‹ Correspondance de Renouvier et SecrétanChapitre 15 sur 96 · X. — M. Secrélan à M. Renouvier · texte numérisé non relu

X. — M. Secrélan à M. Renouvier

Berne, le 15 juillet 1869.

Est-il possible, Monsieur, que j'aie laissé passer trois mois entiers sans répondre à votre lettre de la Verdette, quinze jours sans vous remercier de votre envoi et de vos comptes rendus si intéressants, si substantiels et si bienveillants? L'eflFort que j'ai fait au commencement pour vaincre mon impulsion n'explique pas un tel retard. Il y faut joindre une grippe tenace, maligne et ensuite des travaux d'urgence faits dans mes sottes conditions de santé. Une lettre, pour moi, ce n'est pas nécessairement un jour, mais une chose impossible après le travail du jour, qui ne peut durer que quelques heures. Je ne m'excuse pas de ce dont vous profitez, mais je ne veux pas vous laisser douter que cette correspondance m'est d'un prix immense et compense avantageusement tout un nuage de contrariétés.

La grippe m'a arrêté net dans l'élaboration de mes articles, interrompus à la fin de l'analyse du 2* Essai, soit de l'influence de la liberté sur nos jugements, où je me reconnais votre disciple. Je vais m'y remettre pour tout de bon dans quinze jours après trois ou quatre jours encore d'un repos nécessaire et une corvée d'examens que je redoute horriblement. L'ouvrage qui est venu à la traverse après la grippe, a pour occasion l'article Janet, versus Guizot dans la Revue des Deux Mondes. Je reviens donc sur les points les plus contestés de mon système. J'ai essayé de distinguer bien, suivant votre conseil, ce qui est Philosophie de ce qui est croyance historique , et dans la manière dont je traite cette dernière je crois me tenir dans les limites de la critique et de la raison. Ce sera peut-être trop rationaliste pour le rédacteur de la Revue Chrétienne^ pourtant la forme seule difTère de ce que j'ai dit ailleurs. Vous trouveriez là toute ma pensée sur le réalisme ou Panthéisme humanitaire qu'on me reproche, et qui me paraît plus qu'induction et théorie, mais point de fait, vérité de fait, ou peu s'en faut. — Vous y trouveriez aussi ma pensée sur la contradiction et sur la méthode telle qu'elle s'éclaircit peu à peu sous l'influence de vos objections. Je n'entends pas qu'on puisse accepter les contradictions purement et simplement. Les contradictions qui ne sont pas nécessaires, comme celle des futurs indécis et de la prescience divine, il faut les repousser, car ce qui oblige à affirmer celte prescience, c'est l'opinion conservée qu'il n'y a pas de tels futurs. Les contradictions dont les termes sont nécessaires, s'il en est de telles, se ramènent sans doute à constater une lacune dans notre connaissance effective ou dans notre connaissance possible, c'est une idée limite. Peut-on n'en rien dire, comme vous l'exigez? C'est une question que nous discuterons encore ensemble quand ma critique de votre système aura paru. Je n'ai pas ma propre théologie spéculative assez présente pour me défendre contre vos censures imprimées, dont il y aura sans doute de très fondées. Je dis bien, comme vous me l'imposez, que Dieu commence avec la création, mais que, ne pouvant entendre ce qu'il est en luimême, on puisse supposer, enseigner qu'il n'est rien en lui-même, qu'il n'y a rien (mieux, qu'on ne doit rien mettre) derrière le commencement, voilU ce que je n'accepte pas encore. Je m'en tiens donc à ceci : les contradictions réellement irréductibles marquent la limite de notre entendement. Mais après avoir accordé à l'ancienne logique ce point, qui est le tout, j'en reviens à penser avec Cusa,

avec Bruno, avec Kant, avec Fichte, Hegel, etc., etc., que le concret se forme par l'assemblage des oppositions et que l'esprit humain d'abord sollicité de se prononcer entre une thèse et une autre thèse également abstraites et fausses, trouve la vérité (relative) dans la synthèse. Si la Trinité n'est pas de bonne théologie, elle est au moins d'excellente logique et Hegel n'est pas le premier qui ait proposé la logique à nos adorations.

J'ai été heureux de constater que sous les noms de justice et d'amour nous entendons la même idée morale, considérée seulement de préférence sous l'aspect positif ou sous l'aspect négatif. J'ai été heureux surtout que vous l'ayez reconnu. Quant au choix de l'expression, que vous critiquez, elle n'a rien d'affecté, rien de voulu, elle se présente la première à l'esprit, à l'oreille plutôt, formée par l'éducation religieuse protestante, tandis qu'elle doit choquer celle qui aurait l'habitude toute passive d'entendre parler d'amour au sens des romans et surtout des romans français. Mais le sentiment, isolé, n'est qu'un mobile, le motif serait le désir, le désir de se procurer la jouissance de ce sentiment, ce serait un motif égoïste.

