COURES?. VIT. I
6 CORUESPONDANCE
pas môme le port à payer; c'est mal. Des figues, des abricots de votre cru , ou du moins du pays, passe ; mais le port, c'est de l'argent, cher ami, et en pareille quantité, c'est du luxe. Allons, si d'ici un an nous ne sommes pas brouillés, permettez-moi d'avance devons taxer pour mes filles à une douzaine d'oranges, ce qu'il y a de plus minime à Toulon, afin que notre amitié ne souffre pas d'altération. Les petits cadeaux, comme vous savez, l'entretiennent ; les gros présents, qui ne peuvent ni ne doivent se continuer, ne peuvent, en finissant, que la refroidir.
Au surplus , j'ai vu dans cette lourde caisse une marque de votre satisfaction au point de vue des affaires ; j'ai pensé que les circonstances, en ces années malheureuses, vous ayant favorisés, vous avez voulu faire part de votre prospérité aux amis : ce qui est la façon la plus humaine et la plus noble de remercier Dieu. Merci donc, mon cher Suchet, pour votre excellent cœur ; merci, madame, de votre amitié généreuse, et que la nouvelle année soit pour vous et votre famille plus féconde encore que la dernière.
Je ne puis encore vous dire ce qu'il en sera de moi et de mon avenir ; je compte, pour me ressusciter et me placer en bonne position, sur le succès d'un ouvrage sérieux, en deux volumes, que je publierai incessam* ment à Paris. Je comptais pour cette publication aller à Bruxelles; j'ai changé très-sagement d'avis et ue ferai pas ce voyage. J'espère sérieusement que ce tra-* vail me placera haut et me fera voir sou3 un nouveau jour. Le reste, je n'en doute pas, suivra de lui-même. Vous aurez des nouvelles de ce travail, mon cher Suchet, courant mars, pas avant.
Ce qui suit pour M™° Suchet seule.
Ma femme, dont Tamitid pour vous est de la passion^ est malade depuis quatre mois et demi. Elle a été saignée il y a huit jours ; mais elle ne compte pas être rétablie ayant quatre ou cinq mois encore, ce qui nous porte au joli mois de mai où tout germe, tout pousse, tout fleurit, tout sort de terre. Que vous dirai-je enfin,, madame ? Il y a un proverbe allemand qui dit : Fair^ des eïtfarUs comme un philosophe!... Je croyais n*ètre qu'un économiste.
Catherine commence à tirer son aiguille ; mais elle se refuse à apprendre à lire et n*a pas une idée nette du devoir de Tobéissance. Cependant , comme elle est affectueuse et douce, surtout pleine d'amour-propre,, nous espérons, en la prenant par ces sentiments, hii inspirer le sentiment d'une vertu sévère et lui apprendre le sacrifice, sans lequel Pftme humaine est, qui le sait xnieux que vous, monsieur et madame? comme râoie des bêtes.
Oui, se sacrifier pour les autres est la quintessence de la félicité, quand ces autres sont prêts à se sacrifier pour nous.
Stéphanie est d'un tempérament plus fort, d'un sang: plus généreux que son aînée : ronde comme tme boule, rouge comme une pomme, dormant, mangeant, riant, et dans ses colères, criant et frappant du pied que c'est plaisir. Un républicain en cotillon I
Nous nous unissons tous, monsieur et madame, pour vous remercier de nouveau et vous embrasser du fond du cœur.
Pour toute la famille, Votre ami pour la vie,
P.-J. PaOUDHON.
Paris, 24 janvier i8S6.
A M. VILLUUMÉ
Mon cher Yilliaumé, il n^est pas possible de vous donner les explications que vous souhaitez avec retendue, la précision et la rigueur de principes que vous voudriez que j'y misse; cela exigerait un travail approfondi, difficile et long, auquel mes occupations urgentes ne me permettent pas en ce moment, malgré tout mon désir de vous être agréable, de me livrer.
Ayez donc pour agréables les quelques pages qui suivent, et permettez-moi de compter sur votre intelligence et votre bonne amitié pour ne pas me prêter des opinions qui ne seraient pas les mienn^ ou m'imputer des conséquences que repoussent mes théories.
