‹ Correspondance de Soufflot avec les directeurs des bâtiments concernant la manufacture des Gobelins, 1756-1780Chapitre 16 sur 224 · SoUFFLOT A MaRIGNY · texte numérisé non relu

SoUFFLOT A MaRIGNY

Paris, le 29 mars 1757.

Monsieur, en pensant à la basse lisse des Gobelins, dont les progrès m'occupent depuis longtemps, en examinant la construction des métiers et réfléchissant sur les inconvénients que j'y trouve, il m'a paru qu'un des plus grands est la difficulté de voir l'ouvrage à mesure qu'il se fait, parce que, la chaîne étant tendue horizontalement, il faut non seulement faire ôter la planche qui supporte le trait dessiné du tableau que Ton voit à travers cette chaîne et qui guide l'ouvrier, mais encore s'accroupir sous le métier pour examiner ce qui est fait. Cet examen ne] peut se faire qu'imparfaitement, l'examinateur est très gêné et l'objet de l'examen fort mal éclairé; d'où il s'ensuit que l'on ne peut pour ainsi dire, Monsieur, bien juger des défauts de l'ouvrage que quand la pièce est hors du métier et qu'il n'est plus temps d'y remédier ; tandis qu'à la haute lisse l'ouvrier travaillant à l'envers, comme celui de la basse, a la faculté de voir à tous les instants ou de faire voir sa production du côté opposé, parce que la chaîne est tendue* perpendiculairement, et par conséquent aussi le pouvoir de corriger, s'il a erré ou dans la nuance ou dans le

contour, aussitôt qu'il aperçoit la faute, ou que l'entrepreneur la remarque simplement en passant devant le métier.

J'entrevois des moyens de procurer à la basse lisse la faculté d'examiner souvent l'ouvrage, sans occasionner beaucoup de perte de temps à l'ouvrier. Il faudrait pour cela, Monsieur, que les rouleaux qui contiennent la chaîne, au lieu d'être posés comme ils le sont sur des traverses fixes, fussent ajustés sur un châssis mobile ; alors, au moyen d'une manivelle à chaque bout qui ferait tourner un pignon de peu de dents, lequel engrènerait une portion de roue d'un diamètre .convenable bien arrêtée à ce châssis, il s'élèverait d'un côté à mesure que l'on tournerait les dites manivelles, tandis que le côté opposé du dit châssis resterait à sa place, et, décrivant par ce mouvement un huitième en plus de cercle, le métier qui est horizontal lorsque l'ouvrier travaille se trouverait en un moment presque perpendiculaire, et par conséquent dans une position propre à examiner l'ouvrage aussi bien qu'à la haute lisse : d'où il s'ensuivrait que si le manque de perfection ne vient, comme je le crois, en bonne partie que de la difficulté qu'il y a à voir ce qui se fait, on parviendrait à faire d'aussi belles tapisseries à 230 livres l'aune que celles qui en coûtent 360. Mais comme je n'aime point, Monsieur, à m'en rapporter à mes propres lumières, j'ai songé à consulter quelqu'un plus habile que moi pour l'exécution de mes idées. J'avais d'abord pensé à M. Loriot (1) ; j'ai songé ensuite à M. Vancanson (2) :

(1) Loriot, professeur à l'Académie d'architecture, avait inventé en

1753 un procédé pour fixer la peinture au pastel. Il avait imaginé en

1754 une machine pour simplifier la machine de Marly. Il devait faire plus lard deux tables volantes ou mécaniques, qu'on plaça au nouveau Trianon.

(2) Jacques de Vaucanson, chargé par Fleury d'inspecter les manufactures de soie, avait perfectionné le métier à organsiner, et inventé des machines pour dévider la soie, pour former une chaîne sans fin, etc. ïl était membre de l'Académie des Sciences depuis 1746.

il a saisi les manufactures de Lyon au point de construire un métier que j'ai vu, et sur lequel, en tournant une manivelle, un homme simplement fort fait de l'étoffe façonnée; c'est selon moi un grand préjugé pour s'adresser à lui par préférence; peut-être trouverait-il un moyen très facile d'exécuter ce que je pense, et môme d'autres choses qui tendraient encore plus au bien déjà manufacture. Si vous approuvez, Monsieur, ce que j'ai l'honneur de vous proposer, j'irai le voir, et selon ce que vous m'ordonnerez je le prierai de me donner un jour pour aller avec moi aux Gobelins, lui expliquer mes idées et profiter da ses conseils et de ses lumières.

Archives Nationales , O1 2044.

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