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Correspondance de Soufflot avec les directeurs des bâtiments concernant la manufacture des Gobelins, 1756-1780

Jacques Germain Soufflot, l'architecte du Panthéon, fut directeur des manufactures royales des Gobelins et de la Savonnerie en qualité de Contrôleur des Bâtiments du Roi à Paris, de 1756 à 1776.

En septembre 1776, un « Edit du Roy sur le fait de ses Bâtiments » remania l'administration, les contrôles particuliers furent supprimés ; Soufflot ne fut plus que contrôleur de la généralité des bâtiments royaux. Mais le directeur général, le comte d'Angiviller, continua à le consulter pour tous les détails de la manufacture des Gobelins, jusqu'à sa mort en 1780.

Nous publions ici, d'après les fonds de la Série 0\ conservés aux Archives Nationales, un choix des lettres concernant cette manufacture, échangées de 1755 à 1780 entre Soufflot et ses supérieurs hiérarchiques — le marquis de Marigny, l'abbé Terray, le comte d'Angiviller, — successivement directeurs généraux des Bâtiments du Roi jusqu'à la Révolution. Une grande partie des lettres de Soufflot se trouvent dans les cartons relatifs à la manufacture elle-même (Série O1, cartons 2044 à 2047), ou dans ceux qui concernent l'administration générale (1545 à 1548).

Un registre journal tenu de 1766 à 1780 par Soufflot lui-même ou par ses emp]oyés (0! 1554), permet de combler les lacunes de la correspondance, qui devient plus rare à cette époque. — Quant aux lettres des directeurs généraux des Bâtiments, elles se trouvent soit en minutes dans les cartons sus désignés, (il faut y joindre le carton O1 1252 contenant la correspondance privée manuscrite du marquis de Marigny), soit copiées officiellement sur les registres des bureaux de la Direction Générale.

Nous n'avons pas voulu publier intégralement la correspondance administrative de Soufflot avec les Directeurs Généraux, mais seulement la plus grande partie de ses lettres avec la réponse ou la demande directoriales^ négligeant volontairement celles qui n'étaientque la répétition ou la confirmation des autres, ou qui entraient dans des détails précédemment traités dans d'autres lettres. Nous avons aussi laissé décote les mentions, les annotations manuscrites deSoufflot sur son livre-journal ou sur les mémoires et placets nombreux qui passaient par ses mains. Nous avons systématiquement négligé les lettres qui nous ont paru sans intérêt, afin d'embrasser dans notre publication un plus long espace de temps pour en tirer des conclusions générales ; nous avons renoncé à donner une édition complète des lettres de Soufflot, préférant en donner un choix qui nous paraissait plus conforme au cadre et aux dimensions restreintes d'une thèse complémentaire de doctorat. Mais si, volontairement, nous n'avons pas cherché^àêtre complet,nous croyons, du moins, n'avoir rien omis d'essentiel. Dans son ensemble, la correspondance que nous publions ici nous paraît présenter un tableau fidèle de l'histoire de la grande manufacture royale,

— une des gloires du siècle de Louis XIV, un des plus beaux fleurons de notre couronne artistique, — pendant une période de vingt-cinq ans, dans cette seconde moitié du xviii" siècle où s élaborent dans toutes les branches de l'activité humaine les germes de transformations profondes du siècle suivant. Et nous constatons, en effet, cette lente, progressive et féconde évolution à la manufacture des Gobelins, comme partout ailleurs.

Pour faciliter les recherches, nous avons fait suivre les lettres, — dont nous avons systématiquement modernisé l'orthographe, — de tables alphabétiques de noms de personnes (artistes et autres), de matières, et de tentures de tapisserie. Nous avons imprimé, en caractères italiques les noms propres des artistes en général, et des employés et artistes, (tapissiers et autres), des manufactures des Gobelins et de la Savonnerie.

Nous avons utilisé, pour élucider et annoter notre travail, en dehors des notices et ouvrages de Guillaumot, Lacordaire, Guiffrey, Gerspach, Curmer, etc., sur l'histoire de la tapisserie ou sur les artistes, en dehors des nombreux documents publiés, passim, dans les Archives de l'Art Français, le bel « Etat général des tapisseries de la manufacture des Gobelins depuis son origine jusqu'à nos jours », dressé par M. Maurice Fenaille. Nous indiquons d'ailleurs dans nos notes nos références bibliographiques (Sur la bibliographie de la manufacture des Gobelins, voir Bibliothèque de bibliographies critiques. J. Guiffrey, La tapisserie, Paris, 1904).