Voici donc ce que je crois devoir rappeler à votre critique impartiale :
De 1839 à 1852 mes études ont été de pure controverse, c'est-à-dire que je me suis borné à rechercher ce qu'étaient et ce que valaient les idées prises en ellesmoines, quelle en était la signification et la portée, où elles menaient, où elles ne menaient pas; en un mot, j'ai tâché de me faire des notions exactes et complètes sur les principes, les institutions et les systèmes.
DE P^. PROUDHOIf. 9
J*ai donc beaucoup nié, parce que j*ai trouvé que
presqu'en tout et partout les théories n'étaient point
<l*accord avec leurs propres éléments, les institutions en
harmonie avec leur objet ou leur fin, les auteurs suffi*
. samment renseignés, indépendants et logiques.''
J'ai trouvé que la société, en apparence paisible, régulière, sûre d'elle-même, était livrée au désordre, à Tantagonisme; qu'elle était aussi dépourvue de science économique que de morale; qu'il en était de même des partis, des écoles, des utopies et des systèmes.
J'ai donc commencé ou recommencé, sur nouveaux frais, un travail de reconnaissance générale des faits ^ idées et institutions f sans parti pris et sans autre règle d'appréciation que la logique elle-même.
Ce travail n'a pas toujours été compris, en quoi il y a eu sûrement de ma faute. Sur des questions qui touchent essentiellement à la morale et à la justice^ il m'est impossible de garder toujours le sang-froid et l'indifférence philosophiques, surtout quand j'ai affaire à des contradicteurs intéressés et de mauvaise foi. J'ai donc passé pour pamphlétaire alors que je ne voulais être que critique; agitateur, quand je me bornais à demander justice; homme de parti et de haine, quand ma véhémence n'allait qu'à repousser des prétentions mal fondées; écrivain versatile enfin, parce que j'étais aussi prompt à signaler la contradiction chez ceux qui se croyaient mes amis que chez mes adversaires.
Le résultat de cette longue discussion, de cette analyse passionnée, a été ce qu'il pouvait être : fort instructif pour moi, qui crois avoir découvert ce que je cherchais, savoir : le véritable sens et la détermination des choses en soi, et abstraction faite des traditions, institutions, théories et routines généralement reçues et
io correspondance:
•^sonsacrées; mais nul pour le public, qui ne me lisait qu'à bâtons rompus, et se demandait sans cesse où J'allais et ce que je voulais.
Ainsi, tandis qu'il me semble, à moi, que la science économique et sociale, grâce aux trayauz de dassificaiion que j'ai faits, peut être sérieusement abordée, et qu'il m'est possible d'en essayer une construction, le public, qui n'a pas suivi la marche de ma pensée, trouve que j'ai épaissi les ténèbres et accumulé le doute là où du moins on avait l'avantage auparavant de respirer et ée vivre «n toute sécurité et confiance.
Voilà donc où j'en suis après treize ou quartorze ans 4e critique, ou, si vous voulez, de négation. Je commence mon étude positive, j'apprends la science, j'établis ce que j'appelle la vérité scientifique, ou, comme on dit vulgairement, après avoir passé la première partie 4e ma carrière à démolir , ea ce moment je réédifie.
Ne perdez pas cela de vue, mon cher ami, si vous voulez être juste envers moi et ne pas me condamner à tort pas plus que me louer sans motife. Sans que je prétende me comparer à un savant tel que Cuvier, je puis du moins vous avouer sans orgueil que j'ai cru suivre dans mon exploration d'économiste une marche analogue à celle que le grand naturaliste avait suivie pour ses fossUes. Le monde social m'apparaissait à l'état ^aotique comme le monde souterrain apparaissait à Cluvier; je m'emparai donc des idées, des institutions, des phénomènes, en cherchant le sens, la définition, la loi, les rapports, les analogies, etc., etc., étiquetant mes pièces jusqu'à ce qu'il me fût possible de composer le tout, comme Cuvier composait le squelette du dinotbe* rium ou de tout autre antédiluvien.
Ai-je réussi? me suis-je trompé? ai-je fait quelqujes
DB P.-J. PROWBON. I i
décourertes ? Ce sont là d*autres questions dont TaTeoir décidera. Ce qne je puis dire, c*est que voilà ce que j*ai fait, ou du moins ce que je Yoalais faire.
