‹ Correspondance de P.-J. Proudhon (volume 4)Chapitre 23 sur 27 · A MONSIEUR ANTOINE GAUTHIER · texte numérisé non relu

A MONSIEUR ANTOINE GAUTHIER

Mon cher Antoine) je commence par te faire mes compliments bien sincères sur ta nouvelle paternité. Depuis longtemps. M™o» Gauthier mère et belle-fiUo étaient rangées dans mon esprit sur la même ligne; je ci:oyais que leur temps était passé à toutes les deux, Tune pour ses soixante ans, l'autre pour sa philosophie. Qui diable se serait douléqu'en philosophant on pouvait faire des enfauts ?.,. . Mais voilà qu'au lieu d'une femme p«^sée à Tétat de prud'homme tu as une jeune femme <lans toute, la .force du mot. Crois-moi, mon cher, cela vaut mi^ux qu'une femme mûrç ou bel esprit. Je n'ai jamais eu de goùir, moi, que pour les jeunes femmes. Les vieilles me semblent toutes sorcières.

Tu te plains toujours que je ne fasse rien de ce que tu me dis ; et moi je me plains de ce que tu ne penses jamais rien de ce que je pense. Nous sommes à rebours l'un de l'autre, comme dans ces jeux de cartes où les figures ont deux tètes renversées, et point de pieds. Il nous faudrait l'éternité pour nous mettre d'accord et nous entendre. Cela vient probablement de ce que tu es père, triple père de famille, et que moi je suis garçon. On m'a toujoiu's dit que je penserais tput autrement si j'avais une femme. Je veux tàter de cela. Mais j'ai bien

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peur qu'au lieu de mé corriger je rende ma firamne foUe.

Tu as raison pourtant en un point : j'ai fait une grosse bêtise en me battant en duel. Je n'en avais gu^ envie, je voulais rompre en visière avec ce préjugé -là, comme avec tant d'autres. J'ai pris pour mes témoins deux duellistes, deux experts, qui m'^mt fait voir que je n'y entendais rien. Nous nous sommes tiré dessus, Pyat et moi, comme deux bètes, à vingt-cinq pas. J'aurais souhaité d'avoir ime balle dans la cuisse ou le mollet, pour me teposer six semaines.

n m'a paru que Pyat ne s'y entendait pas mie ux que moi; et nous nous sommes serré là itiain... pour ne plus nous reparler. '

J'ai trouvé très-comique ton idée' dé me fbnre grand homme dans uiie boîte è coton. Nenni , parbleu ! J'eusse bien voulu, en février, fairef rémettre la révolution à un peu plus tard ; et il y a des gens ici qui te diront que j'ai fait ce que j'ai pu pour cela. Mais, une fois la chose conjmencée, je n'ai pas voulu manquer l'occasion ; j'ai pensé qu'il fallait démolir les gens du National et de la Réfbrme d'abord, et puis poser la question sociale un peu plus vigoureusement que n'avait fait Louis Blanc. C'est à c^oi je ine suis occupé depuis les premières élections jusqu'à ce monaent. Ta peux compter que le Napoléon n'y fira pas plus que le Cdvaîgnac, et que les affaires iront lettr train. — ^L*îdée d'abolir Hntérôt de l'argent et toute espèce de rente est aujourd'hui populaire ; vingt écrivai!ns propagent mes idées, et la propagande fait des progrès effrayants. Bientôt les 5 millions de voix données à Bonaparte crieront : A las te cayzY^?/ Arrange-toi en ccnséquenee. Je peux à présent me retirer, que l'idée n'en fera pas