M. Gustave Gefîroy, administrateur des Gobelins, a bien voulu nous faciliter l'accès des bâtiments, des ateliers, du musée, des modèles, de la bibliothèque et des archives, où nous avons pu collationner quelques copies de lettres de Soufflot réunies par MM. Lacordaire et Darcel et conformes aux fonds originaux des Archives Nationales. M. Pierre Lefèvre-Pontalis nous a également communiqué les copies de lettres de Soufflot (d'après les originaux des Archives Nationales), qui font partie de ses archives de famille. — Nous les prions d'agréer ici l'hommage de notre sincère gratitude.

IINTRODUCTIOiN

La manufacture des Gobelins, au moment où Soufflot en prend la direction en qualité de contrôleur des Bâtiments du Roi à Paris, est toujours, — théoriquement du moins — , régie par l'édit de fondation de novembre 1667. Le Directeur Général commande les modèles de tapisserie et en confie l'exécution à forfait à trois entrepreneurs chefs d'atelier : Michel Audran et Pierre-François Gozette pour la haute-lisse, Jacques Neilson pour la basse-lisse, qui font travailler des ouvriers pour leur compte, à leurs risques et périls. Ils ont d'ailleurs des métiers montés en dehors de la manufacture, et acceptent des commandes des riches particuliers et des étrangers. D'après ce système, qui concilie à merveille la surveillance de l'administration avec une certaine autonomie des ateliers, il y a un tarit réglé contenant le prix de chaque nature d'ouvrage, et par conséquent ce que chaque ouvrier doit gagner (1). Soufflot rend compte de toute la gestion à Marigny, et certifie dans des états signés de lui de toutes les grosses dépenses ; il a sous ses ordres un inspecteur peintre qui a aussi la garde des

(1) Voir Lacordaire, Notice sur V origine et les travaux des manufacturer de tapisseries et des tapis réunies aux Gobelins et catalogues des tapisseries qui y sont exposés (éd. 1869). — Les ouvrages et documents publiés par Guiffrey sur l'histoire de la tapisserie et sur les Gobelins. — Voir aussi les documents publiés dans les Nouvelles Archives de VArt Français, pas-

sm.

tableaux, et un concierge qui a la garde des tapisseries et des matières premières. Lorsqu'en 1776 le nouvel édit sur l'administration des^Bâtiments du Roi supprimera les contrôles particuliers, et que Soufflot ne sera plus que contrôleur de la .généralité des bâtiments royaux, le comte d'Angiviller n'en comtinuera pas moins à le consulter pour tous les détails de la manufacture, jusqu'à la mort de l'architecte en 1780.

Dès son arrivée aux Gobelins, Soufflot songe à accentuer les tendances autoritaires tt centralisatrices, le despotisme éclairé qui veut renforcer les pouvoirs publics en vue de réformes systématiques et rationnelles et s'introduit dans l'administration royale à la fin du dix-huitième siècle. Il espère que son zèle,secondé'par celui du nouvel inspecteur,le peintre Belle, mettra dans la 'manufacture l'ordre désiré et supprimera les abus. Mais en fait, sous son directorat, les projets de réformes ne passeront guère à exécution. Aussitôt après sa mort, le premier commis des Bâtiments, Cuvillier, dans un mémoire de décembre 1782, l'accusera de n'avoir pas « réformé les abus ». Ce qu'il aurait fallu, dira-t-il, c'était un directeur « capable et intelligent dans l'art de la peinture ». Soufflot, sans doute, avait « de vrais talents, mais trop peu de ces qualités « particulières qui rendent les hommes plus ou moins propres « aux détails trop souvent minutieux et dégoûtants de ce qu'on « appelle administration. Jaloux certainement de s'instruire « et de s'éclairer, peu adroit dans les moyens, trop souvent « dominé par l'impatience et l'humeur et joignant à cela une « sorte d'inertie, les difficultés le rebutaient. Tantôt caressant, « tantôt maltraitant les gens de la manufacture qui avaient à « correspondre avec lui, il leur avait insensiblement appris « les moyens de le tourner à leur gré. C'est par une suite de

<( ce caractère que non seulement il n'a point rendu à fins*- « pecteur toute l'activité, tout le crédit nécessaire, mais que « lui-même n'a fait qu'un exercice trop incomplet, pour ne « pas dire nul, des fonctions et des devoirs du directorat, en « sorte que la tenue des ateliers a été entièrement abandonnée « aux entrepreneurs ; que les ouvriers livrés arbitrairement « aux dits entrepreneurs ou chefs d'ateliers sont demeurés « presque entièrement étrangers à l'administration et à ses « préposés ; qu'on n'a rempli que par des formes extérieures « très rares et très négligemment traitées les mesurages a appelés Marques d'ouvrage, si importants pour établir les <( comptes entre le Roi et les entrepreneurs, entre ceux-ci et « leurs ouvriers ; omission d'autant plus fatale dans ses suites « qu'elle est devenue le principe, du moins le prétexte des « créances que les entrepreneurs prétendent aujourd'hui avoir « acquises sur leurs ouvriers, pour surpaiement sur ce qu'ils « ont légitimement gagné. D'où naissent de la part des ou- « vriers les imputations les plus fortes à la charge des entre- « preneurs, et des articulations de faits qui portent nécessaire- « ment, sinon à croire absolument, du moins à présumer que « les entrepreneurs ont été aussi infidèles vis-à-vis du Roi « que vis-à-vis de leurs ouvriers. »

