Soufflot a l'abbé Terray
Paris, ce 27 novembre 1770.
Monseigneur, vous avez paru satisfait des ouvrages que les entrepreneurs des deux manufactures des meubles delà Couronne ont eu l'honneur de vous présenter ; ces ouvrages, les plus beaux qui s'y soient faits, sortent du sein de la misère la plus grande qu'elles aient jamais éprouvée. Chargé depuis quinze ans, Monseigneur, de les diriger, j'ai vu s'accroître d'une année à l'autre l'émulation que M. le marquis de Marigny y a excitée par son zèle et par les efforts qu'il a faits pour la conservation de deux établissements uniques dans l'univers, et pour répondre aux vues du grand Colbert, à qui ils ont coûté tant de peines et tant de soins. Vous lui avez succédé, Monseigneur, dans la partie du ministère de laquelle seule dépendent les moyens d'empêcher aujourd'hui leur chute ; je crois devoir aux bontés dont vous m'honorez l'attention de vous avertir qu'elle est aussi prochaine qu'assurée, et qu'elle ne pourra être imputée qu'au manque absolu de fonds nécessaires pour empêcher deux cents ouvriers de mourir de faim. Pour y parvenir jusqu'à ce jour, les entrepreneurs ont vidé leurs bourses et celles de leurs amis, ils se sont, même constitués dans des emprunts onéreux, mais toutes les ressources sont épuisées ; vous seul, Monseigneur, pouvez empêcher Témigrationdes ouvriers, à laquelle il sera d'autant plus difficile de remédier que les étrangers, chez lesquels ils se seront misa l'abri de la misère qu'ils éprouvaient dans leur patrie mettront tout en œuvre pour les conserver (1).
Archives Nationales, O1 1554.
(1) Cf. une lettre de Marigny à l'abbé Terray, du 25 novembre 1770 : * Le sieur Audran, qui tient depuis cinquante ans le premier atelier des