‹ Correspondance de Renouvier et SecrétanChapitre 13 sur 96 · IX. — M. Benouvier à M. Secrétan · texte numérisé non relu

IX. — M. Benouvier à M. Secrétan

La Verdette, près le Pontet par Avignon, 13/4 69. Monsieur, Que de choses je voudrais vous dire, qui se pressent dans mon esprit chaque fois que je reprends vos lettres si nourries, où chaque mot fait penser; il faut cependant se bornera marquer des points en passant, et séparés les uns des autres. Ma réponse a été retardée cette fois par une indisposition, ensuite par les petits tracas ou affaires d'un départ. Me voici à la campagne pour longtemps selon toute apparence. Je me suis bien félicité d'avoir eu le temps, ohl bien juste, mais le temps de lire avant de partir votre 2^ volume que M. Hollard a eu l'extrême bonté de m'apporter lui-même et que j'ai été forcé de lui faire rendre, sans avoir le plaisir de l'aller remercier de vive voix, non plus que de donner une suite aux quelques mots de théologie philosophique échangés le jour de sa visite. Veuillez lui dire, puisque vous correspondez avec lui, combien j'en ai eu de regrets, et lui demander s'il a reçu le volume que j'ai laissé commission à quelqu'un de reporter rue Madame? J'ai donc lu ce complément développé de certaines de vos pensées. Il me manquait en vérité plus que je ne l'avais supposé; cependant les pages, déjà imprimées alors, qui vous concernent dans mon article de l'Année, n'ont point à en être modifiées. Je me serais seulement étendu sur certain sujet un peu davantage. Ce sera pour une autre occasion. Il faut vous dire maintenant ce que je pense de cette partie de votre ouvrage. J'en ai été vivement frappé pour le talent et pour l'étendue du système, louché pour tant de sentiments nobles et généreux que je ne puis que partager; j'ai été étonné qu'une construction aussi complète et imposante n'ait pas eu plus de retentissement, d'autant plus que vos idées ne sont pas après tout si contraires qu'on le croirait au courant général de la spéculation, et même de notre époque; j'ai admiré la force et l'excellement bien dit de tant de vos formules, acceptables ou non qu'elles fussent pour moi; et avec tout cela je dois avouer que mon admiration a été à. tout moment combattue par

cette sorte de répulsion que j'éprouve en présence des doctrines d'unité de l'être. Puis cette répulsion même, analogue à celle que me cause la théologie du Bagavatapourana, par exemple, cédait à des attraits d'un autre genre. En cherchant à me rendre compte ou de ce qui manque d'éclaircissements, ou plutôt de ce qui m'échappait dans une lecture trop rapide, j'ai prononcé dans ma pensée le mot métempsy chose, et je n'ai pas été surpris de le retrouver ces jours-ci dans l'article Rémusat (N° de la Revue des Deux Mondes, resté ici avec tous mes livres). Je n'estime pas moins le susdit article ridiculement écourté et plein de bévues en ce qui vous concerne.

Enfin, que vous dirai-je, je me sens obligé de classer in petto votre doctrine parmi les doctrines panthéistes sur un point, mais je ne sais pas s'il faut dire essentiel, puisque votre unité crée des unités aussi, c'est-à-dire réellement libres, et n'est elle-même que liberté avant d'être sujet substantiel. Ce sont différences capitales.

J'ai reçu également avant de quitter Paris votre discours à la séance de l'Académie de Lausanne. Merci de l'envoi, j'y ai trouvé des traits historiques de votre carrière de professeur, et je l'ai lu avec le même intérêt que tout ce que vous m'avez donné. La conclusion : que le christianisme est un objet d'études, un problème et non point une autorité... que notre pensée ne relève d'aucune autorité quelconque, vous met assurément, par la méthode, qui en tout est le principal, dans le protestantisme le plus libéral qui soit possible. Si après cela vous êtes orthodoxe en ceci ou cela, c'est que votre raison se reconnaît dans ce point d'orthodoxie. C'est bien tout ce qu'on peut demander. Mais comment la raison se peut-elle reconnaître dans la partie mythique et dans la partie légendaire de la christologie? il ne suffit pas pour justifier décela, de construire un système; mais ce système doit être : 1° rationnellement déterminé à une solution unique, sans hypothèses ad libitum; 2° d'accord avec la critique historique ou celles de ses parties qui entrent dans le domaine des faits empiriques. Hors de là je ne dis pas qu'il n'y ait rien, loin de moi cette pensée, mais je dis qu'il y a des religions, des églises, et non une philosophie.

