‹ Correspondance de P.-J. Proudhon (volume 5)Chapitre 26 sur 28 · A M. CHARLES EDMOND · texte numérisé non relu

A M. CHARLES EDMOND

Mon cher Edmond, j'ai reçu votre bonne lettre, datée de Constantinople, 15 juin, et je vous avoue que je ' 'attendais. Je connais toutes vos tribulations; je sais quels intérêts sacrés vous préoccupent, et tout ce que le devoir de la reconnaissance et des convenances vous imposent. Je serais le premier à vous le rappeler si vous pouviez l'oublier; mais, enfin, nous devons toujours garder au fond du cœur le coin de l'amitié, et je vous remercie affectueusement de votre souvenir.

Parlons donc des affaires d'Orient, puisque vous m'y invitez le premier, puisque votre sort actuel y est attaché et que l'Europe ne pense pour le quart d'heure à autre chose. Mais, pour vous donner un jugement motivé tel que vous le demandez, je serai obligé de reprendre les choses d'un peu haut et de les suivre, comme on dit ici, de fil en aiguille. Aussi bien, je tiens à faire à tout le monde sa juste part de blâme et d'éloge.

Commençons par la Russie.

n ^st évident, d'après toutes les nouvelles d'Orient, que lorsque le tsar disait confidentiellement à M. Seymour : la Turquie se meurt y la Turquie est morte, le tsar

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était dans le vrai, et je ne comprends pas comment M. de Nesselrode, si habile, n'a pas tiré hautement parti de cette déclaration confidefUielle.

Il est évident aiicore que lorsque Nicolas allait quêter partout un concours pour régler cette triste succession, il avouait implicitement qu'il ne se sentait pas la force d'agir seul, et je ne comprends pas encore pourquoi son diplomate ne Fa pas hautement reconnu.

Mais les choses en ce monde iraient trop vite et trop bien si on les tirait de cette manière au clair, et le diable, qui se môle de tout, ne pouvait permettre que le tsar, qui avait deux fois raison, se conduisit ensuite en habile homme. La tsar, c*est la persoai^ificaikin de tous les intérôts qui soupirent après le trépas de cette pauvre Turquie^ intérêts, qui oxU leur égoïsme et, couséquemment,, leur paît d'iniquité. Au lievi de jpuer franc jfdu,, le tsav colporte ses nouvelles en filou; puis il tomba; sur le moribond en brigand : indê^ wœ. Puisqu'il tenait à ea. finir, une foisv le pot-^uar-r^sesi découvert il n'^wait,,c&m6 semble,, qiue ceci à faine : dire aus Puissances q;a'il exigeait ïimAndpMfOk des cAré- Me«M, ce quî était biom rexitarait meriuaire d&^ux; que si la Porta s'y refusait^ il l'y eontuaindtait; mois, en. mÔBMi temps^ que s'il plaisait srox Puâssiances de venic ellea-mÀme» faire la besogne, il les leôssei^it vokkatàers et se c(mtenteradt d'attendu e^ s&as< prendre d'engagement. C'e^ à peu près- cd- quJili pnopose aujpurd'hiûià T Autriche; q^a n& l'a-^t-41 fait, plua^tôt?... Ujdk; fois les Angio-Fran^^is à Goosiaiitiiiople, ét^ités par l'expérience, qui diable: ett songé à dia^er à Niedas 1» Dobroudbhaf? Enfin, on audali; enseveli le mierti et ron aaseraiientendUi.

Frcm»^ et AnglUem. — Si quelque cho^ est bon-

teuxy à moa ayis, ce ne sont pa» les révélatîoQs de lord Seyiiiour, c*68t rhypocrito scandale qu*elles oui soulevé. Cœnment I TADglelerre <{ui somme le pauvre Abdal-Medjid <l'abjurer le&pHndjM erronés du Korau a rougi de pudeur aux paroles de Nicolas. Commeoit, quttod le tsar fait des ouverlures à Napoléoa celui-ci lui feraie la p<>rte au nez l Ou &e veut pas enteirdre parler de la mort de la Turquie, on veut qu'elle \rre ! Rei^eet mxi, faibles l intégrité de la Turquie, néces- Mâre'à l'équilibre européen L.* Voilà la di^omatie de M» Droujn de Lhuys, rkoGime de Texpédition romaine !•..

