‹ Correspondance de Renouvier et SecrétanChapitre 56 sur 96 · XLIII. — M. Renouvier à M. Secrétan · texte numérisé non relu

XLIII. — M. Renouvier à M. Secrétan

La Verdette, H/1,75.

Cher ami,

Moi qui pense à vous si souvent, et à vos ouvrages et à vos aimables lettres, je n'ai pas besoin pour être sommé de remplir mes devoirs de correspondant de cette entrée d'année nouvelle qui nous rappelle les amis qui sont loin, et même les simples connaissances. Cependant elle augmente mes remords et me donne la force de vaincre ma paresse. Et puisque j'ai commencé par cette allusion au jour de l'an permettez que je vous souhaite force et santé pour les travaux dont vous êtes surchargé et puis toutes les satisfactions qui vous sont dues ou que vous pouvez désirer, compatibles avec notre âge, hélas! décidément vieillissant et dont je commence à bien sentir le poids pour mon compte. Je m'estime très heureux d'être attelé à la Critique -philosophique, et j'y suffis en ne cherchant pas — ne forçons point notre talent — à mettre dans ma rédaction la souplesse et la variété qu'il y faudrait pourtant. Mais dans l'année qui vient de finir je me suis vraiment surmené pour mettre fin aux additions nombreuses que réclamaient mes Essais pour une seconde édition, et puis à un autre ouvrage auquel j'ai dft tâcher de donner quelque valeur littéraire (Oh !). Ce dernier n'est même pas tout â fait fini? Vous en ai-je jamais parlé? Ce sera le développement dun travail informe et mal écrit qui avait été commencé il y a quinze ou vingt ans dans certaine Revue, et cela s'appelle VUchronie. Il y aura lâ-dedans de

quoi scandaliser bien des âmes, mais je suppose qu'on ne le lira pas. Je vais tout de même. Je suis heureux de ce que vous me dites de l'utilité dont vous est ma Science de la Morale pour votre cours de Droit Naturel. Vous avez raison, je pense, d'estimer nos dissidences être de spéculation bien souvent, plus que, comment dirai-je? de cœur, et ces difficultés en théorie mériteraient d'ordinaire aussi d'être appelées querelles de mots. Le pauvre esprit humain de vous et de moi n'est seulement pas capable de se certifier son accord ou son désaccord, et si, que ne veut-il pas connaître! {sic) Nos vraies diversités à nous deux, cher ami, tiennent à la foi. Vous en avez une, vous, par delà la philosophie, mais moi, j'en suis bien marri, je n'en ai aucune dans ces endroits-là, ayant eu le bonheur d'être un petit payen dès l'âge de la dite première communion et avant. Il est vrai que je n'en valais pas mieux pour cela, mais les choses se sont un peu rangées.

Vous pensez bien que je n'ai pas pensé un seul instant à vous croire l'auteur de l'article, quoique si bienveillant, que m'a consacré la Revue de MM. Dandiran et Astié. Vous êtes un peu brouillé avec ce dernier, je suppose, mais surtout je n'ai reconnu ni vos idées propres, ni votre manière. Pouvez-vous me dire qui est l'auteur? Est-ce M. Astié lui-même? Mais surtout ma réponse vous a-t-elle semblé convenable et savez-vous si elle n'a produit aucun mauvais effet? Ce serait bien contre mon intention.

Ce que vous me dites du mérite de Y Encyclopédie de la Philosophie de Henry Ritter n'est pas sans m'étonner, ses livres d'histoire de la philosophie m'ayant toujours paru s'élever peu au-dessus de l'érudition dans ces matières. Mais, vous savez, je ne peux rien lire en allemand. Germanum est, non legitur. C'est un terrible empêchement à ce que la Critique philosophique rende compte de cet ouvrage dont il y aurait même, dites-vous, une sérieuse étude à faire.

Je goûte bien vos conseils au sujet de la Critique. Mais il est difficile à un vieux de changer de méthode et l'ami Pillon a par malheur mes qualités et mes défauts ou à peu près.

Adieu, cher ami, je vous embrasse bien cordialement.

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