‹ Correspondance de Renouvier et SecrétanChapitre 85 sur 96 · LXVIII. — M. Secrétan à M. Renouvier · texte numérisé non relu

LXVIII. — M. Secrétan à M. Renouvier

Lausanne, le 26 août 84.

Bien chers amis,

Je voulais différer mon remerciement pour votre aimable accueil jusqu'à ce que j'eusse quelque chose à vous écrire qui en fît passer l'ennui, mais il faudrait peut-être trop attendre, je ne sais plus ce qui adviendra de vous après le mois expiré et je voudrais que ma cordiale salutation vous trouve encore ensemble.

Peut-être le choléra du midi vous a-t-il conseillé de rester à Aix où la chaleur doit être encore suffisante, s'il est permis d'en juger par celle d'ici — peut-être êtes-vous las de dîner à la cave. Si vous étiez venu jusqu'à Évian, vous auriez vu hier des régates qu'on dit avoir été magnifiques et un feu d'artifice qui faisait encore quelque figure de notre balcon.

Depuis vous, je suis retourné en Savoie, pour montrer un glacier à ma fille Sophie qui n'en avait encore point vu. Elle a poussé jusque sur la mer de glace et moi jusqu'au bas. Nous avons passé ensemble cinq jours bien paisibles à Trient, un humide Elysée au dire d'André Chénier.

J'y ai mis au net un mémoire sur la cause, la puissance et la foi qui sera lu à l'Académie des Sciences morales et politiques quand il aura plu à M. Jules Simon, son secrétaire, de m'assigner un jour. Il sera précédé d'un autre sur V Hypothèse et le Postulat^ tous deux à propos de l'Évolution. Ce sont des essais formés de mes Conférences à Montauban. J'aurais bien voulu vous consulter sur ces sujets et avoir quelque bonne discussion philosophique, mais je n'ai jamais osé, vous aviez l'air si occupé... et puis il faisait si chaud.

Si madame Pillon n'avait pas aussi peur des petits bateaux que ma femme, vous ne quitteriez pas Aix sans emporter la carte à'Aymonier François, dit Bacchus, premier batelier de la ville, où vous apprendriez que les bateaux loués par cet industriel servent de guide sur la Dent du Chat, la dent de Nivolet, et autres montagnes, ce qui est sans contredit la plus grande merveillle réalisée jusqu'à ce jour par la mécanique. Je m'en veux un mal de mort de ne pas l'avoir vérifié. Allez au moins jusqu'au port voir si j'exagère en quoi que ce soit les merveilles de cette réclame et tâchez d'en faire l'essai.

Pardonnez-moi la fatuité que j'ai de vous envoyer ces photogra-

phies dont le petit air fier me semblerait pouvoir être envié par l'original.

Veuillez présenter à M. le président Pinchinat Tassurance de mon bien affectueux souvenir et croyez-moi comme toujours votre débiteur insolvable.

Je fais des vœux bien vifs pour que vous fassiez tous bonne cure et que vous emportiez de votre Savoie un excellent souvenir. On est passablement bien ici. Toutes nos dames vous saluent avec tout le respect dû à la pensée et se recommandent tendrement au bon souvenir de M°" Pillon.

Adieu, votre

Ch. Secrétan.

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