« Des conférences avec M. Belle semblent attester qu'il « aurait pu être aussi utile que l'a été le sieur Mathieu, le « premier de ses prédécesseurs. Mais naturellement timide, « trop éloigné des Administrateurs qui semblent depuis trente « ou quarante ans avoir vu la manufacture avec une sorte « de froid, le sieur Belle a été trop aisément subjugué par « cette impériosité qui déparait un peu les excellentes qua- « lités de M. Soufflot. Celui-ci a été trop longtemps entraîné « par les entrepreneurs. Il avait fini par revenir au sieur « Belle, mais il n'eut point la force de rétablir l'ordre, même « sur l'examen et la vérification des mémoires par l'inspeo « teur. »

Ainsi, défaut d'inspection, oubli de toute subordination... Les entrepreneurs sont demeurés tout puissants, a II faut se « rapprocher autant que possible, conclut le mémoire, de « l'institution de 1668, remettre tout le monde à sa place, et « maintenir ensuite une tenue qui ne laisse plus à personne « le moyen de s'écarter. (1) »

Il faut évidemment faire, dans ce réquisitoire, la part des préventions et des exagérations, prouvées d'ailleurs par la série des lettres que nous publions. Les successeurs administratifs sont toujours enclins à se montrer sévères pour leurs prédécesseurs. ïl n'en est pas moins vrai que Soufflot, malgré ses efforts, ne put enrayer aux Gobelins le désordre et l'anarchie qui s'insinuaient là comme partout. Il avoue fréquemment les retards des entrepreneurs à lui fournir leurs mémoires ; il ne peut supprimer entièrement l'habitude fâcheuse qu'on avait eue jusqu'alors de négliger les inventaires des meubles de la couronne. Pourtant, dès son arrivée, il fait dresser au début [de chaque année un « état général des tapisseries de haute et basse lisse ». En 1766 il fait rédiger, sur la réclamation de Marigny, un « inventaire avec détails sur la date de fabrication » (2). D'une façon générale, il introduit autant qu'il peut une surveillance plus rigoureuse. Un exemple ] entre autres : d'ordinaire les ouvriers qui étaient restés aux Gobelins leurs six ans nécessaires pour acquérir la maîtrise les quittaient ensuite pour s'établir dans Paris. Mais le prédécesseur de Marigny, M. de Tournehem, avait négligé d'accorder les brevets d'apprentissage ; de là s'ensuivaient des erreurs de date, des incertitudes sur la durée du stage obligatoire aux Gobelins, des abus dont les maîtres d'orfèvrerie à Paris se plaignaient avec

(1) Mémoire de Cuvillier sur les Gobelins, décembre 1782 (Arch. Nat. O1 2049).

(2) Lettres de Marigny et de Soufflot des 26 mai et 18 juillet 1766 ; lettre du comte d'Angiviller du 1er janvier 1775.

beaucoup de fondement. Soufflot, tout en conservant les privilèges de la manufacture, va s'efïorcer de supprimer cet abus : dorénavant, les orfèvres des Gobelins devront l'avertir avant de prendre des apprentis (1).

Du désordre, d'ailleurs, de l'anarchie qui s'insinuent aux Gobelins comme dans tout le corps social, Soufflot n'est pas responsable. 11 faut en accuser surtout, — indépendamment des causes philosophiques et morales, — le déséquilibre des finances de l'Etat.

Ce désordre remontait au règne de Louis XIV, mais la guerre de Sept ans l'avait accru dans des proportions effrayantes ; toute l'administration des Bâtiments du Roi, et par conséquent la manufacture des Gobelins, en subit le contre-coup ; la correspondance de Soufflot n'est qu'une longue suite de plaintes et de réclamations d'argent : « Nous « n'avons rien^eette semaine, je ne sais quel parti prendre visce à-vis de nos pauvres ouvriers... Les manufactures sont aux « abois... Jamais les Bâtiments ne furent si maltraités... » La détresse des entrepreneurs n'est pas moins grande que celle des ouvriers : le trésor royal ne payant point, ils doivent soutenir de leur propre bourse la manufacture fondée par Louis XIV. Le souci de la gloire du Roi et de l'honneur de la Nation les anime. Soufflot rivalise avec eux de zèle, de désintéressement et de générosité : nombreuses sont ses avances d'argent aux entrepreneurs ainsi qu'aux ouvriers ; mais il ne peut pourtant à lui seul soutenir les manufactures. 11 doit consentir à la remise du tiers du prix des tapisseries livrées aux Affaires Etrangères, puis étendre cette remise aux ventes faites aux particuliers du royaume et aux étrangers... La situation n'en reste pas moins critique : « Les secours que j'y

(1) Lettres des 18, 23 juin, 1er août 1757.

