouve plus rapproché par ma condition sociale ; n'ayant guère le temps de lire, écrivant encore moins, rangeant à la hâte les idées que me fournissent l'observation, la comparaison de tant d'objets divers; je manque totalement du talent d'écrire et de parler avec fertilité et esprit sur toutes sortes de matières, qualité essentielle chez un journaliste.

De tout cela je commence à m'apercevoir et je conclus que je ne suis gu^re l'homme qu'il vous faut; et vous m'en croirez sans peine. Monsieur, si je vous assure que je n'eusse pu songer à me présenter chez vous de mon propre mouvement, n'était toute ma déférence pour les exhortations et les conseils d'un ami (Olympe Micaut), sans lequel moi, simple compositeur d'imprimerie, je douterais que je pusse être autre chose.

J^avais vu des rédacteurs de province ; je savais de ([uélle façon et avec quels matériaux la plupart remplissent leur feuille, et sur cet exposé, je me flattais, ayant déjà fait quelque diosë de plus difficile, ce me semble, d'en venir facilement à bout, — Ajouta l'espoir qu'on faisait briller à mes yeux de pouvoir me livrer exclusivement à l'étude.

J'espérais de votre complaisance que vous-même me

DE l>.0. PROUDHON.

mettriez au courant duue rédaction ; je sentais le besoin de suivre quelque temps la polémique des journaux; je voulais faire connaissance avec ces gens-là ; en un mot, commencer unô sorte d'apprentissage.

Enfin, Monsieur, je veux avant tout consulter M. Fallût, comme j'ai eu rhonneur de vous le dire. Mais je dois vous prévenir que , quelque puisse être mon sentiment, je ne consentirais à signer Y Impartial qu'à dater du 1°^ janvier. C'est pour moi ime condition sine gua non; ce point accordé, je me prêterai à toute proposition de votre part.

Voyez donc. Monsieur, si, à Faide d'im prète-nom, d'un homme de paille^ ii vous est possible de concilier votre détermination et la mienne.

Dans le cas où nous pourrions nous entendre, ma franchise me ferait encore un devoir de vous exposer mes opinions polUiqv/eSy pMlosophiques et religieuses auxquelles j'ose dire que je ne dérogerai jamais.

P.-J. Proudhon.

A M. MUIRON

Monsieur, j'éprouve un plaisir infini à vous entendre, et j'avoue, avec un peu d'embarras, que je ne m'attendais pas à rencontrer im caractère si facile, si accommodant que le vôtre.

Mes irrésolutions ne font que croître et me torturer de plus en plus. Piqué du reproche de découragement, je ne sais quel parti prendre ; mais, réflexion faite, je donnerais beaucoup pour avoir refusé net dès le premier instant. Ce serait me rendre le plus grand service, et dont je serais toute ma vie reconnaissant, que nous en demeurassions là, pour tout ce qui regarde notre affaire. Rédiger un article m'épouvante plus que jamais.

Vous me demandiez hier si les opinions que je prot esse et qui nous sont communes, je les écrirais dans une feuille publique, et vous répondiez : « Non, sans doute. » Et pourquoi non? pourquoi VImpartialne seraitil pas un journal républicain, à sa manière toutefois?

Pourquoi cette feuille, dont les plus nombreux abonnés sont les maires des campagnes, ne serait-elle pas indépendante de toute autorité, administration ou ma-

gistrature supérieure, nommée par le ministre ou par le roi ?

Pourquoi n'admettrait-elle, ne provoquerait-elle pas les réclamations des communes contre les maires, de ceux-ci contre le préfet et les sous-préfets? Car je remarque à la lecture de cette éternelle controverse entre le Patriote et Y Impartial, qu'on reproché surtout à celui-ci d'être la feuille officielle, ministérielle, stipendiée, soutenue par l'autorité, à charge par elle de louer et préconiser tous les actes de celle-ci. Pourquoi ne professerait-on pas publiquement un pyrrhonisme absolu sur tous les ministères passés, présents et futurs ? Pourquoi n'inviterait-on pas les populations à se rendre elle-mèmes capables de gérer leurs affaires, de préparer ainsi les voies à la confédération des peuples ? Qu'elles cherchent dans l'instruction, la science, la saine morale, le patriotisme, à se passer de toute hiérarchie ministérielle et constitutionnelle, tout en faisant leur profit cependant du peu de bien qu'elles en pourront recueillir.

Pour vous le dire à l'occasion du Phalanstère, dont j'ai lu attentivement le prospectus, je ne pense pas comme M. Fourier, jusqu'à plus ample informé. Jamais avec vous je n'aurai de discussion à cet égard ; mais, je vous l'avoue, je serai plutôt convaincu par les faits que par les arguments ; et ceux-ci, je les comprendrai mieux, lorsque j'en verrai faire la plus heureuse application. Laissons cela.

J'ai lu aussi votre polémique avec M. A.7E. C. Elle m'a paru ime dispute de mots. Mais me supposant rédacteur, je tiouvais que l'arme du ridicule serait pour moi la plus redoutable ; je ne tiens pas à la plus mauvaise plaisanterie.

