LXXVII. — M. Benouvier à M. Secrétan
La Verdelte, 22/4 90.
Cher ami, Je suis douloureusement affecté par le malheur qui vous frappe, Quoique j'aie bien peu connu M"* Secrétan, peu ou point causé avec elle quand elle m'a reçu sous son toit, j'ai vu parfaitement quelle bonté était la sienne, et quelle haute nature morale. Et vraiment cela se voyait ou se devinait assez à ses traits et à toutes ses allures. Croyez, cher ami, à toute ma sympathie pour les moments cruels du veuvage. Tâchez de travailler encore. J'espère bien que vous le pourrez. Votre tête est de celles, — avec la grande habitude d'exercer l'esprit — qui conservent la faculté du travail, et c'est l'unique moyen à notre âge, au moins en dehors de la religion qui ne peut pas tout, de lutter contre l'envahissement de la tristesse. J'ai, moi aussi, ce bonheur, au milieu de mes infirmités, de rester capable de penser et d'écrire. Mais je sens toute la force d'une expression qui est pour les jeunes une simple métaphore : « le poids de l'âge » !
Mon viticulteur, photographe, maintenant un peu libraire, a dû vous envoyer hier ou ce matin le volume qui manque à la collection de la Critique philosophique. Je vous serai bien obligé si vous voulez prendre la peine, ainsi que vous me l'ofFrez, de nous retourner le volume qui se trouve en double. Pardon de l'embarras.
Votre bien dévoué toujours.
Ch. Renouvier.