Soufflot a Marigny
Paris, le 26 juillet 1761.
Monsieur, on demande à M. Neilson, pour Milord Foleysr quatre pièces de la tenture d' Esther d'après M. de Troy faisant ensemble environ oO aunes carrées, pour un salon dans Londres ; je crois qu'on ne saurait trop tôt conclure cette affaire (3) : elle pourra en,amener d'autres à la paix. Il faut, pour satisfaire à cette commission, suspendre des pièces de cette tenture commencées en haute lisse ; on en occupera les ouvriers sur d'autres. La perfection que la basse lisse a acquise procurera, Monsieur, comme j'ai eu l'honneur de vous ^représenter plusieurs fois, un grand soulagement à la manufacture ; le mal est que nous avons peu de bons ouvriers dans cette partie, parce qu'elle avait été trop négligée cidevant ; je ne puis trop vous prier de la protéger, et je vois qu'il sera absolument nécessaire de rétablir le Séminaire dont il est question dans l'article VU de l'édit de création, où il est dit : « Seront les enfants, lors de leur entrée en ladite mai-
(1) D'après Lebrun. C'était la grande pièce du Printemps, la petite pièce ; le grand Automne, le petit Automne ; la grande pièce de l'Eté, le petit Eté.
(2) Ces deux pièces d'après Boucher, L'échange en avait été autorisé par bon royal du 27 février 1761. — Voir Fenaille, op. cit., vol. I, p. 92-95; vol. III, p. 182.
(3) Note en marge de Marigny : Sans contredit. — Sur cette tenture d'Esther appartenant actuellement au baron Alfred de Rothschild, de- Londres, voir Fenaille, op. cit., vol. III, p. 416.
son, mis et placés dans le Séminaire du Directeur, auquel sera donné un maître peintre sous lui, qui aura soin de leur éducation et instruction, pour être ensuite distribués par le Directeur et par lui mis en apprentissage chez les maîtres de -chacun des arts et métiers, selon qu'il les jugera propres et capables, dont il sera tenu registre, le tout par l'ordre dudit surintendant de nos bâtiments (1).
J'ai eu l'honneur, Monsieur, de vous en parler plusieurs fois. Les circonstances m'ont empêché de vous presser davantage à ce sujet; mais comme la nécessité est la mère de l'industrie, j'ai cherché à trouver des moyens pour ce rétablissement, et je crois qu'on y pourrait parvenir, malgré la misère ■des temps, vu la bonne volonté du sieur Neilson et son ardeur pour la partie dont il est chargé.
A mesure qu'il a vaqué des logements, j'ai préparé les choses de manière à pouvoir jouir par la suite de la partie des bâtiments propre à ce Séminaire ; tellement que si le sieur Lambert, orfèvre, à qui vous avez donné le certificat nécessaire pour se faire recevoir maître, s'établit, comme je le pense, dans Paris, au retour de l'armée où il est avec M. le marquis de Lugeac, vous aurez par le seul changement de M. Hallet, orfèvre, et quelque arrangement pour M. Belle, la portion propre pour le Séminaire, et tout cela ne sera pas un objet de grande dépense ; on y placera les apprentis destinés à la basse lisse, sous un ouvrier qui ne les quittera pas ; ils iront aux heures marquées à l'école du dessin, et travailleront le reste du temps sous leur maître en tapisserie; leurs progrès seront bien plus rapides qu'à présent ; ils n'auront pas le mauvais exemple de ceux des ouvriers sous lesquels ils sont dans les différents ateliers, qui s'absentent souvent et de l'absence desquels ils profitent pour polissonner au lieu de travailler et pour perdre leur temps, de manière qu'on est obligé
(1) Hôte en marge de Marigny: Bon.
de les renvoyer comme gens qui ne pourront jamais être utiles à la manufacture. Nous espérons, Monsieur, que par le nouvel arrangement ils se formeront dans la basse lisse de manière que le sieur Neilson pourra donner à chacun d'eux, dès la quatrième année de son apprentissage, le quart du prix de l'ouvrage qu'il fera, la cinquième le tiers et la sixième la moitié : ce sera pour eux ua motif d'émulation et un soula— gement pour leurs père et mère. Ils seront secourus pour les premières années par les 250 livres que le Roi leur donne, par chacun, pendant leur apprentissage ; et, si vous le souhaitez, le sieur Neilson rendra compte de la dépense et du produit, et s'il sst assez considérable pour leur fournir le déjeuner, le dîner et le goûter, vous en ordonneriez ; et ils n'auraient alors à se retirer que pour le souper et le coucher chez, leurs parents. Je vous supplie de réfléchir sur cette proposition et de vouloir bien me marquer ce que vous en pensez.