AUX CITOYENS MEMBRES DU COMITÉ DÉMOCRATIQUE -SOCIALISTE DE PARIS
Citoyens, vous m'avez désigné pour Tun des candidats de la démocratie socialiste aux prochaines élections du département de la Seine.
Je suis profondément touché, citoyens, de Thonueur que vous avez bien voulu me faire : je vous en remercie comme d'un témoignage précieux de votre amitié et de votre satisfaction. Mais je croirais manquer à mes devoirs si, dans rempôchement où je me trouve, je ne me hâtais de me démettre entre vos mains de cette candidature.
Je sais bien que Tcmpôchement dont je parle n'a aux yeux de la loi rien de positif; qu'à cet égard il y a doute entre les jurisconsultes, et qu'à une Assemblée souveraine seule il appartiendrait de décider si réfPet d'une condamnation pour délit de presse ne serait pas de plein droit suspendu par l'élection aux fonctions de représentant du peuple. Mais je doute.
Que, l'Assemblée constituante m'ayant dépouillé de mon inviolabilité alors qu'il s'agissait de défendre la Constitution attaquée en ma personne, la Législative 'me
rende cette inviolabilité quand il ne s'agira plus que d'interpréter contre moi im cas litigieux de jurisprudence, — peu importe I je sais à quoi m'en tenir sur la religion des assemblées, et n'éprouve aucune impatience d'y compromettre ma conscience et ma liberté.
Maintenant, citoyens, oserai-je recommander à vos patriotiques suffrages un républicain d'une vertu éprouvée, et .que j'ai été surpris de ne pas voir figurer l'im des premiers dans^votre liste; je veux parler de mon honorable collègue de l'Assemblée, Guinard?
Oserais-je de plus vous dire qu'en vous proposant cette candidature, qui devrait rallier tous les cœurs démocrates, je viens vous inviter à faire le premier pas vers la fusion républicaine, objet à la fois de tant de vœux et de tant de méfiances ?
Combien je regrette qu'une question si grave, que vous avez dû traiter avant tout au point de vue du principe, ait paru daos le public avoir dégénéré en une pure question de personnes I Qu'à la place du dévouement, qu'on devrait seul y apporter, on ait pu croire que les rancunes et les amours-propres avaient prévalu! Que j'eusse voulu assister à vos délibérations! J'aurais essayé de vous convaincre que le peuple, dont vous avez raison d'ailleurs de redouter les justes ombrages, dont vous avez craint de soulever les antipathies, toute personnalité réservée, loin d'être opposé à cette fusion, la voulait, ne pouvait pas ne pas la vouloir.
Ce que le peuple veut, citoyens, c'est ce qui est juste, vrai, utile. Or, quelle raison, quelle considération de droit poUtique, de vérité sociale, de pratique révolutionnaire, s'opposerait à la fusion ? Pour moi, je n'en aperçois aucune. Tout, au contraire, la commande, l'appelle : tout nous en fait un devoir.
D'abord, nos précédents. — En décembre nous avons proclamé la fusion entre les socialistes et les démocrates comme étant de nécessité supérieure; il ne s'agissait pourtant alors que d'ime grande protestation à faire contre le principe de la présidence. Pourquoi donc, aujourd'hui qu'il y va de la République, pourquoi la fusion ne serait-elle pas ime nécessité entre les républicains? Qui pourrait justifier ce revirement? Est-ce ainsi que nous entendrions pratiquer la constance dans les principes, nous qui reprochons tous les jours à nos adversaires de trahir leurs opinions?
En second lieu, l'exemple des départements. — Il y a cinq mois, sur la foi de la capitale, les départements se soumettaient au grand principe de fusion, bien que ce principe ne pût donner alors de résultat positif. Ils s'y sont soumis par une raison qui leur a paru décisive, c'est que c'était un principe. Ce principe, ils l'appliquent de nouveau; ilsl'embrassent comme l'ancre de salut. Allonsnous leur en faire un blâme? Mais tout le monde se félicite de cette résolution des départements, dont le socialisme, autant que la République, profitera. L'union des patriotes, en effet, c'est la défaite de la coalition et, dans un temps éloigné, le triomphe du socialisme. Pourquoi Paris faillirait-il à sa propre loi et se séparerait-il dans sa ligne de conduite de toute la province?
Ajoutons un motif non moins grave pour la défense do nos institutions républicaines.
