TRADUCTION, BALTHASAR GERBIER AU ROI CHARLES I
Bruxelles, le - décembre i63i.
Sire^
Dans ma lettre du 23 septembre, j'ai écrit au lord vicomte Dorchester secrétaire, que le Colonel Parrum m'a dit que le comte Jean de Nassau avait pour mandat de faire que Votre Majesté ne négocie point de traité de paix ou d'armistice pour les Hollandais et que le prince d'Orange lui avait déclaré lorsqu'il se trouvait à Wesel, que les États ne prêteraient jamais l'oreille à un traité provoqué par Votre Majesté.
Le mot de cet énigme est que le S^ Peter Rubens est allé dimanche dernier lé ~- de ce mois à Bergen op Zoom, accompagné d'un trompette,
X9 décembre i63i. avec plein pouvoir de mettre fin à. la guerre et de donner la vie à ce pays et à l'Empire.
Ce voyage fut résolu depuis la défaite de l'armée de Challoupe, mais n'était connu d'âme qui vive, en dehors de l'Infante et du marquis d'Aj^ona.
Les autres particularités sont venues à ma connaissance par un certain Monsieur Montfort, garde-dames de l'Infante, qui n'a dans sa confiance que M^ Peter Rubens. Ce dernier avant son départ de cette Cour me donna des raisons fondées de soupçonner qu'il était chargé d'une mission importante. En effet, dans une conversation que j'eus avec lui sur les affaires de la France, il se laissa aller à dire qu'il avait en main une affaire dont le succès aurait de l'influence sur le salut de cet État et de l'Empire. Je répliquai que assurément (comme chacun ici voudrait tuer le roi de Suède) il ne voulait pas envoyer un Ravaillac. Il dit : je n'ai qu'à envoyer une lettre. Or, je lui ai vu recevoir une mission de l'Infante sous un couvert sans adresse. Je lui dis que sans doute il devait partir pour la Hollande, ce qu'il rejeta, le temps n'étant pas propice, mais le lendemain il était parti pour Anvers. Son confident Monsieur Montfort m'a dit depuis lors la vérité, à savoir que les projets de l'Espagne étaient d'envoyer une partie des troupes de cet état en Italie et une autre pour défendre le Palatinat.
Quelle raison les obligera à faire une restitution ? Votre Majesté dans sa
sagesse en jugera.
De Votre Majesté etc.
B. Gerbier.
COMMENTAIRE
La présente lettre et les deux suivantes se rapportent à un événement dé la vie de Rubens qui ne nous est connu que par ces trois documents. Gerbier, l'ami particulier de Rubens et son partenaire dans les tentatives faites pour amener une entente entre l'Angleterre et l'Espagne, était en ce moment agent diplomatique de Charles I à Bruxelles. Il était donc bien placé pour connaître les faits et gestes politiques de son ami. De ses lettres, il résulte que le 14 décembre i63i Rubens se rendit en Hollande pour traiter de la paix et de la guerre entre les Provinces-Unies et les Pays-Bas espagnols. Cette mission était secrète; dans les provinces méridionales, quelques personnages haut placés seuls en avaient connaissance. C'était évidemment une tâche toute de confiance qui lui avait été confiée par l'Infante. Celle-ci prévoyant que l'irritation des nobles Belges, provoquée par la nomination de titulaires espagnols aux plus hautes dignités de l'État, allaient lui susciter des difiicultés, songeait à" prendre
ses précautions. Les regards des mécontents se tournaient vers le Nord ; ils 19 décembre i63i.
