A M. ET M"»* SUCHET
Monsieur et madame, j'ai reçu vos deux bonnes lettres qui ont rendu ma femme bien fière et bien heureuse. J'attendais, pour y répondre, la visite par vous annoncée de Texcellent Gustave ; et c'est pendant qu'il cause avec M™« Proudhon et mes petites filles que je vous écris à la hâte ces quelques mots.
Nous sommes aussi bien portants tous qu'on peut l'espérer à Paris ; ma fenune me semble plus heureuse; je suis plus calme et je travaille mieux.
Je comptais pouvoir remettre à Gustave un petit opuscule pour mon bon ami Suchet : la -censure n'a pas encore donné son exeguatur. J'ai peur qu'elle ne me garde rancune; en tous cas, j'en serai quitte pour im-
358 OORRESPONDANGE
primer en Belgique; et le public savant de TEurope n'y perdra rien.
Vous savez sans doute que grâce à nos instantes démarches, Pilhes et Langlois ont été transférés deBelle- Isle à Sainte-Pélagie, auprès de Vauthier. Chacun de ces messieurs occupe seul une des belles chambres du pavillon. Ce m'a été ime grande joie d'abord de voir ces deux amis jouir de la présence de leurs familles et d'une source de bien-être qui les fait toucher à la liberté. Mais, depuis, j'ai eu peu à me féliciter de mes démarches. C'est à peine si, aujourd'hui, ceux que j'ai servis malgré mes répugnances et au prix môme d'une ceriMiie portion de ma dignité, me conservent l'estime à laquelle j'ai droit. Le puritanisme de ces martyrs est plus intraitable que jamais; et pendant qu'on me déchire à Paris, à Londres, à Belle-Isle, pour les visites que j'ai faites à N«poiéon^ Maupas^ «tc^ dans un but de dévouement, ceux qui me devraient amitié et reconnaissapce, loin de me défendre, ne semblent occupés qu'à se justifier, aux yeux des amis de là-bas, d'un transfèrement auquel, disent^ils, ils sont totalement étrangefs. — Est-ce là, je le demande au .loyal Suchet, est-ce là comprendre le devoir, Thonûeur, le dévouement?-..
Mon cher Suchet^ vous êtes heuceux d'avoir pu échapper à la société de ces vipères ; et si jamais épouse eut des droits à la reconnaissance d'un é{)oux, <;'est M^° Suohet, pour la bonne inspiration qu'elle a eue de vous tirer de la caverne aux monstres de DouUens.
jjm» X»** çst hjeij moins heureuse. Son cher mari
•est une des natures les plus ingrates, les plus hypocrites 'que j'aie rencontrées. Croiriez -vous que cet homme« qui obtient aujourd'hui des sorties quand il le
d6iiMirid0^aS8el6d&dird.9lu9flàatLt qae jaiafais cp-it&'a d'<»Uigaik)& à (pu qua ce soit, eticgci'il sB seai aussi pur de fftvoiUiaaiie e4 do seilieitaiieu; q^ lofsqWil étaU à DouUens ? — En. ce eas^ lui* ai^je dit^ vou» fenefr bien de voue expliquer puMiquemeAt ; car non-edulement on vou» aceuBe d'av(^9 fWoMy mais* oo ^«K)ua r^>¥oehe d'ôtre bj^oeritr^
ûépuifriMl meîË^je^Bie yaîsfplue'àSaHlte^élagie et n'y retouamerai peutHèife jaanàisi Je n'ai que- fttfe d'entretenir des liaisons avec des gens qui tiennent {dus àt la bonne opinion de mes calomniateurs qu'à la mienne ; qui acceptent mes démarches auprès des personnages officiels du jour, parce que, déshonoré et perdu, je n'ai plus rien à compromettre et que je ne puis servir qu'à cel'à?...
Ohl si une fois une bonne amnistie pouvait' Menlëttre à l'aise vis-à-vis de cette tourbe jacobinique!... quel plaisir j'aurais à les écraser une dernière fois et de leur infamie et de mon mépris... Mais ils sont proscrits et je ne puis joindre ma malédiction à l'insulte de nos communs ennemis.
J'avais cela sur le cœur, mon bon et brave Suchet ; je me sens soulagé en vous en faisant ici la triste confidence. Gardez cela pour vous ; mais croyez qu'il est des instants où je regrette mon caveau de la Conciergerie, en société de la plus belle âme et du plus noble caractère que j'aie jamais rencontrés.
Voilà Gustave devenu homme. Quinze ans et demi, la voix changée, taille de cinq pieds trois pouces; une sérénité de regard et de cœur qui rappelle son père et sa mère, et je ne sais lequel des deux plus que l'autre.
Cultivez-moi ce jeune homme : ce sera un des héros de la génération nouvelle. Ne laissez pas pénétrer en lui
aôO CORRESPONDANCE
rhypocrisie, le fiel, les haines, les envies, les férocités des hommes de parti et de secte. Vous me connaissez, mon cher Suchet, jiisqu*au bout des ongles, et vous savez si nos cœurs vibrent à Tunisson.
Parlez à votre fils pour nous deux, en mon nom comme au vôtre ; je ratifie d'avance toutes vos paroles.
Qu'il soit toujours, avant tout, loyal et franc; qu'il ait les vertus de l'humanité avant celles du sectaire 1
Je vous embrasse tous deux, chers amis, et suis votre tout dévoué.
P.-J. Proudhon.
P.-S. Guslave vous portera sur la joue le baiser de ma femme.
DE P.-J. MlOUOHON. 361
Paris, 9 juillet 1854.