Venons maintenant aux exemples :
1^ Vous me demandei ce que j*entends par cette proposition : Ld prapriéUj e'eit le f^ol^ et puis comment, ayant émis cette proposition , je me suis prononcé arec la même force contre le contmuniime?
Vous concevez tout de suite, d'après les explications qui précèdent, que votre question peut avoir pour moi un double objet : ou bien vous medemandez ce que j*ai voulu dire en tant qu*investigaieur, classificateur et critique ; ou bien vous désirez savoir comment ]e conçois définitivement le r61e de la propriété dans la sodété humaine.
Sur le premier point, à savoir ce que j*ai entendu affirmer par cette formule scandaleuse autant qu'énergique, laprepriéêéj c'est le voi, je réponds que je m'en tiens aux conclusions de mon Mémoire de 1840 et à ma ^finition elle-même. Je crois que le principe de proprUU (remarquez que je parle de principe^ non de pratique et d'intention) est bien règlement identique et adéquat à eelm que la morale des nations a si justement condamné et flétri sous le nom de vol; qu'à cet ^rd, il n'y a pas de différence réelle entre le bien et le mal; qu'il en est de ces deux termes comme de la fornication et du mariage, entre lesquels il n'y a pas non plus de distinction physique ou passionnelle , et que si l'un est toléré, consacré même, pendant que l'autre est réprouvé et honni, cela tient à d'autres causes qu'il tonvient d'examiner en leur lieu.
Remarquez que je n'entends pas applaudir à la for^ nieation et annuler le mariage; je suis très-décidément
ii CORRESPONDANCE
pour celui-ci et contre celle-là, et il eu est de même pour ce qui regarde la propriété et le vol.
Ici, j'aurais à entrer dans de longues et sérieuses considérations sur Futilité de révéler au public de pareils secrets, sur la persistance que j'ai mise à soutenir ma définition, la présentant quelquefois comme un cri de guerre contre toute une classe de citoyens. C'est à vous de suppléer ici ce que je m'abstiens de dire. Pour moi, il me suffit de vous répéter que, comme critique et déterminateur d'idées, je maintiens ma proposition de 1840 et n'entends la modifier en aucune sorte.
Reste donc à savoir comment je pense que le principe de la propriété, étant le même que celui du volj je conçois qu'un pareil principe puisse devenir un élément de l'ordre social, ime force ou faculté de notre économie.
Ici, mon cher Yilliaumé, il faut absolument que vous vous contentiez démon affirmation pure et simple. J'aurais besoin pour m'expliquer de remuer les plus formidables et les plus difficiles questions dont s'occupe l'esprit humain : la distinction du bien et du mal, la justice, la liberté, la religion, etc. Il faudrait ensuite vous donner une description de cette grande machine qui s'appelle la société, description faite non sur un type conçu en mon imagination, mais sur toute société quelconque; car la société est la société; malgré des différences superficielles, elle est partout, toujours et nécessairement identique et adéquate à elle-même, comme le corps humain est le corps humain, qu'il soit recouvert d'une peau blanche, rouge ou noire.
Vous comprenez qu'ime pareille exposition m'est tout à fait impossible. Tout ce que je puis affirmer, c'est qu'en tout état de cause, en quelque société que ce 80it, la propriété reste ce que j'ai dit qu'elle était ; fjue
c'est à cette condition qu'elle joue un rôle et exerce une action; que vouloir la corriger , c'est la détruire; du reste, que si, dans ce qu'on appelle propriété, les effets désastreux du vol cessent d'apparaître (et il le faut pour que le yoI cesse d'être vol, et devienne, si j'ose ainsi dire, UgUime ou propriété), cela résulte de l'intervention d'une autre puissance qui change la malfaisance du principe et lui donne une virtualité contraire.
En résumé, la propriété, dans le régime imparfait de notre société, mal gouvernée par la liberté , la justice, etc., produit fréquemment, habituellement même, les effets du vol pur ; elle est, pour ainsi dire, à l'état de nature; tandis que, dans la société bien réglée, elle passe de cet état de nature sauvage à Pétat d'une nature civilisée et juridique, sans que pour cela elle cesse d'être elle-même, à peu près comme ^éducation fait passer l'individu de l'état de sauvagerie à l'état policé, sans qu'il cesse d'être lui-même, sans qu'il pidsse abdiquer sa race et son tempérament.