songeaient à s'entendre avec les provinces affranchies pour se détacher à leur
tour de TEspagne. L'Infante, désirant plus que jamais la paix avec la maison
d'Orange, prit l'initiative d'envoyer Rubens à La Haye pour sonder le prince et
lui faire des propositions. Rubens était en possession d'un sauf-conduit pour la
Hollande. Dans ce pays, personne n'était prévenu de sa démarche et personne
n'avait connaissance de son arrivée, si ce n'est le prince d'Orange et l'un de ses
intimes. Par l'intermédiaire du conseiller Junius, Rubens fit parvenir une lettre
au prince d'Orange ; il fut reçu par lui mais n'obtint aucun résultat. Selon
Gerbier, le voyage aurait duré neuf jours, trois pour aller, deux passés à
La Haye, quatre pour retourner. Le S^ de Baugy, ambassadeur de France
à La Haye, adressa au secrétaire d'État pour les affaires étrangères, une
dépêche datée du 23 décembre dans laquelle il dit : « Le peintre Rubens a
fait ici une course laquelle, quoique fort secrète, n'a pas laissé d'éclater et de
déplaire à beaucoup de gens qui sçavent de quoy il se mesle. Il n'y a esté
que du soir au matin et n'a conféré qu'une demi-heure. » (i) Baugy n'était
pas exactement informé ; Rubens avait passé deux jours à La Haye. Selon
Grotius, il avait mission d'offrir l'échange des prisonniers et la liberté de la
pèche, mais ce n'étaient là que des prétextes et le véritable but de sa mission
était de préparer les pourparlers de la trêve et de la paix. Nous savons que
Rubens fut chargé, en i632, de renouveler ces tentatives et qu'à la fin de
cette année et au commencement de i633 il était encore l'intermédiaire entre
l'Infante et le prince d'Orange. Les notables de nos provinces qui, à cette
époque, étaient réunis à Bruxelles aux États et avaient de leur côté noué
également des pourparlers avec le gouvernement des États-Unis, furent
offusqués du rôle confié par l'Infante à Rubens et montrèrent de la façon la
plus grossière leur antipathie contre le député préféré de la gouvernante.
(i) Archives des Affaires Étrangères à Paris, vol. intitulé Hollande i63i-i63a. (Cité par Gachard, op. cit. p. 233).
DCCXXVIII
26 décembre i63i. BALTHASAR GERBIER AU VICOMTE DORCHESTER.
A Mons*" le Viscount Dorchester.
Mmisieur.
J'ay escript a V. Ex: du voyage de Mons"^ Reubens en Hollande ; il a este trois jours à aller, deux jours à la Haye et quatre jours à retourner : il n a este veu d'Ame vivante que du Prince d'Orange et et du Chevalier Morgan en retournant.
Le soir de son arrivée à la Haye, le S*" Rubens envoya pour parler à un nommé le Conseiller Junius, par luy il fist entendre au Prince d'Oranges qu'il avoit à luy parler. Le Prince d'Orange feignant d'estre fort esmerveillé que Reubens estoit venu ainsi, dist qu'il estoit de bonne prinse, et qu'il ne sçavoit autre remedde pour luy sinon de s'en retourner sur ces mesmes pas, encore le soir de son arrivée, ceste responce renvoya le Conseiller Junius tout esperdu, Reubens escript au Prince une lettre, par laquelle il le conjuroit par les tesmoignages passez de sa gentille générosité, et de la bienveillance qu'il avoit tesmoigné en son endroit de permettre qu'il le vist, qu'il nestoit pas venu sans saufconduit qu'il avoit de sa main propre jà passé un An. Le Prince ayant leu sa lettre, faisoit encore comme s'il estoit en peinne, toutesfois dit à Junius, het is quaet dat men niet hooren noch niet sien en mach(i), et ordonne que le S'^ Reubens tardast jusques au lendemain, lequel soir il le fit venir à la Court secrettement, le Prince dit au S^ Reubens que le semblant qu'il avoit fait, n'estoist que pour les Estasts : ainsi chasqu'n joue la comédie, soit que du costé d'Hollande, ils dissimulent bien est certain que ceux çy demandent leur pain p^ l'Amour de Dieu ouvertement. Le S^ Reubens a fait fort le réservé n'a tardé qu'ne nuict à Bruxelles retournant le lendemain à Anvers, où il me disoit d'aller pour faire sa despeche en Espagne, pour un courier qu'ils expédient icîj sur son retour. J'ay fait suivre le dit S^ Rubens pour estre advertij s'il ne retourne pas en Hollande ; il ne s'est nullement ouvert n'ayant peu attrapper de
(i) Il est ref^rettable qu'on ne puisse entendre ni voir.