« donne depuis longtemps sont trop insuffisants quoiqu'ils « m'épuisent », écrit-il le 15 mars 1763 à Marigny. « Je ne « suis plus dans le cas de les aider, comme je l'ai fait autrefois, « parce qu'il m'est dû aussi environ 30.000 livres sur les bâti— « ments », écrit-il le 28 mars 1767... En 1772, on lui doit plus de 60.000 livres : « Je suis aujourd'hui obligé d'emprunter pour vivre, cela n'est pas fort agréable ». Quoiqu'il en soit, si les Gobelins et la Savonnerie n'ont point sombré dans cette crise financière de la fin de l'ancien régime, elles le doivent très certainement aux sacrifices des entrepreneurs, à l'abnégation et au dévouement de Soufflot.

Faut-il donc s'étonner si le mécontentement grandit, — comme partout ailleurs, — chez les ouvriers des Gobelins ? Comment l'administration royale eût-elle pu exiger d'eux, avec le respect de l'autorité, la stricte observation de leurs devoirs, quand elle-même ne remplissait pas ses engagements? C'était un principe établi que les artistes du roi ne pouvaient quitter la France sans une permission écrite; mais comment retenir au service de Sa Majesté des hommes de talent qu'Elle ne pouvait payer régulièrement, et que l'étranger cherchait à attirer par l'appât de gains considérables ? « Ils meurent de faim... On les attire en Angleterre... » répète Soufflot dans plusieurs de ses lettres. 11 se plaint fréquemment des évasions, des désertions, des mouvements, des agitations, des cabales, des mutineries des ouvriers. Menaçants symptômes qui aboutiront à l'émeute parisienne de mai 1775 ! Soufflot et ses successeurs voient grandir aux Gobelins, de jour en jour, l'esprit d'hostilité et de révolte contre les entrepreneurs.

Ceux-ci ont fait des avances considérables aux ouvriers, qui en profitent pour les accuser d'avoir profité de la situation en vivant au jour le jour avec eux, « ne faisant jamais ce qui eût « pu établir un compte positif de l'ouvrage fait, de son prix » gagné ». Soufflot cherche vainement au milieu des réticences, du pau de bonne foi que les entrepreneurs et les ou-

vriers emploient comme à l'envi, de trouver des éclaircissements qui puissent donner la véritable clef de tout le désordre : « Que le sieur Neilson compte avec les ouvriers avec tout le « détail nécessaire pour qu'ils puissent voir clairement s'ils « ont ce qui leur doit revenir », lui écrit Marigny le 15 mars 1773... Mais, malgré tout, les irrégularités subsistent, et chaque jour les ouvriers, aux Gobelins comme à la Savonnerie, s'enhardissent. Depuis longtemps, ils réclament une modification du tarif de 1748, une augmentation de prix sur leurs ouvrages ; Marigny préfère leur accorder, à partir de 1770, « une gratification de vingt sols par semaine pour « chaque ouvrier travaillant et dix sols pour chacun de leurs « enfants hors d'état de travailler ». Mais le paiement de cette gratification n'est pas plus régulier que celui du juste salaire... En 1773, nouvelles réclamations des ouvriers de basse lisse, qui veulent être payés comme les ouvriers de la haute. Prétention d'ailleurs injustifiée, car leur travail est facilité par des traits plus détaillés et colorés, leurs couleurs et leurs nuances sont choisies par l'entrepreneur, au lieu que dans la haute lisse e'est l'ouvrage de l'ouvrier. Aussi Marigny ne leur accorde-t-il que les deux tiers du prix des ouvrages semblables en haute lisse (1).