Je ne vous parle point encore aujourd'hui de votre dissertation dont le commencement m'a paru admirable, mais que je ne puis pas achever maintenant. Je ne vous ai rien dit de voire grande Morale, parce que je ne veux point éventer le parfum de mon admiration avant d'avoir écrit ce que j'en dois écrire. J'ai tout lu depuis longtemps, mais ce sera à recommencer et j'en suis bien aise. Plus j'étudie vos ouvrages, plus je me sens en sympathie avec eux, mais plus aussi je me renforce dans l'idée qu'il y a ici comme ailleurs une résultante à trouver et que là est la vérité.

J'ai déjà commencé à vous piller sur trois points au moins : la distinction entre la science et la philosophie (où j'étais d'avance à trois quarts converti) comme on voit par la Méthode et V Essai sur le Positivisme. 2° Le rôle du libre arbitre dans l'adoption des croyances, doctrine qui précise et éclaircit excellemment la première, enfin la distinction du droit de la paix et du droit de la guerre en morale, dont j'avais aussi une sorte d'équivalent, mais bien moins clair. Il me semble qu'à certains égards mon résumé critique dans la Philosophie de la Liberté prélude à votre Essai d'aujourd'hui, qui est infiniment plus complet, qui arrive aux contemporains et qui pourtant repose sur une étude directe tout autrement complète et solide. J'ai le sentiment que ce dernier Essai va révolutionner un peu mon

Cours d'Histoire de la Philosophie. Il est urgent que j'achève et fasse paraître mon étude de votre Critique, autrement cela deviendrait suspect.

Combien de fois n'ai-je pas déjà rêvé et projeté d'aller vous voir à La Verdette! Je crois que cela ne s'exécutera pas, et probablement il vaut mieux pas. Cependant je ne puis m'empécher de vous demander combien de temps vous restez là-bas et à quelle distance vous êtes d'Avignon où je me trouve avoir des cousins et quelques connaissances? Si j'étais vrai philosophe comme vous me faites l'honneur de le dire au public, je me dirais que le mieux est l'ennemi du bien et que je risque fort, par l'effet de telle ou telle particularité de mon esprit ou de mon caractère que je connais trop bien, de perdre ou du moins de tempérer trop le sentiment bienveillant que vous m'accordez. Mais je ne suis point assez philosophe, point assez pur esprit pour ne pas désirer vous serrer la main. Quel événement n'est-ce pas pour moi d'avoir trouvé si tard, dans un camp opposé et presque dans une autre étoile, une pensée convergeant à la mienne (et combien plus ferme et plus complète!) quel orgueil de l'avoir sentie au premier mot et bien avant de la comprendre, quelle reconnaissance pour la peine que vous prenez de m'introduire et de me recommander malgré la différence des cocardes.

Vous voulez bien vous étonner que ce soit encore à faire. Ah! j'aurais long à vous en dire là-dessus, mais c'est un vilain chapitre. Ce petit article de M. de Rémusat*, bouffon de parti pris, je l'avais sollicité par une longue lettre que l'aimable accueil personnel de M. de Rémusat m'avait fait risquer. C'est de ma 2" Édition de la Philosophie de la Liberté que je le priais de parler. Celle-ci avait, il est vrai, été déjà l'objet de deux mentions dans le même recueil : 1^ de M. Saisset en 1850, deux lignes contenant une grosse perfidie, au lieu d'un compte rendu substantiel et raisonné qu'il m'avait formellement promis, ceci ou à peu près : « Un philosophe de Lausanne dans un livre riche en brillants aperçus nous fait connaître la nouvelle philosophie de SchellingHf » 2° Vers 62 de M. Edmond Schérer, autrefois ami très particulier, me réfute ou me sabre en trois ou quatre lignes, sans me nommer autrement que : « Une philosophie issue de Schelling ». Puis l'auteur a ajouté mon nom dans une note très flatteuse dans la reproduction de ses articles en volume, chez

