LXVII. — M. Secrétan à M. Renouvier
Villa Paleyres, le 18 juin 1884.
En vous remerciant tardivement, cher ami, du bon accueil que vous m'avez fait il y a trois semaines, je vous demande ou je vous rappelle de vouloir me marquer le moment où vous serez installés à Aix. Je serai libre de mes mouvements à partir du 10 juillet et ne voudrais point négliger le moment favorable. Les plans de course ne seront sans doute pas plus maigres que la dernière fois, mais peut-être la voie de Culoz ne vous sourira-t-elle pas beaucoup et serez-vous curieux d'inspecter la nouvelle ligne par Annecy. Il ne m'a pas semblé que l'ordre des trains y favorisât beaucoup un séjour à Genève en partant d'Aix, mais je n'y ai pas encore vu bien clair.
J'espère aller vous voir moi-même à Aix et me rendre compte de ce pays que j'ai traversé vingt fois sans m'y arrêter jamais. Je suis poussé en Savoie par une attraction subsidiaire, le désir de faire
iSO CORRESPONDANCE DE CH. RENOUVIER ET DE CH. SECRET AN.
visite à M. Taine qui passe la saison tout entière sur les bords du lac d'Annecy, M. le pasteur HoUard, rue Madame, Paris, une connaissance de M. Pillon, m'a mis récemment sur la conscience d'aller le voir. Chargé de faire l'instruction religieuse de sa fille, il a trouvé M. Taine dans des dispositions assez différentes de ce que ses livres de philosophie auraient fait préjuger. J'aime à croire que l'excellent pasteur ne compte pas sur moi pour la conversion de son philosophe, je craindrais bien plutôt l'effet contraire; mais il désire sans doute avoir mon impression : bref, il a ma parole et je la tiendrai d'autant plus volontiers que j'ai lieu, d'autre part encore, d'espérer un aimable accueil. Il me sourirait beaucoup que vous aussi, ou M. Pillon, ou tous les deux profitassiez du voisinage pour voir ce logicien qui m'intéresse depuis longtemps, c'est-à-dire depuis que son Intelligence m'a fait deviner en lui un père tendre. Si les philosophes se faisaient dévots, peut-être le troupeau se laisserait-il persuader de mettre un peu plus de raison dans sa dévotion, ce qui répondrait à un besoin vivement senti.
Quelques jours après mon retour, retardé de quelques heures par le dernier éboulement en amont du Fort l'Écluse, j'ai reçu le premier exemplaire d'un volume sur le Principe de la Morale formé d'articles que vous connaissez. Vous y avez déjà touché chez vous, pour ce qui concerne mes critiques de la Science de la Morale que j'ai je crois, un peu abrégées. J'espère néanmoins que vous ferez une annonce du volume par considération pour l'éditeur qui certes en a grand besoin. Il a sans doute envoyé déjà un exemplaire au bureau de la Critique, mais je ne sais s'il en a mis deux. L'aventure de mon petit cahier d'hérésies m'a détourné de vous en expédier encore un de mes dits, mais s'il ne vous arrive pas de Paris, je serais fort honoré de vous l'offrir.
Je vous prie de me rappeler à M. d'Albenas s'il est encore avec vous, et si vous écrivez à MM. Dauriac ou Pinchinat marquez-leur en passant tout le plaisir que j'ai eu à les rencontrer.
Adieu donc, cher ami et à bientôt. Votre
Ch. Secrétan.