Tout cela, mon cher ami, doit vous sembler étrangement paradoxal; mais, vous le savez, tout dans la science est d'abord -paradoxe. Malgré les évolutions qu'a subies déjà la propriété, nous ne la connaissons encore que par le droit païen (jus quirUwn) et le droit canonique, ce qui est toujours la même chose ; Tim et l'autre reposant sur la force, quand ils ne reposent pas sur le mystère. Or la force et le mystère, le sabre et la foi ne sont pas des arguments valables en philosophie.
2® Ce que je dis de la propriété s'applique à d'autres principes d'action, dont la critique n'a pas eu le même retentissement, bien que le rôle qu'ils remplissent dans la société ne soit pas moindre. De ce nombre sont, par
4i COiffiESPONDANCE
^eaiemple, la division i% travail, le ffumopoh, la coneur^ rencst le gouvernement^ la commîmauU.
11 n'est pas ua de ces principes qui, analysé en luimême , ne soit radicalement^ essentiellement nuisible, soit au travailleur ou à Tindividu, soit à la société -et qui, par conséquent, ne mérite dans une eertaine mesure Fanathème porté contre la propriété.
Et comme, dans Tétai de choses actuel , rien n'arrête Tessor désordonné de ces principes, ce n'est pas sans raison que, tantôt les économistes, tantôt les moralistes, tantôt les philanthropes ou les libéraux les réprouvent. Cependant, il est certain qu'on doit les considérer comme des forces ou facultés inhérentes à la constitution so*ciale, également exposée à périr, soit qu'elle les exclue, soit qu'elle s'y abandonne.
Je ne saurais mieux comparer la propriété et les principes dont je parle qu'aux sept péchés captaux : orgueil t avarict^ envie, gourmaniite, kumref colère et paresse. Assurément, il n'est personne qui en prenne la défense, et le christianisme en a fait sept diables d'enfer. Or il est certain, en bonne psychologie, que l'âme humaine ne subsiste que par ces fameux péchés ou pas^ sioxxs fondamentales ; que tout l'art du moraliste con* siste, non à détruire ou extirper radicalement, mais à morigéner, de façon à en tirer les vertus mêmes qui distinguent le mieux l'homme des animaux : la dignité, l'ambition, le goût, l'amour, la volupté, le courage. Je ne parle pas de la paresse ou inertie qui est l'absence de vitalité et la mort même.
Entre le vice et la vertu, pas de différence essentielle ; ce qui fait l'un ou l'autre, c'est le condiment, c'est le régime, c'est le but, c'est l'intention, c'est la Btesure, c'est une ibule de choses.
DE P.^. »OUDU0N. 15
Pareillement, entre la propriété et le toI , pas de dif* férence quant au principe ; ce qui fait la justice de Tune et Tiniamie de Tautre, ce sont les eondiUoMS qui les accompagnent, ce sont les circonstances qui les conditionnent.
Il faut avouer, mon cher ami, que Ton est bien loin aujourd'hui de concevoir ainsi les choses, et que, dans l'obstination du préjugé traditi<mnel, chrétien et féodal, on est tout disposé, au contraire, à faire de la propriété une chose sacro-sainte , intégralement juste, bonne et vertueuse, comme on fait de la vertu tme inspiration 4u ciel^ du gouvernement un droit divin, de Tautorilé une loi absolue.
Dans une société où Ton se fait de la propriété, du gouvernement, et de toutes les choses dont je parle, des notions aussi peu vraies, il est immanquable qu'il ne surgisse d'épouvantables abus, une tyrannie hideuse dont on ne parviendra à se débarrasser par aucune révolution ; avant tout , il faut rectifier les concepts et ramener les faits à leurs définitions légitimes.
3* Socialisme.
Dans mes Contradictions^ je me suis également mo^ que, dites-vous, des Socialistes et des Économistes ; après 1848, j'ai a£ûrmé le Socialisme. Cette variante vous préoccupe, et vous en demandez l'explication.
Tout mot d'une langue est sujet à des acceptions très-différentes, quelquefois même opposées.
Entend-on par Socialisme la philosophie qui enseigne la théorie de la société ou la science sociale? J'affinne te Sodalisme.
