VI. — M. Renouvier à M. Secrétan
Paris, 24/1 69.
Monsieur,
Je vous rends grâces pour Tenvoi de la Raison et le Christianisme et la Philosophie de Leibniz. Je ne manquerai pas de les lire comme vos autres ouvrages que je ne connaissais pas encore et quelles que puissent être mes dissidences je suis sûr au moins de retirer de ma lecture le profit qu'on trouve dans le commerce d'un esprit tel que le vôtre. Mais je pense que je ne vous ai pas encore remercié spécialement pour la Philosophie de V. Cousin. Je l'ai cependant lu aussitôt que reçu et j'y ai trouvé pour la première fois les appréciations d'un philosophe sur ce... faut-il dire hâbleur? Le discours de M. Miguet nu me fuit pas changer d'avis sur l'insufllbance de toutes
les autres critiques ou louanges arrivées à ma connaissance. Mais votre ouvrage est plein de pensées fortes et profondes devant lesquelles le pauvre adversaire est bien petit garçon : l'adversaire je veux dire l'éclectisme. Je n'ai point reçu de N° de la Bibliothèque Universelle, ce que je constate, non pour réclamation, car je serais désolé de vous causer le moindre tracas et je saurais peut-être bien trouver ici quelque part le N" en question, mais parce que vous m'annonciez l'envoi.
Vous voulez bien me consulter sur l'ordre à suivre dans la lecture de mes choses. Je crois que pour vous l'ordre de publication qui est celui de l'abstrait au concret, sera toujours bon. Seulement je vous signalerai dans le second Essai les chapitres sur Dieu et l'immortalité pour développement ou correction des thèses négatives du premier^ et dans le troisième le chapitre sur le fond de la nature (chap. 4) et les deux précédents pour éclaircissement du point de vue définitif où me conduisent les thèses de méthode pure touchant la réduction de l'être au phénomène. Enfin le quatrième Essai elldiMorale appartiennent à une autre série : la série morale et historique. Il me serait bien précieux de connaître votre impression générale sur mon dernier ouvrage, où je crois sentir quelque originalité, non pas s'il plaît à Dieu de la mauvaise, mais je ne voudrais pas non plus interrompre la marche que vous avez commencé de suivre et je suis confus autant que charmé de la quantité de temps que vous parlez de me consacrer. Combien je déplore que vous n'ayez pas la même liberté que moi pour vous livrer à la philosophie. Mais aussi quelle compensation que la bénédiction de la maison! Et vous l'avez.
C'est bien le moins que je fasse de mon mieux pour atténuer la peine toujours grande que vous voulez prendre avec moi, celle de pénétrer la pensée d'autrui sur des sujets difficiles. Commençons si vous le voulez bien par mettre de côté la question de l'existence de Dieu, de Dieu, c'est-à-dire ici d'une personne moralement parfaite et très puissante, auteur de ma nature, inspirateur de certaines de mes pensées, ordonnateur des conditions de ma vie et de la vie des êtres qui m'entourent; je déclare en conscience n'avoir rien écrit qui me parût contraire à la foi en Dieu, pris en ce sens. Loin de là, je crois avoir travaillé à détruire les dogmes philosophiques où se trouvent selon moi (un peu selon vous aussi?) les plus mortels empêchements à cette foi, la digne foi anthropomorphique des véritables hommes de religion depuis les patriarches. Croyez-bien que je dis
ceci fort gravement et sans ombre de dédain dissimulé. Mais je fais de la philosophie ou, si l'on veut, de la métaphysique, quoiqu'en partie négative. Alors je rencontre un Dieu non seulement différent mais contradictoire à mon avis avec le précédent et avec lui-même par les attributs qu'on lui donne : le Dieu des théologiens. Je voudrais pouvoir en débarrasser la philosophie, et je croirais que la religion n'aurait guère moins à gagner à cette délivrance. Je mets peu de différence logique entre les doctrines des indous, des alexandrins, de Parménide, de saint Thomas, de D. Scot lui-même, de Spinoza, de Hegel et de nos séminaires : les contradictions inhérentes à ces doctrines sont seulement avouées ou désavouées en différentes mesures...
