A M"»' LEFORT
Madame Lefort, lorsque j*ai osé adreBser à M. Lefort, votre fils, une lettre comme celle du 9 août 1855, c'est que j'avaifi confiance en lui, en ses amis, surtout en sa mère dppt j'avais eu auparavant l'occasion d'appréder la haute raison et la noblesse.
Cette confiance n'a point diminué en mon cœur, ni pour les uns ni pour les autres, et, si je vous ai fait redemander cette lettre, c'est que j'avais sujet de redouter, dans la position malheure\ise où est tombé votre cher et digne fils, des perquisitions qui pouvaient devenir pour moi un malheur irréparable.
Ma lettre à votre fils, n'est point de celles qu'on adresse à un premier venu; c'est une conversation sex^rète entre deux âmes également loyales et passionnées que la moindre tache à l'honneur effarouche, mais eependant capables, pour la liberté de leur pays, d'aller jusqu'à mentir du bout des lèvres, en même temps qu'elles affirment la vérité par leurs actes, par leurs écrits, par leur opposition, par tout leur être.
Avec qui donc pouvais-je risquer de pareils sentiments écrits, si ce n'est avec M. H. Lefort et son incom-
DE P.-J. raOUDHON. 33
parable mère? Qui pouyait les juger, les prendre sous son vrai jour, si ce n'est vous?
Je ne fais pas profession, madame, d'enseigner le mensonge et le parjure sous prétexte de raison d'État : c'est ce qu'on reproche aux jésuites, ce que pratiquent les despotes, et ce qu'une police mal intentionnée ne manquerait pas de me reprocher sans qu'il me fût possible de faire entendre un mot pour ma défense.
J'ai répondu à une question scabreuse de M. votre fils comme un casuiste décidant, non plus entre le bien et le mal, mais entre deux maux dont il fallait choisir le moindre.
J'ai dit ce que, dans mon opinion, un brave cœur devait faire dans luxe pareille extrémité et comment il devait le faire : je n'ai pas voulu doimer une règle ci-nirale.
Ceci dit et pour vous prouver une fois de plus, madame, la parfaite confiance que j'ai en votre prudence, justice et discrétion, je réponds à votre demande.
J'ai promis à M. Boulard que ma lettre serait rendue à M. Lefort en temps opportun; je l'ai déposée aussitôt en lieu sûr, et de nouveau je promets de la rendre. Elle appartient à M. Henri Lefort, elle est sa propriété; je n'ai pas le droit de la détnûre, je dois la soutenir et en subir toute la responsabilité. Je suis prêt à le faire.
M. Lefort, qui sait par lui-même à cette heure ce qu'il en est de la persécution, tient-il malgré mon inquiétude à rentrer en possession de cette lettre?
Qu'il m'écrive lui-même pour la ravoir, qu'il m'assure que c'est dans ses mains qu'elle doit rentrer, qu'elle ne sera communiquée à aucun curieux indiscret, parent, ami, protecteur ou solliciteur officieux, capable
ar légèreté de faire à M. Lefort une atténuation auprès
24 CORUESPaNDANCE
du pouvoir des conseils détestables que lui aurait donnés M. P.-J. Proudhon.
Je rendrai cette lettre aussitôt et je m'exposerai à toutes les conséquences que je puis prévoir de sa communication ou de sa perte.
En tout cas, madame, et quelque parti que premie M. Lefort, je vous assure qu'elle ne sera pas détruite; j'y tiens autant que vous, et, au fond du cœur, je m'en honore.
Pardon, madame, d'entrer avec vous dans de telles explications; pardon de mettre, pour ainsi dire, des conditions à ime restitution.
Ce que vous demandez appartient à M. votre fils, sans doute, mais, en la circonstance, j'ose dire que si malheur arrivait à ce cher enfant, je suis, quant à ce papier, son héritier véritable. C'est de lui à moi que la chose se passe, c'est envers lui que je suis comptable.
Il va partir pour l'exil, le courageux Lefort; le cœur de tous ses amis l'y suivra. Des temps plus heureux le ramèneront : alors le passé lui apparaîtra comme une auréole. Croyez-vous que je veuille perdre ma petite part de cette gloire en brûlant ou désavouant aujourd'hui des paroles sorties du plus profond de ma conscience? Oh! non. Mais j'ai des devoirs de tout genre à remplir, et tout en maintenant les droits de votre fils et vous faisant auprès de moi son fondé de pouvoirs, vous rendrez justice au sentiment qui m'a inspiré une précaution si naturelle.
Agréez , madame , l'expression de mon profond respect.
P.-J. Proudhon.
DE 1>.^. PKOUDHON. 25
Paris, 14 féTrier i8S6.
A M. CHARLES EDMOND
Mon cher Edmond, voilà huit jours que je n'ai de vos nouvelles. Ne pouvez- vous donc plus écrire?
Depuis la charmante soirée que vous m'avez fait passer, j'ai travaillé comme un nègre. J'avance, mais lentement. Mon travail prend de plus en plus d'importance; malheureusement je crains qu'on n'y sente un peu trop l'huile, comme aux harangues de Démosthènes* Cela n'a pas été conçu d'une seule intuition; dans l'état où je me trouvais, c'était impossible. Je fais de mon mieux pour rabattre les coutures; mais je crains fort que les pièces ne se voient toujours.