Quoi I de toutes parts la coalition royaliste menace la République ; nous sommes au moment, pour lui tenir tète, d'organiser la résistance légale, morale et matérielle; et au lieu de grossir vos rangs de toute la masse républicaine, vous excluerez, comme suspects, ceux qui, avant que le socialisme eût un nom, travaillaient
à fonder la République I Vous n'aurez parmi vous ni un Guinard, ni un Forestier, qui vous appuie de sa légion 1 Vous donnerez lieu à la coalition de crier partout que ce qu'elle combat en vous ce n'est pas la République, ce n'est pas le peuple, c'est le socialisme.
Et l'armée qui ne pourra reconnaître en vous, à aucun signe, les défenseurs de la Révolution, fera feu sur vous, comme sur des malfaiteurs et des pillards. Est-il possible que vous compromettiez à ce point votre cause, la cause du travail et de la liberté?...
Disons enfin, et c'est mon dernier argument, le besoin d'une réconciliation, le besoin d'ime amnistie réciproque entre le peuple et la garde nationale.
Je m'étonne qu'après avoir tant parlé d'amnistie à la tribune les honorables chefs du parti socialiste ne soient pas venus vous dire : Le gouvernement nous refuse l'amnistie? eh bien, accordons-la nous-mêmes à ceux de nos frères qui, dans un moment de vertige, furent nos ennemis ; ne scindons pas la République ! Scinder la République, c'est vouloir recommencer la guerre impie de juin. Plus de ces afi'reuses représailles! N'avons-nous pas assez des légitimistes, des impérialistes, des orléanistes, sans nous mitrailler les ims les autres? Faut-il que d^ns nos funestes désordres nous .prenions pour modèle et pour loi cette politique impitoyable qui seule les a fait naître, et qui depuis s'est constamment, systématiquement, appliquée à les entretenir? Faut-il que le peuple et la bourgeoisie se méconnaissent à ce point l'un l'autre qu'ils se prennent toujours pour ennemis, quand ils ne représentent que la double face d'une même idée ?
La bourgeoisie, je parle surtout de la moyenne, est républicaine par nature et par tempérament. Consultez
i*histoire : depuis quatorze siècles, elle n'a fait que lutter contrelaroyautéet seprépareràla République, et cen'est pas sa faute, croyez-moi, si en 89, pensant avoir trouvé la démocratie, elle est tombée aux mains des doctrinaires anglomanes. Jamais, sous sa propre inspiration, la bourgeoisie française n'eût songé à la théorie de la bascule constitutionnelle; par ses conquêtes mimicipales, elle s'était façonnée, elle s'était mûrie pour la République. Cinq fois en quarante ans, en 90, 95, 99, 1^14 et 1830, les Jourdain de la Révolution, les grands seigneurs du coffre-fort, unis aux pédants de la doctrine, ont fait avorter dans notre pays cette institution toute nationale, la République; ils la feront avorter une sixième fois, en 1849, si, par une obstination sans cause, vons refoulez dans leurs bras la bourgeoisie républicaine.
Quant au peuple, à l'exception de la classe ouvrière des grandes villes, qui ne se distingue pas de la petite bourgeoisie, le peuple est natuçellement plus enclin au socialisme, par cela même moins arrêté dans son républicanisme. Cela peut surprendre au premier abord. Le fait pourtant est vrai. Le socialiste, plus occupé de la réalisation du bien-être matériel que de la rigueur du droit politique, répugne moins à l'autorité que le républicain. Interrogez, sur le boulevard, le premier cocher de fiacre : il vous dira que, si les affaires ne vont pas, la faute en est, non au Président de la République, mais à la Constitution ^ Le paysan raisonne de même : dans son esprit, ce n'est pas une démocratie, chose trop métaphysique; c'est un maître, un roi, un empereur qu'il faut pour diminuer les impôts, abolir l'usure et rendre toutes les conditions égales; — ce que le répubhcain de la ville attend de la science et de la loi,
MS P.-J. PROGDHON. 377
Tatopiste de la campagne rattend de la munificence du souverain. — Ainsi raisonnèrent du reste les pères du socialisme eux-mêmes, Platon, Morus, Saint-Simon, et jusqu'à Tauteur A'Icarie, — tous ont pris pour point de départ de leur hypothèse un monarque, dictateur ou législateur, qu'ils reyètaient de la souveraine puissance, s'imaginant qu'il suffit du pouvoir absolu pour opérer tout le bien possible. — Or la dictature, le despotisme, c'est l'extrême de l'oppression et de la misère, c'est la mort de la République.