Le mécontentement persistera dans les deux manufactures, avec la gène matérielle, sous les successeurs de Marigny et de Soufflot. Cette anarchie augmentera de plus en plus le désir d'une organisation nouvelle, d'une centralisation, d'une concentration : au système de l'entreprise on opposera le régime de la main-mise directe de l'Etat sur la manufacture, on songera à substituer à des entrepreneurs travaillant à leurs risques et périls, ayant leur part d'initiative et de liberté, des chefs d'atelier à traitement fixe et payés par l'Etat, employant eux-mêmes des ouvriers que Ton ne paiera plus suivant leur

(1) Lettres de Soufflot du 3 février 1772 et du 15 mars 1773.

travail, comme jadis, mais par une rétribution fixe, à la journée ou à Tannée... Cette conception nouvelle, qui s'appliquera à la Savonnerie comme aux Gobelins, n'est encore qu'en germe à l'époque de Soufflot; cependant plusieurs innovations de son administration, telles que la reconstitution du séminaire des apprentis, enlevés aux ouvriers pour être réunis sous la direction de l'entrepreneur de basse lisse Neilson, le service de la teinturerie concentré entre les mains du même Neilson, — sans parler du projet réalisé seulement au xixe siècle de réunir la manufacture de la Savonnerie aux Gobelins, — prouvent que Soufflot participe lui aussi, plus ou moins consciemment, au grand mouvement de centralisation qui aboutira, au xixe siècle, au régime actuel de la' manufacture des Gobelins.

Colbert avait voulu que l'enseignement général du dessin, donné aux jeunes ouvriers, précédât la pratique d'un métier spécial, réalisant ainsi aux Gobelins la grande école de l'art appliqué à l'industrie où les artisans, imbus des bons principes et des règles] immuables, trouvaient le secret de l'unité de style, de la noble tenue et de l'ensemble complet de l'art industriel sous l'ancien régime. Soufflot, malgré la « difficulté des temps »>, les embarras financiers, les idées nouvelles, n'en désire pas moins maintenir aux Gobelins l'esprit de l'Edit de fondation. Il montre, en toutes occasions, une vive sollicitude pour cette laborieuse cité d'artisans, groupés par familles, où l'on se succède de père en fils depuis Louis XIV.

La plupart sont logés dans l'hôtel même des Gobefins, les autres dans les maisons environnantes ; douze de ces maisons sont exemptes de tous logements de gens de guerre. En 1756, soixante-douze personnes sont logées dans la manufacture ; en outre douze logements de soldats de la valeur de 36 livres

sont distribués à treize ouvriers, et six logements sont accordés par Marigny sur le rôle de 1.000 livres de gratifications, sur le pied de 30 livres, soit un total de 91 logés (1). Cette question des logements est fort importante aux yeux de Soufflot, qui se rend parfaitement compte qu'ils assurent la stabilité des artistes aux Gobelins, que la « cellule familiale » est la condition et la sauvegarde du maintien des traditions techniques et de la permanence d'un style d'art décoratif, et qui comprend que des mariages et des alliances entre artistes de divers métiers résultera l'unité artistique. Quelques-uns des entrepreneurs s'étant étendus outre mesure dans les bâtiments : « Il est à souhaiter, dit un rapport de 1776, « que hors les logements affectés aux artistes employés « au service de la manufacture et. à quelques gagnant maî- « trise, tous les logements qu'on pourra ménager à la ma- « nufacture tournent au profit des ouvriers (2). » — 11 en est de môme pour la question des jardins. Du temps de Louis XIV, il y avait un jardin commun dout le jardinier était aux frais du roi (il coûtait six ou huit cents livres) ; on distribuait les légumes et les fruits entre les employés et les ouvriers de la manufacture. Mais en 1755'j>n avait supprimé le jardinier, partagé le jardin en un certain nombre de parties, chacune assez grande, données seulement aux inspecteurs, entrepreneurs et quelques autres principaux employés ou habitants. En 1776, le comte d'Angiviller décide que l'on favorisera aussi les ouvriers : « A mesure que ces jardins viendront à vaquer, on les réduira considérablement, et du surplus on formera des petits jardins qui seront la récompense des ouvriers les plus estimables de la manufacture (3). »

(1) Arch. Nat. O1 2044.

(2) Arch. Nat. O1 2047. — Sur cette question de logements, voir aussi la lettre de Soufflot du 24! juillet 1760. — Nouvelles Archives de l'Art Français , passim.

(3) Arch. Nat. O1 2047.

Excellente mesure, encore appliquée de nos jours (1).

Les ouvriers des Gobelins avaient encore bien d'autres avantages. Les ouvriers étrangers, — la plupart venaient des Flandres — , étaient exempts du droit d'aubaine ; leurs enfants et héritiers pouvaient recueillir leurs successions, comme les sujets naturels. D'ailleurs, s'ils avaient travaillé sans interruption pendant dix ans aux Gobelins, ils avaient beau quitter ensuite la manufacture, ils jouissaient au point de vue successoral de tous les droits de naturalisation.

