SoUFFLOT A MARIGNY
Paris ce 5 mars 1768.
Monsieur, dans une lettre que vous m'avez fait l'honneur -de m'écrire vers le milieu du mois dernier (1), vous me faites celui de me marquer que, sur ce qu'il vous a été représenté •qu'il y avait dans le magasin de la manufacture des Gobelins
(1) Le 14 février.
un grand nombre de tentures plus ou moins anciennes qur forment un fonds mort applicable à divers objets, vous vous déterminez à en procurer la vente par une diminution de prix capable d'attirer des acheteurs, et que vous avez besoin d'un état des tapisseries actuellement en magasin qui sont dans le cas d'être vendues de cette manière.
Il y a, Monsieur, environ dix ans que je commençai à vous faire des représentations sur ce fonds mort, et que je vous priai de vous intéresser à ce que Ton fît des présents de nos tapisseries aux ambassadeurs étrangers, qui, en les emportant dans leurs pays, pourraient y en faire naître le goût, et vous trouvâtes mes réflexions judicieuses.
En 1760 je pris la liberté de vous renouveler mes représentations sur la trop grosse somme que nous avions en fonds morts dans le magasin de la manufacture, et de vous prier d'insister sur ce que l'on en fît des présents au lieu de bijoux aux ambassadeurs, et que la valeur en fût payé aux Bâtiments par les Affaires Etrangères. Vous l'obtîntes dans la même année, et au mois de novembre j'eus l'honneur, Monsieur, de vous prier de presser le payement des premières pièces que nous avions livrées, vu l'extrême besoin d'argent dans lequel étaient nos entrepreneurs des manufactures, et je renouvelai ma prière en décembre et janvier suivant. Au mois de juillet 1761 les manufactures se trouvèrent au moment de tomber, et, ne pouvant plus les aider comme je l'avais fait, je fus obligé de vous annoncer leur chute, et de vous représenter que si on ne pouvait pas donner d'argent je ne voyais de ressource qu'en vendant des tentures au prix que l'on pourrait, vu que la perte que Ton éprouverait sur des parties d'un fonds mort ne serait pas à comparer avec la chute totale des manufactures. Elles se trouvèrent dans le même cas de tomber en 1 763 ; j'eus l'honneur de vous observer que, le débit pour les Affaires Etrangères ne suffisant pas pour les soutenir et les liquider, il était nécessaire que la diminution que vous leur accordiez sur le prix fût accor-
dée à quiconque voudrait acheter des tentures jusqu'à concurrence de 50.000 écus, afin de ne pas les laisser tomber pour conserver un fonds mort. Vous approuvâtes, Monsieur, ma proposition, et vous arrêtâtes un état des tentures que je vous remis sur lequel vous autorisâtes à faire la diminution comme aux Affaires Etrangères ; cet état fut remis en mai 1763. En conséquence on vendait beaucoup de tentures ; mais les fonds ordinaires ne venant point, les fonds extraordinaires ne furent pas suffisants pour liquider l'ancien et payer le courant; la situation des entrepreneurs n'en fut pas moins fâcheuse. En 1764, au mois de décembre, je pris la liberté de vous proposer d'accorder à M. de Brou deux pièces de la tenture de la Chancellerie avec le rabais du tiers comme vous l'aviez accordé aux autres ; vous me répondîtes que vous étiez « fort étonné que je vous fisse une pareille « proposition, moi qui savais que si le Roi avait bien « voulu accorder une pareille diminution, c'était dans des « circonstances forcées où il fallait nécessairement recourir « aux moyens extrêmes pour procurer des secours aux manu- « factures, mais que ce serait les dégrader que de ne pas réta- « blir les prix sur l'ancien pied, etc », et par post-scriptum vous ajoutiez, Monsieur, que t faire porter la diminution « sur toutes les tentures serait un bien plus grand mal que « V abandon total de la manufacture. » Tout cela ne me découragea point, et je pris encore la liberté de vous écrire que, malgré les vingt-cinq mille livres que vous alliez faire donner aux manufactures, vons ne leur devriez pas moins au commencement de l'année plus de 170.0001., que nous avions encore au magasin pour plus de un million deux cent mille livres de tentures, et qu'il convenait d'en vendre au prix que vous aviez ordonné où de diminuer le nombre des ouvriers. Vous me fîtes l'honneur, après l'examen des explications contenues dans ma lettre, de me marquer que vous accordiez le rabais à M. de Brou, et que vous étiez toujours d'avis de vendre, jusqu'à concur-
rence d'une somme suffisante pour acquitter ce qui était dû aux manufactures, les tentures de moindre valeur dont j'avais dû faire le trayage. Je me suis conduit en conséquence, et je ne vous remets aujourd'hui sous les yeux, Monsieur, tout ce qui s'est passé à cet égard, que pour vous rappeler combien j'ai eu soin de vous représenter depuis longtemps, comme je le devais, ce que l'on vous a représenté dernièrement parce qu'on ne savait pas ce qui s'était passé ci-devant. Quoique vous ayez à Versailles l'ancien état de 1763, comme on n'y a peut-être pas rayé les tentures vendues à mesure que vous avez envoyé les ordres de délivrance, j'en ai fait un nouveau sur lequel j'ai mis en marge ce que l'examen des pièces que j'ai fait tendre pendant une journée nous en a fait penser, à Messieurs les entrepreneurs et inspecteurs et à moi. Quanta leur état actuel, et quant au prix auquel on pourrait les livrer si on en trouvait des acheteurs, je pense, Monsieur, que vous aurez, à l'égard des peines que pourront prendre Messieurs des Gobelins pour la vente de ces pièces ci, la même bonté que vous avez eue de laisser mettre une pistole de plus par aune vis-à-vis des acheteurs, pour les frais des entraitures, de transport, d'emballages, de courses et de correspondances, afin de les engager d'autant plus à trouver des acquéreurs.
J'ai mis, à la fin de l'état, qu'il conviendrait peut-être de faire une diminution sur les tentures qui n'y sont pas portées, mais qui sont seulement sur l'état général du magasin et faites depuis plus ou moins d'années. En effet, Monsieur, si vous viviez voulu faire une petite diminution à M. de Mazade et avoir égard en vendant à la retraite des pièces, on aurait trouvé des acquéreurs ; mais vous me répondîtes que cela entraînerait la ruine de la manufacture, dans une lettre du mois de mai 1766 ; il n'est cependant pas à présumer que l'on trouve beaucoup de personnes qui consentent à payer un aunage qui n'existe plus tel qu'il était en sortant des métiers, la retraite des chaînes occasionnant quelquefois un seizième de diffé-
reace ; d'ailleurs, Monsieur, je pense qu'il y aura toujours moins d'inconvénient à perdre quelque chose sur des tentures quelconques qu'à laisser tomber les manufactures. Je vais en régler les comptes ces jours-ci, et, selon les apparences, la dette envers elles ne sera pas diminuée de beaucoup ; et tant qu'elles ne recevront pas plus qu'elles ne reçoivent sur les fonds ordinaires, on ne pourra les soutenir que par des sacrifices, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le représenter, voyant les choses de près depuis bien des années.
Archives Nationales, O1 2046.