La République, je ne fais ici que de la philosophie de l'histoire, sans application aux personnes, la République est éminemment bourgeoise; le sociahsmc, la monarchie, l'utopie, sont éminemment populaires. Or à présent qu'il s'agit de concilier ces deux termes, de réaliser à la fois l'égalité politique et l'égalité du bienêtre, vous feriez un schisme dans la République parce qu'une partie des républicains sont des bourgeois! . Autant dire tout de suite que vous ne voulez pas de la République. Mais alors, dites-moi sur quelles bases, en attendant qu'il ait trouvé et fait accepter partout sa formule générale, prétendez-vous asseoir le socialisme ?
Je sais ce qui vous tient au cœur et qui arrête l'élan de vos sympathies ; ce sont les tristes journées de Juin. Juin est devenu une tache indélébile pour les deux tiers de la nation.
C'est vrai,Guinard est un homme de Juin : Je l'ai vu moi-même à la tête de sa batterie, dont je ne crois pas qu'il ait tiré une seule volée, et j'ai été témoin de son désespoir. Le général Duvivier, Dornès,' l'archevêque de Paris, furent aussi des hommes de Juin : qui cependant, parmi le peuple, n'a conservé un pieux souvenir de leur mémoire! Combien d'autres n'ai-je pas vus.
dans ces lamentables jours, pleurer et s'indigner de leurs exploits, qui cependant s'étaient armés contre l'insurrection, parce qu'ils ne la comprenaient pas plus que les insurgés n'avaient eux-mêmes compris la brutale fermeture des ateliers nationaux! Non, non I ne soyons pas si gratuitement absurdes I Les vrais hommes de Juin sont les hommes qui, de sangfroid et avec préméditation, ont allumé la guerre civile, et qui cherchent encore à en ranimer les tisons assoupis. Les hommes de Juin, on les connaît ; je n'ai pas besoin de les nonuner.
citoyens, ne prêtons jamais au peuple des pensées de vengeance et de haine I De telles pensées n'entrent point dans l'âme du peuple ou, si elles y rentrent, elles n'y tiennent pas. Ce serait se préparer d'amères déceptions que de croire être agréable au peuple en flattant sa rancune. Tôt ou tard il regardera comme traîtres ceux qui, pour servir ses ressentiments, auront divisé la démocratie : tenez cela pour aussi certain que le répubUcanisme de l'immense majorité de la garde nationale.
Citoyens, en insistant si longuement auprès de vous sur la nécessité d'im rapprochement entre les deux fractions de la République, je n'entends point vous donner le conseil de réformer la liste de vos candidats. Il ne m'appartient pas de me prononcer sur une question aussi délicate, alors surtout que dans le nombre des candidats il n'en est pas un. que je voulusse écarter. Je laisse, par ma démission, une place vacante : et que ne puis-je en laisser dix! Je serais heureux d'apprendre que, comme preuve de votre désir d'union, vous réservez cette place à un homme de la bourgeoisie républicaine, à Guinard. S'il est trop tard pour une fusion plus complète; si certains noms, dans chaque parti,
inspirent à Tautre de trop vives répugnances, qu'au moins il y en ait \m qui nous rapproche; que cette brave légion d'artillerie, ime des colonnes de la République, n'ait pas à reprocher au socialisme l'injure faite à son colonel.
Salut et fraternité.
aao CORRESPONDANCE
Sainte-Pélagie, 7 juin 1849.
A M. MAURICE
Mon cher Maurice, le Constitutionnel d'hier a dû vous apprendre que j'avais été arrêté avant-hier mardi, à huit heures du soir, non pas en arrivant de Belgique, mais en sortant de chez moi. Après avoir passé ime quinzaine en Belgique , j'étais rentré à Paris pour mettre ordre à mes affaires, et je comptais repartir incessamment pour la Suisse; la police m'a prévenu.
J'ai été, à ce qu'il parait, reconnu par quelque ami, qui s'est empressé de faire part de la découverte à M. Garlier, qui me l'a redit.
Me voilà donc en sûreté pour un peu de temps. Je suis prisonnier, mais mon esprit est libre, aussi gai, aussi alerte que jamais. Je vais m'organiser pour travailler le plus possible et charmer les ennuis de la prison. Pour cela, il ne me faut pas moins que toutes les ressources de mon imagination, avec les luttes de la science et de la politique. Je tâcherai de ne pas rester au-dessous de mon passé et de me rendre de plus en plus digne de l'estimç des honnêtes gens.