DE p^-a. pwmms. ani

moiofi spn chemin; mais, tout considéré» je pense que ma collaboration n« sera pas inuiUe^ Je veux voir, avant dij; ans (j*e^ère ayant de moTirir), le monde retourné sons devant dimanche, c(Hnme disait feu mon père. Je peu^ le dire, et m'en vanter .: sans moi, sans ce que j'ai fait, du 23 avril au %^^ décembre, la révo^ lution socÀele était démolie ^ enterrée avec Losois Blanc, Gabet, Considérant, Pierre Leroux, et tous les. autres., CroJisHtu donc que .ee soit si peu de chose que d'avoir fait ce remue*ménage?. . . Mais toi, tu as toujours peur que ia terre te manque I Tu c» le deomier des hommes pour le repos; et tu as toujours l'air de treiur* hier au moindre mouvement. Révolutionnons, morbleu! c'est le seul bien, la seule réalité de cette vie. J'espère bien que 1848 n'est qu'un premier acte, et que le petit Bonaparte nous fera voir du pays. En avant 1

Puisque vous avez trouvé une coUecticwi de mes brochures daus vos greniers^ ta me ferais grand plaisir de. me les envoyer par le roulage ordinaire de Th. Desprez, à moins que Bintpt n'en veuille fadre l'acquisition. M. Schlumberger m'obligerait fort, à cet effet, de faire venir M. Huguenet, le prote de BinlQt„ et de s'entendre avec lui pour cela. Donne le bonjour à Schlumberger de ma part, et prie-le de me faire cette petite coimmis^ sion. Mes livres se vendent, mais ne me rapportent guère. J'ai reçu déj^à, depuis mai, environ 3,500 francs, que j'ai aventurés dans le cautionnement de mon journal^ lequel ne fait pas enopre ses frais. Tu verras que je sortirai de l'Assemblée nationale et de la République comme j'y sui§ entré, pauvre comme Job.

G*** est un niais. Je ne l'ai jamais accusé de malhonnêteté; j'ai cru seulement qu'il pouvait très-bien avoir fait quelque placement, se^ à m^en, rendre

3tSS CORRESPONDANCE

compte; je ne lui en aurais pas voulu pour si peu. C'est bien sa faute si cette idée m'est venue. G**^, comme intéressé et coparticipant de l'édition de mon livre sur la Création de Tordre , avait reçu tous les exemplaires en dép6t; il devait tenir note de toutes les remises qu'il faisait et des expéditions. Il ne s'est occupé que de rentrer dans ses avances et a négligé de faire ses comptes, si bien qu'aujourd'hui je ne sais plus où j'en suis. Qu'importe qu'il se trouve chez vous des exemplaires, la question pour lui n'est pas de savoir ce que j'ai fait des quantités qu'il m'a livrées, mais ce qu'il a fait des 1,625 qu'il a reçus. Or, c'est ce qu'il ne dit pas. Il m'en coûte cher pour n'avoir Jamais eu affaire qu'à des imbéciles.

Je suis horriblement en retard de correspondance avec tous mes amis, Maurice, Micaud, etc. Je n'ai pas une^ minute ; je suis excédé. J'aurais besoin d'un secrétaire, mais je ne gagne pas assez d'argent pour cela.

Adieu, mon cher. Tes lettres me font plaisir et je les aime, précisétnéiit parce qu'elles më contredisent sur tout. Il n'y a au monde que toi qui me connaisses ; seulem^it, tu me prends à rebours. Écris toujours.

Mes amitiésà Jean-Baptiste; mes respects à M"»®» Gauthier et à ces demoiselles.

Tout à votfô.

P.-J. Proudhon.

P,^S, J'ai remis il y a quelque temps à M. T. V*** la pétition de Bordy. M. T. V*** semblait bien disposé pour moi; j'ai ajouté à la pétition une petite lettre de ma main. Je m'informerai du succès de ma recommandation; mais, à présent que nous voilà bonapartisés. je ne puis copipter sur rien.

DE P.-i. PROUDHON. W

26 décembre 1848.

A M. MAGUET

Mon cher Maguct, j'avais pensé de moi-même à tous aller Toir, soit à Noël, soit au nouvel an, quand j'ai été retenu par des circonstances qui ajournent forcément ma visite.

Je suis en train, d'un c6té, de refaire mon acte de société du Peuple, et de traiter avec un bailleur de fonds qui fournit 20,000 francs.

