‹ Correspondance de P.-J. Proudhon (volume 5)Chapitre 23 sur 28 · A M. ALEXANDRE HERZEN · texte numérisé non relu

A M. ALEXANDRE HERZEN

Cher monsieur Herzcn, j'ai reçu la Tisite de votre jeune compatriote, ainsi que le lirre et la lettre dont ▼ous l'aviez chargé pour moi. J*«â lu d^à tout le Mvre, dxmi je connaissais une partie, sans que je puisse dire aujourd'hui d'où me venait cette connaissance. Ces Mémoires sur votre famille, votre jeunesse, votre vie russe et votre initiation à ta pecséetilien, ue m'en ont pas moins vivement intéressé. Comme on vous Ta pré^, vous étiez prédestiné à devenir l'un des hommes les plus importants, de la Russie : vous coiwpreiiea de reste qu'en vous (fisant cela, je ne vous adresse pas^ un compliment exagéré. (Ju'est-ce que le règne d'un ours comme Nicolas, auprè»de votrepropagande? Qu'est-ce que la politique d'un Nesselrode, et même les sermons d'un Philarète? Courage donc, pieux révolutiomiaire ; ne ralentissez point votre tvafva3; le temps eel plus que jamais à Forage, et, comme toujours, vous verrez les événem^its, des événements formidahle?, devancer encore la prévoyance des hcHnmee.

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Je vois avec tristesse la reculade de votre Alexandre. Est-ce un changement de politique ou simplement un changement de front? La Russie, avec son jeune empereur, recommencerait-elle la période de notre imprudent et malheureux Louis XVI? Je crois, quant à moi, tous les gouvernements de l'Europe en état de trahison vis-à-vis de leurs peuples, depuisVictor-Emmanuel jusqu'au pape, depuis Napoléon III jusqu'à Alexandre II. Tôt au tard, après s'être longtemps chamaillés, nous les verrons s'unir contre la Révolution, qui arrive sur eux à grands pas. C'est pour cela que nous devons nous hâter et profiter du temps qui nous est laissé pour semer dans le monde le reste de notre graine.

Je viens de remettre sous presse mon dernier gros livre sur la Justice, Il parait par livraisons de cent cinquante à deux cents pages, comprenant chacune : 1° une Étude de l'ancienne édition ; 2° des notes, éclaircissements, et des appréciations sur les faits contemporains.

La première livraison contient, en outre, un Programme de philosophie poptUaire,

Le tout soigneusement revu^ corrigé^ augmenté.

J'ai prié l'éditeur de vous adresser un exemplaire de cette première livraison , et je me promets de faire de même pour toutes les autres. Maintenant, monsieur Herzen, voici ce que je désire de vous :

Nous servons la même cause; mais travaillons, chacun de notre côté et à notre manière, à la même œuvre.

Je fais appel dans mon programme à tous les hommes de bonne volonté. Il faut que l'écho révolutionnaire se réveille dans tous les coins de l'Europe, et que les rayons de la justice enveloppent notre monde corrompu.

Ne pourriez-vous citer de temps en temps dans votre Cloche quelque chose de moi, pendant que, de mon côté, je ferais dans mon tocsin des citations de vous? Ce serait un commencement d'union entre la France et la Russie, deux pays, après tout, faits pour se comprendre.

Tandis que nos princes font du gâchis et des massacres, commençons, par notre pensée, la fédération européenne.

Nous trouverons des correspondants allemands, flamands, hollandais, anglais peut-être, suisses, autrichiens, italiens, espagnols, américains, grecs, etc.; avec un peu de zèle, en six mois, nous devrions tenir l'Europe sous notre réseau.

Je vous promets d'apporter à l'exécution de ce plan tous mes soins ; la lecture àe mon premier numéro vous prouvera qu'il ne s'agit point ici de faire école, mais simplement de réveiller les sentiments impérissables du droit et de la liberté. Nous pouvons garder tous la plus entière indépendance et cependant nous grouper, nous discipliner dans cette grande guerre : tout cela doit se faire par un mot : le droit.

Enfin, cher monsieur Hérzen, lisez-moi sans prévention ; interrogez votre conscience, et voyez ce que vous pouvez faire pour répondre à mon appel. Il s'agit, non plus de former un de ces comités aussi vains que prétentieux, à la façon du triumvirat Mazzini, Kossuth et Ledru-RoUin ; mais de faire circuler parnii les multitudes romanes, germaniques et slaves, une pensée forte et féconde, qui prépare, amène et assure l'affranchissement définitif.