Enfin, Monsieur, vous ne manqueriez jamais de bonnes raisons pour lever tous mes scrupules, dissiper mes doutes et fixer mes incertitudes.

Je cesserai donc de chercher des motifs à mon refus. C'est impuissance complète, c'est répugnance invincible, c'est c'est enfantillage, si vous voulez. Je ne

me connai? point, j'étais entraîné par le désir de correspondre aux vœux d'amis tels que Micaud et Fallot: ma bonne volonté m'a trompé.

Arrêtons-nous quand] il en est temps encore. Epargnons-nous à tous deux une fâcheuse expérience.

Voici, Monsieur, ma définitive résolution , et en même temps la dernière entrevue que j'aurai l'honneur d'avoir avec vous, jusqu'à ce qu'il soit bien sûr que toute négociation nouvelle à l'égard de notre affaire est désormais impossible. Je dis la dernière entrevue, en supposant toutefois que vous me permettrez de continuer avec vous im commerce de conversation ou de lettres, encore plus agréable qu'utile.

Si vous étiez embarrassé de trouver un gérant, je vous offrirais mes faibles services pour vous trouver un homme plus capable, de tout point, que moi pour cette besogne.

Je sens que j'aurais besoin de travailler six mois au moins à de sérieuses études, de donner l'éveil à mes idées, de les digérer, de les mettre en ordre, avant d'oser écrire \m seul mot pour le publier, chose que je m'obstine à regarder comme plus importante que vous n'en convenez; et au bout de ce temps, je refuserais vos offres avec d'autant plus de fermeté que je serais mieux instruit et plus capable. Brisons donc là, s'il vous plaît.

Je me suis examiné sérieusement, j'ai consulté des

personnes sensées, lesquelles sont entrées parfaitement dans mes raisons.

Mon travail d'imprimerie, me dérobant à mes lectures, me laisse pleine et entière liberté d'esprit pour la méditation. Le journal m'obligerait à lire journaux et brochures nouvelles , toutes choses insupportables pour moi, me fatiguerait par xme contention d'esprit perpétuelle, absorbé que je serais entièrement par la controversé et la polémique continuelle. En somme, je vois de grandes chances d'ennui et des tribulations, contre de très-minimes, pour ne pas dire nulles, de gloire et de satisfaction.

•fi CORRESPONDANCE

A M. MUIRON

Monsieur, vous m'avez témoigné si souvent tant de bienveillance, d'intérêt, je peux dire d'amitié, que vous ne serez point surpris qu'à mon tour je vous témoigne im peu de reconnaissance, mais à ma façon. Vous savez que je m'occupe quelque peu de l'étude des langues : je viens d'imprimer un petit ffssai de grammaire gênéraie qui paraîtra à la suite des ElémerUs primitift du célèbre Bergier. J'ai l'honneur de vou3 offrir l'un et l'autre.

Si je ne me flatte pas trop, j'espère que vous trouverez dans cet essai assez court, des choses toutes nouvelles et curieuses. Du moins, c'est le jugement qu'en ont déjà porté quelques personnes de mérite. Si vous avez du temps à perdre à une pareille lecture, je ne crois pas trop présumer de votre complaisance accoutumée pour espérer que vous ne m'épargnerez aucune observation. Puis, si vous jugez que la chose vaille la peine d'être conmoiuniquée au public, je me repose entièrement sur vous du soin de faire ou faire faire une petite annonce de notre nouvelle publication dans le journal dont je vous regarde toujours comme le mo-

dérateur. Seulement, je désirerais qu'au lieu de m'y faire connaître par mon propre et privé nom, il n'y eût de cité que le nom de l'imprimerie Lambert. Vous devinez aisément les motifs qui me font préférer pour le moment l'illustration de l'atelier dont je fais partie, à la mienne.

En ce moment, je me livre à des études assez étendues et très-importantes sur les langues. Si mon coup d'essai réussit, il ne doit pas s'ensuivre moins d'une révélation grammaticale, car, les principes admis, il faudra parcourir toute la série des conséquences. J'espère aller loin dans cette carrière que j'embrasse et dans laquelle j'ai cru apercevoir que, jusqu'à ce jour, on n'avait fait que des reconnaissances. Or, je crois me rappeler que vous m'aviez autrefois parlé d'un auteur distingué en ces matières. Ne pourrais-je, par votre obligeance, en avoir communication pour quelques jours. Je vais vite en besogne et, grâce à la méthode que je ine suis f^ite et dont je recueille déjà les fruits, j'apprends toujours plus de choses daus la meilleure grammaire que l'auteur n'en soupçonnait.

Voilà bien des services demandés, et vous devez trouver mon petit cadeau fort intéressé. Mais l'amitié est inépuisable, et la franchise ne sait pas supposer la dissimulation.

Je suis toujours celui que yous avez connu rêvant, philosophant, réformant, et mieux encore, votre tout dévoué.

P.-J. Proudhon.

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