D*autre part, .il m'est arrivé deux Bisontins avec lesquels je vais fonder la Banque du Peuple,, ce qui m'oblige pour le quart d'heure à discuter de nouveau les statuts, faire l'acte de société, installer mes hommes, les mettre en rapport avec les ^corporations ouvrières et battre la grosse caisse pour arriver à un résultat.

A travers tout cela, je rédige un nouvel opuscule sur le Crédit^ qui paraîtra successivement dans le PewpUj et après séparément.

Enfin, mes devoirs de représentant.

Il faut que je déblaie le plus gros de cette besogne : reconstituer le Peuple^ déposer l'acte de société de la Banque et terminer mon opuscule. Cela fait, j'irai

C<MFSP. II. 13

mê CORRESPONDANCX

infailliblement vivre avec tous quelques jours de

bonne vie animale.

(L'appétit est toujours bon et la soif très-grande.) Je songe aussi à acheter des meubles et me mettre

chez moi ; vous viendrez pendre la crémaillère. Je vous embrasse.

P.-S. Je vous ferai expédier le Peuple.

DE P.-J. PROCWÏON.

f84S (sans date).

A M. TOURNEUX

Mon cher Toumeux, le nommé Jean-François Robert, natif de Besançon, "militaire en congé, menuisier de profession, marié et père de famille, désire être employé ou occupé dans les travaux de quelque chemin de fer. U a été brigadier dans les ateliers nationaux, où il s'est fait remarquer par son intelligence et sa bonne conduite. Il est porteur des meilleurs certificats, et je réponds de lui comme de moi-môme. J'ai pris la liberté de te l'adresser, pensant que tu pourrais lui donner quelques renseignements sur la marche qu'il a à suivre pour arriver au but qu'il se propose. Ce que tu ferais pour lui, je le tiendrais comme fait à moi-môme et t'en serais reconnaissant.

Je te demande pardon de n'avoir pas été te voir depuis si longtemps. Je vis dans le feu, comme la salamandre, et m'attends d'un jour à l'autre à ôtre brûlé. Si je persiste néanmoins, c'est que je crois qu'un grand intérêt philosophique et social est ici engagé, et que l'audace et l'éclat étaient nécessaires pour poser devant le monde la question du travail et la révision entière de nos institutions. Les calomnies, les injures,

la perfidie de nos adversaires, les persécutions enfin, sont le fumier sur lequel croîtra et grandira le nouveau germe.

Je compte être assez connu de toi pour espérer que, quoi qu'il arrive, tu me regarderas toujours comme honnête homnrè, irréprochable comme les guerriers de Xénophon, dans la guerre et dans Famitié. La nécessité des circonstances produit nos jugements et fait toute notre vie. Notre volonté n'est bien souvent pour rien dans toutes les choses qui passent pour être de nous. A ce titre, tu me pardonneras ma triste célébrité.

Adieu, mon cher Tourneux, je te serre la main.

P.-J. Proudhon, 70, rue Mazariue.

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DK P.-J, PROUMON. 3S7

Paris, 2 février !8i9.

A M. LE DOCTEUR MAGUET

Mon cher docteur, vous avez deviné juste. Au train dont j'y allais, j'étais menacé de rechute. La nature m'a averti de rester tranquille. Avant-hier^ j'ai eu un transport au cerveau ; hier, grande fatigue encore. Le repos, la promenade, l'air frais m'ont remis tout de suite.

Je puis très-bien suivre le courant de mes affaires ; mais écrire tous les jours, impossible. Je vais donc me borner à la direction du Peuple et de ma Banque^ et me tenir tranquille.

Aujourd'hui, k midi, je serai entendu par la commission chargée de faire im rapport sur l'autorisation de poursuites à diriger contre moi. Me voilà en duel politique avec le Bonaparte. Notez que personne ne me donne tort. Au fond, personne n'estime ni ne pense à conserver le sujet.

Mais c'est, le principe monarchique qui est compromis, et il s'agit de moi !