Qui donc TOUS obligeait à prendre pour acceptâmes les propositioBS du tsar ? Le tsar fait des offresi, ouvre le débaty met en avant urne idée; il fallait examiner, discuter, oontre-proposer ; enân, préparer les bases d'un traité. Mais »<yn. L'Albion, en traie bégueule, avait baissé les yeas; la France, en verta de la hàUe, s'est mise à chanter pouille au séducteur :

Sacré cochon^ m* prânds-tu pour un' margot?

Si j* n*ôtais pas un' femme comme il faut, J' te ficherais mon poing sur la gueule ! . . .

Et nous voilà lancés comme des paladins de l'Arioste... Qui donc leur a détraqué la cervelle? C'est ce qu'il est bon de voir.

Vous le savez, cher ami, la société européenne es^ dans le môme état que la Turquie; elle est bien malaxie, elle s'en va; elle le sent, elle le sait; elle se raccroche à toutes les madones, elle appelle tous les empiriques, elle s'abreuve de tous les orviétans.

Bn France, par exemple» la réaciicm de 1848 se

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poursuit, acharnée et toujours plus furieuse, plus impitoyable que jamais. C'est au point que si l'Empire venait à tomber, vous auriez demain pour ministres Guizot-Labourdonnaye, Broglie-Polignac, et Cousin- Trestaillons. A défaut de la fusion, les néo-jacobins se donneraient le plaisir de commencer la guillotinade par Qootz, Hébert, Desmoulins, Chaumette, Jacques Roux, Yarlet, Monmoro et autres anarchistes et athées. Et cela durerait jusqu'à ce qu'un sabre sorti de la culotte du néo-chrétien Bûchez se chargeât de rétablir Tordre et les bons principes dans la société expirante I C'est vous dire assez que sous des formules en apparence contradictoires, le vieux monde est d'accord au fond et conduit par les mêmes routines, les mêmes préjugés. Par exemple, que voulez- vous qu'imagine de mieux cet ancien prix d'honneur répondant au nom de ûrouyn de Lhuys, que de raffermir r équilibre européen'^ ces traditions de la Sainte-Alliance, de Richelieu, du traité de Westphalie? Quant aux Turcs, n'avons-nous pas une autre tradition, celle de François !<"• ? Vous dites : mais les nationalités ? — Les nationalités ! ceci est de tradition, c'est-à-dire de blagologie révolutionnaire. Il a suffi que la Révolution montrât le bout de l'oreille pour que les nationalités fussent à l'instant écartées. — Qui l'a voulu? Drouyn de Lhuys, c'est-à-dire toujours cette vieille société dont lui et ses collègues sont les sifflets. A coup sûr, ni l'orléanisme, ni le légitimisme, ni la fusion n'ont appuyé la guerre ; mais ce qu'ils ont fait, ne pouvant tout empêcher, c'a été de rendre la guerre à la fois contre-révolutionnaire et hostile aux peuples. Le moment, en effet, eût été mal choisi pour faire cette brèche au principe d'autorité.

Rappelez-vous ma dernière lettre, cette lettre épou-

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vantée, où je vous disais qu'il fallait absolument, à peine de ruine et d'infamie , forcer Napoléon III d'dbdiqner? Jetais sous le coup d'une de ces intuitions comme il m'en arrive par instants, et ' qui me font parler presque avec l'emportement des oracles. Eh bien I ce qui n'était alors qu'une intuitiojQ devient pour moi insensiblement une certitude. Oui, la voie où TËrapire s'est engagé aboutit à une abdication, non plus en faveur d'un prince de la famille, mais en faveur du comte de Paris : sacer csto !

J'ignore encore ce que deviendra la guerre, tant je la trouve à la fois ruineuse, dénuée de cause, en un mot absurde. Mais suivez mon raisonnement et vous allez voir, à moins d'un revirement de politique, c'està-dire d'une révolution, ce qui attend la dynastie des Bonaparte.

Ce qui me semble avoir entraîné l'Angleterre à cette guerre et forcé la main au ministère Aberdeen, c'est, avec le chauvinisme commun à ce pays et au nôtre, l'ambition de l'aristocratie. L'aristocratie anglaise souffre dans son orgueil, elle se voit pousser, à la fois, par la bourgeoisie mercantile, par le cobdénisme, par le chartisme, par les agitations du continent, dans une voie à elle inconnue. Elle songe, cette aristocratie, à refaire contre la Russie, ou tout autre, quelque chose comme la guerre avec la République Française et l'Empereur. C'est toujours, sous une forme locale, la contre-révolution .