Exempts de tutelle, curatelle, guet et garde de ville et autres charges publiques et personnelles, exempts de toutes tailles et impositions, ils voyaient leurs procès évoqués par devant les maîtres des requêtes de l'Hôtel, et en appel devant le Parlement. Telle était la sollicitude de l'administration pour les ouvriers. Soufflot veille à leur maintenir les avantages qu'ils n'auraient eu dans aucun autre établissement, — jusqu'à des brasseries de bière installées à leur usage, et échappant au droit commun (2).

Ainsi logements pour beaucoup, pensions et gratifications pour plusieurs. Aux gratifications pour cherté de vivres, à celles accordées aux pères et mères chargés de famille et aux ouvriers infirmes, il faut ajouter les gratifications établies « pour encourager les ouvriers de basse lisse à se perfectionner pour les tètes, et les secourir en pressant besoin par maladies » : elles montaient à 1.000 livres. Des pensions étaient accordées aux veuves. Les meilleurs ouvriers avaient des pensions, dites pensions d'honneur, «traitement honorable duraient supérieur joint à la bonne conduite ». En (770, huit pensions de deux

(1) Cf. sur les familles des Gobelins, Arch. de l'Art Français, passim, et notamment : Etats civils des tapissiers des Gobelins au XVIIe et au XVIII* siècle, recueillis par A. L. Lacordaire (IV. Arch. de VArt Français, 3* série, t. XIII, 1897, p. 1 à 60. — Scellés et inventaires d'artistes, publiés par J.-J. Guiffrey (IV. Arch. de l'Art Franc., 2° sérié, t. IV, V et VI).

(2) Voir l'Erîit de fondation de la manufacture des Gobelins de novembre 1667.

cents livres chacune étaient servies à des ouvriers tapissiers.

Soufflot, malgré la détresse des finances, s'eflorce de maintenir aux Gobelins, selon l'esprit de l'édit de fondation de 1667, « de bons ouvriers en toutes sortes d'arts et métiers ». Il n'y avait plus, sans doute, les 250 ouvriers du temps de Lebrun. Cependant, en 1766, étaient encore logés aux Gobelins, — en dehors des tapissiers-ouvriers, — cinq maîtres orfèvres (Lambert, Rousseau, Machi, Deschamps, Gouget, Gobert) ; quatre compagnons orfèvres, six apprentis orfèvres ; trois peintres (Belle père et fils, Boizot), et trois apprentis peintres (Guillaume Le Mazurier, François- Ambroise Chéron, J.-B. Nicolas Martin).

Simon-François Œbea, ébéniste ordinaire du roi, a succédé aux Gobelins à feu son frère Jean-François il y a été reçu maître en vertu du certificat que lui a accordé Marigny le 30 mars 1763. — Nous trouvons, avec lui, trois maîtres menuisiers (Desachy, L'Echaudet, Gaultier) ; un compagnon menuisier et quatre apprentis menuisiers ; un horloger, Mesnard ; deux maîtres teinturiers, Mériel et Cozette, avec deux compagnons et trois apprentis teinturiers ; un serrurier, Fontaine, avec un apprenti ; un chaudronnier, Rivierre, — sans parler des trois entrepreneurs, de l'inspecteur Belle, du rentrayeur Vavoque, des peintres Jacques, Tessier et Le Flamant.

Soufflot veut relever les écoles de dessin qui périclitaient depuis Lebrun ; il encourage le désintéressement des entrepreneurs qui, en 1759, rétablissent V «Académie du modèle » : il la considère, lui aussi, comme très nécessaire pour les jeunes gens qui apprennent le dessin, car c'est, dit-il, « l'étude de la nature ! » En même temps, il fait rassembler un certain nombre d'anciens modèles de tapisserie, des ta-

bleaux hors de service qui peuvent servir de morceaux d'étude pour les jeunes gens. Sur son initiative, les gages du jardinier sont supprimés et employés aux frais de modèle. 11 cherche à rétablir à la manufacture l'influence de l'Académie de peinture, en y faisant accorder le logement à des académiciens : « Ce serait, dit-il en juillet 1760, un avantage pour « les Gobelins et pour l'Académie qu'on vient d'y établir, d'y <( rassembler plusieurs membres de celle du Louvre qui sont « en état de veiller à l'avancement des jeunes gens. » En 1763 il fait approuver par Marigny un arrangement définitif ; dorénavant il y aura « l'Académie du dessin d'après nature « ou académie du modèle, et l'école académique de l'étude et « exercice du dessin des élèves tapissiers ». Elles seront, toutes deux, aux frais du Roi.