Si je ne me fais illusion, vos intérêts seront tout à fait bien sauvegardés, malgré l'accident qui m'arrive,
que si j'étais eD pleine liberté à Genève. La liberté d'un exilé est fort coûteuse, ses ressources sont bien précaires; la nouvelle situation qui m'est faite change tout cela. Je perds seul au malheur qui m'arrive; je crois que mes créanciers y gagneront.
Je ne crois pas que je dépense à Sainte-Pélagie plus de 1 fr. 50 à 2 francs par jour. Au surplus, dans ce temps d'épidémie, il y a plus à prendre de précautions hygiéniques qu'à se préoccuper de la subsistance. La mortalité, d'après ce que j'ai appris hier à la préfecture de police, est en ce moment de six cents personnes par jour, tant pour la ville que pour les hôpitaux. Triste résultat de la révolution, que j'ai prévu, prédit, et dont la gravité dépasse mes prévisions. En temps ordinaire, le nombre de décès pour le département de la Seine (1,364,001) habitants) est de quatrevingt-dix à cent par jour. Il est aujourd'hui six à sept fois plus grandi... La ville commence à s'émouvoir; on visite les prisons, les hôpitaux, tout ce qui peut être un foyer d'infection. Vous sentez que la qualité de prisonnier est peu favotable à l'hygiène dans des temps pareils; je compte sur mon énergie, ma prudence et aussi sur mon étoile. Ma mort serait une absurdité de la Providence en ce moment. Ceux qui me haïssent le plus ont besoin de moi I Mais il faut s'attendre à tout. Qui sait? vous apprendrez peut-être un de ces jours ma mort, comme vous avez appris mon arrestation.
La politique va bieti mal. La Législative mejsemble
un vrai conciliabule d'énergumènes. Les départements
' nousî ont envoyé cinq cents forcenés qui se croient
conservateurs et qui exaspèrent la Montagne, déjà trop
disposée à s'échaufiFer. J'ai graïid'pëùr que les affaires
ne se gâtent. Tout le monde dit qu'il faut sortir de la voie où Ton est entré depuis le 10 décembre, rappeler les troupes de Rome , réconcilier les partis et s'occuper d'affaires. Louis Bonaparte, Falloux, Faucher, le ConstUutionnely et je ne sais encore quels boute-feux, ne veulent pas en entendre parler.
Les conservateurs nous feront un 93 malgré nous. J'aimerais pourtant bien mieux sortir de prison par une amnistie que par ime révolution! J'attends mon sort; mais convient-il que le pays fasse comme moi? N'est-ce pas à lui à faire connaître sa volonté?
Je ne vous fais pas mon compliment de vos élections. Notre malheureux département sera-t-il donc toujours signalé comme le plus rétrograde, le plus cafard, le plus antirépublicain? Qu'est-ce qu'ils espèrent donc, vos nobles, vos académiciens, vos magistrats et vos curés? Ont-ils bien réfléchi que nommer des hommes tels qu'un Montalembert, im Pidoux, etc., c'est se reposer en ime petite Vendée et déclarer la guerre à la République? Malheureux 1 savez-vous seulement ce que vous faites en irritant le monstre!
Vous aurez sans doute entendu parler , dans ce dernier temps, de ma polémique avec les journaux rouges. D'abord ils m'ont injurié parce que je défendais la Constitution; puis ils se sont rangés à mon avis. Grâce à moi, les révolutionnaires vont s'établir de plus en plus dans là légalité, et là, invincibles, ils ne tarderont pas, si la majorité continue comme elle a conunencé» à devenir les maîtres.
Adieu, mon cher ami. Écrivez-moi une bonne lettre d'amitié; parlez-moi de ces dames, de votre jeune fille, de votre vie de famille, cette vie que je ne connais plus depuis deux ans , que je ne retrouverai peut-être
jamais. Je n'étais pas fait cependant pour être nu aussi grand révolutionnaire! Et c'est pourquoi j'aime à sortir de temps en temps de mon rôle de circonstance et me retrouver avec mes amis dans la paix et la simplicité d'une obscure existence. Tout à vous de cœur.
P.-J. Proudhon.
jP.-/S. Adressez vos lettres au bureau du Peuple.
aS4 COBRlESPONDANCE
14 juin iai9.