‹ Correspondance de Soufflot avec les directeurs des bâtiments concernant la manufacture des Gobelins, 1756-1780Chapitre 2 sur 224 · SOUFFLOT A MARIGNY · texte numérisé non relu

SOUFFLOT A MARIGNY

Paris, le 20 janvier 1756.

Monsieur, j'ai été ces jours derniers aux Gobelins pour y faire la marque (\) ; j'y ai examiné les différents ouvrages qui sont sur les métiers et quelques-uns des objets qui concernent cette manufacture ; il me paraît qu'il y a bien des choses auxquelles je serai obligé de mettre ordre peu à peu, et des abus qu'il sera nécessaire de réformer insensiblement. Quelque peu de connaissance que j'eusse de cette manufacture, je concevais, Monsieur, qu'elle devait exiger des soins et des attentions; c'était ce qui m'avait fait dire à ceux qui y sont employés que je complais y habiter quelquefois le logement qui appartient au contrôleur (2), et que je le ferais meu-

(1) Les mesurages appelés la marque constataient la progression des ouvrages de tapisserie, et servaient à établir les comptes entre le Roi et les entrepreneurs, et entre ceux-ci et leurs ouvriers.

(2) L'incendie de 1871 a détruit la moitié des constructions élevées par Golbert; cependant toute une aile subsiste encore, à gauche de la cour d'Antin ; au fond, une grande salle a reçu le magasin de tapisseries, et c'est dans ce magasin qu'on voit encore un bas-relief représen-

bler, pour pouvoir y écouter en particulier chacun de ceux qui auraient des demandes ou des plaintes à me faire, lorsque j'irais. Il m'a paru, dans la visite que j'ai faite, que cette résolution était du goût de tout le monde, et que chacun désirait de pouvoir s'expliquer en liberté, ce qui ne s'était pas pu depuis longtemps. Les demoiselles Batiste (1), pour lesquelles M. le Comte de Noailles vous a écrit la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser pour vous en rendre compte, ont trouvé mon idée absurde, ainsi qu'elles le lui ont fait entendre et à Mma d'Arpajon aussi. Cette dame m'avait fait l'honneur de m'écrire à leur sujet il y a trois semaines environ. Je priai la demoiselle Batiste, qui vint chez moi pour me demander ce que je comptais faire, de lui dire que j'irais aux Gobelins incessamment, et que, lorsque j'aurais examiné ce dont elle m'avait fait l'honneur de m'écrire, j'aurais celui de la voir et de l'informer des arrangements que je pourrais prendre, mais que j'imaginais que l'appartement du contrôleur me serait nécessaire. Alors elle me dit avec aigreur : « Vous comptez donc l'occuper ? » Je lui répondis sur le même ton que je croyais en avoir le droit ; que mon prédécesseur avait pu le prêter ne s'en servant pas, et que j'y pourrais rentrer lorsque je le jugerais à propos pour le bien du service. Voilà, Monsieur, ce qui s'est passé pour lors. Sans doute elle fut tout de suite faire entendre à Mme d'Arpajon tout ce qu'elle crut propre à la favoriser dans son inquiétude, et lui prouva apparemment qu'il était inutile qu'un contrôleur fît dans l'année plus de trois ou quatre apparitions aux Gobelins, ainsi que vous le marque M. le comte de Noailles. J'ai été il y a quelques jours chez Mm' d'Arpajon ; elle était sortie ou

tant les Génies des Arts au-dessus d'une cheminée monumentale, seul vestige de l'ancien appartement de Le Brun et de ses successeurs dans la direction de la manufacture.

(1) Les demoiselles Batiste étaient les nièces du sieur Mathieu, inspecteur.

n'était pas visible; je priai très fort qu'on l'en informât, afin de n'être pas dans mon tort. J'aurai l'honneur de la voir le plus tôt que je le pourrai pour la désabuser des idées qu'on lui a données de moi. Je suis persuadé, Monsieur, que vous me rendrez assez de justice pour croire qu'il n'y a point dans tout cela d'humeur de ma part ; il m'est indifférent d'avoir l'appartement du contrôleur ou d'en avoir un autre, si je le trouve ; mais il n'est pas du tout indifférent pour le bien de la manufacture que j'y en aie un où je puisse manger et même coucher quelquefois dans les beaux jours, si vous souhaitez, comme je n'en doute pas, qu'on la remette dans l'état brillant où elle a été, et que l'on parvienne en secondant les talents du sieur Neilson (1) à y faire des ouvrages qui approchent du prix de ceux de Beauvais, et engagent les particuliers à se pourvoir à l'une comme à l'autre manufacture (2).

Archives Nationales, 02044.

(1) L'Ecossais Jacques Neilson, entrepreneur de basse lisse depuis 1749 (Cf. Albert Gurmer, Notice sur Jacques Neilson, 1878).

(2) Le travail de la manufacture des Gobelins consistait principalement en ameublements, tels que des tapisseries à personnages, des canapés et des fauteuils à l'usage des Maisons Royales, des Cours étrangères et des citoyens opulents. — Quoique la manufacture de Beauvais, créée par lettres patentes d'août 1664, fût en droit par ses titres inslitu tifs de fabriquer également en haute et basse lisse, elle ne travaillait cependant qu'en basse lisse, et tous ses ouvrages depuis longtemps étaient à personnages, quoique par ses privilèges elle eût la faculté de faire des verdures (Blondel, Architecture française, liv. Ilf, ch. xix). Elle rivalisait avec l'atelier des Gobelins en travaillant à de grands panneaux, comme par exemple les Actes des Apôtres de la cathédrale de Beauvais.

La manufacture d'Aubusson faisait aussi des tapisseries, canapés, fauteuils et tapis de pied.

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