Je continue à vous être infiniment reconnaissant pour le soin et le scrupule que vous apportez dans la lecture des Essais. Vous me comblez. Je n'ai pas eu, je n'aurai peut-être jamais d'autre lecteur tel que vous, et pour cela seul, je me trouve amplement récompensé de ma peine. — Vous êtes trop bon de m'avertir de ne pas compter,

pour l'article que vous préparez, sur des manifestations de bienveillance qui appartiennent à l'amabilité et charité des relations privées. Le ton tranchant doit accompagner nécessairement les affirmations libellées pour le lecteur. J'ai besoin d'ailleurs de vous offrir la même excuse au sujet de ce que vous lirez dans V Année. Nous sommes obligés en écrivant des articles de critique, et montés comme de raison au sommet de nos convictions propres, d'assumer des rôles de juges. On demeure modeste dans le fond, j'ose croire que je demeure modeste, si ce n'est pas être orgueilleux que de dire cela. — Au reste, je n'ai pu m'étendre autant que je l'aurais voulu; vous verrez de combien de philosophies et de philosophes je parle pour traiter mon sujet ! Mais j'espère avoir pu témoigner au moins l'estime très particulière que vos travaux m'inspirent. — J'ai consacré en outre de petits articles bibliographiques au Cousin et au Précis.

En métaphysique : je trouve çà et là dans vos livres de si intéressantes formules qui vont à l'idée de pur commencement, que je vous crois obligé de dire que Dieu, par sa face regardant la créature, commence en voulant et créant, commence dis-je, à être ce que nous appelons être, commence purement avec le temps. Par sa face qui regarde à soi, ou avant ce commencement de l'être, dans ce que vous appelez inconnu et commencement absolu [éternel), Dieu n'est, quant à nous et à notre connaissance, que limite, il n'en faut donc rien dire. En n'en disant rien nous évitons de nous contredire. — Ne serions-nous pas alors bien près de nous entendre? — La contradiction ne vous répugne pas assez. Pensez donc si nous admettons la contradiction, des systèmes analogues à ceux de G. Bruno et de Hegel sont fort acceptables, sauf amendement que chacun proposera. Et quels dogmes, ne deviendront pas possibles, où sera la barrière? Nous pourrions dire aveô tant de grands docteurs, que des actes sont parfaitement libres, tout en étant compris individuellement et déterminément dans les moments d'une loi éternelle. Nous retirerons èi volonté d'une main ce que nous aurons donné de l'autre. Par quel critère nous sera-t-il permis de discerner entre les contradictions in objecto que nous accepterons et celles que nous repousserons? Cette objection me semble bien grave. Pourquoi dirais-je votre système le meilleur de tous s'il était permis à Vesprit hwnain de se contredire? Cette permission tend au contraire à rendre toiérables bien d'autres systèmes encore. Sur l'amour, notre litige paraît n'être que verbal, mais alors je comprendrais mieux votre pensée, si vous

disiez que Dieu est éminemment justice (avec amour). Justice est un nom de la volonté raisonnable et de la raison même. La mathématique universelle, la loi physique sont justice d'ordre matériel, la logique est justice d'ordre formel en tout. Enfin ce grand nom s'universalise comme l'esprit. Mais l'amour! C'est la passion, le désir d'union, etc. Je vois bien et j'ai toujours admis que justice n'est pas sans amour. Mais amour peut être sans justice, tout le monde l'entend ainsi. Qu'ensuite il soit juste aussi, c'est précepte et non pas nature.

Assurément j'aurais lu avec grand plaisir et profit la lettre de M. Lachelier. Je ne crains que d'être indiscret en vous donnant la peine de me faire de ces communications.

Croyez bien, Monsieur, âmes sentiments les plus dévoués.

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