Ce qui se passe ici est le comble de l'indignité, de la lâcheté, de la trahison.

Et l'Assemblée est si molle, si insouciante, si bêle,

35$ GO&RESPONDÂMŒ

que c'est à désespérer, non de la République, qui est désormais entrée dans le domaine de la fatalité, mais de notre espèce.

Bonjour à M. Besseteaux, J'attends sa blouse, une belle blouse de Beauce. Autrefois, le calife Haroun-al- Raschid envoyait sa chemise à Charlemagne.

M. Besseteaux, grand propriétaire beauceron, peut bien faire cadeau de sa blouse au citoyen Proudhon ! J'aurai le plaisir, en retour, de lui faire parvenir quelque chose de ma façon, mais qui, je le crains, ne vaudra pas la blouse.

Adieu, mon cher ami, plaignez-moi sincèrement, non de ma santé altérée, non de mes travaux, mais du détestable monde au milieu duquel il me faut vivre.

Tout à vous.

P.-J. Proudhon.

DE P.^. PROUraON. »9

Paris, 15 féTrier 1S49.

A M. MAURICE

Mon cher Maurice, votre lettre m'est arrivée comme un remords, et, depuis plus de quinze jours que je l'ai reçue, elle est comme \m poids sur ma conscience. J'ai pensé bien des fois, depuis six mois, non pas à vous écrire, je vous l'avoue, mais à vous. Je ne réponds plus à personne, je lis à peine mon courrier. Si, au lieu de 25 francs par jour, l'indemnité de représentant était de 50, j'aurais deux secrétaires particuliers pour lire les lettres, brochures et journaux qui me pleuvent, les classer, accuser réception et répondre. Surchargé comme je suis, je ne lis ni ne fais rien. Mes amis même sont négligés ; et ce qui m'arrive avec vous m'arrive aussi avec Micaud , Grenier , Gauthier frères , ly Briot, etc., à qui je n'écris plus.

J'ai un journal à surveiller, administration et rédaction. Affaire déjà considérable, et qui, à elle setde, dépasse les forces d'un homme. Nous tirons régulièrement à vingt-cinq mille.

J'ai ma nouvelle Banjtie qui vient de commencer ses opérations en recueillant les souscriptions et adhésioiis.

aOO COftRESPONDANGE

Ce sont trois compatriotes qui dirigent cela : Ouille* min , Mathey , Prével. A elle seule, cette entreprise absorberait quatre tètes plus fortes que la mienne.

J'ai mes procès politiques pendants, au nombre de cinq ou six.

Enfin, j'ai mes devoirs de représentant, qui m'emportent six heures par jour.

Une organisation habile de toutes ces entreprises et de mon temps peut seule me tirer de peine.

Hier, pour comble d'embarras, l'Assemblée nationale, après avoir entendu mes explications, a accordé l'autorisation de me poursuivre. J'irai donc devant la Cour d'assises dans quinze jours ou trois semaines.

Je m'abonnerais par avance pour six mois de prison ; si cela va à deux ans , je préfère m'expatrier. Mon journal , ma Banque même n'en souffriraient pas. Vous verrez mon discours, improvisé^ dans le Mmiteur. Ne le lisez que là.

Ma position financière, à travers tout cela, ne s'est pas encore fort améliorée. Quand j'ai ét^ fait représentant, en juin, je me trouvais fort en retard d'argent; j'avais quelques dettes. Je les ai payées. Mes dépenses se sont accrues. Mon frère, qu'une maladie tient fréquemment dans l'incapacité de travailler, m'a coûté pas mal d'argent. J'ai remboursé intégralement D**^, le commanditaire de mon ouvrage sur la Création de Vordre^ soit environ 1,700 francs.

La misère publique et la gène de mes amis m'emportent aussi beaucoup d'argent. Il y aura peu de représentants, si j'en juge par moi et par tous les Montagnards, qui emportent un centime d'économie sur leur indemnité. Enfin, j'ai 3,000 francs provenant de la vente de mes ouvrages, et placés dans le cautionne-

ment du Peuple, qui D'en sortiront que pour entrer dans la caisse de ma Banque.

