‹ Correspondance de Renouvier et SecrétanChapitre 55 sur 96 · XLII. — M. Secrétan à M. Renouvier · texte numérisé non relu

XLII. — M. Secrétan à M. Renouvier

Lausanne (Pontbaise), le 13 sept. 1874.

Cher ami et plus que jamais cher maître, Je ne crois pas avoir perdu de vue un seul jour votre chère lettre du premier juillet et voici en conscience le premier jour où je puis essayer d'y répondre, tant l'obligation du travail devient onéreuse quand la faculté de travail a diminué. Depuis l'arrivée de votre lettre de Saint Nazaire j'ai été attelé à une charrue dont on me détache chaque matin fumant et rendu. Cette charrue laboure vos terres et me rend plus que jamais votre débiteur, c'est un cours de droit naturel, lequel se confond aisément avec la morale de ceux qui ne distinguent point entre le principe de la morale et celui du droit.

Cette distinction est pour moi très essentielle, j'y trouve le seul moyen d'y dégager l'idée pure du droit. C'est à mes yeux une faute égale de vouloir par une greffe subreptice faire sortir de l'idée juridique des fruits qu'elle ne saurait logiquement porter, et que sa consécration dans les consciences ne lui ferait pas porter ou bien d'absorber le droit dans l'idée du but et de demander à la contrainte la réalisation immédiate de celui-ci comme font les moralistes de l'Église, les socialistes, les Jacobins, les Renan et les Mazzini d'après votre dernier n°. Je ne songe donc point à vous suivre en tous vos errements pas plus qu'à m'inspirer de votre fantastique idéalisation de l'antiquité grecque et romaine, mais restant sur ces distinctions dans les termes de la Philosophie de la Liberté et de mon Précis, je pense trouver à peu près tout mon droit naturel dans votre Science de la morale, la supposant d'accord au fond avec Benjamin Constant, avec Tocqueville que je connais à peine, mais que je me figure avoir écrit à peu près ce que j'essaie de penser sur ces matières. Guidez un peu mes pas, je vous prie, dans la littérature de ce sujet où je suis trop neuf.

Ce cours se substitue à tout autre enseignement dogmatique de la Philosophie dans nos facultés, il formera à 3 heures par semaine environ 90 leçons de 3/4 d'heure, mon seul enseignement avec un cours d'Histoire de la Philosophie à 180 leçons (3 heures et deux ans). J'ai donc dû y fondre sous la forme d'introduction le Cours de Philosophie générale à 2 heures que j'ai fait l'an dernier de nouveau après une interruption de quelques années, non d'après mon Précis, mais d'après VEncyclopédie de la Philosophie d'Henri Ritter, l'historien où j'ai trouvé à peu près ma propre pensée sous une forme qui m'a paru bien plus rigoureuse, plus critique et dégagée des préoccupations de la religion positive qui vous ont paru compliquer trop la morale de la Philosophie de la Liberté. Je ne pouvais plus me servir de mon Précis, ayant renoncé au cours de Psychologie qu'un de mes collègues fait au Gymnase et j'ai trouvé la morale de Ritter préférable à celle de mon Précis. Le Plan et l'Étendue de son ouvrage le rapprochent de vos Essais de Critique générale. C'est le 1" volume que j'en ai extrait à mon usage. Le 2« Physique (y compris la Psychologie) peut me servir encore pour une rapide discussion des méthodes et des points de vue généraux en physique ; le 3« Sciences

1. Revue de Théologie et de Philosophie, Lausanne, 1873, p. 321 et suiv.

morales, quoiqu'intéressant, ne peut me convenir, ni par son plan qui laisse le droit trop en arrière, ni même par le fond des idées. L'auteur est un des Allemands les plus raisonnables que je connaisse, mais c'est encore un Allemand.

S'il vous était possible de prendre connaissance de ce livre, suffisamment clair pour un lecteur patient et qui sait bien la langue originale, il me semble qu'il vaudrait bien une analyse et une discussion de quelque étendue da.ns la. Critique, quoiqu'il ne paraisse pas avoir produit une bien grande sensation puisqu'il a paru déjà entre 1862 et 1864.

Le travail à préparer pour la rentrée d'octobre a mis hors de question tout projet de voyage, il m'eût été d'ailleurs difficile de retourner en Provence après y avoir passé l'an dernier. Les mêmes préoccupations m'ont fait entièrement renoncer au projet de répondre en bloc à toutes les critiques assez nombreuses qui ont plu simultanément sur la Philosophie de la Liberté, cette année. Celle de M. Astié est la plus passionnée et la moins considérable, je ne songerais pas à y revenir. Je suis d'accord que mon imputation de polythéisme était une exagération ad hominem, mais ayant reconnu la loyauté de mes analyses lorsque je me suis occupé directement de vous, je sais que vous m'avez pardonné cet écart de polémique. J'avoue qu'il me paraissait absurde à un théologien, non précisément orthodoxe mais archithéologien de prendre toutes ses armes dans une critique qui repose au fond sur la négation de la théologie, j'ai exprimé ce sentiment dans la forme la plus plastique, sinon la plus juste. Il me semble que j'ai déjà répondu à votre désir sur la nécessité de faire une place à part et importante aux idées de justice, d'égalité et de réciprocité en vous choisissant pour guide en droit naturel. Il me semble que vous deviez déjà trouver cette tendance bien marquée dans ma conférence de 1873 sur la Conscience, que vous avez lue. Si elle apparaît moins dans celle de ce printemps sur le bonheur, c'est uniquement parce que le sujet tel qu'il pouvait être touché dans une seule leçon populaire ne m'y appelait pas. Je vais vous l'envoyer. (Elle a paru encore dans le Chrétien Evangile, organe de notre Église libre. Le rédacteur de ce journal aimerait bien que vous fissiez échange avec lui.) J'aspire à rendre sensible la proposition qu'il n'y a point d'amour sans justice (telle que vous l'entendez). Quant à vous et à votre école vous essayez, vous habilement, d'autres très naïvement, de tirer les

devoirs de bienveillance de la notion de justice. Quel que soit celui qui ait tort ou raison le débat entre nous est purement spéculatif, la conception pratique du bien moral, la conception pratique de l'État et du droit sont identiques. De telles controverses ne nous sépareront point, peut-être pourraient-elles nous servir réciproquement, même quand nous persisterions à représenter deux points de vue, conséquence de deux points de départ. Faites de la littérature. Faites aussi de la politique, de la politique actuelle. Faites beaucoup de littérature afin de parler de plus en plus la langue littéraire en philosophie. Pour moi je n'en ai nul besoin. J'aime votre langue technique et neuve. Mais je la crois un obstacle à la diffusion de la Critique que je continue à chérir de tout cœur.

Gh. Secrétan.

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