Joignez à cela les instincts de la bourgeoisie allemande qui, sous couleur de libéralisme, et je veux le crpire, avec des intentions libérales, appuie la politique commune de la France et de l'Angleterre. En Allemagne on a la manie du parlemp«4arisme autant que

la haise du Shrre. Le }N)urgeois Teat avoir sa OonatthitioB, aidé en cela par la démocratie gennaniqvte; il s'ima^e, en conséquonee, d'après le psosé, que ie véntable ennemi de sa ehère Constitution, c^est la Russie, c'est Nicolas. Faire la guerre à la Russie, on crie cela depuis trente ans, e*est faire la guerre au despotisme; bien mieux, admirez la sagesse profonde des I)ourge<RS, c'est ^6ter tout prétexte, loule occasion, tout aliment, c^est tordre le cou à la Résolution. Le bour^ geois allemand n'a pas mois^ d'horreur que le n^tre de la démocratie sociale; mais il ne Teut pas plus de despotisme que de noblesse; il veut ^^ mettre au .niveau du bourgeois anglais, bien rogue btcc le ministère, hautain arec le prince, caftird, bigot, sec, comme Mdthus.

Tous ces éléments se sont donc réunis dans une pensée commune pour fatre cethe Sainte- AHrance bourgeoise à laquelle a présidé Napoléon III, comme autrefois Alexandre Paylovîtch présidait i ccRe des rots, et qui a pris pour son géant à abattre et son monstre à étouffer Nicolas et la Révolution. — Le peuple, pectedeSf fait chorus : à Paris, à ^enne, à Berlin, h Londres, il crie hurrah contre le Cosaque, et le bourgeois répond :

Que le roi GiêUtamne et le jeune empereur F h m çots - •/(M^Agardent quelque sympathie pour ]e tsar; — qu'Hs aient peu d'estime pour NapoMon III et peu de confiaawe à l'Angleterre, cela ne me paraît pas douteux, mais dans ce gâchis qui leur fiedt la partie si belle, je trouve leur politique toute tracée, et je ne vois pas qu'ils s'en écaitent. Ils se mettent à la tète du mouvement; ils se sont faits médiateurs ; — or, Tintégrité de ïa Turque, c'est nntégrité de là Prusse et dte l'Autriche qrÙKt

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parta^ «roué compromettraît. Ne p&rhns peti €orde dans la maison d'un pendu I Nicolas a été indiscret, il est trop twige poOT ne le pas coH^endre. Il faut, pour le sahH de rA:ultriehe, q«e laTurqttie soit, offict^ement du moins, maintenue; ne le voyez-vous pas? On ira, s'il faut, jusqu^à ^e liattre contre les Russes. Mais cet intérêt, si flagrant, n-est pas le seul; faire la gtierre, pour les cours de Bertin et de Vienne, amer, recruter des sdidats, foire merdier des bataifions, se faire décerner des bravos par le bourgeois contre-révolutionnaire et la multitude anii-eosaque, croyez->Yous que ce soit s'engager à donner à leurs peuples des Constitutions ? Souvenez-vous de 1814^1816 : Napoléon abattu, les rois victorieux ne se souvinrent plus de leurs promesses à l'heure oh je vous parle, l'Allemagne est rOTkveyée k vingt-cinq ans.

Franchement, je trwore à TAutriche, pour se comporter comme elle f^ sournoisement avec tout le monde, toutes sortes de motifs : anéantir, en défendant l'intégrité de TEmpire ottoman, la question des nationalités , — combattre la Révolution européenne ; — ajourner indéfiniment les vo&ux de ses boui^eois; — recueîHir de la popularité en flattant l'instinct des masses ; se rendre xm peu moins dépendants de son haut protecteur Nicolas ; en cas de mort de la Turquie, s'arrondir eji tout bien tout honneur de deux ou trois province»; voflè, mon cher, d'après ce que je vois et ma manière déposer les chiffres, comme j'envisage la position de l'empereur d'Autriche. Les mêmes obsertiens s'appliquent au roi de Prusse, quoique dans une moindre proportion; vous savez que le reste de TAliteme^ne les suit.

Et makitenant, quel fruit recueillera le France de

qu'elle a eu peur de le voir descendre chez elle, l'Angleterre lui a prodigué le plus grossier encens; mais c'est elle qui ql la haute main dans la guerre ; quant à Napoléon, elle lui procure le passe-temps, au lieu de sauter sur la Belgique, d'éjaculer sa fringale belliqueuse sur le Danube et la mer Noire. Puis^je croire à la sincérité de ces démonstrations, à l'oubli de ces cœurs offensés, de ces cœurs aristocrates ?

