‹ Correspondance de Renouvier et SecrétanChapitre 53 sur 96 · XLI. — M. Renouvier à M. Secrétan · texte numérisé non relu

XLI. — M. Renouvier à M. Secrétan

Saint-Nazaire (Var), chez Madame Coriel, 1/7, 74. Cher ami, J'ai longtemps et déplorablement procrastiné pour vous écrire , mais non pas sans remords, je vous assure. Prenez ce remords pour votre juste satisfaction. Au moins, suis-je à temps je l'espère, pour répondre au désir que vous avez bien voulu me témoigner d'apprendre en quels lieux, éloignés ou voisins de vos propres pérégrinations possibles, je serai poussé dans cette saison des eaux qui est celle des vacances. Et quant à ceci, en vérité, je n'aurais pas pu vous en informer beaucoup plus tôt, car je l'ignorais moi-même. Les raisons de santé ont, d'après l'expérience de l'an dernier, mis les bains de mer en première ligne obligatoire de mes indications personnelles, mais le choix de la plage était resté incertain, jusqu'à ces derniers jours. Je croyais devoir aller probablement au Grau du Roi (Aigues-Mortes) quand la difficulté d'y trouver un logement à mon goût, et les informations venues de mon ami Zurcher, de Toulon, m'ont attiré ici. La plage à vrai dire y est mauvaise, mais toutes les autres conditions excellentes : pays beau et sain, fenêtre sur la mer, ressources de la ville voisine, etc. Saint-Nazaire (Ollioules) est la deuxième station après Toulon sur la ligne de Toulon à Marseille. Il est probable que je vais rester là (avec ma femme et la bonne) installé jusqu'à la fin d'août, quoique en vérité Laigleglia, Alassio et leur admirable plage, que vous m'avez décrite, exercent sur moi une fascination lointaine, mais je prévois que ma paresse l'emportera sur toute autre considération et que je resterai où je suis. Si j'étais moins difficile à mouvoir, j'irais chercher à Alassio ou par là, quelque petite villa, ou même quelque propriété de rapport à acheter (vous vous souvenez de cet ancien projet pour lequel vous m'avez dans le temps fourni des renseignements?)... mais je n'en ai vraiment pas le courage, et le peu d'années que je sens devant moi ne suffit pas pour me stimuler à m'aller élever cette tente en Italie. Mais je m'égare en détails inutiles, cher ami, quand tout cela est pour vous dire que je serais très heureux que vos plans de cette année pussent admettre comme l'autre fois un parcours, pédestre ou autre, des côtes de Provence. Comptez bien me trouver ici, à moins de changement de station balnéaire, duquel je vous

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avertirais le cas échéant, aussitôt qu'il serait décidé. — J'ai lu l'attaque du professeur Astié contre la Philosophie de la Liberté et votre réponse. L'attaque m'a semblé d'une dialectique fort embrouillée et confuse, ce que d'ailleurs vous faites bien ressortir. Ce théologien dirige ses malices (que vous ne relevez pas) contre votre personne, et même cet hétérodoxe (que je dois croire tel puisqu'il malmène votre orthodoxie) arrive à prendre vis-à-vis de vous le ton inquisiteur (oh! ces théologiens!), mais en vérité il n'est pas malin en philosophie, le cher homme; et je ne vois pas qu'il comprenne la question le moins du monde... excepté dans le sentiment qu'il a que M. Garreau ou moi nous pourrions bien vous avoir porté quelques bottes difficiles à parer. Mais cela ne suffît pas; il faudrait qu'il sentît aussi quelque peu, ce que les écoliers eux-mêmes finissent par savoir, et ce que vous lui montrez, que le système de la substance aux attributs nécessaires est logiquement un spinozisme. Au demeurant, vous n'attendez pas, je suppose, que j'abandonne mes propres objections en présence de votre réponse à M. Astié. Je souliens toujours que la liberté absolue, avant la création, est une sorte de lemme logique, idée abstraite = indétermination = puissance pure, etc., et non pas ce que l'Univers appelle Dieu. A ce propos, savez-vous que je pourrais me plaindre à vous de ce que vous me faites figurer comme polythéiste avec L. Ménard, sans restriction, quand je n'ai en réalité présenté l'anthropomorphisme pluralitaire que comme une hypothèse plus capable que toute autre de résister à certaines objections? Au vrai, je ne puis admettre que je sois jamais sorti de l'idée de la docta ignorantia en fait d'assertions théologiques. Mais ma pauvre critique déplaît à tout le monde et je dois m'habituer au rôle d'un pestiféré dont le contact est à craindre pour chacun. Pour notre polémique sur la justice je lâcherai de traiter de nouvaaula question à mon point de vue et de m'expliquer mieux que je ne l'ai fait jusqu'ici. Je devrais en être capable, car mon sentiment est vif sur ce sujet. Mais les polémiques sont bien peu fructueuses, cher ami, sans compter qu'elles mènent de point en point à tant de choses qu'il faudrait aussi débrouiller l'un pour l'autre ou l'un contre l'autre. Dans une lettre, si ce n'est encore ailleurs peut-être, le mieux est d'en appeler pour s'expliquer sans dialectique, à quelque gros sentiment significatif et révélateur du fond de l'àme. Le mien (comme celui de bien d'autres d'ailleurs), c'est que la justice implique, n'importe à quel moment de la coor-

dinaiion des idées, un élément original, impossible à tirer de l'amour. Je l'appellerai si vous voulez, le droit de revendication de l'égalité dans un partage entre personnes toutes choses égales d'ailleurs — j'entends dans le partage de l'amour lui-même, si l'amour devait avoir une distribution de bien pour conséquence. Voulez-vous réfléchir un moment à cela?

J'ai eu de vos nouvelles par l'ami Pillon durant notre séjour à Paris, et j'ai appris aussi que vous avez l'ait du bien à la Critique philosophique, de quoi remerciements bien sentis. J'ai regretté de ne pas pouvoir aller vous rejoindre à Paris à ce moment. C'eût été grande joie pour moi de vous y voir. Mais ma santé est vraiment très fragile. J'ai des infirmités et une peur horrible du froid dans les appartements.

Adieu, cher ami, croyez-moi bien à vous de cœur.

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