SOUFFLOT A MAR1GNY
Paris, le 10 septembre 1757.
Monsieur, j'arrive des Gobelins où j'ai passé la journée avec M. Vaucanson; nous y avons établi le nouveau métier de basse lisse et, chose rare et à laquelle nous ne nous attendions pas entièrement, il a eu une approbation générale de tous les ouvriers de ce genre et de ceux même de la haute lisse. Messieurs les entrepreneurs en sont également satisfaits, et on le regarde comme l'époque de la perfection de la basse fisse ; ceux qui la font répugnaient fort à mes idées quand je les leur proposai, et murmuraient sur une innovation qui les fatiguait d'avance; ils m'assuraient que si depuis soixante ans il y avait eu quelque chose de mieux que les métiers actuels on l'aurait trouvé ; je ne me sui*»pas rebuté et avec votre approbation, Monsieur, j'ai été en avant ; aujourd'hui ils m'ont fait réparation publique et bien des remerciements ; pour moi, j'en ai fait beaucoup à M. Vaucanson qui a bien voulu exécuter avec tant de perfection mes idées informes, et y ajouter les siennes qui ont assuré l'entière réussite (1). 11 lui ^st aussi doux qu'à moi, Monsieur, d'avoir eu cette occasion de seconder les vues que vous avez continuellement pour le bien des arts et des manufactures à la tète desquels vous êtes, et il m'a assuré qu'il regardait comme la récompense la plus flatteuse les sentiments et les bontés dont vous avez bien
(1) C'est donc à Soufflot qu'est due l'idée de cet heureux perfectionnement des métiers de basse lisse, et non à Neilson, comme le disent MM. Lacordaire et Curmer. (Cf. la Notice historique sur la manufacture des Gobelins par A. Lacordaire, et la Notice sur Jacques Neilson, par Albert Curmer. 1878). — Le métier, construit en trois mois par Vaucanson sur les indications de Soufflot, est celui qu'on emploie encore à Beauvais. Les Gobelins ne travaillent plus qu'en haute lisse, tandis que les tapissiers de Beauvais ne travaillent qu'en basse lisse.
voulu lui donner des marques ; de mon côté je l'ai assuré du plaisir que vous avaient fait ses différentes productions et de celui que vous aviez à rendre témoignage de sa science et de ses talents ; il est plus sensible que je ne puis vous l'exprimer à la façon dont vous pensez à son égard, et vous prie de la faire connaître, lorsque vous en aurez occasion, à M. le Contrôleur général. 11 me fait le plaisir de venir demain avec moi à la manufacture de la Savonnerie pour y choisir deux rouleaux de sapin, parce qu'ils seront beaucoup plus légers que ceux de chêne que nous avons aux Gobelins, et par cette raison beaucoup plus propres à être employés à un métier en grand dans le genre du petit que nous venons d'établir. Je l'ai prié de le faire construire encore chez lui ; après quoi notre menuisier qui les étudiera pourra en faire de semblables. Les ouvriers voudraient déjà, Monsieur, qu'ils le fussent tous ; mais comme c'est une dépense qui deviendrait considérable, je pense que cela ne se fera que peu à peu. Nous ferons sur le premier, si vous le jugez à propos, une de vos quatre pièces (1) ou même deux qui seront en parallèle avec celles que l'on travaillera en haute lisse et nous prouverons, à ce que j'espère, les progrès que l'on a faits dans la basse, soit par les soins et les talents de M. Neilson à qui elle doit beaucoup, soit par les nouveaux métiers. On va monter sur le petit vos fauteuils (2) ; j'en ai fait faire à M. Jacques (3), dont
(1) Mariguy avait fait approuver par le Roi, le 15 mai 1757, la confection d'une tenture des Amours des Dieux en quatre pièces, dont les sieurs Boucher, Carie Van Loo, Pierre et Vien feraient les modèles (Sur cette tenture, voir Fenaille, op. cit., vol. III, p. 189 204).
(2) Douze fauteuils, un écran et un sopha, destinés au salon de l'hôtel 4e la Direction générale, lue Saint Thomas du Louvre. — Sur le meuble à fleurs exécuté aux Gobelins par Neilson d'après les peintures et les dessins de Maurice Jacques, voir Fenaille, op. cit., vol. III, p. 389-391.
(3) Maurice Jacques, peintre de fleurs pour meubles, a exécuté des modèles d'un goût exquis, qu'on peut admirer encore dans les salles,
vous approuvâtes les premiers tableaux lorsqu'il eut l'honneur de vous les présenter, de cinq dessins différents ; il s'en suivra, Monsieur, que vous en aurez deux de chaque sorte, à moins que vous ne les vouliez tous différents, auquel cas on en ferait encore cinq. J'ai demandé à M. Neilson un foud d'un blanc bleuâtre qui, je crois, fera briller les fleurs, et s'accordera avec la boiserie de la chambre dont le fond sera blanc verni et les moulures dorées ainsi que les bois des fauteuils ; si vous aviez une idée différente, je vous supplie de me donner vos ordres, afin que nous puissions aller en avant.
Archives Nationales, O1 2044.