Suivant toute apparence, le produit de mon journal et de mes publications me donnera de quoi vivre honnêtement à Tavenir. Quant à la Banque,, il n'y faut pas compter de sitôt. Si le jury m'acquitte et que je sois réélu à Paris, personne en ce moment n'a plus de chances que moi, ma situation deviendra fort tolérable, et je pourrai agir avec un succès toujours plus grand pour la propagation de mes idées.

Je compte donc pouvoir à l'avenir, et en attendant que je sois en mesure de vous rembourser, comme je l'ai fait pour D***, vous payer annuellement les intérêts de ce que je vous dois. Faites-moi donc, je vous prie, le compte de notre situation.

Vous m'obligerez aussi — et je vous le dis sérieusement — de prendre hypothèque sur tous mes Mens (!) présents et à venir. Vous êtes en seconde ligne après le père Renaud. Dans ce temps de révolution, de lutte, de procès, je ne puis prejidre trop de sûretés pour les intérêts de mes créanciers, qui après tout sont les miens. Faites donc au plus tôt ce que je vous dis ; encore une fois vous m'obligerez.

Inclus la note de prix que vous m'avez demandée.

Votre lettre, mon cher Maurice, laisse percer parfois l'appréhension, trop légitime peut-être vu ma négligence, que je vous oublie. Vous semblez craindre que de ma part il n'y ait pas eu réciprocité d'amitié et de dévouement. Je vous en prie, pour mon repos et la joie de mon âme, défaites-vous de ce soupçon. A qui ai-je fait de confidences plus intimes qu'à vous? Qui me connaît mieux que vous ? De qui ai-je été obligé , secouru avec plus de délicatesse que de vous?... Je

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VOUS Tai dit autrefois : pensez, d'après votre propre coeur, à ce que doit être le mien, et soyez sûr que td il est.

Mais, vous le voyez, ma vie est une lutte, une lutte atroce. Aujourd'hui avec les fouriéristes, hier avec ks montagnards; une autre fois avec les communistes, les femmes socialistes, etc. Toujours avec les économistes, les royalistes, les catholiques. J'ai été déjà deux ou trois fois dépopularîsé et repopularisé, suivant que révénement vient donner raison à mes prévisions et à ma tactique. J'ai cent lettres où Ton me menace de me fusiller, de m'éventrer, de m'empoisonner, de me pendre : et je vais toujours. Le mouvement en ma faveur semble déjà gagner à Paris la petite bourgeoisie , et cela fait trembler le Constitutionnel. Mon journal est lu par 200,000 lecteurs, et depuis ma réconciliation avec la Montagne, je suis soutenu par tous les journaux républicains de province, ce qui m'attache, par la communauté d'idées, plus d'un million de citoyens. Ma carrière ne fait que commencer; et, croyez-le, il s'en faut que je sois, comme tant d'autres, même dans le socialisme, un homme usé, fini. Au milieu de tout cela, je pense fréquemment à mes amis; mais il faut qu'ils me permettent de ne leur pas écrire. Je voudrais bien prendre im congé, aller faire un tour à Oranville et prendre l'air sur l'Ile des Moineaux, puis manger votre soupe. Mais quoi? si le jury m'envoie en prison I

Adieu, mon cher ami ; plus de doute sur mon compte, cela me fait mal; et j'ai assez des tribulations que me causent mes ennemis.

Tout à vous.

P.-J. Proudhon.

UË P.-J. PROUBHON. ' Sm

Assemblée nationale, 2 mars 1849.

Mon cher ami, ceii'estpas le moindre de mes maux, depuis que je suis homme politique, de ne pouvoir disposer d'une minute pour le repos, la flânerie et la causerie. Me voilà esclave, moi législateur et Tun des fondateurs (en espérance I) de la République démocratique et sociale. Si vous voulez donc que nous nous rencontrions une fois, ayez l'obligeance d'accepter mon dîner et de venir me prendre à l'Assemblée vers cinq heures et demie ; je ne vois que ce moyen-là de m'entretenir avec vous.

