Munich
vrez j'espère sans encombre et sans frais. Je serai bien heureux d'avoir votre impression générale sur ma Science de la morale, quoique je ne me dissimule pas que nos vues sur le fond même de la morale (rationnelle et chrétienne comparées) doivent différer. Mais sur d'autres points de la plus haute importance, où nous ne suivons ni vous ni moi le courant du siècle, j'obtiendrai j'espère vos sympathies. Vous verrez que j'ai abordé le problème du mal avec conscience et sévérité et que j'admets une chute, moi aussi, tout en faisant effort pour ne pas m'éloigner des sens philosophique et historique des choses.
Je vous remercie beaucoup des renseignements nets, sincères et profonds que vous me donnez sur vos tendances et la marche de votre pensée. Je m'en servirai pour me préserver de toute erreur d'interprétation dans le compte que je voudrais rendre de vos travaux. Je ne pourrai malheureusement qu'être bien succinct dans cette tentative, car elle fera partie d'une longue étude historique sur Vinfini, la substance et la liberté, où bien des noms anciens et modernes se disputeront la place. Du moins vous ne serez pas des plus mal placés, et je tâcherai d'exprimer toute l'estime que vos travaux doivent inspirer.
Je n'ai de vos ouvrages ni la Philosophie de Leibniz ni la Raison et le Christianisme, ni l'Aine et le Corps, ni V Université fédérale. Mais je n'ose vous les demander, du moins jusqu'à ce que vous ayez une occasion de les envoyer à Paris, et en supposant que vous en ayez des exemplaires. S'il en est un dans le nombre que vous pensiez devoir m'être immédiatement utile, veuillez me le désigner et je l'achèterai ici.
Je vous recommande de toute mon âme la lecture des posthumes de Lequier. Vous y trouverez, outre les grandes beautés de style, toujours attrayantes, des convictions énergiques et originalement rendues sur la certitude et sur la liberté. La question de \di prescience et de la liberté est traitée dans un dialogue véritablement étonnant d'une manière qui ne peut que vous intéresser vivement... Si quelques personnes de votre connaissance vous paraissaient (après que vous aurez lu) mériter le don de ce beau livre *, qui n'a été tiré qu'à 100 exemplaires, j'en ai encore quelques-uns disponibles.
1. En marge : je veux dire simplement devoir le lire avec intérêt et attention.
Il n'y a guère en effet de tendances philosophiques appréciables dans mes Manuels, dans le premier surtout, et j'ai abandonné celles qu'on démêlerait dans le second. Ma pensée a été complètement bouleversée il y a environ dix-huit ans. J'ai cherché ardemment toute ma vie. Pendant une certaine période, je me croyais rivé à des idées en vérité fort analogues à l'hégélianisme. La question de l'infini et des contradictions me travaillait. Le fond de mon travail et de mes progrès, depuis ma sortie de l'école polytechnique, tenait à l'idée que je devais me faire de l'infini considéré mathématiquement, c'est-à-dire dans l'espace et dans le temps. Là aussi fut ma révolution, et plût à Dieu que je n'eusse pas écrit une ligne auparavant!
Je recevrai avec beaucoup de plaisir le N° de la Bibliothèque Universelle^ où vous avez bien voulu parler de moi. La critique, si critique il y a, ne me fait pas peur. Je me flatte d'être de ceux qui l'aiment, alors même qu'ils ont à en souflFrir. Traitez-moi toujours avec la dernière rigueur. Quand la bienveillance y est aussi, rien de plus salutaire.
Croyez-moi votre bien dévoué C. Renouvier.
P.-S. Mille pardons pour la distraction qui m'avait fait oublier de vous donner mon adresse.
[La lettre de Secrétan qui fait suite à la précédente n'a pas été retrouvée.]