J'ai assisté à la Revanche de Lauzun. J'ai le tort de n'avoir pas encore remercié l'excellent acteur, M. Tisserant, à qui j'ai dû ce plaisir.
Puisque j'ai commencé de trancher avec vous TAristarquc, permettez-moi à ce sujet un seul mot.
On sent, en assistant à la pièce de M. Musset, qu'il connnit mieux la dramaturgie que vous ; en revanche, il y a moins de profondeur, moins de mordant, moins d'étoffe. Je pourrais à mon ordinaire soutenir thèse
là-dessus; dispensez-m'en, et pour cette fois ne faites part à personne de ma confidence.
Souvenez-vous seulement de ce qui vous manque, comme aussi de ce que vous avez de trop et marchez. Un peu plus de prestesse, de vivacité; les Français d'aujourd'hui, pas plus que ceux de Voltaire, ne s'accommodent des drames shakespeariens, et c'est un de mes regrets.
Les plus jolis sujets, les conceptions les plus heu« reuses : nous effleurons tout, nous gâtons tout : au théâtre comme à la guerre !...
Je nfe dis pas qu'il vous faille épouser les vices de la mode; mais enfin sacrifiez- lui un peu plus.
Auriez-vous l'obligeance, si vous avez l'occasion de rencontrer M. B***, de lui demander pour moi communication pendant une huitaine de mon Mémoire?
Je veux certes lui en laisser la propriété exclusive ; et je ne tiens pas le moins du monde à en garder copie.
Mais j'ai le plus vif désir d'en faire part à l'un de mes bons amis, administrateur de la Compagnie de Saint-Ouen, qui prend le plus grand intérêt à mon travail et au succès de la chose, et qui m'assure que l'on n'a pas la moindre idée de mon projet.
Un mot de votre santé et un baiser à Marie.
Bonjour.
P.-J. Proudhon.
DK P.-J. PROUDHOfl. «T
Paris, 19 février 1856.
A M. LE DOCTEUR MAGUET
Mon cher Maguet, on vous a attendu tout le temps du carnaval; on pense encore vous voir pour la micarême; je dis que vous nous renverrez à Pâques; et quand on est à Pâques, il n'en coûte guère d'aller à la Trinité. Où en ôtes-vous?...
J'ai raccroché Haag que je n'avais vu depuis huit ans, l'autre jour, rue Bonaparte. Il se fait vieux ainsi que moi. Son fils unique est en quatrième, sa femme toujours souffrante et lui mbêti. Ne vous dépitez donc pas trop, cher ami, nous sommes tous logés à la môme enseigne, im peu plus, un peu moins en finances, mais toujours tirant quelque diable par la queue.
Je n'irai pas en Belgique; j'imprimerai à Paris ;maia je ne suis pas encore sous presse. Cela devient long, ennuyeux, fadasse; mais c'est nécessaire, et quelque talent que j'eusse, je n'aurais pu omettre les choses et faire plus court. Un livre, vous ne savez pas cela, vous qui n'accouchez que des enfants, un livre est un ensemble qui se présente tout d'im bloc, qu'il faut accepter avec ses longueurs, ses lieux communs, ses difficultés, sa forme, ses qualités et ses défauts; un
écrivain qu'on croit maître de son sujet, n'en est véritablement que le rapporteur.
Quel malheur que je n'ai pu dire tout en trois cents pages ! j'aurais tiré à S0,000 et gagné quatre fois autant.
Au lieu de cela , je travaille six mois de plus, je double mes frais, je grossis mes recherches; à peine si j'aurais de l'eau à boire.
La présente n'est pas pour moi seul, et j'ai bien peur que vous ne me reprochiez de me mêler de ce qui ne me regarde pas.
Voici le fait :
Elmerick a besoin d'argent; sa femme m'a dit qu'il lui était dû 800 francs par les héritiers Marteau , et elle m'a supplié de vous demander si vous pourriez lui aider à faire le recouvrement de cette créance.
Je crois qu'il est insupportable de réclamer pour soimême l'argent qui nous est dû, à plus forte raison de le réclamer pour autrui; et je comprends très-bien votre répugnance. Mais enfin il faut qu'Elmerick vive ; et si je connaissais ses débiteurs, je lui conseillerais de les aviser, et de faire traite sur eux, à vue?
Qu'en pensez- vous?
Un mot de votre santé et de celle de Besseteaux.
Un mot sur l'affaire d'Elmerick, et venez nous voir tous bientôt»
Je vous serre la main.
Ï*.-J. Prouohok.
Paris, 3 mars 4856.
A M. ALFRED DARIMON
Mon cher Dàrimon, pendant que j'étais chez vous ce matin, à dix heures, ma belle-mère expirait, rue Copeau, 45.
Me voilà donc en enterrement pour deux jours, et notre réunion ajournée.
Je préviens Pilhes en même temps que vous.
A bientôt donc ; à moins d'empêchement, ce sera pour jeudi.
Je vous serre la main.
P.-J. Proudhon.
Paris, 14 mars 1856^