luy sinon que par une parolle qu'il se laissa eschapper, par une tentative 26 décembre i63i. que je luy ay donné, qu'il me sembloit qu'il avoit mal pris ces mesures voyant la conjuncture du temps qui ne permettoit pas que les Hollandois fissent la Trevve quand leur adverse partie est si bas, il dit que quand le Roy d'Espagne voudroit laisser eschapper Breda, qu'ils auroyent la fin de la guerre. Il y a grand 'apparance qu'ils frappent par ce marteau à l'oreille du prince d'Oranges, et que c est la cause qu'il n'a veu personne que luy, afin qu'il travail secrettement. Cependant que leur courier d'Espagne apportera la résolution ; voilà ce qui se sçait de ceste affaire.
B. Gerbier.
Bruxelles ce ^ Décembre i63i.
Londres. Public Record Office, Foreign State Papers. Flanders 60. Traduction Noël Sainsbury, op. cit., p. 166.
DCCXXIX HUGO GROTIUS A PIERRE DUPUY. décembre i63i.
Monsieur,
Je vous suis très obligé de nouveau à cause tant de voz bons souvenirs que de vos advis. Quant à mes affaires, je n'y voy pas clair encore. Le meilleur est que je m en soucie fort peu me souvenant d'une chanson que j'ay ouy en France : A que le monde est grand I Notre bon amy monsieur Rubens, comme vous aurez entendu, n'a rien faict ayant esté renvoyé par le prince d'Orange presque si tost qu'il fust arrivé. Sa commission estoit d'offrir l'eschange des prisonniers, la liberté de la pesche du harang et autre grand poissons dans l'Océan à condition qu'à ceux de Flandre fust permis la petite pesche sur leur coste, touts acheminements à un pourparler de tresve, redoublé grandement en ce temps icy par le Prince d'Orange à cause qu'on travaille asteure pour obtenir des Provinces les moyens nécessaires pour faire quelque chose de bon de cette année, une chose assez difficile en soy sans qu'on y apporte du destourbier. Les grand succès du Roy de Suède donnent
décembre i63i. au dict Princc enuye à s'efforcer, et le povre Palatin a levé largent qu'il avoit preste à ce pays et engagé les bagues de sa femme pour trouver de la compaignie qui le ramène dans son Palatinat. Car pour Bohême et ce qui en dépend il semble que tout cela se va mettre d'entre les mains de ceux qui le garderont mieux que luy n'a faict
Monsieur
Le serviteur très humble H. Grotius.
A Monsieur Monsieur du Puy à Paris.
Publié dans Notice sur Hugues de Groot, suivie de lettres inédites, par le Vicomte de Caix de Saint Aymour. Paris, Charravay, i883, page 63.
COMMENTAIRE
Hugo Grotius. Le célèbre jurisconsulte hollandais comptait, comme on le voit par la présente lettre, au nombre des « bons amis » de Rubens. On a voulu voir le portrait du savant dans mainte effigie peinte par Rubens, mais sans raison sérieuse. Nous avons déjà antérieurement constaté que Rubens devait être entré en relation avec Grotius. (Voir lettres du 26 février et du i"" septembre 1622.) Celui-ci s'était évadé de sa prison de Loevestein le 21 mars 162 1 et s'était rendu à Paris, où il rencontra Peiresc et se lia d'amitié avec lui. Nul doute que Rubens ne fût mis en relation avec Grotius lors de ses différents séjours à Paris de 1622 à i625. En i63i, Grotius cédant aux instances de ses amis, risqua de retourner dans sa patrie. Il arriva à Rotterdam vers la fin de septembre. Il n'y resta pas longtemps : proscrit de nouveau, il quitta la Hollande le 17 avril i632. C'est pendant ce court séjour qu'il écrivit la présente lettre à son ami Pierre Dupuy. Elle ne porte pas de date, mais nul doute qu'elle ne fût écrite, comme celles de Gerbier, vers la fin de décembre i63i.