Je conçois très bien que l'on veuille toujours poser une actualité éternelle pour expliquer les temporelles. Mais j'examine et je trouve que l'éternité a parte ante, si elle admet une variété nombrable, ne fût-ce que de pensée, dans son sujet, implique l'infini numérique effectué, donc contradiction; si elle n'admet point de telle variété, nous avons le sphareos de Xénophane : à quoi peut-il nous servir? nous n'en tirerons ni le monde, ni rien pour le monde. Je réclame votre indulgence pour des points imparfaitement accusés dans ce paragraphe.
Mais vous n'êtes pas loin de m'accorder cela si je comprends bien. Alors un mot encore et je me mets à mon tour sur la défensive. Ce mot c'est qu'en acceptant le Dieu commun de la philosophie et de la théologie vous acceptez le Dieu du panthéisme. Sur le terrain des idées de l'éternel et de l'infini, les philosophes qui nient la personnalité divine et humaine sont plus forts que ceux qui veulent y croire, car les premiers rencontrent une grande difficulté de moins. C'est ce que l'histoire des idées fait assez voir ce me semble. Le Dieu personnel a toujours été un intrus dans la grande spéculation et toute philosophie, comme le disait Jacobi, va au panthéisme.
Me voici sur la défensive : j'ai deux grandes raisons pour choisir comme je fais entre le non-compréhensible et le contradictoire que j'appelle plutôt inintelligible. 1° Si je n'accepte pas la contradiction, ce n'est pas précisément que mon esprit s'?/ refuse. Mon esprit est de même étoffe que celui de Hegel et ne se refuse à rien du tout quand je veux. Mais c'est que je veux faire usage de ma raison dans les choses pour lesquelles elle me semble faite. Or si j'accepte la contradiction, pouvant l'éviter, tout prend chez moi une assiette fausse.
Je ne sais plus bien pour quels motifs je n'embrasserais pas le scepticisme rationnel absolu, puis des mystères et folies, religieux ou autres, auxquels on n'a pas toujours tant à reprocher que la contradiction intrinsèque... Enfin je prends ce point là pour appuyer mon levier , comme vousvoulezbienledire, et l'autorité réelle est aussi pour moi dans cette certitude personnelle que j'embrasse résolument. 2° C'est que mon non-compréhensible est une limite et non pas quelque chose de compris. Mon attitude est de critique en cela, non de dogmatique ; je reste en dehors, je dis que toute réalité (.selon ma connaissance) est finie dans le temps et dans l'espace; je dis que ce qui est vrai de chaque réalité est vrai de toutes ensemble : pure logique; cela peut se démontrer. Je dis particulièrement que tout a commencé. Je dis aussi que je ne comprends pas ce qui est vrai, savoir que tout a commencé. Eh! sans doute, comment le comprendrais-je? Alors cela ne serait pas vrai. Il faudrait me soustraire aux conditions de la connaissance, lesquelles m'astreignent à demeurer dans l'enceinte des relations intérieures d'antécédent à conséquent en tous genres; il faudrait dépasser cela même que je pose comme limite, savoir le premier commencement; et je dis que c'est une limite. Vous voulez qu'au delà de cette limite il y ait un absolu, un pur inconditionné. Soit à présent. Qu'en ferez-vous? Je vous refuse le droit de le définir par les catégories de l'entendement. Alors vous poserez ces mômes catégories en les affirmant et les niant tout ensemble (n'est-ce pas bien cela?). Je préfère avouer tout simplement qu'au delà de la connaissance, il y a l'inconnu essentiel. L'inconnu! définition bien pauvre pour être une définition suffisante et adéquate de ce que les hommes appellent Dieu !
Il me resterait à répondre au grand argument du bout de l'espace et du bout du temps : le bâton d'Épicure. Je le fais simplement : il y a dans l'espace deux éléments : une intuition, une relation sut generis envisagée entre les sujets soumis à cette intuition de la part de l'un d'eux. L'intuition suit partout son sujet : en ce sens il n'y a pas de bout de l'espace, l'espace ira partout où iront l'intuition pure et l'imagination proprement dite. La relation de son côté est envisagée entre des termes objectifs partout où il en est de tels. Où il n'y en a pas, elle n'est pas. Dans tout cela rien d'objectivement infini; une possibilité indéfinie seulement. (Voir /" Essai, p. 290, 291, 295) (puisque vous voulez bien me permettre de ces renvois).