1. De la philosophie religieuse contemporaine, Revue des Deux Mondes, 1867, p. 761 et suiv.

Lémj. Le bon billet qu'a La Châtre. M. Paul Janet lui, à ma sollicitation pour être annoncé, a eu le bon goût de répondre qu'il n'en ferait rien; mais cette demande venait après une démarche formelle, faite par lui auprès de moi pour l'envoi de mes ouvrages : quia nominor ieo, parce que je suis dans la chaire de Moïse. Vous voyez que je suis assez connu des gens du métier. Ravaisson, qui n'a rien dit de moi dans son rapport sur la philosophie française et anglaise, me connaît très bien, nous nous sommes vus à Munich chez Schelling et l'un chez l'autre en 1839, et nous avons échangé nos livres à Paris en 1850. On n'aime pas les concurrences voilà tout. Le Paris littéraire a ses plombs comme Venise, tout n'y est pas babylonien, allez, et le pays se prête à l'élude des infiniment petits. Mais j'oubliais que vous n'y croyez pas. Une question sur mon papier qui finit. Comment sans Dieu et sans le double fond de Kant, pouvez-vous conserver à la loi morale sa valeur pour ceux dont la conscience reste muette? au nom de quoi les jugez-vous, vous? Comment la morale ne s'éteint-elle pas dans le phénomène psychologique. Instruit làdessus, j'essayerais de repousser la critique ordinaire contre la morale religieuse. Ceci n'est pas une lettre et n'appelle pas de réponse; je vous écrirai après avoir étudié V Année Philosophique. Adieu, Monsieur, croyez-moi bien tout à vous.

Ch. Secrétan.

XL — M. Renouvier à M. Secrétan.

La Verdette, 14/8 69.

Cher Monsieur,

J'aurais bien volontiers attendu la seconde lettre que vous avez la bonté de me promettre après lecture achevée de V Année Philosophique. Ma paresse y eût trouvé son compte, jointe au désir d'épargner à vos occupations ou tracas, accompagnés encore de mauvaise santé, le surcroît d'ennui — peut-être — de mes pattes de mouche. Mais vous me faites deux questions auxquelles il est urgent que je réponde au moment où commencent les vacances. La Verdette est à 10' de la gare du Pontet, et celle-ci est la station la plus proche d'Avignon en remontant le cours du Rhône. Il y a de plus un service d'omnibus entre Avignon et le Pontet. Si vous vouliez accepter l'hospitalité, certes bien modeste, mais indépendante, que la Verdette vous offre de grand cœur, vous auriez de là toutes les facilités

possibles pour visiter vos amis et parents d'Avignon. L'indépendance dont je parle a la forme d'un pavillon dont plusieurs de mes amis se sont déjà contentés, tout rustique qu'il est, et qui a le mérite de les mettre exclusivement sous leur clé. Il est situé près de la petite maison neuve que j'habite avec ma vieille femme dans un grand enclos de bosquets et de prés, et nous avons pour proche voisin et habitant des vieux bâtiments de la Verdelte un phalanstérien comme il y en a peu, M. Ch. Bouchet Doumenq, mon ami, tellement ami que je croirais en le louant avoir le mauvais goût de me louer moi-même. Vous voilà j'espère bien renseigné. J'ajoute que je resterai très probablement ici et sauf absences accidentelles jusqu'au printemps prochain.

Comment répondre maintenant à la crainte, pour moi vraiment trop flatteuse, que vous exprimez sur l'opinion que votre personne, succédant à vos ouvrages, pourrait me donner de votre mérite? Par une crainte toute pareille, et probablement mieux fondée, tant je me sens, et pour une quantité de raisons, éloigné du type de l'homme aimable, comme moi-même je le concevrais! J'ai toujours été un silencieux et un sauvage, abondant en argumentations seulement.

Le détail que vous me donnez de vos malheurs de publicité est navrant. Logé à peu près à la môme enseigne que vous, la conspiration du silence^ je ne m'explique pas le fait entièrement de la même manière. Du moins je crois qu'il faut y tenir compte de l'embarras que la philosophie officielle et salariée éprouve toujours en présence de la philosophie qui philosophe et la veut forcer ellemême de philosopher. Je ne mets pas, il est vrai, Ravaisson, parmi ces impuissants et ces écoliers qui professent. [M. Scherer non plus assurément; mais M. Scherer qui se croit désabusé de tant de choses et se réfugie dans sa superbe hégélienne, ou, moins que cela, tue le temps en se livrant au délassement littéraire, n'est plus capable de l'eflort qu'exige une forte lecture — j'en ai peur'.] Aussi ne puis-je imputer qu'à oubli l'absence d'un article pour vous dans le rapport. Ravaisson est bienveillant, sans passion, trop, bien trop sans passion. Il eût fallu qu'il se trouvât quelqu'un pour lui dire : Vous ne pouvez pas oublier SecrétanI Y pensez-vous! Tenez, relisez donc ceci et cela : voilà les volumes que vous ne retrouvez plus dans vos

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