Et nous en sommes là. ,

Nous aiderons à détruire les flottes russes, et pour cela nous usons les nôtres, notre dernière ressource ;

car nos arsenaux sont épuisés : tout est à la merl

Cela fait, l'Angleterre régnera seule sur l'Océan; mais nos chauvins seront satisfaits, nous aurons battu le Tsarl...

Nous ne sauverons pas la Turquie, et quand nous aurons inoculé à la malheureuse France ce nouveau chancre, cette autre Algérie par où s'écoule son sang, il lui faudra crever tôt ou tard, laissant la place libre aux Grecs, aux Autrichiens et aux Moscovites. Heureux encore ^ quelque royauté exilée, se dévouant pour nous et assumant notre honte, nous apporte la paix au prix de l'abandon de notre allié, je me trompe, de notre funeste conquête !

Quand un courant se lève dans l'histoire, vous le savez, il faut qu'il s'épuise. Je ne crois plus que le nouvel Empire puisse revenir de la voie où il est engagé; il n'y aurait, je vous le répète, qu'une abdication, tout au moins une sorte de coup d'État contre la politique ministérielle, qui pût résoudre ce difficile problème. Mais un acte de cette vigueur équivaudrait à une révolution. Est-ce possible, désormais? Je ne le crois pas. Il faut que l'Empire meurt comme est morte

la monarchie de Juillet, après avoir achevé le personnage à moitié joué de la dynastie d'Orléans. Que cette fin arrive le plus tôt possible, afin qu'il n'y ait pas de reprise et que la nation, éclairée, sorte enfin de son ornière fatal ; c'est tout mon souhait.

Je vois par les journaux que le prince est à Varna ; je pense que vous, officier dans les troupes du Sultan, vous ne resterez pas à Constantinople. Je ne souhaite point, je vous le dis sincèrement, que le prince Napoléon arrive jamais à l'Empire. Je lui dois trop de reconnaissance pour cela. Oserait-il faire voUe-face, rendre la liberté et la parole au pays, en môme temps qu'il se poserait en initiateur envers et contre tous?... Le pourrait-il?... Quand une dynastie est entrée si avant dans la réaction, \ quand, pendant deux règnes séparés l'un de l'autre par quarante ans d'intervalle, elle s'est donné une signification si tranchée, il est difficile qu'elle abdique tout à coup sa tradition et tout son organisme. Ce que n'eût pas osé le premier empereur dans toute sa gloire, la restauration du pouvoir jésuitique. Napoléon III Ta fait; il a fait plus, il a renié 89 et la Révolution. L'évolutiod du principe posé au 18 Brumaire a annexé Rome à Constantinople; le chef de la Sainte- Alliance, ce n'est plus Nicolas, c'est Napoléon... Pour qu'un Bonaparte fût logique, il faudrait qu'il commençât par être conspirateur, carbonaro.

Je travaille de toutes mes forces. Aujourd'hui dimanche, j'ai suspendu mes travaux pour cette conversation avec vous. Vous avez le résumé de mes conjectures sur l'avenir, et de mes sentiments. Je tâche de deviner les événements d'après la disposition des esprits : c^est pour cela que, selon moi, dans cette question d'Orient, de môme que depuis longtemps le Saint-

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Sépulcre n*est plus de rien, de même la Turquie n'est rien, la Russie rien; ce qui est quelque chose, la véritable affaire, c'est la mystification de TAIlemagne, renchainement de la démecratie et de la Résolution, et

la gloire de l'Angleterre

Tous nos amis se portent assez bien et ma femme TOUS remercie. Mais la proscription pèse sur nous ; c*est toujours le socialisme que tous accusent, car c'est le socialisme qui seul est vivant. Danmon, Boulteville, trop connus, ne peuvent pas trouver le moindre emploi pour gagner leur vie; — moi, je vis de mon reste et de quelques pacotilles, en attendant que je lance une dernière fois le gant à ce vieux monde perverti, ce que je compte faire au printemps prochain^ Ou Je ressusciterai, comme je vous Tai dit, ou je passerai en Amériqixe, car la position ne serait plus tenabie.

Je vous embrasse de tout cœur.

P*-J. Pboudhon«

E P.-l. VMimiON. 893

Paris, i! Mf^temblre 18$4.

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