Yeut-on désigner, non plus la philosophie ou la
i6 GOKRESPONDANGE
science, mais Técole, la secte, le parti qui admet cette science, qui la croit possible et qui la cherche ? Je suis de cette opinion. C'est en ce sens que le Peuple et le Représentant du peuple^ en 1848. étaient deux organes du Socialisme,
Aujourd'hui môme, je fais hautement profession de Socialisme, et plus que jamais je crois à son triomphe.
Mais, dans les discussions économiques, il arriye qu'on appelle Socialisme la théorie qui tend à sacrifier le droit individuel au droit social , de même qu'on appelle par contre Individualisme la théorie qui tend à sacrifier la société à' l'individu. Dans ce cas, je nie le Socialisme comme je nie V Individualisme ; en cela, je ne fais que suivre l'exemple de Pierre Leroux qui, tout en se déclarant Socialiste, ainsi que moi, en 1848, n'en a pas moins combattu dans ses livres le Socialisme, et réclamé la prérogative individuelle.
40 Banque du peuple ou Crédit gratuit.
Sur cette question, je ne puis mieux faire que de vous renvoyer aux articles publiés dans la Presse par M. Darimon. L'idée d'une institution de crédit, organisée sous la surveillance de l'État et fonctionnant, non plus au profit d'une compagnie privilégiée de commanditaires, mais au compte de la nation, et au plus bas escompte possible, est désormais une idée vulgaire que la raison publique s'est assimilée ; qui, chaque jour, suggère de nouveaux modes d'application, et sur laquelle il ne m'appartient plus d'avoir à moi un système.
Tant que l'idée mère a été contestée, combattue, calomniée, je pouvais, je devais affirmer et soutenir ce
que Ton appelait alors le Système de la Banque du peuple.
Maintenant que Topinion a marché, qu*à un même problème vingt solutions se produisent, que la réalisation ne tient plus qu*à Tinitiative de quelques centaines de producteurs ou au bon plaisir du gouvernement ; maintenant que la seule cause d'hésitation provient de la chaîne de privilèges qui, par le fait de ce nouveau principe, va se trouver rompue et dispersée, je n*ai plus à m'inquiéter de ce que deviendra Tidée, bien moins encore dois-je lui chercher une formule spéciale.
L'idée est dans le domaine public, comme celle de la liberté et de Tégalité qu'on n'en ôtera jamais ; la formule, c'est à la raison générale de la choisir, comme à chaque théoricien de la varier.
5<» Fs^loUatia» des instruments d'utilité publique.
Gomme vous le dites, il y a trois manières d'exploiter les objets d'utilité publique: par l'État, comme aujourd'hui la poste ; par des compagnies de capitalistes , comme tous les chemins de fer le sont actuellement ; enfin, par des associations ouvrières.
Ce troisième mode étant le seul qui n'ait pas reçu d'application, il reste à son égard quelque obscurité que je vais m'efforçer de dissiper.
Comme pour la Banque, on peut procéder de plusieurs manières, surtout en ce qui concerne la formation du capital.
Je me bornerai à en indiquer ime.
Je suppose qu'en 1840, lorsque fut faite la concession du chemin du Nord, le gouvernement, se jugeant
18 CORRIiiSPOin»AKCE
au-dessous de Tentreprise, ait voulu tout à la fois offlrir un bénéfice aux capitaux privés, et y faire participer le travail; voici, ce me semble, ce que, sans difficulté,, il aurait pu faire.
La Société aurait existé, non-seulement entre les actioiinaires fournissant le capital social, mais entre les actionnaires et les ouvriers.
Les bénéfices de Texploitation , partagés entre le» ouvriers et les actionnaires, selon une proportion déter*minée.
La part de bénéfices revenant aux travailleurs, répartie ensuite entre eux, proportionnellement à la fonction, au grade, etc., etc.
Les ouvriers représentés dans le Conseil d'administration par la moitié ou le tiers des membres du dit Conseil.
La direction, confiée à un ou plusieurs directeurs, appartenant à la catégorie ouvrière (c'est-à-dixe iogénieurs, architectes, commissionnaires, etc.).
A l'expiration de la concession, la Compagnie, déchargée du service des intérêts et dividendes à payer aux actionnaires, ses tarifs sont dégrevés d'autant, et elle devient exclusivement ouvrière.