Dès juillet 1760, il songe au rétablissement du séminaire du directeur établi par l'édit de fondation de 1667, où soixante enfants étaient instruits par un peintre de l'Académie des vrais principes du dessin préalablement à tout apprentissage d'un métier spécial. Mais c'est seulement en 1767 qu'il peut réaliser son projet, consacré par un arrêt du Conseil servant de nouveau règlement pour l'instruction des élèves. Ceux-ci sont tous enlevés aux ouvriers de haute lisse et placés sous la direction exclusive de l'entrepreneur de basseisse, Jacques Neilson, qui établit chez lui un séminaire de ■douze enfants, choisis par lui, soutenus par le Roi pendant six ans et recevant une instruction sévèrement réglementée : « Ils entreront dans le séminaire à douze ou quatorze ans et « n'en sortiront qu'à dix-huit ou vingt; pendant ces six ans, « ils seront mis à part dans un atelier à eux uniquement des- « tiné, pour éviter la dissipation ; ils travailleront sous les « meilleurs maîtres tous les jours, de six heures du matin à « huit heures du soir, sauf deux heures pour les repas ; ils y « apprendront non seulement l'art de la fabrique des tapisse- « ries sous la direction du sieur Neilson, mais celui du dessin

<t dont on leur donnera des leçons tous les jours depuis « dix heures jusqu'à midi à 1' <l école académique de l'étude « et exercice de l'art du dessin ». Et ils seront absolument « obligés de la suivre ; bien plus, nul ne pourra être admis « comme « ouvrier pour les tètes et les chairs », que ceux qui « y auront gagné le grand prix. »

Soufflot, ce faisant, croyait tout bonnement reprendre la tradition de Colbert. Quoiqu'il en soit, la réforme ne donne pas tout ce qu'il en espérait : les apprentis semblent se distinguer surtout « soit par leur dissipation, soit par leur peu de capacité ou de facultés ». Après la mort de Soulilot, en 1703, on décidera en principe la suppression du séminaire.

Soufflot partage l'engouement général de son époque pour les questions économiques et le perfectionnement de l'outillage ; selon l'esprit de l'Encyclopédie qui fait concourir tous les efforts de l'activité humaine au progrès des sciences appliquées et des arts utiles, il favorise les recherches de mécanique et les expériences de chimie dans la manufacture des Gobelins. Au courant des grands perfectionnements apportés par Philippe de La Salle dans les métiers pour le brochage à Lyon, il est enflammé par l'exemple de cet artiste inventeur qui, tout en créant d'exquis médaillons tissés, comme la Jardinière, la Balançoire, les Portraits de Louis XV et de Catherine de Russie, sait multiplier les couleurs des dessins, améliorer les moulins à soie, et imagine même un lit facilitant le pansement des blessés !

Avant Soufflot les rouleaux ou ensouples qui contenaient la chaîne de la basse lisse étaient placés sur des traverses fixes, et cette chaîne restait toujours tendue horizontalement ; il était presque impossible aux artistes de voir leur ouvrage à

mesure qu'il se faisait. Soufflot a l'idée ingénieuse de modifier le métier de façon à pouvoir le faire basculer autour d'un axe horizontal. Mais il est modeste, et, comme il dit, « n'aime point à s'en rapporter à ses propres lumières ». Il sait que le célèbre Vaucanson vient de construire pour les manufactures de Lyon un métier à faire de l'étoffe façonnée, il va lui expliquer ses idées, et profiter de ses conseils ; c'est d'après ces «idées » de Souffiot que Vaucanson exécute, en 1757, un nouveau métier en bascule, composé d'un bâtis capable de soutenir les deux rouleaux ou ensouples et les deux jumelles ; au milieu d'elles se place un boulon qui fait l'office de pivot, permet de mettre le métier dans une situation verticale ou horizontale et de voir, quand on veut, la tapisserie à l'endroit. Ce métier de basse lissé, imaginé par Soufflot, est encore en usage à la manufacture de Beauvais. Une économie de plus d'un tiers est réalisée, grâce à lui, sur la fabrique des tapisseries.

Après avoir perfectionné le mécanisme des métiers, Soufflot veut aussi assurer la durée des œuvres sorties des ateliers. Jusqu'alors les tapisseries les plus célèbres dépérissaient, faute de solidité dans les couleurs ; le laboratoire de teinture était en pleine décadence. Soufflot pense qu'il est « nécessaire de « multiplier les dégradations le plus possible pour la parfaite « exécution des ouvrages ». 11 prête l'oreille à tous les inventeurs, — tel ce sieur Cavelier qui prétend avoir « le secret de « rendre par la teinture en nuances dégradées tout ce que la « peinture peut présenter à la vue dans tous les genres en « soies et laines et à l'épreuve de l'air le plus vif » ; ou cet autre, recommandé par Trudaine de Montigny, qui prétend posséder supérieurement le secret de teindre les soies. Quan

