SOUFFLOT A MaRIGNY
Paris, le 26 août 1766.
Monsieur, le sieur Lambert, orfèvre aux Gobelins, vient aV mourir ; ainsi voilà son procès terminé quant à lui. Comme vous lui aviez ordonné de s'absenter de l'hôtel jusqu'à ce que son procès fût jugé, il est mort dans l'endroit où il s'était retiré en attendant son jugement ; il laisse un logement d'orfèvre vacant, mais il devient nécessaire pour l'arrangement du séminaire des apprentis, et dans le cas où par la perte de son procès il aurait été obligé de quitter les Gobelins je vous aurais prié, Monsieur, de ne pas nommer à sa place : il nous reste assez, pour le présent, d'orfèvres dans la maison, puisque nous en avons cinq en y comprenant le sieur Martin fils, enfant de la maison, et dont les père et grand-père y étaient peintres depuis longtemps. Vous lui avez permis, Monsieur, d'y travailler pour gagner maîtrise, sans prendre de compagnon ni d'apprenti afin de ne pas multiplier les privilégiés ; cet inconvénient ne subsistera plus en ne remplaçant pas le sieur Lambert. Dans ce cas, le sieur Martin étant d'une famille ancienne dans la maison, et travaillant dans le logement de sa mère qui est très mal du côté de la fortune, il pourra avoir apprenti et compagnon et prendre un parent du sieur Clerc, portier de la maison, qui acquerrait privilège, si vous voulez bien permettre cet arrangement. Le sieur Clerc aura l'honneur de vous présenter un mémoire pour vous supplier de lui accorder cette grâce, pour laquelle je ne vois plus d'inconvénient. Sitôt que les héritiers du sieur Lambert auront vidé le logement, j'aurai l'honneur de vous en envoyer le plan ainsi que des parties contiguës dans lesquelles pourront se placer les métiers des apprentis. J'y joindrai, Monsieur, le
projet de l'arrangement de finance, et les engagements que contractera te sieur Neilson au moyen desquels ce rétablissement sera peu à charge et fort utile.
J'ai eu l'honneur de voir ces jours-ci M. de Sartines (i) et de le remercier des soins qu'il prend pour empêcher les évasions ; j'ai eu celui de vous informer de celle dont il avait découvert le projet ; il me paraît que tout est déconcerté, et depuis ce temps les ouvriers sont assez tranquilles. Nous nous bornons à les guetter pour ne pas les effaroucher ; mais je crois devoir vous observer, Monsieur, que ces événements sont la suite de la fâcheuse situation dans laquelle nos manufactures se trouvent depuis bien des années ; vous aviez espéré y remédier à la paix ; les fonds ne vous en ont pas donné les moyens. Vous m'aviez autorisé à vendre à un tiers environ de rabais, lorsque les occasions s'en présenteraient, jusqu'au point de liquider à peu près les dettes ; vous avez pensé depuis que cela pourrait faire quelque tort aux manufactures, et que ^>eut-ètre il viendrait des fonds qui suppléeraient l'argent de ces ventes ; le temps s'est écoulé, le travail s'est continué, et quoi que l'on ait, Monsieur, beaucoup travaillé pour le dehors, la dépense a toujours égalé à peu près les secours que tous avez pu donner, de manière que la dette sera bientôt aussi forte qu'elle a pu l'être. J'ai eu l'honneur de vous en informer, vous avez eu la bonté d'y réfléchir, et en conséquence vous avez approuvé la vente faite à M. le duc de Richemond (2) ; j'ai fait passer tout de suite vos ordres pour la délivrance de ce qui le concerne, afin qu'on reçoive le montant qui, joint à celui que M. Denis a reçu de Milord Fife, pourra faire un soulagement en attendant mieux. Je dis en
(1) Lieutenant général de police depuis 1750.
(2) La diminution proposée par Soufilot et accordée au duc de Richemond était un peu moins du tiers pour la tenture de quatre pièces de Don Quichotte, et du quart pour uu tapis de la Savonnerie, Total 15.123 livres (A. NT. 0' 2046).
attendant mieux, parce qu'il n'est pas possible, Monsieur, que les choses subsistent dans l'état où elles sont : tant que les entrepreneurs seront dans l'embarras où ils se trouvent depuis longtemps, les ouvriers s'en ressentiront, parce que leurs payements seront plus lents et qu'ils ne peuvent pas, comme ^autrefois, les gratifier de quelque chose dans les occasions. D'ailleurs les pensions et les gratifications sont en retard, e* c'est pour les ouvriers un soulagement de moins ; il serait même nécessaire d'en accorder davantage, afin que les bons ouvriers qui.se conduisent bien eussent des perspectives de soulagement dans leur vieillesse qui les rendissent plus assidus au travail et plus attachés à la manufacture ; il y a à présumer qu'alors ils écouteraient moins les propositions par lesquelles on cherche à les attirer dans les pays étrangers. Enfin, Monsieur, il me semble que les manufactures qui sont sous vos ordres, et dont vous avez bien voulu me confier la direction, n'ont pas dégénéré malgré l'état fâcheux dans lequel elles sont depuis longtemps ; je crois même qu'elles ont acquis à certains égards ; elles méritent donc protection et quelque augmentation de bienfaits. Vous savez, Monsieur, les avantages qu'a celle de Sève (1) ; la vingtième partie suffirait peut-être pour les Gobelins et pour la Savonnerie, et vous feriez pour leur bien beaucoup avec peu de chose ; mais le plus pressé serait de parvenir, soit en vendant bon marché, soit par des fonds extraordinaires, à payer les sommes considérables qui sont dues.
Archives Nationales, O1 1554.
(1) 11 s'agit de la manufacture royale de porcelaine transférée à Sèvres 'en 1750.