Votre scepticisme perce toujours dans chaque page que vous écrivez. Un peu de réflexion vous prouverait cependant bien vite combien l'indifférence et la misanthropie sont aujourd'hui de peu de saison, et vous pardonneriez à votre pauvre ami toute l'agitation qu'il cause parmi les bonnes gens.

Je n'ai pas provoqué la révolution de Février; je voulais le progrès lent, mesuré, rationnel, philosophique; les événements, la sottise des hommes, surtout de ces bourgeois taquins et mitoyens dont vous faites partie, en ont disposé autrement. Je me suis

861 COHRKStfONDANi^:

promis qu'autant qu'il dépendrait de moi le fruit de la révolution de Février ne serait pas perdu; je me suis dit qu'il fallait faire, en im an, le chemin d'un siècle, sous peine d'avoir fait une sottise.

Je crois que le but que je me suis proposé sera atteint; dites tant qu'il vous plaira que la France ne veut pas des Rouges : A quoi sert cela ? Comme s'il s'agissait de la volonté de la France! comme si, dans ce moment, nous n'étions pas sous l'empire de la

NlÎGBSSITé.

Or, cette nécessité, il s'agissait de la dégager, et c'est à quoi aura servi merveilleusement l'agitation socialiste et démocratique. Le vieux monde se disloque : je vous déûe, avec toute votre philosophie et votre vieille pratique, dé le faire revivre. Bon gré, mal gré, l'Europe entière, à la suite de la France, est embarquée sur une révolution sociale, qui emportera peut-être, je le veux bien, et ses auteurs et ses contradicteurs. Il n'est au pouvoir de personne de l'empêcher; le poison est pris, absorbé par le corps social ; que le malade se torde tant qu'il voudra, il faut qu'il fasse corps neuf et qu'il rende tripes et boyaux.

Au iTeu de vous immobiliser dans une critique inutile, qui n'avance à rien, qui ne sert qu'à vous rendre mécontent des autres et de vous-même, il vaudrait mieux travailler, dans la mesure de votVe tempérament, à la cause révolutionnaire que de lui lancer des sarcasmes qui prouvent encore plus contre votre jugement que contre la capacité des agitateurs du jour.

Je crois que les Rouges no sont pas aussi forts que les Blancs, mais ils sont plus honnêtes gens, et, en tout cas, ils ont le vent en poupe et le courant pour eux. Il est fatal, entendez- vous, que le parti rouge l'emporte

DE P.-J. PROeOHôxN. S65

cl que les modérés, confondus avec les Blancs, soient vaincus et forcés dans leur résistance. Quedis-je?il est fatal que Tessor révolutionnaire commence par la majorité modérée elle-même (organisant quelque chose comme le Crédit foncier); — et, une fois le mouvement commencé, vous ne vous arrêterez plus. L'assiette de la société sera changée, prenez-en votre parti. Ce n'est pas à vous qu'il appartient de vous faire réacteur, après avoir tant applaudi à la révolution de 89, qui, après tout, n'était que le premier acte de celle d'aujourd'hui. Adieu, mon cher ami.

P.-J. Proudhon.

3« ommspormMeM

Belgique, 8 mars 1849.

A M. GUILLEMIN

Monsieur Guillemin, la société (1) n'existant toujours (ju'à l'état de projet et n'ayant pas reçu de constitution définitive (elle ne pouvait être constituée que lorsque le cliififre des versements aurait atteint 50,000 francs), il n'est pas besoin d'une convocation d'actionnaires pour opérer cette liquidation ; ma résolution seule suffit.