Dans cette condition nouvelle, la Société reste chargfe de lentretien du matériel roulant, du remplacement des véhicules, du renouvellement des voies et de leurs réparations, etc. — La nation est propriétaire du chemin , des bâtiments et de tout le matériel et accessoires, que la Société doit représenter en bon état à l'expiration de chaque bail, et d'après estimation d'arbitres.
Il est reconnu, en principe, à l'État, une part de
sur toutes les améliorations et réductions de frais qui
1>£ V.^L PftOUDHOff. i^
peuvent être obtenues dans Texploitation. Cette part de rÉtat servira chaque année h déterminer la réduction à opérer, s'il y a lieu, sur les tarifs.
L'Etat fait partie de droit du Conseil de surveillance et du Conseil d'administration, indépendamment de la haute surveillance qui lui est reconnue sur toute société anonyme par ia loi.
Cette ingérence de TÉtat n'a point pour but de gêner la liberté de l'association, ni de la subordonner aux vues et à l'autorité administratives, m^is uniquement de veiller à l'-éducaUon éccmomique et sociale de la classe ouvrière, au développement de ses idées, à la prudence de ses conseils, à la direction de ses moeurs, à l'observation des principes de liberté et d'égalité sur lesquels repose l'institution.
En principe, tous les ouvriers employés dans l'exploi— talion sont associés, c'est-à-dire participants. Cependant, eu égard à l'instabilité du service et à l'inégalité des travaux dans les diverses saisons, il sera facultatif, à la Compagnie d'employer à son service, lorsque le besoin l'exigera, autant de salariés que commanderont les circonstances.
Des mesures seront prises pour tout ce qui regarde l'instruction, le perfectionnement et le bien-être des ouvriers ; écoles , bibliothèques , bains , caisses de retraite, etc., etc.
C'est la pratique qui doit surtout fournir, en pareille matière, les lumières que ne donne jamais à priori la théorie.
En attendant, j'avoue que je ne saurais me figurer qu'il ne soit pas aussi aisé d'exploiter un chemin de fer par \me Compagnie d'ouvriers, la plupart ignorants, je le veux, mais convenablement représentés et conseillés,.
que par une Compagnie d^aciionnaires, qui ne s'occupent que de leurs dividendes et laissent la gestion de leurs intérêts à des gérants présomptueux et souvent infidèles.
Voilà, mon cher Yilliaumé; ce que je puis vous dire; vous avez trop l'intelligence de ces choses pour ne pas comprendre qu'en pareille affaire on n'improvise rien, et que de longues études sont souvent nécessaires pour trouver une solution dont Fexposé exige à peine une ligne.
Avant tout, c'est le DroU qui doit nous occuper, en attendant que nous puissions en venir à la réalisation, et j'ose croire que Tassociation ouvrière est celle qui, en fait d'objets d'utilité publique, représente mieux le DroU. Par ce système, le service public, la propriété nationale, le droit du travailleur, tout est garanti : où trouvez-vous aujourd'hui de pareils avantages?
Pardonnez-moi, mon cher ami, de ne pouvoir mieux répondre à vos interpellations ; je crois fermement à la vérité, et je la défends avec énergie contre tout ce qui est mensonge et que la contradiction, l'oppression, le privilège me signalent comme tel; mais je me flalte peu de la posséder toujours.
A vous.
P.-J. Proudhon.
DE P.^. PROUUHON. îl
Paris, 29 janyier 1856.
A M. VILLIAUMÉ
Mon cher Villiaumô, pensez-vous, comme vous me l'avez atinoncé, pouvoir citer quelque chose de ma dernière lettre dans vôtre publication prochaine?
Dans ee èas, je vous serai très-obligé de m'en envoyer les épreuves, afin que je me relise qt m'*explique, s'il y a lieu.
J'ai écrit tout d'un trait, après avoir assez longtemps réfléchi à ce que je vous disais. Je ne me suis pas relu, et, bien que je me sente moins que jamais en état de résumer en quelques pages toutes mes idées, ce|pendant, je voudrais, autant que possible, rendre intelligibles celles que je vous ai adressées:
Que pensez-vous delà J0aw7? '
Allons-nous entonner le réveil?
Ou bien la réaction va-t-elle s'aggraver encore plus?
Bonjour. ^
■ P.-J. Pkoudhon. ^
CORURSP. Vil. î
â2 CORRESPONDANCE
Paris, 8 février 1856.