Deux mots, s'il vous plaît, de réponse, et quoi que vous imprimiez en français, ne m'oubliez pas. Je

compte sur tos communicatioas, pour em embellir mes

Je TOUS serre la main bien cordialement.

Tout vôtre.

P.-J. Proudhon.

DE P.*l. raOBMOdi. 3&1

Ixelles, 25 mars 1860.

A M. CHARLES BESLAY

Cher ami, avez-vous fini vos travaux avec la commission du libre-échange ?

Avouez que Tempereur avBil fait uii coup de lètc, puisque MM. Rouher et Baroebe ont cru devoir raccommoder la chose et dorer au bon public français la pilule. Mon Bieu ! quand donc l'histoire, la sévère et impartiale histoire, \iendra-t-elle dire que Napoléon III fut un sot, ses ministres des fripons, et la France la plus lâche des nations; Depuis douze ans une pièce à intrigue se joue pour faire regarder Sa Majesté Impériale comme un grand politique, un grand géaie, xm. grand homme, et le monde n'est plein que de ses bévues et tours de paillasse.

Avez-vous lu, et si vous Yavtz lue, avea-vt^us- coml^ris la circulaire de M. Thouvenel sur l'annexion de la Savoie ?

Concevez- vous ce gouvernement obligé d'avouer qu'il n'avait ni prévu, ni voulu la coïkluiie des Italiena; qu'il espérait autre chose que Tannexion de» duchés au

Piémont; que cette annexion, il a fait ce qu'il a pu pour Tempècher, et qu'elle s'est faite malgré lui; que, de toutes les puissances, celle à qui elle a fait le plus de tort, c'est la France; que, par là, nous nous trouvons de fait amoindris^ et que l'annexion de la Savoie n'est qu'un bien faible dédommagement d'une si grande faute !

Voyez-vous cette série de stupidités qu'on est en train à cette heure de nous donner pour des succès?

Ahl la France est en train de digérer toutes les bourdes dont on Ta repue depuis quarante ans. Un accroissement de territoire la flatte. Sa Majesté a touché la fibre des conquêtes, et tandis que nous touchons aux dernières limites de l'ineptie, nous nous bouffissons dans notre vanité sotte. Savez-vous à quoi servent les conquêtes? A rien. Les annexions? A rien. Les redressements de frontières? A rien. Tout cela est suranné, rétrogradé, absolument stérile. C'est comme si vous reveniez aux hallebardes, aux bouchers et aux catapultes. Heureusement, tout passe vile aujourd'hui. Après le dada de la guerre, nous avons enfourché celui du libre-échange; après le libre-échange, la conquête (comme si avec le premier on avait besoin du second I); après la conquête qu'aurons-nous encore? race bête, ingrate, indigne ! Avoir guillottiné Louis XVI, déterré Louis XIV, chassé Charles X, expulsé Louis-Philippe, maudit la République, pour venir s'accroupir sous l'aventurier de Boulogne 1

J'en fais ici le serment : si jamais une ombre de liberté revient en France, monarchie ou république, je vous jure que ce n'est pas moi qui ferai de l'opposition au gouvernement. Je laisse cela à nos braves de la vieille République, qui ne soufflent mot aujourd'hui, et

qui, sous un régime de liberté, retrouveraient leur grande gueule; c'est la nation que je me propose d'attaquer, et à qui je me réjouis d'avance de frotter le nez avec ce que Ton ne dit qu'à DôIe.

Je vous serre la main.

P.-J. Proudhon.

ooiiitr. IX. 23

354 QOMIBNroAMGE

lxeU6s^,2S mars MO.

A MM. GARNIER FRÈRES

Depuis la dernière lettre que j'ai eu rhonneur de vous écrire, la plus grande partie de mon temps a été employée à préparer la deuxième édition de mon livre 'D$ la Justice, dont la première livraison a enfin paru il y a à peu près quinze jours à Y Office de publicUé, Vous comprendrez quel travail m'a donné cette réimpression, quand vous saurez que plus de cent pages nouvelles ont été ajoutées, la moitié de la première Étude entièrement refaite, et partout des corrections, des additions^ des changements importants. En somme, quand la douzième livraison aura paru, mon livre aura été augmetUé de près de 500 pages, sans parler de toutes les corrections et améliorations.

Voilà pourquoi, messieurs, la publication que je vous ai depuis si longtemps annoncée a traîné si longtemps. Enfin, aujourd'hui même, j'ai terminé la rédaction, je veux dire la mise au net, car j'ai écrit au moins trois fais cette brochure. Je la relirai encore, ce qui me prendra bien huit jours; puis je compte vous expédier le manuscrit, s'il vous convient de lui faire accueil.

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