Vous aurez donc à arrêter immédiatement les souscriptions et adhésions, régler et transiger les dépenses faites ou en cours d'exécution, payer les appointements aux personnes qui en recevaient, en leur allouant pour indemnité ime quinzaine en sus, rembourser les actions et coupons d'actions dans l'ordre fixé par ma circulaire, tirer du mobilier et des objets acquis pour le service de la Banque du Peuple le parti le plus avantageux, faire, en un mot, tout le nécessaire commandé en pareil cas ; pour conclusion, convoquer, par la voie du Peuple., les principaux souscripteurs et adhérents, les membre des comités d'arrondissement et ceux de mes collègues de l'Assemblée nationale qui avaient bien voulu souscrire et adhérer aux statuts, afin de leur donner lecture du

(I) La Banque du Peuple.

DE P.-i. mOUDHON. 9m

Rs^pport que* vous aùrea Tobligeaice de faire tant sur la marche des premières opérations de la Banqm eu PeufU et sur les indispensables dépenses auxquelles nous ayons dû pourvoir, que sur les détails de votre liquidation.

Vous aurez aussi à écrire aux comités des départements de se conformer, chacun dans son ressort, aux instructions de la présente et de la circulaire que leur portera le Peuple,

Je ne succombe pas, certes, dans mon entreprise ; je cède à \m obstacle de force majeure. Je ne suis phis libre ; comment fpuis-je diriger, du fond de Tèxil ou d'un cachot, la chose du monde qui exige peutr-étre le plus de liberté : une Banque ? *

Mais si Ton ne peut dire que je succombe et que Texpérience a prononcé contre moi, il ne m'importe pas moins de faire connaître à tous avec quelle prudence et quelle économie ont été accomplis nos premiers actes ; quel ordre, quelle exactitude, quelle fidélité régnaient dans nos opérations et nos écritures. Que la calomnie insinue que j'ai abusé de la confiance des souscripteurs, je ne le crains pas ; vos livres sont là. Que la malveillance se réjouisse de la perte que me fait supporter cette entreprise sitôt abandonnée, je me vante de cette perte. J'ai toute ma vie préféré le rôle de dupe à celui de fripon. Mais ce qui désolerait mon amour-propre, ce qui me frapperait dans mon rôle d'initiateur d'un coup irréparable, ce serait que l'on pût dire qu'eu dehors de ma théorie j'ai manqué d'ordre et de prévoyance. Je compte sur vous, mon cher Guillemin, pour m'épargner ce reproche, que dans ma conscience je sais n'avoir pas mérité. Mais qu'est-ce que la conscience devant l'opinion ?

a0g OMBESPfiroAlfGE

Exprimez à tous nos amis de la Banque du Peuple ma Tive reconnaissance pour le dévouement que je leur ai Yu apporter dans noire œuvre d^émancipation. Ditesleur que ce que je regrette le plus dans cette destinée qui m'oblige à changer la nature de mes travaux et à suspendre pour un temps la réalisation de notre idée, c*est de ne plus vivre au milieu d'eux, c'est notre séparation. Mais qu'ils se consolent I Ce que nous voulions accomplir lentement, par la seule initiative des citoyens et la seule impulsion du prolétariat, nos adversaires veulent nous le faire emporter d'un seul coup, en un jour, et par un assaut 1 L'essai libre, légal, spontané du socialisme les importune ; ils veulent que le socialisme s'impose à la France, à l'Europe, par la voie parle* mentaire et gouvernementale. Eh bien I qu'ils comptent sur nous I Ce que nous n'eussions pas fait peut-être en dix ans, nous l'accomplirons en six mois; la polémique de quelques-uns fera plus contre le ^ieux système que la pratique d'un million de travailleurs.

P.-J. Proudhon.

DE P.-J PEOUDHON. 369

25 avril 1849.

A M. MAURICE

Mon cher Maurice, je vous adresse inclus la procuration timbrée dont vous m'avez envoyé le modèle, et une petite lettre pour Tami Huguenet. Les embarras de ma vie errante, les allées et venues qu'il a fallu faire parcourir à vos lettres et à la pièce en question, ont été la cause de mon retard.