au secret de teindre les laines, il y a longtemps que Soufflot le cherche, mais inutilement. En 1758, il institue aux Gobelins un teinturier en laine spécial. Il favorise les recherches du sieur Collonge, et surtout celles de l'entrepreneur Neilson qu'il charge seul des teintures de la manufacture en 1773. En 1778, il rédige un nouveau règlement pour la teinturerie, qui crée « un chimiste attaché au perfectionnement des teintures, « un teinturier, et deux compagnons l'un pour la teinture « des soies l'autre pour la teinture des laines ». Ce règlement, il est vrai, ne recevra sa consécration définitive qu'après sa mort, en 1783; mais il n'en est pas moins vrai que Soufflot aura contribué à cette extension de la chimie aux Gobelins qui aura son apogée au xix* siècle, mais ne semble pas avoir donné, au point de vue esthétique, d'aussi bons résultats qu'on en attendait!...

Pendant toute l'administration de Soufflot, Boucher reste toujours en grande faveur aux Gobelins : il est toujours considéré comme le grand maître de l'art décoratif. Soufflot presse sur les métiers la confection de tentures d'après le « peintre des Grâces » pour le Roi, pour Mme de Pompadour, pour le marquis de Marigny, pour les « Anglais de distinction ».

Dès novembre 1755, Louis XV avait commandé à Boucher sept pièces de tapisserie pour son appartement de Compiègne, lui laissant liberté entière pour le choix des sujets. Cette commande n'avait pas été exécutée, mais en revanche Soufflot fait monter successivement sur les métiers toutes les pièces de la tenture qu'on pourrait nommer les Sujets de la Fable : les Forges de Vulcahi, Vertumne et Pomone, V Aurore et Céphale, les Amours de Neptune et d'Amymone, Vénus sortant des Eaux, Jupiter et Callisto, etc., et toute la suite des ado-

râbles Pastorales, si goûtées, en particulier, des riches amateurs anglais.

Soufflot, nous l'avons dit, avait approfondi le dessin comme un peintre de profession : c'est a sur ses idées » qu'en 1758 Boucher fait à la gouache des médaillons mythologiques, dont les alentours sont peints par Maurice Jacques. C'est encore Soufllot qui, à la même époque, combine avec Boucher et Jacques les bordures des tapisseries du Levé?' et du Coucher du Soleil pour l'hôtel de Pompadour, et, en 1760, le meuble à fleurs sur fond de damas cramoisi destiné à accompagner cette tenture, celle de Don Quichotte, et celle des Portières des Dieux sur même fonds (1)... C'est ainsi qu'il collabore à ces chefs-d'œuvre, qui font reconnaître à toute l'Europe la suprématie incontestable et incontestée de l'art décoratif français au xviii6 siècle.

Donc Soufflot, à la manufacture des Gobelins, est resté fidèle malgré tout et toujours attaché de cœur, sinon d'esprit, à l'art des Audran, des Coypel et des Boucher. L'évolution commencée en 1730 ne recevra qu'après sa mort sa consécration déûnitive ; c'est seulement sous ses successeurs que l!esthétique de la tapisserie, autrefois distincte, tendra à se confondre avec celle de la peinture; qu'on délaissera les sujets agréables ou galants et les scènes mythologiques pour les sujets héroïques et patriotiques ; que la génération de David, aux théories abstraites, considérera l'ajt textile comme une branche de la peinture d'histoire, ou une annexe de l'atelier des copistes de Versailles pour reproduire en tapisseriesportraits l'effigie des personnes royales.

Ce genre bâtard de la tapisserie-portrait, qui devait prendre une trop grande importance au xixe siècle, ce sont pourtant

(1) Voir Fenaille (Maurice). Etat général des tapisseries de la manufac^ turedes Gobelins depuis son origine jusqu'à nos jours (Dix-huitième siècle, 2e partie, p. 176-180, 228, 394-396).

Soufflot et Marigny qui l'ont inauguré aux Gobelins,dès 1762, parla reproduction du grand portrait de Louis XV par Louis- Michel VanLoo, au moment même où prenait naissance à la manufacture de Sèvres le goût des tableaux et portraits sur plaques de porcelaine, qui se maintiendra et s'épanouira lui aussi, pendant tout le xixe siècle (1).

Ainsi Soufflot, sans adhérer totalement aux projets des théoriciens ses contemporains, averti par un instinct secret qu'on ne saurait abandonner sans danger les cadres traditionnels, ne se refuse pourtant pas complètement à prêter l'oreille aux idéesnouvelles qui vont germer et s'épanouir au xixesiècle, pour constituer le régime moderne de la manufacture des Gobelins.

(1) Voir Lechevallier-Chevignard, La manufacture de porcelaine de Sèvres, 1908.

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