SOUFFLOT A MARIGNY
Paris, le 11 août 1765.
Monsieur, je viens de finir de mettre en règle, jusques et compris les six premiers mois de cette année, l'état de ce qui
(1) On voit quelle réputation avaient alors, dans toute l'Europe, les artistes des Gobelius.
(2) Hôte de V administration: « Tous les arrangements accordés de la même manière qu'ils sont proposés dans cette lettre ».
•est dû aux manufactures, afin de le remettre avec les derniers mémoires à votre retour de Compiègne ; vous verrez qu'il leur est toujours dû, Monsieur, environ deux cent mille livres, et que les mêmes embarras pour les soutenir subsistent, pour les entrepreneurs et pour les ouvriers. Il nous en manque un depuis quelques jours de l'atelier de M. Audran, qui est un habile sujet ; on soupçonne qu'il sera passé en Russie à la place de Rondet, qui y était allé il y a quelques années et qui y est mort il y a peu de temps. Celui qui nous manque s'appelle Sentigny (1) ; si M. Belle en apprend plus que nous n'en savons, il m'en informera tout de suite et j'aurai l'honneur de vous eu rendre compte ; il est âgé de trente à trentecinq ans, petit et blond, il a les yeux bleus, le parler un peu gras et la marche courbée, suivant le détail que j'en ai eu.
Je me suis occupé aussi, Monsieur, du renvoi que vous m'avez fait d'une lettre et d'un mémoire de M. Neilson ; mais plus j'examine sa conduite et ses idées, plus je vois qu'il n'est point du tout dans le cas de songer à d'autre établissement que celui qu'il a, et qu'il n'a d'autre empressement que d'en profiter pour sa famille et pour lui, en faisant de son mieux pour améliorer la partie de la manufacture qui lui est confiée et qui sûrement n'a jamais été en de meilleures mains.
(1) Les tapissiers des Gobelins étaient attirés" en Allemagne, en Russie, en Angleterre. — La deuxième manufacture de'Munich eut successivement pour directeurs deux Français : Chédeville et Sentigny. Gréée en 1718, elle vécut près d'un siècle. Presque tous ses ouvriers avaient reçu leur éducation aux Gobelins ; leurs œuvres sont encore conservées en grande partie dans le palais royal et le musée national de Munich. Sentigny a signé de nombreuses tapisseries de 1767 à 1790, mais de plus en plus défectueuses : il semble que, loin de son pays natal, il ait désappris de jour en jour son métier (Guiffrey, histoire de la tapisserie, 1886, p. 398 et 399). — Cf. A. N. O1 1094: « Permission à Rondet, tapissier des Gobelins, de demeurer trois années en Russie. Du 8 octobre 1763. »
J'aurai l'honneur de vous envoyer l'état de sa situation, celui des charges qu'il a, de sa bonne volonté pour encourager et former des ouvriers, les dépenses et l'emploi de temps que les traits lui occasionnent, et je suis persuadé, Monsieur, que vous sentirez que ses représentations ne sont pas déplacées, et que vous êtes trop juste pour ne pas y avoir égard quand les circonstances le permettront. Il s'est peut-être un peu trop pressé, mais c'est qu'il est comme les autres fort embarrassé et chargé d'une famille qui lui coûte à entretenir et à élever (1).
Archives Nationales, O1 1547.