Je vois, par votre lettre, que Ton fait des histoires sur moi à Besançon, comme à Paris. Si cela continue, je serai bientôt aussi fabuleux que Nabuchodonosor. Je n'ai jamais envoyé 500 francs à une fille que j'aurais entretenue; j'ai envoyé 50 francs (le dixième), à ime malheureuse petite fille que vous avez pu voir à l'imprimerie, ma parente, puisqu'il faut le dire, et qui a eu la sottise de se faire faire un enfant par je ne sais^qui, mais à coup sûr pas par moi, ainsi que vous pouvez vérifier par les dates. En faisant cet envoi, je n'ai pas même adressé un mot à la personne; je n'avais rien à lui dire.

Comme je la connais au surplus pour une intrigante, menteuse autant que coquine, je suppose qu'elle pourrait très-bien se vanter d'un crédit auprès de moi

qu'elle n'a jamais eu ; elle n'en serait pas à son coup d'essai.

Voilà la vérité dans cette histoire galante ; il en est ainsi de toutes mes prodigalités. J'ai distribué sans doute bien des secours ; mais je n'ai pas voulu que le représentant socialiste fût cité comme insociable et sans charité. J'évalue à 8 ou 10 francs par jour les distributions que j'ai faites. En cela je n'ai fait qu'agir comme tous mes collègues de la Montagne, dont la plupart s'en retournent aussi gueux qu'ils sont venus. Dans ces derniers temps, j'ai dépensé beaucoup d'argent par suite de l'occupation que me donnaient à la fois le journal, la Banque et les séances de l'Assemblée; il m'en coûtait de 5 à 6 francs par jour de cabriolet.

Enfin, j'ai payé quelques dettes, telles que celle de Dessirier, qui m'est même actuellement redevable. J'ai vécu du reste.

Du produit de mes livres, j'ai touché net 3,000 fr., qui sont engagés dans le Peuple.

Il m'a été fait don d'une somme de 6,000 francs par un jeune homme riche ; la destination de cette somme étant le journal, je ne la regarde point comme ma propriété.

Après 5 ou 600 francs que je viens de dépenser en faisant le tour de la Belgique, cherchant partout une retraite assurée, et n'espérant plus de la trouver qu'en Suisse, je reste avec ime douzaine de cents francs pour pourvoir à mon aventureuse existence.

Voilà, mon cher ami, en raccourci, mon histoire financière. Si Dieu me prête vie, je ciWs pouvoir l'améliorer encore. Le Peuple^ si je ne me fais illusion, deviendra peu à peu une bonne affaire, et assurée. Nous tirons actuellement à 42,000 ; cela va et vient. Je vais

faire en sorte que ce journal, à tout accident, puisse du moins survivre à tous ceux de la République démocratique et sociale, si mal servie par ses partisans. En tout cas, j'espère que le Peuple^ continuant à représenter la portion la plus saine et la plus nombreuse du socialisme, fort par sa puissance critique autant que par l'ensemble de ses idées, continuera à rester pour moi ime ressource précieuse. Nos procès cesseront quand je le voudrai ; depuis plus de six semaines nous n'avons été saisis qu'une fois, il y a quelques jours, à propos d'un grand article que j'ai fait sur la Résistance. Or, cet article n'était qu'un traquenard à l'adresse du Constitutionnel, que le parquet a pris au sérieux. Je compte donc sur im acquittement.

Le Peuple gardant son tirage à 40,000 en moyenne, le journal doit faire plus de 80,000 francs de bénéfice par an. En ce moment, nous sommes écrasés d'amendes ; nous en avons pour longtemps. Toutefois, j'espère. J'ai tant à dire encore ; j'ai à intéresser le public si longtemps que de longtemps il ne paraîtra de journal qui puisse prendre la place du mien.

Adieu, mon cher Maurice. Si, comme je l'espère, je passe bientôt en Suisse, j'espère que nous pourrons nous rencontrer quelquefois sur la lisière des monts, et là causer affaires.

Mes respects à ces dames.

P.-J. Proudhon.

26 avril 1849.

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