J'ai à vous faire mille excuses d'être si long. Je n'oserais pas l'être
autant sur la deuxième question, celle cependant où vous entrez le plus malaisément dans ma pensée. Je vais lâcher de l'éclaircir en distinguant pour ainsi dire trois moments dans la marche de mes trois volumes. Premier moment : méthode pure, abstraction complète, procédé scientifique, s'il se peut et si je réussis. Sous ce point de vue je trouve que je ne peux définir l'être que par la relation, la fonction (au sens mathématique du mot), la loi. Quoique ce point de vue doive se particulariser plus tard, je dis toujours très naïvement que je ne conçois dans un être que ce que Leibniz appelait les phénomènes réglés (assemblés et réglés). Le reste, si reste il y a, échappe. Vous m'objectez l'emploi que je fais du sens vulgaire d'être et de substance. C'est alors que je parle ma langue, une langue humaine et que je me sers de métaphores inévitablement suggérées par l'imagination. Au reste, il y a un sens relatif du mot substance, que j'accepte : c'est le groupe du sujet défini par divers prédicats et auquel on ajoute ou retranche par la pensée la note d'un prédicat particulier. Second moment : celui où, traitant le problème de la certitude et ensuite, j'affirme volontairement l'existence réelle externe d'êtres semblables à moi ou différents, mais particulièrement de ceux qui me sont semblables; et où je reconnais à ces groupes de phénomènes des caractères, tant de constance que de développement qui leur constituent des destinées physiques et morales, et où enfin j'ouvre la porte à plusieurs hypothèses (dont les vraisemblances sont à rechercher) parmi lesquelles est l'hypothèse des âmes en divers sens excepté le sens de la substance soliveau, le seul décidément antiscientifique. Troisième moment : le fond de la nature, la question des êtres ou forces naturelles élémentaires. J'aboutis alors pour concilier la méthode idéaliste avec l'existence réelle des corps à une .sorte de monadisme, mais grandement modifié par la négation de l'infinité, de la continuité et de la solidarité et débarrassé de ce plein de matière (et de ces substances au fond éternelles grosses d'une infinité de modifications) que Leibniz voulait passionnément conserver. Je trouve un ferme appui pour cette partie de mes thèses dans les tendances actuelles et très manifestes des sciences physiques et des mathématiques appliquées. Je suis un peu de l'avis de Kavaisson et â mes yeux l'idéalisme sortant des sciences de la matière est incessamment appelé à faire une grande rentrée en philosophie. M. F'idoux disait aussi dernièrement quelque chose de semblable dans un rapport k l'Académie de médecine.
Voilà, cher Monsieur, me pardonnerez-vous ce cher en raison de sa spontanéité sincère et au sortir d'une espèce d'argumentation pleine de sympathie de ma part et non d'esprit cavillatoire? (Quelques heures passées avec vous sur ce papier, jointes à tous mes sentiments antérieurs m'ont inspiré cette familiarité malséante et que je voudrais maintenant vous communiquer), voilà ce que j'ai trouvé à jeter dans le petit abîme qui sépare toujours un esprit d'un autre esprit. Je voudrais bien du moins n'avoir pas été d'une brièveté trop obscure ni matériellement trop long.
J'ai mis à la boîte vos deux lettres après les avoir lues comme vous m'y autorisiez, et j'ai suivi avec beaucoup d'intérêt vos deux aimables polémiques avec ces messieurs du péripatétisme. En fait de doctrines ils pouvaient plus mal choisir, mais que je voudrais leur voir méditer le chap. ix de péri hermeneias, dût le xir Livre de la Métaphysique en souffrir. Je ne m'explique pas que M. Lachelier soutienne contre vous une thèse criticisle. Quel est ce mystère?
Quelle est cette revue de M. de Rémusat en 1867 ou 8 où vous me signalez une injuste appréciation? Ai-je bien lu? s'agit-il de la Revue des Deux Mondes? je rechercherai le N°. Il ne tiendra pas du moins à ma bonne volonté que la plaisante réparation n'ait lieu, plaisante en effet pour le public, pas tant qu'il semble au fond. Certes je hais, le mot n'est pas de trop, la religion comme établissement politique. Mais pour celte raison même et pour quelques autres, j'ai une vraie sympathie pour les églises protestantes modernes et je trouve presque tous mes contemporains bien aveugles. C'est une question de salut pour les races latines. Et malheureusement les sentiments catholiques régnent jusque sur les cœurs des ennemis affichés du catholicisme.
Agréez l'assurance de mes sentiments bien dévoués.